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Les menaces croissantes de Trump contre Cuba

par Samuel Farber

Le 3 janvier, les États-Unis ont bombardé Caracas, faisant selon les informations, 80 morts, et ont enlevé le président du Venezuela, Nicolás Maduro, et son épouse, Cilia Flores.

Dans les semaines qui ont suivi cette attaque, l’attention s’est largement portée sur Cuba, Trump et de hauts responsables de son administration ont durci leur discours contre le gouvernement. Outre les nouvelles sanctions déjà mises en œuvre par Trump, un blocus pétrolier a été imposé au pays, aggravant les conditions de vie des Cubains et engendrant une crise humanitaire.

Cet entretien avec Samuel Farber sur la situation désastreuse à Cuba a eu lieu dans les jours qui ont suivi le début de la guerre criminelle menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, et dans le contexte plus large de la montée des mesures anti-immigrés aux États-Unis et des attaques impérialistes à l’étranger.

 

Tempête : Suite à ses attaques impérialistes contre le Venezuela, ladministration Trump a intensifié ses pressions sur Cuba. Il convient également de replacer cette situation dans le contexte de la récente attaque militaire non provoquée contre lIran et de la tentative de changer son régime. Trump déclare l« état durgence nationale » concernant Cuba et impose un blocus pétrolier . Pourriez-vous nous parler de la nature de cette escalade et de son impact potentiel sur les Cubains ?

Samuel Farber : Cette escalade a créé la situation la plus difficile pour Cuba depuis le 1er janvier 1959, et il est très difficile d’entrevoir une solution acceptable, du moins à court terme. C’est d’autant plus vrai que la répression gouvernementale a fracturé le consensus politique minimal qui permettrait un rejet aussi large et inclusif que possible de l’ingérence impérialiste dans les affaires intérieures de Cuba.

La situation est catastrophique. Les exportations de pétrole vénézuélien avaient déjà diminué avant le coup dÉtat et lenlèvement perpétrés par les États-Unis le 3 janvier. Mais maintenant, elles sont totalement interrompues.

Le président brésilien, Lula, a tenu à afficher son amitié envers le gouvernement cubain, à l’instar de nombreux autres présidents de gauche en Amérique latine. Pourtant, Petrobras reste muet au Brésil quant à l’envoi de pétrole.

Le Mexique avait commencé à exporter du pétrole vers Cuba, mais a suspendu ces exportations car Claudia Sheinbaum ne souhaite pas saliéner Trump . De manière très révélatrice, les navires de la marine mexicaine acheminent des vêtements, de la nourriture, etc., à Cuba, mais pas de pétrole, pourtant absolument essentiel.

Je tiens à souligner que la situation était déjà très difficile avant cette crise. Entre 2022 et 2025, l’émigration a concerné au moins un million de Cubains, sur une population de 11 millions. Ils ont quitté le pays en masse avec l’acquiescement implicite du gouvernement et facilité par l’exemption de visa accordée aux Cubains par le Nicaragua. Bien évidemment, le Nicaragua n’aurait pas agi ainsi sans l’accord du gouvernement cubain. Le 8 février, le Nicaragua a annoncé la fin de lexemption de visa pour les Cubains.

La situation est donc critique. Le pays est paralysé. On ne voit quasiment aucun véhicule dans les rues de La Havane. Toutes les interventions médicales sont suspendues. Les coupures d’électricité étaient déjà fréquentes et longues avant le 3 janvier, mais c’est encore pires aujourd’hui.

Dans le même temps, les États-Unis ont traité les Cubains présents sur leur territoire presque aussi mal que les autres Latino-Américains et les réfugiés, car la xénophobie de Trump est même pire que son anticommunisme.

TC : Comment décririez-vous les perspectives pour les États-Unis de parvenir à un changement de direction et à une cooptation du gouvernement comme au Venezuela ?

SF : À court terme, je ne vois rien d’autre qu’un possible coup d’État au sein du gouvernement, semblable mais non identique à celui du Venezuela, car le système cubain est bien plus enraciné et perdure depuis 67 ans. La structure du pouvoir cubain est, comparativement, beaucoup plus forte politiquement qu’au Venezuela. Elle est également bien plus impitoyable dans la répression de l’opposition. Il convient de noter qu’il y a environ un millier de prisonniers politiques à Cuba. De plus, selon l’Institut de recherche sur les politiques de criminalité et de justice du Birkbeck College de Londres, Cuba figure depuis plusieurs décennies parmi les 10 % de pays (224 pays et territoires) affichant le taux dincarcération par habitant le plus élevé pour les délits de droit commun, même si elle reste derrière le Salvador et les États-Unis.

Des rumeurs circulent selon lesquelles le gouvernement cubain négocierait secrètement avec le gouvernement américain en vue d’un changement.

