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Portugal : Apres le coup manqué du 11 mars… la montée de l’initiative des masses

par Charles-André Udry

« Un “foolish coup” », titrait le réactionnaire Economist, « Ce sont des gens qui travaillent contre leurs intérêts », continue-t-il. C’est en effet ce qui ressort du putsch manqué du 11 mars. Intervenant au centre d’une montée ouvrière croissante et large, la tentative de coup d’État a stimulé la mobilisation des masses laborieuses, exacerbé la radicalisation dans le contingent, suscité la fusion entre le développement des luttes au niveau des entreprises ou des quartiers et l’émergence du mouvement de masse sur la scène politique. Le rapport de force entre la bourgeoisie et la classe ouvrière s’est déplacé en faveur de cette dernière. Le 11 mars marque un nouveau tournant dans l’évolution rapide de la révolution portugaise.

L’attaque

Pourquoi une telle tentative de coup ? Il est pour l’instant impossible de cerner exactement les mécanismes de cette opération. Néanmoins, on peut en éclairer le sens en restituant le cadre dans lequel elle s’est développée.

La généralisation des luttes depuis la mi-décembre, la multiplication des occupations et l’apparition de la revendication de nationalisation (voir Inprecor n° 21) inquiètent fort la bourgeoisie. Cette situation ne peut qu’alarmer les secteurs putschistes de l’armée. La pression des éléments spinolistes s’était d’ailleurs faite sentir lors des dernières élections (1er mars) au sein du MFA.

Le commandant en second du COPCON (Commandement Opérationnel du Continent), Otelo Saraiva de Carvalho, avait subi une lourde défaite. Par contre, l’ancien chef de la GNR (Garde Nationale Républicaine) - un des principaux instruments de l’ancien régime - le général Damião, fut élu, de même que des spinolistes connus, tels Orlando Costa, Salgueiro Maia. Damião et Maia joueront un rôle important dans les événements du 11 mars. Le premier tentera de prendre en main la caserne de Carmo, centre de la GNR.

Ce succès des courants spinolistes faisait suite à la publication du Programme de Politique Economique et Sociale, adopté par le Conseil des Ministres le 7 février. Or, ce programme était caractérisé par sa « modération ». Les options de Melo Antunes, centre du MFA, avaient prédominé. Sur des questions centrales - banques, assurances, agriculture - le point de vue du Parti Socialiste (PS) et du PPD (Parti Populaire Démocratique) avait pris le dessus.

Ces facteurs ont, d’une part, accru l’inquiétude dans les milieux favorables à la variante golpiste et, d’autre part, laissé croire que le rapport de force au sein de l’armée permettrait de mener à bien une telle entreprise.

De plus, le manque de sensibilité politique, de sens de l’opportunité, comme l’incompréhension des rapports de force sociaux qu’ont suscité 40 ans de fascisme au sein de la bourgeoisie et de la hiérarchie militaire, n’est pas un des moindres éléments qui expliquent l’opération du 11 mars. Enfin, il faut souligner qu’une telle tentative de putsch fait écho à des projets de coup d’État propres aux secteurs les plus touchés par la chute du régime corporatiste (voir Inprecor n° 20).

Qu’au sein de l’aile « légaliste » du MFA on ait eu connaissance de la préparation d’un tel coup, c’est probable. De même, il n’est pas exclu que les Carvalho, Gonçalves..., vu le contrôle qu’ils ont sur la troupe, aient laissé faire afin de renforcer à nouveau leur position dans le cadre d’une riposte contre les putschistes.

Les forces militaires engagées par les dirigeants du coup d’État semblent à première vue ridicules (2 avions, quelques hélicoptères, des parachutistes de la base de Tancos au nord de Lisbonne dans la région de Tomar). Mais il serait faux de réduire, sur le plan strictement militaire, l’opération du 11 mars à ces forces. Dans de nombreuses unités, les officiers hésitaient et attendaient que se dessinent mieux les rapports de force, le succès ou l’insuccès de l’initiative prise par les parachutistes du colonel Durão. Dans la caserne de Leiria, par exemple, les soldats mirent les officiers contre le mur et les obligèrent à se prononcer. L’hésitation, alors, disparut !

