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Pérou : la crise du régime militaire nationaliste

par Guillermo Lima
La Plaza San Martín pendant les événements du 5 février.

Nous publions ci-dessous le résumé d’une longue étude qui nous est parvenue de la part d’un marxiste-révolutionnaire indépendant du Pérou. Nous la considérons comme une contribution intéressante pour ouvrir un débat sur l’évolution de la situation politique et sociale dans un des pays d’Amérique du Sud où la classe ouvrière n’a pas subi une défaite écrasante comparable à celle qui l’a frappée au Brésil, en Bolivie, en Uruguay et au Chili. Les opinions du signataire de cette étude ne sont pas nécessairement celles des organisations adhérant à la IVe Internationale au Pérou, dont nous espérons pouvoir reproduire bientôt des contributions à ce débat.

Le 5 février 1975, à 4 heures du matin, les blindés de la 2e Région militaire (Lima) de l’armée péruvienne enfoncèrent les portes du 29e Commandement de la Garde civile, où 3 000 policiers s’étaient retranchés pour protester contre le fait qu’après plusieurs journées de grève, leurs revendications n’avaient pas encore été satisfaites. Bien que les policiers retranchés ne fussent pas armés, ils furent traités comme des « mutins » et attaqués avec des armes à feu. Le nombre des victimes fut élevé ; mais le gouvernement ne reconnut que le chiffre de sept policiers blessés par balles.

Cinq heures plus tard, des agitateurs de l’APRA (principal parti d’opposition bourgeois au Pérou qui, d’une position anti-impérialiste dans les années 30 et 40, a progressivement évolué vers des positions pro-impérialistes — NdlR) commencèrent à soulever des « couches marginalisées » de la population de la capitale profitant de l’absence depuis trois jours de toute patrouille de police dans les rues. Des centaines de magasins furent pillés. Les quotidiens Correo et Ojo, le Casino militaire et le Centre de conférences furent complètement détruits par le feu. Les dégâts furent estimés à 1,2 milliard de soles (30 millions de dollars).

Ce n’est que vers la fin de l’après-midi que l’armée intervint en force et rétablit la situation en peu de temps.

Tout le monde se posa la question : pourquoi cette intervention fut-elle si tardive ? Pourquoi la Marine et l’Aviation furent-elles tenues à l’écart des événements et des décisions du 5 février ? Pourquoi les communiqués officiels sur la situation dans la capitale furent-ils signés jusqu’à 3 heures de l’après-midi par le général Leonidas Rodríguez, chef de la Région militaire de Lima, puis, à partir de ce moment, par le Secrétaire aux Relations publiques ? Pourquoi le général Richter Prada, ministre de l’Intérieur, fut-il écarté du contrôle de la capitale ? Pourquoi le général Velasco, chef de la Junte militaire, attendit-il presque deux semaines avant de s’adresser au peuple péruvien au sujet d’événements d’une telle gravité ?

La réponse est évidente. Les événements du 5 février ont révélé de graves dissensions au sein de la Junte militaire. Celle-ci commence à éclater en plusieurs ailes opposées l’une à l’autre.

Le détonateur et l’arrière-fond

La cause immédiate des événements, ce fut le mécontentement des policiers et des membres de la Garde civile, qui servit de révélateur d’une tension sociale croissante dans tout le pays. Depuis plus de huit ans, les policiers n’avaient plus reçu d’augmentation de leurs traitements, alors que le coût de la vie avait augmenté de plus de 80 %. Cela a conduit à la démoralisation et au relâchement de la discipline dans les rangs de la police. De son côté, la Garde civile ne fut jamais traitée comme partie des Forces armées dans l’articulation des mécanismes du pouvoir. Ses officiers n’eurent point accès au gouvernement. On vit ainsi des policiers et des membres de la Garde civile inciter à la grève et à la désobéissance aux ordres du gouvernement.

