Revue et site sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

L'impact de la colonisation et de la coopération internationale sur le mouvement féministe en Palestine

par Leila Serra Badran

Ces deux dernières années, le récit colonial a présenté les événements du 7 octobre et le génocide qui a suivi perpétré par l’État d’Israël de manière décontextualisée, comme si le recours à la violence n’avait aucune cause, comme si cet événement n’était pas la conséquence directe d’un siècle de colonisation sioniste de la population palestinienne. Les événements du 7 octobre ne peuvent être compris sans prendre en compte tout ce qui les a précédés.

Penser la Palestine aujourd’hui

Depuis plus d’un siècle, la Palestine – son territoire et son peuple – subit un projet colonial, impérialiste et génocidaire établi et maintenu par des puissances et des régimes mondiaux. Ce processus a commencé avec les premières colonies sionistes sur la terre palestinienne à la fin du XIXe siècle, s’est poursuivi avec la Déclaration Balfour de 1917 de l’Empire britannique – qui ignorait les droits de la population palestinienne autochtone au profit des ambitions coloniales de colons européens – puis avec la Nakba de 1948. Aujourd’hui, il se poursuit avec l’intensification du génocide à Gaza et l’escalade de la violence coloniale sioniste dans toute la Palestine, en particulier en Cisjordanie.

Ce qui a commencé au XIXe siècle et se poursuit jusqu’à aujourd’hui constitue une Nakba permanente : un projet continu de déplacement, de vol de terres, d’effacement de l’identité palestinienne et de nettoyage ethnique du peuple palestinien, visant à supprimer toute existence palestinienne et à construire une entité impériale et coloniale sur les ruines de leurs maisons et de leurs corps.

Israël doit être compris comme un régime sioniste et colonial inscrit dans les structures du capitalisme racial. Le capitalisme est intrinsèquement racialisé. Son existence est indissociable de hiérarchies raciales produisant l’oppression systématique et l’exploitation des personnes racialisées, non blanches, et des populations du Sud global. C’est un système économique qui ne peut se maintenir sans la subjugation continue de ces populations et leur exploitation à tous les niveaux, ce qui révèle sa structure fondamentalement injuste et inégalitaire.

L’apartheid, quant à lui, est une autre manifestation de la violence inhérente au colonialisme de peuplement et ne peut être abordé sans considérer les dynamiques profondément enracinées d’oppression raciale et d’exploitation. En Palestine, dès l’origine, il n’y a jamais eu de colonialisme de peuplement séparé du capitalisme, ni de capitalisme sans sa dimension racialisante.

Ainsi, d’un point de vue analytique, le cadre de l’apartheid et des droits humains dans une perspective libérale doit être profondément et radicalement remis en question. L’apartheid, en tant que tel, est limitatif, car il s’inscrit dans un système beaucoup plus vaste et profond de violence structurelle. Il décrit une situation juridique de ségrégation, mais n’explique pas le projet colonial sur lequel il repose. Il renvoie à un régime de séparation et d’oppression légalisé, comme en Afrique du Sud, mais dans le cas palestinien, Israël ne se contente pas de ségréger et de discriminer : il déplace, élimine et remplace la population autochtone. C’est ce que l’on appelle le colonialisme de peuplement, dont l’objectif est d’effacer la population indigène pour la remplacer. L’apartheid organise la discrimination à l’intérieur du système, tandis que le colonialisme de peuplement vise à l’élimination du peuple autochtone comme fondement du système.

Le langage juridique ne parvient pas à saisir l’ampleur de l’expérience palestinienne, car tout converge vers le régime colonial de peuplement qui culmine dans la Nakba. Comme l’affirme Rabea Eghbariah :

« La Nakba doit être comprise comme un crime et reconnue dans le cadre du droit international (…) La Palestine ne peut être comprise correctement qu’à travers le concept de Nakba permanente, un crime contre l’humanité flagrant, imbriqué avec les crimes d’apartheid, de génocide et d’occupation indéfinie, mais qui constitue en même temps une tragédie indélébile avec ses propres fondements, structures et finalités. Pour qu’une véritable solution de la question palestinienne soit possible, la communauté internationale doit affronter la réalité de la Nakba en cours. La reconnaître comme concept universel — reconnu et interdit par le droit international — est donc la première étape vers une solution juste et durable en Palestine. »

Le mouvement féministe en Palestine

Le féminisme n’est pas une invention occidentale : authenticité contre tradition, féminismes importés contre féminismes locaux

Dans le contexte palestinien, la lutte féministe a toujours été un élément central de la lutte de libération anticoloniale : l’une n’a jamais existé sans l’autre. Il est donc impossible de penser un mouvement féministe palestinien situé sans le replacer dans le cadre de la lutte anticoloniale dans lequel il s’inscrit. Il existe ainsi une relation dialectique entre lutte nationale et lutte sociale (Kandiyoti, 1991 ; Sayigh, 1981).