Les objectifs des putschistes étaient les suivants dans la phase initiale. Concentrer l’attaque sur la caserne de Sacavém où est stationné le Régiment d’Artillerie Légère N° 1 (RAL 1), après avoir pris possession de l’aéroport de Lisbonne. S’emparer de Radio Club Portugais, prendre le contrôle des forces de la GNR dans la caserne de Carmo au centre de Lisbonne. Les soldats du RAL 1 avaient manifesté aux côtés des travailleurs des Commissions Ouvrières lors de la mobilisation du 7 février dernier. Pour les spinolistes, cet objectif - la caserne de Sacavém - devait attribuer immédiatement un sens à leur opération : la reprise en main du contingent face à des tendances à la collaboration entre les soldats et les travailleurs. Ils espéraient ainsi convaincre de nombreux officiers. Ils se sont lourdement trompés.

Les parachutistes de Tancos ne virent pas dans les soldats du RAL 1 l’ennemi à abattre. Le clivage au sein de l’armée n’était pas celui que supposaient les organisateurs du coup. La collaboration entre la population et les soldats de Sacavém démontra aux parachutistes l’isolement de leur tentative, ils reprirent aussi vite leurs bagages.

La réaction des soldats de Sacavém est significative de la radicalisation que suscita le coup au sein de la troupe. Ainsi, un tract distribué par les soldats et « approuvé par tous les soldats, sergents et officiers », affirme : « Nous exigeons que tous les fascistes et tous les conspirateurs soient passés immédiatement par les armes, qu’ils soient militaires ou non, généraux ou non. L’attaque criminelle et fasciste qui s’est déroulée ce matin contre les soldats et les militaires du RAL 1 démontre que ni l’épuration, ni le déplacement vers la réserve n’empêchent les officiers fascistes et réactionnaires à la solde des capitalistes et des impérialistes de préparer la contre-révolution, pour écraser dans le sang le mouvement populaire révolutionnaire ». Les soldats ne se sont pas contentés de distribuer des tracts ; des armes furent mises dans les mains des civils qui participaient à la défense de la caserne.

Dans de nombreuses régions se développe une collaboration entre le contingent et la population. Des soldats du RAL 1 prennent aujourd’hui la parole dans la plupart des meetings. Ce bain de foule permanent n’est pas sans effet sur les militaires, quand bien même les rapports entre l’armée et les travailleurs sont souvent empreints d’un certain paternalisme. Pour l’avenir, les expériences de collaboration entre les soldats et les ouvriers contre la réaction sont très précieuses. Elles peuvent fournir la matière qui permette aux travailleurs et aux militants révolutionnaires de préciser les formes d’auto-organisation et de jonction avec les soldats dans la perspective de battre en brèche une nouvelle tentative réactionnaire.

La riposte des travailleurs

Le 11 mars se différencie du 28 septembre1dans la mesure où c’est un mouvement au sein de l’armée qui est le point de départ de l’essai de coup d’État. Dès lors, l’accent sera mis sur la jonction entre la mobilisation des masses laborieuses et le contingent, et non pas sur le ralliement - comme ce fut le cas le 28 septembre - du contingent aux initiatives prises par l’Intersyndicale et, partiellement, par l’extrême-gauche.

Néanmoins, on retrouve dans les mobilisations du 11 mars des éléments issus de l’expérience du 28 septembre, entre autres, les barrages populaires.

Le Parti Communiste (PCP - Parti Communiste portugais) et l’Intersyndicale jouèrent un rôle décisif dans l’organisation du mouvement de masse ; aussi bien sur le plan des entreprises que lors des manifestations ou de la mise en place des piquets de surveillance de la circulation. A Porto, l’Intersyndicale appela immédiatement à la grève générale. Elle donna les indications suivantes dans un tract largement diffusé : « Concentrez-vous devant les stations de radio, devant les bâtiments des postes, devant les gares, afin d’écraser la contre-révolution. Tous unis avec le MFA qui, une fois de plus est en train de défendre le 25 avril2! »