Dans des conditions de calme relatif dans le pays, pareille grève aurait pu être résolue rapidement. Il est clair que des secteurs du gouvernement et de la Junte ont délibérément laissé traîner les choses et aggravé le conflit, en refusant de répondre aux revendications que les policiers avaient présentées depuis plusieurs mois. Mais le fond du problème, c’est que, depuis une année, une crise sociale grave secoue le pays.

Le même 5 février 1975, une grève des employés de la sécurité sociale coïncide avec celle des policiers. Les soins hospitaliers venaient d’être suspendus par suite d’une grève revendicative de ses employés. Même la CGTP, centrale syndicale dirigée par le PC et caractérisée par l’appui inconditionnel qu’elle accorde à la Junte militaire, fut impliquée dans d’innombrables conflits salariaux et dut proclamer une journée de grève nationale le 25 septembre 1974. Ce jour-là, 10 000 travailleurs de l’industrie métallurgique de Lima entrèrent en grève pour plus de deux semaines pour protester contre des licenciements massifs, des fermetures d’entreprises, la condamnation de dirigeants syndicaux, la détention arbitraire de travailleurs, l’immixtion policière dans le syndicat, etc.

Plus de 120 000 enseignants se sont mobilisés et déclenchèrent des grèves échelonnées pour sortir d’une situation réellement désespérée en matière de traitements. Le gouvernement leur a finalement accordé une maigre augmentation qui ne compense même pas la hausse du coût de la vie en 1974 (environ 20 %). Une nouvelle grève fut donc prévue pour avril 1975.

Le prolétariat des mines déclencha à son tour d’importants mouvements. Ce fut le cas des mineurs de Cata et d’Acarí qui quittèrent leurs corons, situés à plus de 300 km de Lima, et ne furent empêchés d’arriver dans la capitale que par l’envoi de renforts militaires. Les travailleurs de la Marcona Mining Co. entrèrent en lutte pour protester contre l’intervention policière dans le syndicat.

L’aggravation de la lutte de classe fut marquée par des conflits croissants non seulement avec l’impérialisme mais encore avec le grand capital péruvien et le gouvernement militaire qui le représente d’une manière générale. Et c’est cette aggravation qui a eu des répercussions de différenciation croissante au sein des forces armées elles-mêmes.

La crise économique

La politique économique de la Junte militaire se caractérise par deux aspects principaux. D’une part, la croissance économique est posée en termes d’accumulation du grand capital (privé et étatique). D’énormes quantités de capitaux ont été investis dans les industries de base et d’infrastructure, où le temps de mûrissement atteint facilement 5 ans, ce qui est un stimulant additionnel à l’inflation.

D’autre part, le corollaire de cette accumulation accélérée des capitaux, c’est la surexploitation des travailleurs et des paysans. Plus de 80 % des ressources disponibles sont dirigés vers l’industrie. L’agriculture manque de crédits, d’aide technique, d’engrais. La réforme agraire est en bonne partie un échec. La redistribution des terres devrait se terminer en 1975 ; mais fin 1974, on n’avait pas encore touché à la moitié des terres à distribuer. Des réactions se sont déjà produites de la part de la paysannerie contre cet état de fait. Les paysans de Piura (à 1 100 km au nord de Lima) ont initié des occupations « illégales » de terres. Il en fut de même à Andahuaylas, où ils furent durement réprimés par l’armée.

Le sous-développement de l’agriculture s’est traduit par un déficit important de vivres. Ceci a provoqué une importation croissante de biens alimentaires, pesant sur la balance des paiements. Le gouvernement a dû subsidier les prix des vivres pour effacer en partie la différence entre les prix intérieurs et les prix à l’exportation afin de modérer quelque peu le rythme de l’inflation. Il en résulte un déficit budgétaire considérable, qui obligea le gouvernement à réduire ces subsides pour la période 1975-76 de 12 à 3 milliards de soles (de 300 à 75 millions de dollars). Cela a entraîné une hausse du coût de la vie, évaluée pour un ménage avec 3 enfants à des dépenses supplémentaires de 2 400 soles par mois, alors que le maximum d’augmentation des salaires accordée aux travailleurs ne fut que de 1 800 soles.