Dans certains contextes, le mouvement de libération nationale a constitué un obstacle pour les organisations féministes lorsque la priorité donnée à la libération nationale reléguait les enjeux sociaux et de genre. Par ailleurs, une conception patriarcale et traditionnelle du genre a aussi traversé les espaces militants mixtes, où les femmes, malgré leur rôle fondamental dans l’organisation de la résistance, ont souvent été cantonnées à des tâches de soin ou domestiques, essentielles à la reproduction de la vie et à la continuité du mouvement (Giacaman ; Sabbagh, 1996 ; Hasso, 2005 ; Jad, 2018 ; Kuttab, 1989 ; Taraki, 2006).

Face à cette réalité, à partir de 1978, les femmes palestiniennes ont développé des espaces non mixtes afin de structurer leur propre agenda féministe, lié – mais non subordonné – à la lutte de libération nationale. L’exemple le plus emblématique est la création de la Fédération palestinienne des comités d’action des femmes, inscrite dans un cadre marxiste, laïque et de gauche, et représentée au sein des quatre principaux courants de l’OLP (Front populaire de libération de la Palestine, Front démocratique de libération de la Palestine, Parti communiste et Fatah), chacun disposant de ses propres comités féminins (Kuttab, 1993).

Ce cadre de résistance a ouvert des espaces d’auto-organisation politique favorisant l’émergence d’une conscience féministe parmi les militantes, marquant une rupture avec les formes antérieures du féminisme palestinien, qui, entre 1903 et 1948, avait une dimension surtout caritative et bourgeoise, portée par des femmes urbaines issues des classes aisées.

À la fin des années 1970, la conscience féministe se construit au croisement des questions de classe, de genre et de nation (Giacaman, 1996 ; Jad, 2018 ; Kuttab, 2010). Elle atteint son apogée pendant la Première Intifada, où le mouvement des femmes joue un rôle central dans la résistance politique et la construction d’alternatives sociales. À travers les comités populaires et les organisations de base, notamment celles de gauche, les femmes assument des responsabilités clés dans la coordination de la lutte et créent des réseaux de solidarité et d’autosuffisance, en particulier dans les zones rurales sous couvre-feu : éducation alternative, santé sexuelle et reproductive, soutien aux familles de martyrs et de prisonniers, jardins communautaires, boycotts des produits israéliens.

Dans ce cadre, l’empowerment n’est pas une théorie abstraite ou libérale, mais une pratique quotidienne et collective, centrée sur le droit à l’autonomie, à la circulation et à la participation publique des femmes. La stratégie féministe adopte une approche intersectionnelle reliant classe, genre et occupation coloniale.

Ce processus d’émancipation collective visait simultanément la libération du territoire et la transformation des rapports sociaux et de genre. Par la participation des femmes aux coopératives de production, aux programmes d’alphabétisation et à la formation professionnelle, le mouvement a remis en cause les hiérarchies patriarcales dans les sphères publique et privée.

Malgré les tensions avec l’agenda national dominant, les femmes ont investi les espaces ouverts par la mobilisation pour introduire une conscience de genre. Ce féminisme situé, façonné par les conditions matérielles de l’occupation, redéfinit l’empowerment comme un processus collectif et dialectique de libération personnelle et politique.

Dans ces années révolutionnaires, l’agenda féministe n’était pas seulement théorisé mais vécu. Par exemple, la revendication du droit à la circulation : « Nous restions dehors jusqu’à minuit ou une heure du matin, nous marchions dans les rues ; il y avait des femmes dans les manifestations… Il y avait une véritable pratique de nos revendications féministes. » (entretien avec Soraida Hussein)

Par ailleurs, de nombreuses recherches ont montré comment les structures israéliennes d’oppression ont affecté les femmes palestiniennes et les minorités sexuelles et de genre, qui subissent une double oppression : occupation coloniale et patriarcat interne. Les périodes de contrôle militaire intense s’accompagnent souvent d’une hausse des violences patriarcales.