A Lisbonne, l’Intersyndicale organisa des piquets de grève, des barrages populaires, etc. Les Commissions Ouvrières (voir Inprecor n° 21) furent prises de vitesse et ne surent pas donner une riposte d’ensemble. L’Intersyndicale n’était pas prête à se voir débordée par ces organisations et prit les devants. La faiblesse politique de la coordination des Commissions Ouvrières - largement influencée par les maoïstes de l’UDP (Union Démocratique Populaire) - apparaît clairement dans ce simple fait : elle ne fut pas capable de se réunir avant la nuit du 11 mars, une fois les événements passés ! Elle perdit ainsi une occasion précieuse de développer une initiative centralisée au dehors des entreprises, portée par les Commissions Ouvrières et entrant sur le terrain de la mise sur pied d’organes d’auto-défense.

Plusieurs facteurs expliquent le rôle du PCP le 11 mars. Prendre la tête de la mobilisation renforce sa position et son implantation avant l’échéance électorale. Aux côtés d’un MFA institutionnalisé, soutenu inconditionnellement, il apparaît comme l’élément décisif de la lutte contre la réaction. Ce rôle, ainsi que sa consolidation organisationnelle doivent devenir des atouts majeurs dans ses relations avec les autres partis de la coalition gouvernementale, afin d’imposer un rapport de forces qui ne se traduira peut-être pas sur le plan électoral. Ensuite, pour un parti qui est sorti de plus de 40 années de lutte clandestine contre le fascisme, la « leçon du Chili », si elle n’est pas identique à celle que les révolutionnaires tirent, existe cependant : les dirigeants du PCP ne désirent pas se faire éliminer sans lever le petit doigt !

Enfin, face à l’émergence d’une extrême-gauche et de forces centristes non négligeables, faire la preuve de sa capacité de mobilisation et, à la fois, d’encadrement, de contrôle, permet non seulement de diminuer l’espace politique laissé à l’extrême-gauche, mais aussi de « mériter » sa reconnaissance par le MFA. L’entrée probable du MDP-CDE au gouvernement tend à confirmer la réussite immédiate de cette politique et conjointement la défaite politique de la bourgeoisie.

Les initiatives des travailleurs se développèrent sur divers plans.

(1) A la sortie de Lisbonne, de Porto, comme dans des régions frontières avec l’Espagne, furent construits des barrages de contrôle. Les travailleurs, plus ou moins bien armés, fouillaient consciencieusement les voitures afin d’empêcher le déplacement de stocks d’armes. Ces barrages devaient surveiller de même les axes routiers importants. Par exemple, des travailleurs d’une usine métallurgique d’Alcântara installèrent un barrage pour empêcher un déplacement possible des troupes de la police (PSP) vers la caserne des marins d’Alcântara. Multiples furent ces telles actions entreprises par les travailleurs. Les ouvriers de la Lisnave (à Margueira, près de Lisbonne), non seulement fournirent des piquets pour fouiller des véhicules, mais organisèrent la protection des enfants qui sortaient de l’école.

(2) Les centres névralgiques tels les postes de radio sont défendus par les travailleurs. Ainsi, un piquet important protège la station de la Radio-Télévision Portugaise. Une telle expérience peut permettre de développer une propagande concrète sur la fonction que peut acquérir pour les travailleurs le contrôle d’un tel centre névralgique dans l’organisation d’une grève générale, afin de centraliser une offensive des masses laborieuses. Au même titre, peut être utilisée l’exemple de la remise en marche de Radio Renaissance qui était en grève depuis une vingtaine de jours.

(3) Au cours des manifestations se multiplièrent les heurts avec la police (GNR et PSP). La revendication de dissolution de ces corps de répression fut reprise à Porto et à Lisbonne. Le dialogue qui s’établit lors de l’annonce de la libération du Général Pinto Ferreira - nouveau chef de la GNR retenu par les mutins dans la caserne de Carmo - reflète à la fois la volonté de la population d’en découdre avec la police et l’ambiguïté de ses rapports avec le MFA.