Il y eut ensuite une nouvelle flambée des prix non seulement pour le pain, le lait, les poulets, les boissons non alcoolisées, l’huile, les cigarettes, mais encore pour les tarifs d’eau, d’électricité et des transports en commun, le bois, les meubles, l’essence, etc., flambée qui cause de nouvelles réductions du revenu réel des masses. Le gouvernement reconnaît d’ailleurs qu’il ne lui est guère possible d’améliorer la situation avant 1977.

Un effort de coordination ?

La riposte immédiate aux événements du 5 février, ce fut la constitution du « Comité de coordination des organisations populaires », regroupant 27 organisations qui représentent quelque 4 millions de travailleurs et de paysans. Largement influencé par la politique de « front anti-impérialiste », de « front populaire » et de collaboration de classe du PC péruvien, ce « Comité » fut cependant axé sur l’appui à la Junte militaire, plus que sur la défense autonome des intérêts et des revendications des masses laborieuses. Ceci résulte clairement des trois points programmatiques de base avancés par les groupements qui furent à l’origine de la constitution du « Comité » :

a) Collaborer de manière organisée à la poursuite de la production et au ravitaillement de la population.

b) Appuyer de manière résolue les actions destinées à préserver l’ordre public, et s’opposer au vandalisme, au pillage et à toute forme de sabotage.

c) Réaliser un travail de clarification de la réalité politique que vit le pays, pour empêcher les commérages et les distorsions d’informations qui divisent les Péruviens.

Malgré cette politique servile à l’égard de la Junte, celle-ci considéra avec inquiétude sinon effroi ce premier pas vers le regroupement et la centralisation de larges masses populaires à l’échelle nationale. Jamais, dans l’histoire du Pérou, on n’avait en effet connu un regroupement d’une masse aussi élevée d’ouvriers et de paysans. Aussi, la réaction du gouvernement fut-elle glaciale. Toutes les tendances de la Junte militaire, y compris les plus « progressistes », réclamèrent la dissolution du « Comité ». Vu l’attitude opportuniste de la plupart des dirigeants du « Comité », il ne fallut pas une grande pression pour qu’il cessât pratiquement de fonctionner.

Cependant, les forces civiles les plus proches de la Junte militaire, surtout dans les milieux des intellectuels et de la bureaucratie d’État et des organisations « annexes » sentirent elles aussi la nécessité de faire quelque chose dans la situation politique troublée, révélée par le 5 février. Ils lancèrent donc un manifeste en faveur de la constitution du Mouvement de la révolution péruvienne, MRP. Ce mouvement n’obtint cependant pas le moindre appui populaire. Et le général Velasco Alvarado le récuse publiquement dans sa conférence du 17 février 1975.

Alors que tous les partisans réformistes de la Junte s’attendaient à une dénonciation violente de l’APRA et d’autres forces pro-impérialistes, ce fut le communisme qui fut violemment dénoncé dans ce discours. Le général fit la distinction entre ceux qui étaient les « militants de la révolution péruvienne », et ceux qui avaient simplement le droit de l’appuyer comme sympathisants. Dans la première catégorie, il plaça exclusivement ceux qui rejettent toute forme de lutte de classe et toute adhésion au marxisme. Il finit par proclamer que c’était à la Junte elle-même de déterminer les formes d’appui de masse qui lui semblaient appropriées (c’est ce que les masses ont appelé : « participation par décret »). Quelques jours plus tard, l’Organisation de la révolution péruvienne a été lancée sous l’égide de généraux férocement anti-communistes comme le ministre de l’Intérieur, le général Richter Prada, « l’interventionniste » n° 1 dans les syndicats, le général Sala Orozco, le général Tantaléan Vanini, d’inspiration nettement fasciste, et autres.

