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Le mini-État palestinien : le tournant de l’OLP

par Jon Rothschild

Yasser Arafat, secrétaire de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) a été reçu comme un chef d’État par l’Assemblée Générale des Nations Unies à New York le 13 novembre. Un mois plus tôt, le 14 octobre, l’Assemblée Générale avait accepté à l’écrasante majorité (105 contre 4 et 20 abstentions) d’inviter l’OLP à participer en tant que représentant du peuple palestinien au débat sur la Palestine. Le vote d’octobre à l’ONU fut suivi par plusieurs autres événements qui marquèrent la marche de l’OLP vers la reconnaissance internationale. Le 21 octobre, le ministre français des Affaires Étrangères, Jean Sauvagnargues, rencontra formellement Yasser Arafat à Beyrouth et, à la fin de la discussion, qualifia Arafat de « réaliste », « modéré », « un homme d’État ». Le 28 octobre, l’UNESCO (United Nations Education, Scientific and Cultural Organization — Organisation des Nations Unies pour l’Éducation, la Science et la Culture) invita l’OLP à participer comme observateur à sa conférence générale. Le même jour, le huitième sommet arabe vota une résolution qui désignait l’OLP comme le seul représentant légitime du peuple palestinien. Depuis le début de l’année, des délégations de l’OLP ont participé à la conférence sur les Lois Maritimes à Caracas, la conférence démographique mondiale à Bucarest et la conférence mondiale sur la faim à Rome. Mais l’apparition à l’ONU fut le plus haut point.

Un porte-parole de l’OLP déclara que « pour Arafat, se rendre à New York équivalait à une opération de commando sur Tel-Aviv ». Arafat fut escorté dans la salle des Nations Unies par le chef du protocole. Les délégués, à quelques exceptions près, lui accordèrent une ovation prolongée (la délégation israélienne avait quitté la salle). « Je suis venu », déclara Arafat dans son discours, « avec une branche d’olivier et un fusil de combattant de la liberté. Ne laissez pas la branche d’olivier tomber de ma main ».

La reconnaissance internationale que l’OLP a obtenue au cours des derniers mois représente une défaite politique pour l’État d’Israël. Un point cardinal de la politique et de l’idéologie sionistes officielles a toujours été de dire qu’il n’y avait pas de peuple palestinien (mais seulement des « réfugiés arabes ») et que tout le mouvement palestinien (sous toutes ses formes et sous n’importe quel programme ou direction) n’était rien d’autre qu’un groupe de bandits assoiffés de sang, inaccessibles à la raison humaine. La délégation israélienne à l’ONU s’opposa à l’invitation de l’OLP à New York exactement sur cette base. Lors du vote, les seuls alliés de Tel-Aviv furent les délégations des États-Unis, de la Bolivie et de la République Dominicaine, représentant toutes les trois des gouvernements dont l’engagement à lutter pour les droits de l’homme en général et contre l’antisémitisme en particulier est mondialement connu.

Les défaites diplomatiques de l’État sioniste sur la question du statut de l’OLP sont le prolongement de la défaite politique de la guerre d’octobre 1973. Elles reflètent de même la force croissante et l’influence sur la scène internationale des classes dominantes arabes. Cependant, elles ne représentent pas une victoire du mouvement de libération palestinien ou de la lutte pour la révolution socialiste arabe dont le mouvement palestinien fait partie. En outre, l’isolement de l’État sioniste et les changements politiques en cours au sein de la direction palestinienne soulèvent le risque réel d’une nouvelle guerre en Orient arabe — en dépit du tourbillon diplomatique continuel et de l’offre de la branche d’olivier par l’OLP.

Quel tournant pour l’OLP ?

La reconnaissance internationale de l’OLP s’est accompagnée de la découverte, par des gens comme le ministre des Affaires Étrangères de Giscard, du fait que, après tout, la direction de l’OLP n’était pas si révolutionnaire. Elle s’est aussi accompagnée d’un tournant stratégique sérieux de l’OLP, tournant qui se manifestera par la reconnaissance de facto par la direction de l’OLP de l’existence de l’État sioniste. La préparation de ce tournant par l’OLP a déclenché des crises et des bouleversements au sein du mouvement palestinien, et continuera certainement dans ce sens.

Presque tout le monde a noté cela, que ce soit le mouvement révolutionnaire international ou ses opposants. Mais ce que personne n’a relevé (bien qu’il s’agisse d’un élément crucial pour comprendre l’évolution du mouvement palestinien et les tâches des marxistes-révolutionnaires en son sein) est la continuité de la ligne fondamentale dans l’orientation de la direction de l’OLP.

Les organisations palestiniennes actuelles sont apparues en tant que mouvement de masse au lendemain de la défaite de juin 1967, qui marqua la faillite des régimes arabes et leur incapacité à défendre la nation arabe contre l’agression sioniste et encore plus à lancer une véritable lutte contre l’État israélien. Avant 1967, l’OLP était une création de la Ligue Arabe. C’était un organe sans base de masse et qui fonctionnait sous la tutelle politique directe du régime de Nasser. Le discrédit qui frappa le gouvernement nassérien après la débâcle de 1967, toucha également la vieille OLP.