- Le Général : « Je suis libre ! Les officiers retenus avec moi sont aussi libérés ! »
- La population : « Victoire, justice ! »
- Le Général : « Tous ont entendu le discours du brigadier Otelo (Carvalho). La justice démocratique sera faite aux responsables ! »
- La population : « Justice populaire ! »
- Le Général : « La situation est contrôlée et il n’y a pas de problème. Tous ceux qui se sont soulevés sont dominés et se sont rendus. La justice devra être faite. Le peuple doit avoir confiance dans la force armée ».
- La population : « MFA ! MFA ! »
- Le Général : « A partir d’aujourd’hui, laissez-moi travailler en paix, afin de savoir quelle est la situation des hommes de la GNR dans tout le pays. C’est mon problème. »
- La population : « C’est notre problème ! »
- Le Général : « Il m’appartient d’assumer mes responsabilités et de reprendre mon commandement ».
- La population : « Dissolution de la GNR ! »
- Le Général : « Nous vous remercions de votre attitude qui fut une grande aide pour le Mouvement. C’est une grande aide de sentir que le peuple est avec le MFA ».
- La population : « Le peuple est avec le MFA ! Mort à la PIDE3! Mort à la GNR ! » (Diário de Lisboa, 12 mars 1975).

(4) Dans de nombreuses villes, les sièges du CDS, du PDC et même du PPD furent visités par les manifestants. Ces actions expriment la compréhension qui se développe dans de larges secteurs de la population des rapports entre les factieux et les formations politiques de la bourgeoisie, plus spécialement le CDS et le PDC.

(5) Les travailleurs des banques et des assurances, dans le cadre de la riposte à la contre-révolution, engagèrent une action qui se termina par la décision de nationalisation des banques. Dans un premier temps, les indications données par le syndicat des banques avaient pour but d’empêcher que la réaction puisse soit utiliser la banque pour renforcer son offensive, soit faire sortir massivement des fonds en cas de défaite. Ainsi, la section des travailleurs de la banque de Porto donna les instructions suivantes dans un tract : « Fermeture immédiate des banques ; n’effectuer aucun paiement ; piquets à la porte des banques pour contrôler les entrées et les sorties. Surveillance des télex et des téléphones ».

Enfin, les Commissions de travailleurs de divers journaux firent passer immédiatement des communiqués dans « leurs » journaux. La commission ouvrière du quotidien « O Século », affirme : « A la violence réactionnaire, les forces révolutionnaires (ennemies des monopoles et des latifundistes) doivent répondre par la violence révolutionnaire ».

Plus riches que celles du 28 septembre, toutes ces actions mettent mieux en relief les possibilités de jonction entre les soldats et les travailleurs et fournissent un terreau très fertile pour la diffusion des formes d’auto-organisation, pour l’émergence d’organes de dualité de pouvoir dans le cadre d’une grève générale.

Une défaite politique

Le 11 mars représente une défaite politique majeure pour la bourgeoisie, ceci apparaît d’autant plus lorsqu’on la place dans la double perspective de la perte successive de cartes importantes et de la dynamique des luttes ouvrières.

Confrontée à une classe ouvrière dont la combativité était restreinte et la conscience très faible, pour ne pas dire nulle, la bourgeoisie espérait initialement jouer la carte d’une opération présidentialiste qui lui donnerait le temps de reconstruire ses propres instruments de domination politique. Ce fut le coup « légal » de juillet 1974 : la tentative faite par Palma Carlos de rejeter les élections et de plébisciter Spínola. Cette manoeuvre devait se doubler de la dissolution ou du retrait de la scène politique du MFA. La réalité fut différente des prévisions : le MFA entra au gouvernement. Le PS et le PCP avaient manifesté leur opposition et fait valoir leur poids.

En septembre 1974, c’est un « coup d’État civil » : la manifestation du 28 septembre devait ratifier en quelque sorte la prise du pouvoir par le président Spínola.

L’opération se solda par une mobilisation fantastique des travailleurs et par le renforcement du rôle bonapartiste du MFA. Le PCP et l’Intersyndicale sortirent également gagnants de l’épreuve.