Devant l’aggravation des contradictions et conflits de classe, la polarisation politique avance, mais sous une forme fort spécifique. Alors que la Junte militaire se rend toujours davantage compte des risques de mobilisation et d’organisation autonomes des masses, et concentre tous ses efforts pour empêcher celles-ci, malgré tous les serments de fidélité que lui adressent les leaders du PC et d’autres réformistes, les masses laborieuses restent pour l’essentiel désorientées. Elles n’ont pas encore atteint un niveau de conscience suffisant pour formuler clairement une alternative de classe. Outre la confusion idéologique et politique causée par les réformistes, les divisions introduites par la Junte au sein du mouvement de masse jouent à ce propos un rôle prépondérant.

La classe ouvrière a un taux de syndicalisation d’environ 35 %. Le mouvement syndical est divisé en quatre centrales principales : la CGTP, dirigée par le PC, en partie débordée par les secteurs les plus combatifs de la classe ouvrière qui ont refusé de modérer leurs revendications comme le réclamait le PC pour ne pas gêner la Junte ; la CNT, d’inspiration démocrate-chrétienne, beaucoup plus faible que la CGTP, mais appuyant, elle aussi inconditionnellement, le gouvernement ; la CTP, contrôlée par l’APRA, seule Centrale à s’opposer au gouvernement, mais à partir de positions de droite, et qui a plutôt perdu du terrain dans la classe ouvrière en fonction de son orientation idéologique et politique ; la CTRP, créée par la Junte elle-même, chargée d’élargir la base de masse du régime et regroupant surtout de petits syndicats constitués dans les secteurs arriérés de la classe ouvrière.

Au sein de la paysannerie existent deux grandes organisations de base : la CCP, qui a une orientation plus combative, et la CNA, d’inspiration officielle, qui a pour but d’orienter les paysans dans une voie corporatiste. Vu le grand mécontentement qui règne en milieu paysan, même cette CNA, pourtant créée par le gouvernement, commence à échapper à son contrôle, et commence à se rapprocher de la CCP.

Quant aux enseignants, ils sont organisés à 90 % dans le SUTEP, dont la direction est contrôlée par des maoïstes. Il y a aussi quelques petits syndicats d’instituteurs minoritaires, dont un contrôlé par le PC et un par le gouvernement.

Sur le plan politique, la division et la confusion sont encore plus prononcées. L’organisation la plus importante de la classe ouvrière est le PC. Mais son orientation d’appui à la Junte militaire l’affaiblit petit à petit. Son influence a surtout reculé dans les secteurs les plus combatifs et les plus conscients du prolétariat et il subit en outre une crise interne, en fonction de la position politique à laquelle il adhère de manière rigide depuis 1968.

L’extrême gauche est largement impuissante. Elle s’est avérée incapable de formuler une alternative globale au « réformisme militaire » et à proposer une approche correcte du problème de l’unification du mouvement de masse. Les maoïstes suivent une orientation qui apparaît comme objectivement provocatrice aux yeux de larges masses. Quant à ceux qui se revendiquent du marxisme révolutionnaire, ils sont divisés en de nombreux groupes très faibles.

Les divisions au sein de la Junte

La Junte militaire elle-même ne constitue pas un bloc monolithique. Elle s’en tient incontestablement au dogme de « l’unité institutionnelle des Forces armées », qui guide le comportement des officiers dans leur ensemble. Mais elle est déchirée par de nombreuses divergences tant idéologiques (attitude à adopter à l’égard des communistes, du marxisme, du fascisme, etc.) que politiques (attitude à adopter à l’égard de l’impérialisme et de ses représentants dans le pays ; réactions spécifiques devant les mouvements revendicatifs des ouvriers et des paysans ; réponses à donner à la crise économique, etc.).

Tous les efforts initiaux pour conquérir une large base d’appui populaire à la Junte à travers les organisations de masse traditionnelles ont échoué. Les diverses organisations de masse ont conservé leur autonomie propre, malgré toutes les manoeuvres opportunistes de leurs dirigeants. C’est pourquoi la Junte s’est progressivement orientée vers l’organisation d’un appui populaire en dehors des syndicats, notamment par la création du SINAMOS (Système national d’appui à la mobilisation sociale). Cette organisation, fondée sur les principes de collaboration de classe, cherche à convaincre les travailleurs que, par suite de la création de la « Communauté industrielle » (la « réforme de l’entreprise » à la péruvienne), il n’y avait plus ni prolétariat ni bourgeoisie puisque les travailleurs « contrôlent en partie » les moyens de production. « Tous les Péruviens » devaient donc « collaborer au développement du pays ».

