Robert Langston, membre du Socialist Workers Party (l’organisation trotskyste américaine) depuis de nombreuses années, est mort brusquement à Paris, le 10 juin 1977. Il avait 44 ans. Bob et sa compagne Berta avaient récemment décidé de s’installer en Europe. La direction de la IVe Internationale s’était vivement félicitée de cette décision car, ainsi, le camarade Langston aurait pu fournir une contribution plus importante au mouvement révolutionnaire international. Sa mort n’est pas seulement une perte personnelle irréparable pour ses camarades et amis, mais aussi un coup politique sévère pour tout le mouvement international.
Le camarade Langston était un intellectuel révolutionnaire au meilleur sens du terme. Comprendre le monde impliquait donc pour lui la volonté lucide de le changer ; de là son engagement dans la construction du Parti et de l’Internationale révolutionnaire. Il avait adhéré au Parti socialiste américain alors qu’il était étudiant à l’université de Harvard, dans la période de réaction de l’après-guerre. Plus tard, il partit pour l’Europe afin d’y poursuivre ses études. C’est là qu’il commença à s’intéresser aux idées trotskystes, dans lesquelles il trouvait une réponse révolutionnaire au stalinisme qu’il avait toujours rejeté. Ses études comme son activité politique aux États-Unis et en Europe lui avaient donné une compréhension, rare chez les militants révolutionnaires, de la réalité sociale, politique et culturelle à la fois des États-Unis et de l’Europe.
C’est en Europe qu’il milita au sein du mouvement de défense de Robert F. Williams, l’un des premiers dirigeants noirs à avoir expliqué et appliqué l’auto-défense des noirs contre la violence raciste, ce qui lui avait valu d’être traîné devant les tribunaux américains.
Cette activité coïncidait avec les premières années de la campagne pour la défense et la popularisation de la révolution cubaine. À travers elles le camarade Langston se rapprocha du mouvement trotskyste américain qui y jouait un rôle dirigeant. Quand il rentra aux États-Unis, le camarade Langston commença à travailler avec le SWP. En 1965, il devint secrétaire exécutif du Comité pour la défense du Dr. Neville Alexander, qui faisait campagne contre l’apartheid et pour la libération du dirigeant révolutionnaire sud-africain emprisonné. Au cours de cette campagne le camarade Langston adhéra au SWP.
Au sein du parti, il se consacra principalement au travail d’élaboration et de formation. De 1967 à 1969, il fut membre du comité de rédaction de The Militant, l’hebdomadaire qui reflète les vues du SWP. Il écrivit aussi pour International Socialist Review, la revue théorique du SWP.
La révolution arabe et la lutte contre le sionisme constituaient l’un des nombreux centres d’intérêt particulier du camarade Langston. Outre les travaux qu’il effectuait sur ce sujet pour The Militant, et les réunions publiques où il parlait au nom du SWP, Bob Langston joua un rôle important dans la formation du Comité pour de nouvelles alternatives au Moyen-Orient. Ce comité organisa une tournée de meetings qui eut un grand succès, pour Arie Bober, le dirigeant de l’Organisation socialiste israélienne (Matzpen). La publication du livre L’autre Israël fut le fruit de la collaboration du camarade Langston, d’Arie Bober et d’autres révolutionnaires israéliens. Les textes rassemblés dans ce livre constituent encore à ce jour l’une des meilleures analyses de la nature de l’État sioniste et de la lutte révolutionnaire propre à le renverser.
Le camarade Langston participait aussi activement aux discussions qui se déroulaient au sein de l’organisation trotskyste américaine. En 1971, en collaboration avec plusieurs autres camarades il participa au débat toujours actuel sur la stratégie de la révolution arabe. Tout récemment il donnait des cours au Collectif d’éducation marxiste sur l’économie politique du capitalisme du 3ème âge. Il écrivit aussi un article sur la fin de la troisième révolution technologique pour l’un des numéros spéciaux d’Inprecor (n° 27/28, du 5 juin 1975).
À l’époque de sa mort il travaillait à plusieurs projets d’études, principalement dans le domaine de la théorie de la transformation et de la dialectique de la nature. Mais la contribution de Bob Langston ne se limitait pas à ces activités, discours et articles. C’était un homme d’une extraordinaire culture. Aucune des facettes de l’activité intellectuelle humaine, aucun aspect des efforts entrepris par l’humanité pour comprendre la nature et la société afin de devenir maîtresse de son propre destin, ne lui était étranger. Il avait la capacité, si rare parmi les intellectuels révolutionnaires, de discerner des données que d’autres n’apercevaient pas, de détecter le noyau de vérité dissimulé derrière des vues erronées ou unilatérales. En saisissant les dimensions nombreuses et souvent contradictoires de la réalité, en les appréhendant toutes ensemble, il ne s’écartait jamais d’une démarche marxiste-révolutionnaire unifiante. Cette double aptitude combinée avec la profondeur de ses connaissances faisait la puissance de sa pensée. En même temps, il ne parlait jamais pour le plaisir de s’écouter et sa personnalité était totalement dénuée de tout besoin de s’affirmer aux dépens des autres.
Ceux qui le connaissaient bien, ceux qui discutaient fréquemment avec lui savaient qu’on pouvait toujours compter sur Bob pour penser à quelque chose d’imprévu et pour l’exprimer d’une manière qui la rendait immédiatement compréhensible aux autres. Ceux qui connaissaient ses capacités avaient une totale confiance, non seulement politique mais aussi personnelle en Bob Langston. Sans lui ils continueront son travail, en sachant qu’il ne pourra jamais y être remplacé.
Le 17 juin 1977