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En Syrie, les nouveaux tarifs de l'électricité sont une cruelle thérapie de choc néolibérale

par Joseph Daher
Une habitante locale brandit une pancarte lors d'une manifestation contre la flambée des prix de l'électricité, devant le ministère de l'Énergie à Damas, le 29 janvier 2026. © GETTY

La flambée des prix de l’électricité en Syrie aggrave les difficultés quotidiennes et révèle à quel point la politique économique du gouvernement ne répond pas aux besoins de la population, écrit Joseph Daher.

Une femme brandit une pancarte lors d’une manifestation contre la flambée des prix de l’électricité, devant le ministère de l’Énergie à Damas, le 29 janvier 2026. [GETTY]

Suite à l’annonce faite en octobre dernier par le gouvernement syrien d’une augmentation des prix de l’électricité, la récente mise en œuvre des nouveaux tarifs a suscité le mécontentement et la colère de beaucoup de gens. Certains ont même organisé des manifestations pour protester contre le coût de la vie de plus en plus inabordable.

Cette mesure s’inscrit dans le cadre des mesures d’austérité incessantes imposées par les nouvelles autorités, qui ont entraîné une augmentation du prix des produits de première nécessité tels que le pain et l’huile.

La hausse des prix de l’électricité est en fait la plus importante de l’histoire moderne du pays. Les tarifs sont passés d’une moyenne de 10 000 à 50 000 livres syriennes (environ 0,85 à 4 dollars) à des factures allant de 600 000 à plus de 2 millions de livres (50 à 169 dollars). Certaines familles ont même vu leurs factures atteindre entre 5 et 6 millions de livres (423 à 508 dollars).

Les nouveaux tarifs ont également porté un coup dur à des secteurs clés, en particulier l’industrie manufacturière et l’agriculture, qui étaient déjà confrontés à une augmentation des coûts de production.

Face à cette situation économique insupportable, une manifestation a été organisée sous le slogan « l’électricité est un droit, pas un luxe » devant le ministère de l’Énergie à Damas. Une autre manifestation est prévue à Homs ce week-end. De plus, de plus en plus de personnes affirment qu’elles ne paieront pas leurs factures et trouveront d’autres moyens de s’approvisionner en électricité.

Pauvreté croissante

L’augmentation des coûts de l’électricité aggrave encore la situation déjà désastreuse de la majorité de la population qui n’est pas en mesure de couvrir ses besoins mensuels avec ses seuls salaires (publics ou privés). Plus de 90 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, tandis que près de 17 millions de personnes ont besoin d’une aide d’urgence pour survivre et que plus de 9 millions sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë.

La hausse massive des prix entraînera également une nouvelle augmentation du taux déjà élevé de l’inflation, ce qui fera encore grimper le coût de la vie.

Bien que les autorités aient augmenté les salaires et les retraites du secteur public de 200 % en juillet 2025, ce qui a porté le salaire minimum à 750 000 livres par mois (environ 63 dollars), le coût moyen de la vie pour une famille de cinq personnes à Damas était estimé à environ 11,6 millions de livres (983 dollars).

Une grande partie de la société survit et dépend des transferts de fonds de parents vivant à l’étranger, qui sont actuellement estimés à plus de 4 milliards de dollars par an.

Les responsables gouvernementaux ont justifié cette décision par l’amélioration significative de la fourniture d’électricité dans la majeure partie du pays, même si dans certaines régions rurales et marginalisées, elle continue d’être irrégulière. En outre, conformément à l’argumentaire du FMI et de la Banque mondiale, les représentants du gouvernement affirment que cette augmentation sert à corriger les distorsions de prix et à garantir la continuité du service, alors que le secteur de l’électricité coûte environ un milliard de dollars par an au budget de l’État.

La population craint désormais que les prix de l’électricité n’augmentent encore en raison de la libéralisation du secteur. Ces inquiétudes sont exacerbées par le fait que le gouvernement a conclu un accord avec un groupe d’entreprises étrangères, emmené par la société qatarie UCC Holding, pour la construction de huit centrales électriques au gaz et solaires à travers la Syrie, pour un montant total de 7 milliards de dollars.

La hausse des prix profite donc à ces grandes entreprises étrangères dans le cadre d’un processus de privatisation renforcé.

Pétrole et gaz

Parallèlement aux investissements étrangers majeurs dans le pays, qui dépasseraient 56 milliards de dollars, le gouvernement affirme que son contrôle sur les ressources naturelles (gaz et pétrole) dans la région de Djézireh conduira au redéveloppement économique du pays.