Mais toute cette idéologie s’avéra totalement contraire aux faits révélés par l’évolution des dernières années. Le SINAMOS ne put donc organiser que les secteurs les plus arriérés des masses populaires. Il est d’ailleurs de plus en plus détesté, en fonction des méthodes autoritaires qu’utilisent ses dirigeants. Sa fonction objective a été celle de diviser le mouvement de masse. C’est comme telle qu’elle est perçue par une bonne partie des masses laborieuses.

Cette tentative de pénétrer de manière organisée au sein du mouvement de masse fut appuyée par un effort financier considérable. Une énorme armée de fonctionnaires a été créée pour le SINAMOS, dont le budget représente, pour la seule année fiscale 1975-76, la coquette somme de 150 millions de dollars. Elle fut également accompagnée par une répression croissante contre des secteurs lutte de classe des syndicats, des interventions policières et bureaucratiques dans les syndicats, l’arrestation de dirigeants de grèves, etc.

Mais cette tentative de création d’une base populaire pour la Junte accentua aussi les divisions en son propre sein. Alors qu’ils adhèrent tous à l’idéologie de collaboration de classe, les militaires se divisent néanmoins en deux courants idéologiquement distincts : le courant dit « humaniste », fortement empreint d’idéologie démocrate-chrétienne, et le courant dit « nationaliste anti-communiste », au sein duquel des idées nettement fascistes sont en progrès.

Surtout grâce à l’appui du général Velasco Alvarado lui-même, c’est le courant « nationaliste anti-communiste » qui contrôle aujourd’hui presque tout l’appareil d’« organisation de masse » de la Junte, à commencer par celui du SINAMOS et du ministère du Travail. Alors que la tendance « humaniste » est favorable à des moyens de gouvernement plus ou moins « libéraux », parce qu’elle croit aux vertus et aux résultats objectifs du « dépérissement de la lutte de classe » et de « l’intégration de la classe ouvrière » qu’elle prêche, les « nationalistes anti-communistes », plus pratiques, se rendent compte que la montée des luttes de masse ne pourra être vaincue, dans les conditions économiques et sociales données, que par l’emploi systématique de la manipulation, de la corruption et de la violence.

Paradoxalement, alors que l’aile « nationaliste anti-communiste » se renforce au sein du gouvernement et de l’appareil, l’aile « humaniste chrétienne » progresse plutôt au sein de l’armée. Il en résulte une situation dans laquelle l’aile « nationaliste anti-communiste » dispose d’une base trop faible pour pouvoir, par elle-même, organiser la répression du mouvement de masse. De là sa conjonction objective avec l’APRA et d’autres groupements d’opposition de droite, et la protection dont ceux-ci jouissent de la part de l’appareil répressif.

Il y a de nombreux exemples d’attaques à main armée contre des locaux de syndicats, y compris de syndicats contrôlés par le PC, effectuées par les bandes de l’APRA. Ces locaux syndicaux sont occupés et « récupérés » par ces bandes qui y constituent des « commissions de réorganisation » des syndicats, immédiatement reconnues par le ministère du Travail et protégées par l’appareil de répression.

Mais vu les nombreux affrontements armés qu’il y eut dans le passé entre l’APRA et l’armée péruvienne, il y a, au sein de celle-ci, un véritable « anti-corps » secrété par rapport à une collaboration systématique avec l’opposition de droite et d’extrême droite.

De là les divisions apparues au sein des forces armées par rapport à l’orientation de la fraction « nationaliste anti-communiste », et les progrès relatifs réalisés par la tendance dite « humaniste chrétienne » parmi les officiers.