Dès lors, la bourgeoisie joua sur deux tableaux. D’une part, la consolidation de ses partis politiques - et spécialement du PPD -, afin de pouvoir exercer un rôle réel dans le cadre d’un système parlementaire. D’autre part, l’obligation de passer la main au MFA - vu le rapport de forces très instable entre le capital et le travail - pour défendre l’essentiel : les rapports de production capitalistes. Dans la dernière période, depuis le début janvier, s’est accentué le rôle du MFA comme structure de pouvoir relativement autonome, mettant de plus en plus hors jeu les instruments traditionnels de la démocratie bourgeoise (partis, parlement, etc.). Parallèlement, se développaient des projets golpistes dans des couches très attachées à l’ancien régime ; des ramifications existent entre ces secteurs et le CDS-PDC.

Après le 11 mars, le MFA apparaît de plus en plus comme l’instrument de défense, en dernière instance, de la bourgeoisie, dans un contexte marqué par une instabilité croissante des rapports entre les deux classes fondamentales. Le débat sur l’institutionnalisation fut rapidement réglé : le MFA concentre entre ses mains l’essentiel du pouvoir. Le Conseil de la Révolution fusionne les fonctions de la Junte de Salut National, de la Commission de Coordination du MFA, du Conseil d’État et du gouvernement. Il possède donc les prérogatives législatives et exécutives de ses diverses instances. Il ne fait pas de doute que le MFA tentera de mettre sur pied une structure permettant la représentation du pouvoir civil, mais cela n’enlève rien à la prédominance du Mouvement. Pour répondre à la radicalisation dans l’armée, la direction du MFA prévoit la création d’une Assemblée Générale - qui remplacerait le Conseil des 200 - élue par les soldats, les sergents et les officiers. Face à la concentration de ce pouvoir, serait instauré un prétendu « contre-pouvoir », ayant pour but de ne pas susciter de clivage au sein de l’armée et de maintenir le cadre unitaire si essentiel, vu la fragilité de la situation.

Dans un premier temps, les effets du coup d’État se caractérisent par un réalignement des rapports de forces en faveur de l’aile dite « gauche » du MFA. Il serait faux de considérer ce déplacement comme définitif. Un nouveau rééquilibrage n’est pas à exclure, d’autant plus que joue la pression de divers courants à l’échelle internationale (Démocratie Chrétienne, Social-Démocratie, etc.). Le MFA se doit de donner des assurances. La lenteur de la discussion sur la composition du nouveau gouvernement, les hésitations puis le refus de suspendre le CDS pour la période électorale sont là pour indiquer cette possibilité. En dernier lieu, beaucoup de choses dépendent de l’ampleur et de la permanence des mobilisations qui firent suite au 11 mars.

Pour l’instant, le MFA suspend deux organisations maoïstes, appliquant ainsi la méthode de l’amalgame utilisée par le ministre Jesuíno lors de sa conférence de presse du 12 mars. Pour faire bonne mesure, le PDC, dirigé par l’ex-général Osório, homme lige de Spínola, est aussi suspendu.

Le contrôle de la campagne électorale par le MFA sera renforcé. Les attaques contre le MFA, comme le permet d’ailleurs la nouvelle loi sur la presse, seront considérées comme susceptibles de provoquer la suspension des organisations. Les mesures prises à l’égard du MRPP (Mouvement pour la Reconstruction du Parti du Prolétariat) et de l’AOC (Alliance Ouvrière et Paysanne, scission du PCP-ml), laissent présager d’autres sanctions contre l’extrême-gauche. C’est à bon escient que ces deux organisations furent suspendues. Les attaques du PCP comme « social-fasciste », ainsi que la confrontation avec ce dernier dans le syndicat de la Chimie (pour l’AOC) les isolaient. La riposte des travailleurs à cette suspension fut donc limitée. Il est important pour les révolutionnaires de trouver les formes adéquates - malgré le sectarisme de ces organisations maoïstes - pour répondre à ces mises en question des droits démocratiques des travailleurs et pour expliquer à ces derniers les dangers de ce type de répression.