Le président cubain Díaz Canel a confirmé que le gouvernement cubain avait eu des discussions avec les États-Unis concernant la situation actuelle.

Et, comme l’a initialement rapporté le Miami Herald fin février, puis comme l’ont repris plus largement les médias américains, lors d’une récente conférence de la CARICOM (Communauté caribéenne), Marco Rubio et des membres de son équipe ont rencontré Raúl Guillermo Rodríguez Castro, petit-fils de Raúl Castro et fils du défunt dirigeant du GAESA (Grupo de Administración Empresarial SA), le conglomérat contrôlé par l’armée cubaine qui gère au moins 40 % de l’économie cubaine.

On ignore tout du contenu de cette rencontre, mais les déclarations ultérieures de Rubio laissent entendre que l’administration Trump pourrait tenter de reproduire le scénario vénézuélien à Cuba. Comme la dit Rubio : « Cuba doit changer. Et ce changement ne doit pas être instantané. Il ne doit pas se faire du jour au lendemain. Ici, tout le monde est mature et réaliste. »

Comme à son habitude, Trump semble tantôt prôner cette approche, tantôt une ligne plus dure. Bien que peu discutées, même aux yeux des responsables politiques de droite à Washington, Cuba se distingue du Venezuela sur un point essentiel : si certains Vénézuéliens ont fui vers les États-Unis ces dernières années, la grande majorité s’est réfugiée dans des pays comme la Colombie et le Chili. Dans le cas de Cuba, toute « résolution » violente de la crise cubaine entraînerait l’afflux de centaines de milliers de réfugiés sur le sol américain.

Le GAESA pourrait lui-même percevoir son avenir comme menacé et tenter d’agir, mais cela reste une pure supposition, aucun élément concret ne permettant d’affirmer que ses dirigeants aient entrepris des actions spécifiques. Parmi les évolutions possibles à Cuba, je pense qu’une transition militaire, orchestrée par Raúl Castro lui-même, est envisageable. Raúl Castro a 94 ans, soit dit en passant, et contrairement à son frère aîné, Fidel, il a toujours fait preuve d’un pragmatisme bien plus marqué. Membre de la jeunesse du Parti communiste dans les années 1950, Raúl était bien plus imprégné de la politique traditionnelle de Moscou, et donc de pragmatisme, que Fidel.

La presse cubaine de droite, que je surveille de près, évoque la possibilité qu’un membre éminent de l’Assemblée nationale prenne le pouvoir, un scénario comparable à celui de Delcy Rodríguez au Venezuela. Pour autant que je sache, il pourrait s’agir d’une information orchestrée par la CIA, totalement infondée, destinée à semer la discorde au sein du régime cubain.

Mais je crois qu’un élément nouveau et très inquiétant se manifeste à Cuba : la montée d’un courant politique pro-américain au sein des élites intellectuelles et politiques, bénéficiant d’un soutien populaire important. L’annexion aux États-Unis est impossible, car le Congrès, qu’il soit dominé par les Républicains ou les Démocrates, ne l’approuvera jamais. En revanche, il est probable que se développe une politique platiste. (voir ci-dessous)

Certains Cubains expriment cette pensée : « Nous en avons assez de cette crise. Que les États-Unis interviennent et nous aident. » Cette situation est inquiétante et s’explique par le fait que, depuis le début des années 1990, les nouvelles générations de Cubains n’ont pas connu de période de stabilité et de relative prospérité économiques.

Rétrospectivement, les années 1980 sont considérées comme la meilleure période économique après la révolution pour la population, notamment en ce qui concerne l’accès aux biens de première nécessité comme l’alimentation et les transports (la possibilité de se rendre au travail et d’en revenir en un délai raisonnable). Situation relativement favorable, compte tenu des normes historiques et du passé cubain depuis la victoire de la révolution en 1959.

Je fais pas de comparaison avec d’autres pays. Cuba se situe désormais parmi le tiers inférieur des pays d’Amérique latine en termes de développement économique, alors qu’avant la révolution, elle figurait parmi les 20 % les plus performants. Plus important encore, le gouvernement cubain a cessé de publier des données relatives à la pauvreté et aux inégalités dans le pays depuis au moins vingt ans.

Ainsi, quiconque est né et a grandi à Cuba après les années 1990 n’a connu que des crises économiques et des pénuries incessantes. Tous les indicateurs économiques actuels, comparés à ceux de 1989, sont désastreux. Ils sont infime, souvent même très faible. Toute une génération, âgée de 40 à 45 ans, n’a jamais connu ni ne se souvient d’une quelconque prospérité économique, même relative.

On est également confronté à une crise démographique. La population cubaine s’élevait à 11 millions d’habitants il y a peu. Aujourd’hui, on l’estime à un peu plus de 8 millions, car, outre l’émigration massive, le taux de natalité a considérablement diminué. Par conséquent, sur le plan économique, une population âgée plus importante doit être soutenue par une population jeune beaucoup plus réduite.