Les perspectives

Jusqu’ici, les grands industriels péruviens, ainsi que les représentants des joint ventures avec les firmes impérialistes, ont en gros appuyé la Junte militaire. C’est plutôt dans les secteurs des petites et moyennes entreprises qu’on a rencontré les partisans d’un « retour à la constitutionnalité ». Cette division correspond d’ailleurs à une réalité économique, la politique de la Junte favorisant surtout le grand capital péruvien, et les secteurs techniquement en pointe, plutôt que les petites industries traditionnelles.

Vu le peu de fruits qu’ont eu les efforts d’organiser et d’encadrer les masses sur une base corporatiste d’appui à la Junte — efforts entrepris jusqu’ici surtout sous la forme de compétition avec les organisations syndicales traditionnelles et sans supprimer pour l’essentiel la liberté d’action de celles-ci — la tentation grandit au sein de la classe dirigeante et dans les rangs de la Junte elle-même d’en finir avec l’expérience « réformiste-corporative », et de passer à des formes de pouvoir plus directement répressives et violentes.

L’exacerbation de la lutte de classe à l’échelle nationale amène une polarisation progressive des forces politiques et sociales, qui s’exprime avant tout par l’apparition d’un courant ultra-réactionnaire, d’inspiration nettement fasciste, au sein de la Junte elle-même. Il s’érige en seule alternative « réaliste » face à la montée des luttes des masses. Ce courant est incarné au sein de la Junte par les généraux Tantaléan et Richter. Il s’appuie sur le « Mouvement travailliste révolutionnaire » (MTR), groupe paramilitaire de choc de plus en plus associé aux bandes d’APRA dans l’assaut contre les syndicats et d’autres organisations ouvrières de classe. Il est financé à partir du ministère de la Pêche, c’est-à-dire par le général Tantaléan. Dans le passé, le général Velasco Alvarado lui-même a d’ailleurs essayé d’imposer le général Tantaléan comme son dauphin.

Cependant, la grave maladie du général Velasco pose la question de sa succession à plus court terme. Le candidat qui semble disposer de l’appui de la majorité des officiers de l’Armée est le général Morales Bermúdez, plutôt allié à la tendance « humaniste chrétienne ».

De là une certaine inquiétude de l’extrême droite, qui a trouvé une expression frappante vers le 20 juin 1975, quand les commandants les plus réactionnaires de la Marine déposèrent le Commandant général et ministre de cette arme, dans un mouvement d’insubordination caractérisée, que la Junte dut avaliser après coup. Le bruit court qu’une opération du même genre est en train de se préparer au sein de l’Aviation. Il y a quelques jours, le général Richter, un des deux chefs de file de l’extrême droite, déclara à un journaliste : « Beaucoup de choses peuvent changer d’ici le 28 juillet (date de la fête nationale au Pérou) ».

Mais si la maladie du général Velasco s’aggrave encore plus brusquement que prévu, une percée des officiers « humanistes » autour du général Morales Bermúdez n’est pas exclue. Cette percée pourrait se traduire par l’éloignement des dirigeants de l’aile pro-fasciste : les généraux Tantaléan, Richter, Sala (SINAMOS), Segura (Office central d’informations) et autres.

Même dans ce cas, le danger de l’extrême droite ne serait point écarté. Les sommets des forces armées baignent dans leur ensemble dans un esprit anti-communiste. L’impérialisme et l’APRA oeuvrent frénétiquement dans le même sens, au sein du pays et au sein des forces armées. Et le grand Capital, qui a jusqu’ici appuyé l’expérience du « réformisme militaire », s’inquiète de plus en plus de la montée des luttes des masses, et pourrait, à son tour, opter pour un régime plus dur, sous une forme ou une autre.

Le danger fasciste ne sera écarté que si les masses ouvrières affirment leur autonomie de classe dans des mobilisations de plus en plus généralisées et l’organisation de plus en plus centralisée de leurs forces, tout en résolvant la question de l’alliance avec la paysannerie et avec la petite bourgeoisie urbaine dans des formes telles qu’elles n’engagent pas l’épreuve de forces de manière isolée, avec un rapport de forces défavorable conduisant à la défaite.

Le 2 juillet 1975

Lettre hebdomadaire