Dans l’immédiat, la bourgeoisie se doit de renforcer à nouveau la crédibilité de ses partis. Pour le PPD, il s’agira d’éviter d’être confondu avec les factieux, afin de ne pas perdre de plumes sur le plan électoral. Parallèlement, l’extrême-droite pourrait modifier sa tactique et s’engager dans une politique d’harcèlement, provocations, attaques de militants, etc.

Une instabilité prolongée

Le coup manqué a donné un coup de fouet aux luttes ouvrières. La nationalisation des banques et des assurances marque la victoire ouvrière la plus importante. Dans la journée du 12, le syndicat des travailleurs des banques soulignait la complicité entre les grands groupes financiers et la réaction. Il réclamait la nationalisation des banques. Ces dernières se trouvaient sous contrôle des travailleurs qui, après avoir fouillé la comptabilité, apportèrent les preuves chiffrées de l’aide des banquiers aux partis de droite et d’extrême-droite.

Les banques suivantes furent nationalisées : Espírito Santo, Pinto & Sotto Mayor (liée au groupe Champalimaud), Português do Atlântico, Borges & Irmão, Nacional Ultramarino, Fonsecas & Burnay et Totta & Açores (liée à la CUF). Toutes ces banques ont des ramifications importantes dans les secteurs de la production, des services, de l’immobilier, etc. Les intérêts impérialistes restent protégés. Les modalités des indemnisations ne sont pas connues. Ces nationalisations avaient été revendiquées par le PCP dans son projet de plan économique, mais n’étaient pas accordées par le Programme économique d’urgence.

D’un point de vue objectif, elles ne représentent pas une mesure « révolutionnaire ». Elles devraient permettre, d’une part, de centraliser les ressources financières pour les projets d’aménagement d’infrastructure, de restructuration industrielle et, d’autre part, de soutenir l’industrie d’exportation (crédit à l’exportation), qui est la pièce maîtresse du Plan économique. L’éditorialiste du journal de la grande banque privée genevoise l’a compris. Il écrit : « En étatisant les banques, ils (les militaires) ont bien pris une option socialisante..., mais cette option n’est pas encore décisive : elle n’enrôle pas de force le capital privé. Elle vise simplement à orienter les sources de financement essentielles vers les activités jugées les plus productives et les plus nécessaires ». Et de conclure : « Ces derniers (les capitaux) qu’ils soient portugais ou étrangers, exigeront (pour s’investir) pour le moins des garanties de stabilité que le MFA est le seul à pouvoir fournir ». (Journal de Genève, 19 mars 1975). Mais, ce qui est important ici, c’est moins cet aspect objectif que la compréhension par les travailleurs du fait que ces nationalisations à chaud sont le fruit de leur mobilisation. Ceci contient un effet stimulant pour des dizaines de milliers de leurs camarades.

Les banques sont nationalisées au lendemain du 11 mars

Les revendications de nationalisation se trouvent renforcées. Elles se combinent avec des occupations, des remises en marche et une multitude d’expériences de contrôle ouvrier, aiguillonnées par la lutte contre le sabotage économique et par la nécessité de mener à terme l’épuration. Nombreux sont les patrons qui n’ont plus accès à leur entreprise et les cadres qui se voient interdire de sortir un quelconque document d’une usine ou d’une compagnie d’assurance.

Une double dynamique existe dans ces occupations et ces revendications de nationalisation. Parfois les travailleurs réclament tout simplement au MFA de prendre en charge l’entreprise. Mais de plus en plus certaines actions dépassent cette tendance à la délégation de pouvoir. Le syndicat des travailleurs des transports, après avoir souligné le rôle décisif des transports dans l’économie portugaise et les dangers de sabotage économique dans ce secteur, réclame la nationalisation des transports pour la fin du mois de mars. Il ajoute dans sa déclaration, qu’au cas où cette nationalisation ne se ferait pas, les travailleurs devront conduire leurs camions au siège du syndicat. Une organisation nouvelle des transports sera alors mise en place par le syndicat. Il y a là une insolence ouvrière qui a été assimilée à une extraordinaire vitesse par les travailleurs portugais.

