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Plan d’urgence et décroissance écosocialiste

par Daniel Tanuro
Un jeune homme plonge depuis le pont du parc de la Villette dans le canal de l’Ourcq, Paris, 5 juillet 2017. © Photothèque Rouge / Martin Noda / Hans Lucas.

Dans une interview publiée par Reporterre, Valérie Masson-Delmotte dénonce clairement les mécanismes de déni à l’œuvre- notamment au niveau des responsables politiques – et leur dangerosité. Sur cette base, elle articule à mon sens très correctement les volets « adaptation » au et « mitigation » du réchauffement. J’entends trop souvent des militant·es de gauche balayer les mesures d’adaptation au nom du fait qu’il faut s’attaquer à la cause du réchauffement, donc réduire les émissions. Il faut évidemment les réduire, et vite ! Mais délaisser les enjeux de l’adaptation est une erreur. 

D’abord d’un point de vue humain élémentaire : la catastrophe est là, et il faut bien protéger celleux qu’elle frappe, en particulier celleux qu’elle frappe le plus durement. Personnes âgées, enfants, femmes enceintes, malades chroniques… C’est évident.

Ensuite d’un point de vue stratégique : les enjeux de l’adaptation sont des enjeux immédiats, qui touchent les personnes directement et qui touchent plus durement les personnes des classes populaires. C’est donc un levier pour la prise de conscience indispensable à une politique de mitigation ambitieuse, et, au-delà, à une alternative de société.

Des mesures concrètes d’adaptation dans les domaines du logement, de la santé au travail, des bâtiments scolaires et hospitaliers, de l’aménagement du territoire, de la politique urbaine, de la gestion de l’eau, de la politique agricole, de l’asile, par exemple, devraient donc occuper une place importante dans un plan d’urgence. Dans chacun de ces domaines, les mesures devraient en outre être conçues avec la double préoccupation de lutter contre les inégalités sociales et d’associer au maximum les populations concernées, dans une démarche de contrôle démocratique.

Est-ce à dire que la mitigation n’aurait pas sa place dans le plan d’urgence ? Non, elle y a sa place, mais il faut l’introduire par des mesures politiques et des actions de désobéissance susceptibles de recevoir une large approbation populaire. Par exemple : contre les jets privés, les yachts de luxe, les voitures de société (Belgique), l’explosion du transport aérien au détriment du rail, les centres de données de l’IA ; pour les transports urbains gratuits, la promotion de l’agroécologie, la traque au gaspillage capitaliste, la réduction du temps de travail et des cadences de travail, la protection des forêts et des zones humides, etc.

La Quatrième Internationale a adopté un Manifeste pour une révolution écosocialiste - Rompre avec la croissance capitaliste. Ce document actualise la méthode dite du « programme de transition ». Or, cette méthode comporte deux aspects qu’il faut savoir articuler.

D’une part le programme doit donner une réponse d’ensemble cohérente à la situation objective, c’est-à-dire à la crise écologique et sociale systémique qui menace l’humanité et le vivant en général. Cela implique de dire la vérité, toute la vérité, avec une très grande radicalité anticapitaliste. C’est ce que fait notre Manifeste et c’est pourquoi il se prononce en toute clarté pour une « décroissance juste » déclinée en fonction des « responsabilités différenciées » des pays et des classes sociales au sein des pays. 

D’autre part il s’agit de mettre les exploite·es et les opprimé·es en mouvement à une échelle de masse. Cela implique évidemment de tenir compte de leur niveau de conscience et de leurs préoccupations immédiates. L’idée du plan d’urgence face à la catastrophe climatique - et de l’insistance sur l’adaptation dans un tel plan - répond à cette préoccupation et est donc intimement liée aux contextes nationaux/régionaux. Ceux-ci peuvent évoluer très vite, de sorte que le plan d’urgence (contrairement au programme global, qui est plus stable) doit s’adapter également (donc monter en puissance anticapitaliste... si le contexte le permet). 

Ce n’est pas par hasard que le Manifeste, dans son chapitre IV sur les « lignes directrices » programmatiques, met en premier lieu l’exigence de « protection des classes populaires » contre les manifestations de la catastrophe. La canicule actuelle, en Europe, rend cette exigence très concrète et invite à s’inspirer des politiques mises en œuvre contre le COVID, mais les installant structurellement dans la durée. 

Ce n’est pas par hasard non plus que les "lignes directrices" qui suivent immédiatement dans le Manifeste mettent en avant la nécessité de défendre/développer le secteur public et de « prendre l’argent là où il est ». Ces deux exigences découlent en effet très logiquement de la première : protéger les classes populaires ne se fera pas par des mécanismes de marché mais par des instruments publics qui doivent donc être financés. C’est pourquoi la défense/extension du secteur public et les mesures, notamment fiscales, contre les riches et le capital font d’emblée partie du plan d’urgence écosocial à mettre en œuvre aujourd’hui.

Enfin, ce n’est pas non plus un hasard qu’une des premières lignes directrices du Manifeste porte sur la liberté de circulation et d’installation. Le refus des politiques migratoires des gouvernements capitalistes doit en effet faire partie d’un plan d’urgence. C’est incontournable à l’heure où la traque aux "illégaux" est le levier principal par lequel l’extrême droite progresse et se renforce dans sa capacité à porter la politique climato-négationniste du Capital fossile, qui nous mène à l’abîme.

Le 21 juin 2026

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المؤلف - Auteur·es

Daniel Tanuro

Daniel Tanuro, ingénieur agronome et militant écosocialiste, est membre de la direction de la Gauche anticapitaliste (GA-SAP, section belge de la IVe Internationale). Outre de nombreux articles, il est l’auteur de Impossible Capitalisme vert (la Découverte, Paris 2010) et de Trop tard pour être pessimistes ! Écosocialisme ou effondrement (Textuel, Paris 2020).