Dans ce contexte, les violences sexuelles, les menaces et l’emprisonnement ont aussi été utilisés comme outils de répression par l’armée israélienne pour briser la résistance populaire (Abdo, 2014 ; Hawari, 2019). Parallèlement, les féminismes décoloniaux critiquent les logiques islamophobes et orientalistes qui construisent les femmes arabes comme victimes passives.

Ces travaux montrent que l’émancipation et l’empowerment n’ont pas les mêmes significations en Palestine que dans les cadres libéraux occidentaux. Ils interrogent les catégories mêmes de liberté, d’agentivité et de droits universels, et proposent de penser d’autres formes de désir politique, comme vivre sans guerre ni violence (Lughod, 2006).

Au-delà des oppositions orientalistes, les féminismes postcoloniaux analysent l’oppression à travers l’autoritarisme, l’État, l’impérialisme et les interventions militaires, en refusant les dichotomies simplistes entre moderne et traditionnel. Ils montrent que les inégalités doivent être comprises dans les contextes de colonisation.

Le paradigme néolibéral de la paix et la transformation des mouvements féministes après Oslo

Les Accords d’Oslo (1993), présentés comme un processus de paix, ont en réalité consolidé les structures coloniales israéliennes et marqué la fin de la Première Intifada. Ils ont ouvert la voie à une logique néolibérale de « post-conflit » et à la prolifération des ONG.

Ce processus a transformé la lutte de libération en gestion institutionnelle de la « paix », favorisant la normalisation des relations avec Israël. Oslo a été décrit comme une continuation de la guerre par d’autres moyens.

Dans ce contexte, les mouvements féministes ont été profondément affectés par l’« ONG-isation », entraînant une dépolitisation et une professionnalisation des luttes, financées par des bailleurs internationaux. Les priorités ont été redéfinies selon des cadres techniques et non politiques.

On est passé d’une logique d’empowerment collectif, enraciné dans les mobilisations de la Première Intifada, à une logique individualisée centrée sur le marché, l’éducation et les droits formels.

Violence de genre, humanitarisme et biais contemporains

La focalisation croissante sur les violences de genre dans les projets internationaux tend parfois à invisibiliser la violence coloniale elle-même. Les femmes deviennent alors des sujets d’intervention dans des dispositifs globaux de sécurité, de développement et de gouvernance.

Dans ce cadre, les discours sur les violences de genre peuvent reproduire des logiques de racialisation, situant les victimes dans des espaces « périphériques » et les sauveurs dans l’Occident libéral.

Les féministes palestiniennes et postcoloniales soulignent ainsi les limites d’une approche centrée uniquement sur les droits individuels et la participation institutionnelle, qui ne remet pas en cause les structures de domination coloniale et capitaliste.

Recommandations et perspectives

Il est essentiel de replacer les luttes dans leur réalité matérielle et de dépasser les approches néolibérales de l’empowerment. L’agentivité ne peut être comprise individuellement, mais comme un processus collectif, inscrit dans des structures de pouvoir.

Les transformations réelles doivent s’attaquer aux racines coloniales, économiques et politiques de la violence. Cela implique de soutenir des formes d’organisation collective, des coopératives, des réseaux de solidarité, et de s’inspirer des pratiques de la Première Intifada.

Il est également crucial de replacer la terre au centre de la lutte, en soutenant les communautés rurales et les systèmes de résistance locaux. Comme le rappelle Samia Butmeh : « la terre est au cœur de la lutte ; si tu ne la protèges pas, tu la perds ».

Enfin, il est nécessaire de déconstruire les systèmes de domination globaux et de soutenir une perspective décoloniale qui articule la libération de la Palestine avec celle des peuples du Sud global. Cela implique de reconnaître la centralité de la lutte palestinienne comme lutte de libération, et non comme simple « question humanitaire » ou juridique.

Comme le souligne Samia Butmeh, les femmes palestiniennes « doivent résister au colonialisme non pas parce qu’elles veulent la paix, mais parce qu’elles veulent la libération et la liberté — par la lutte armée et non armée, et par les boycotts ».

Traduit par David Fagan. Publié dans Viento sur Numéro 200, en mars 2026.

 

المؤلف - Auteur·es

Leila Serra Badran

Leila Serra Badran, chercheuse et militante palestino-catalane pour la Palestine, est titulaire d'une licence en sciences humaines (Universitat Pompeu Fabra) et d'un master en mouvements sociaux et conflits internationaux (Universitat Autònoma de Barcelona). Elle est spécialiste des études de genre au Moyen-Orient (School of Oriental Studies) et de l'instrumentalisation des luttes LGBTQ+, de l'homonationalisme et du pinkwashing dans les contextes non eurocentrés.