Sur d’autres terrains se développent des expériences analogues. Les habitants des quartiers et les travailleurs des Commissions Ouvrières de diverses entreprises - sous l’impulsion du FSP (Front Socialiste Populaire) - ont occupé l’hôtel Muxito pour le transformer en une colonie de vacances, avec somptueuse piscine, pour les enfants des travailleurs du district de Sétubal (près de Lisbonne). Une réunion fut organisée dans l’hôtel le dimanche 9 et la décision fut ratifiée par des centaines de travailleurs, de travailleuses et d’enfants.

Une cinquantaine de médecins se sont réunis pour lancer le mouvement Hôpital du Peuple qui est installé dans la Clínica da Associação de Socorros Mútuos Amadeu Duarte : les soins y sont donnés gratuitement et des contacts ont été établis avec les travailleurs de l’industrie pharmaceutique. A Cascais, un club de la grande bourgeoisie est occupé et transformé en crèche pour enfants. Ces exemples de contrôle social pourraient être multipliés par cent.

La dominante est donc l’activité croissante des masses. Face à cette pression de la base, pour chevaucher et canaliser le mouvement, le PCP se doit de coller au plus près au MFA. Au sujet de l’institutionnalisation, il affirme que « l’avant-garde progressiste de l’armée vient de se doter de moyens d’actions efficaces ». Sa marge de manoeuvre est restreinte. D’autant plus que l’encadrement n’est pas aussi strict que lorsqu’il s’est manifesté à l’occasion de la mobilisation contre le coup d’État. Pour l’instant, il centre ses efforts sur le secteur paysan en revendiquant des mesures plus avancées dans le domaine de la réforme agraire.

Le PS fut obligé de prendre le train en marche. Il joue la carte de la défense de la démocratie et proteste contre la suspension des organisations d’extrême-gauche, sachant fort bien que cela ne peut que renforcer son attraction sur le plan électoral.

Mis au premier rang, le MFA aura de la peine à maintenir son unité face à cette montée du mouvement de masse. Chaque choix dans le domaine économique et social est susceptible de cristalliser des divergences. En outre, les concessions faites pour canaliser le mouvement peuvent aussi relancer la balle. Si la tentative d’un nouveau coup d’État n’est pas à exclure, il semble cependant difficile qu’il puisse venir de l’armée à court terme. La crise actuelle de cette institution, le manque de contrôle sur le contingent (vu le faible encadrement, les congés, le logement à domicile pour beaucoup de soldats), en font difficilement l’instrument d’un coup d’État. La crise sociale et économique va donc s’approfondir.

Si la période d’instabilité se prolonge, alors il est possible que des progrès décisifs de la conscience de classe sur le plan politique s’effectuent au travers de toutes les expériences que nous venons de décrire. Cette condition réunie, la variante d’une défaite politique de la classe ouvrière (voir Inprecor n° 21) devient moins probable.

La durée de cette période d’instabilité est tout à fait déterminante pour permettre aux travailleurs d’intégrer au maximum leurs expériences et pour le développement d’un pôle révolutionnaire apte à généraliser ces exemples de lutte et d’auto-organisation et de contrôle ouvrier, et à en faire la base pour exemplifier une stratégie révolutionnaire.

Enfin, la permanence de l’instabilité peut aboutir à la conjonction entre la chute de la dictature franquiste et la montée des luttes ouvrières au Portugal : cela créerait un mélange plus qu’explosif pour la bourgeoisie de la péninsule ibérique et la bourgeoisie européenne en général.

Le 21 mars 1975

  • 1

    Le 28 septembre 1974, le président António de Spínola avait tenté de mobiliser une manifestation civile pour asseoir son pouvoir personnel ; l’initiative avait échoué face à la mobilisation des travailleurs et du MFA.

  • 2

    Le 25 avril 1974 est la date de la révolution des Œillets, qui a renversé la dictature portugaise et porté le MFA (Mouvement des Forces Armées) au pouvoir.

  • 3

    La PIDE (Polícia Internacional e de Defesa do Estado) était la police politique de la dictature portugaise, dissoute après le 25 avril 1974.

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