En effet, une part importante des réserves de pétrole (90 %) et de gaz (45 %) du pays se trouve dans le nord-est, qui était sous le contrôle des FDS jusqu’à la récente offensive militaire du gouvernement.

Cependant, la Syrie continuera à dépendre des importations de pétrole et de gaz pour couvrir l’ensemble de la consommation nationale à court et moyen terme. Elle ne sera guère en mesure d’exporter du pétrole dans un avenir prévisible. La production totale de pétrole pourrait atteindre 100 000 barils par jour dans les mois à venir, alors que la demande intérieure était estimée à 163 000 barils par jour en 2024.

L’une des raisons en est que, au cours de la dernière décennie, les secteurs pétrolier et gazier ont subi des dommages considérables pendant la guerre, en particulier dans la région de Djézireh. Cela a entravé les capacités de production, les pipelines et les raffineries ayant désespérément besoin d’une remise en état. Par exemple, les deux principales raffineries du pays, à Banias et Homs, ont une capacité combinée d’environ 240 000 b/j, mais ne fournissent respectivement que 80 % et 30 à 40 % de cette quantité.

Pour ce qui est de la reconstruction, le coût pour le seul secteur pétrolier est estimé à environ 10 milliards de dollars. Sans oublier que ce coût dépendra également de la stabilité politique et de la sécurité.

Les efforts du gouvernement pour réactiver d’anciens accords et attirer de nouveaux investisseurs afin d’augmenter la production nationale et d’améliorer les infrastructures pétrolières et gazières prendront donc des années.

Cette réalité fait douter de la récente déclaration du président al-Charaa, qui a affirmé lors d’une interview que la Syrie avait une production d’environ 400 000 à 600 000 barils par jour et qu’avec des équipements modernes et des investissements étrangers, la production pétrolière pourrait dépasser environ un million de barils par jour, ce qui générerait des revenus de 20 milliards de dollars...

Non seulement ces propos sont inexacts, mais ils révèlent également la faiblesse de la stratégie du gouvernement en matière de relance économique et de développement de la production nationale.

En réalité, les choix du gouvernement n’ont fait qu’aggraver les conditions nécessaires à la relance d’une économie soutenable et du secteur productif, suite à la suppression des subventions sur les produits et services de base et à la concurrence croissante des produits étrangers sur le marché national. À titre d’exemple, les exportations turques vers la Syrie ont enregistré une croissance considérable en 2025.

Dans le même temps, Damas a encouragé les investissements directs étrangers dans des secteurs non productifs de l’économie tels que l’immobilier, la finance, le tourisme et le commerce, ce qui a également contribué à créer les conditions actuelles.

Le gouvernement devrait plutôt concentrer ses efforts sur le développement des forces productives du pays, en particulier dans l’agriculture et l’industrie manufacturière, et créer les conditions propices à une augmentation du pouvoir d’achat des classes populaires syriennes.

En outre, le gouvernement doit résoudre le problème du manque de transparence de ses politiques économiques, compte tenu des questions soulevées quant à la répartition des bénéfices tirés des revenus pétroliers, en particulier après la création de la Syrian Petroleum Company, qui a fusionné toutes les institutions pétrolières publiques en une seule entité placée (principalement) sous le contrôle présidentiel. En particulier, le rôle de Mohammad Omar Qadid, figure clé du Hayat Tahrir Al-Cham mené par Al-Charaa, a fait grand bruit, car il aurait l’intention d’acquérir la gestion de toutes les stations-service affiliées à Mahrukat, une entreprise publique chargée du transport, du stockage et de la distribution des dérivés pétroliers produits localement et importés.

En fin de compte, la reprise économique nécessite une stratégie globale et exhaustive, ce qui n’est certainement pas l’approche actuelle des autorités au pouvoir, alors que la majorité de la population continue de souffrir.

Le 30 janvier 2026. Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l’aide de Deeplpro depuis New Arab.

 

المؤلف - Auteur·es

Joseph Daher

Joseph Daher est militant de la IV e Internationale, universitaire suisse d’origine syrienne et expert en économie politique du Moyen-Orient. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Le Hezbollah, un fondamentalisme religieux à l’épreuve du néolibéralisme (Syllepse, 2019), Syrie, le martyre d’une révolution (Syllepse, 2022), La question palestinienne et le marxisme (La Brèche, 2024) et Gaza, un génocide en cours, Palestine, Proche-Orient et internationalisme (Syllepse, 2025). Il a enseigné dans plusieurs universités, notamment à l’Université de Lausanne en Suisse (où son contrat a été rompu en raison de son engagement militant) et à l’Université de Gand en Belgique.