TC : Pourriez-vous expliquer à quoi vous faites référence lorsque vous parlez de politique platiste ?

SF : Je fais ici référence à l’amendement Platt. Rappelons que Cuba a accédé à l’indépendance en 1902. De 1902 à 1934, cette indépendance était juridiquement contestable car, pour que les États-Unis se retirent de Cuba, l’Assemblée constituante cubaine avait dû adopter en 1901 un amendement proposé par le sénateur Orville Platt (républicain du Connecticut) et approuvé par le Congrès américain. Cet amendement réservait aux États-Unis le droit d’intervenir militairement à Cuba en cas de crise sécuritaire menaçant leurs intérêts. Finalement, après la révolution de 1933, l’amendement fut abrogé en 1934, mais en contrepartie, les États-Unis furent autorisés à conserver la base navale de Guantánamo indéfiniment.

TC : Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur larrivée de cette escalade maintenant et sur votre vision de la puissance militaire croissante des États-Unis dans les Caraïbes et en Amérique latine ?

SF : Les pressions exercées sur Cuba s’inscrivent dans une offensive beaucoup plus vaste de l’extrême droite latino-américaine, non seulement militaire mais aussi économique, et il convient de les replacer dans ce contexte. On a récemment vu Trump se démener pour aider le président d’extrême droite argentin, Javier Milei, à sortir de la crise économique . Certes, le gouvernement n’a pas été sauvé définitivement, mais Milei a au moins pu remporter les élections de mi-mandat qui ont suivi l’intervention de Trump.

Au Chili, nous venons d’assister à l’ élection de José Antonio Kast , un homme d’extrême droite. En Bolivie, nous avons vu la défaite du Mouvement pour le socialisme et l’ élection de Rodrigo Paz , renforçant ainsi la droite bolivienne. En Équateur, un gouvernement de droite vient également de rompre brutalement toutes relations diplomatiques avec Cuba.

La gauche subit une forte pression politique au Brésil. Lula est confronté à une opposition de droite très virulente. Le mouvement évangélique brésilien est probablement le plus puissant d’Amérique latine et dispose d’importantes organisations politiques à son service.

Au Mexique, Claudia Sheinbaum et son parti, Morena, jouissent d’une grande influence politique, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) et le Parti d’action nationale (PAN) ayant considérablement perdu de leur crédibilité. Cependant, Mme Sheinbaum doit faire face à une menace sérieuse de la part des puissants narcotrafiquants, ainsi qu’à des difficultés économiques que Trump a exploitées pour exercer une forte pression sur elle.

Il convient de noter que l’Angola, pays riche en pétrole et dont le parti au pouvoir doit en grande partie son existence même au gouvernement cubain, n’a absolument rien fait pour aider ce dernier dans cette période critique.

TC : Vous dressez un tableau objectivement pessimiste, tant en ce qui concerne la crise à Cuba que les limites de linfluence internationale face à Trump. Pourtant, la colère contre Trump ne cesse de croître, y compris au sein de la communauté latino, en raison de son racisme et de sa politique anti-immigration. Selon vous, quelles sont les principales missions de la gauche et des mouvements sociaux aux États-Unis en ce moment ?

SF : Les premiers principes consistent à maintenir les États-Unis hors de Cuba et à s’opposer à l’arbitraire et à la suppression des droits démocratiques les plus élémentaires par le gouvernement cubain, un problème majeur qui perdure depuis des décennies.

Dans la mesure où nous pouvons influencer les événements ou exercer une pression, par exemple sur les libéraux au Congrès et surtout sur toutes sortes d’organisations progressistes de la société civile, nous devons essayer de rendre toute intervention beaucoup plus coûteuse pour Trump et l’empêcher de commettre un acte effroyable à Cuba.

D’autres doivent également faire pression sur leurs gouvernements. Trump utilise principalement la menace des droits de douane contre les pays, et notamment le Mexique. Le Mexique pourrait y résister. Le gouvernement mexicain est le mieux placé pour acheminer du pétrole jusqu’au peuple cubain. La popularité de Sheinbaum reste très élevée et l’opposition s’effrite, même si, comme je l’ai souligné précédemment, une grave crise liée aux grands cartels de la drogue sévit.

En résumé, nous devons nous opposer à toute intervention américaine à Cuba et défendre l’autodétermination nationale de ce pays, comme nous l’avons fait pour l’Ukraine face à l’invasion russe. Nous devons également soutenir les groupes d’opposition démocratiques à Cuba qui, comme nous, s’opposent à toute intervention américaine.

Publié le 16 mars 2026 par Tempest, traduit par Sylvie Parquet