Mais, à la surprise des dirigeants israéliens, la guerre de 1967 n’entraîna pas une démoralisation des masses arabes. Au cours de 1967 et de 1968, des organisations jusque-là petites et relativement inactives relevèrent le défi lancé par la défaite et commencèrent à mener des attaques armées contre les nouvelles frontières élargies de l’État israélien. Dès le printemps 1968, le nouveau mouvement palestinien était devenu une force de masse dans l’Orient arabe. L’OLP fut mise au rancart. À sa place apparut le Fatah, la plus grande organisation palestinienne, et un certain nombre d’autres formations issues du vieux mouvement nationaliste arabe (comme le Front Populaire de Libération de la Palestine de George Habache et le Front Populaire Démocratique pour la Libération de la Palestine, scission du précédent, dirigé par Nayef Hawatmeh).

Le Fatah, l’organisation dirigée par Arafat et qui a, depuis, pris le contrôle de l’OLP, se différenciait sur trois points fondamentaux de l’OLP d’avant 1967. Tout d’abord, le Fatah se basait sur la notion d’indépendance par rapport aux régimes arabes. On retrouvait au centre de l’idéologie du Fatah la conception que la lutte de libération palestinienne devait être dirigée par les Palestiniens eux-mêmes, et non pas par les gouvernements arabes dont l’incapacité ou l’absence de volonté de combattre le sionisme avaient été trop largement démontrées. Deuxièmement, tandis que la vieille OLP limitait ses activités à l’arène diplomatique et propagandiste, le Fatah comptait sur la mobilisation de la masse des réfugiés palestiniens, insistant sur l’idée que si la libération de la Palestine ne pouvait pas être achevée par les régimes arabes, elle devait être accomplie par la lutte armée des Palestiniens eux-mêmes. Ainsi, le Fatah appela à la guerre populaire contre l’appareil d’État israélien et il se définit comme un élément de la lutte mondiale du monde colonial contre l’impérialisme. Troisièmement, et c’est le point le plus important, le Fatah concrétisa ses paroles. Il ne se limita pas à expliquer la nécessité de la lutte armée : il la déclencha. Et avec un succès assez considérable.

Durant la seconde moitié de 1968, toute l’année 1969 et presque toute l’année 1970, les fedayins palestiniens lancèrent des raids quotidiens contre les patrouilles frontalières israéliennes et les forces occupantes, infligeant des pertes loin d’être insignifiantes pour un pays dont la population totale n’est que de 3 millions d’habitants. Le pouvoir d’attraction du Fatah (et de toutes les autres organisations du mouvement de résistance palestinien) s’appuyait sur le fait qu’il luttait effectivement contre le sionisme ; c’est-à-dire qu’il représentait la volonté révolutionnaire des Palestiniens et de l’ensemble des masses arabes de détruire l’appareil le plus directement responsable de leur oppression : l’État israélien.

Dans tous ces aspects, le mouvement palestinien d’après 1967 représentait un progrès important pour la révolution arabe. Néanmoins, dès le départ, le mouvement (ou plutôt sa partie dominante représentée par le Fatah) souffrit de faiblesses qui limitèrent son rôle révolutionnaire et étaient destinées à se heurter aux trois idées fondamentales du Fatah, énumérées plus haut.

On peut résumer de la façon suivante l’essence de ces faiblesses : le programme politique du Fatah ne dépassa jamais le nationalisme bourgeois (tel qu’il s’exprimait dans le but programmatique de l’organisation : la création d’un État palestinien démocratique et laïc). En même temps, la base sociale de l’organisation était limitée aux réfugiés, fait qui joua un rôle positif en donnant au Fatah l’audace révolutionnaire caractéristique de ceux qui n’ont rien à perdre, mais qui entraîna également un ultimatisme qui créa un gouffre insurmontable entre la lutte armée et le but programmatique final. En d’autres termes, le Fatah était une organisation qui dirigeait un mouvement de masse mais était incapable de lui offrir soit un programme socialiste révolutionnaire pour orienter sa stratégie générale, soit un programme de transition capable d’élargir la base du mouvement et de le diriger à travers la voie complexe de la lutte politique et sociale de la région.

Cette faiblesse fondamentale s’exprima dans une série de propositions spécifiques qui devinrent des principes pour la direction du Fatah. Il y eut tout d’abord le principe de « non-ingérence » dans les affaires des gouvernements arabes. En réalité cela signifiait que le Fatah ne tenterait pas de participer activement aux luttes politiques en Jordanie, au Liban et en Syrie (sans parler de l’Égypte). Un principe corollaire était que la lutte palestinienne, bien que fraternellement liée à la lutte arabe dans son ensemble, n’en était pas moins distincte. En pratique, cela signifiait, par exemple, que les liens existant entre les paysans jordaniens et les réfugiés palestiniens en Jordanie ne devaient être que platoniques. D’un côté le Fatah s’opposa constamment à ce que les Palestiniens participent aux luttes paysannes en Jordanie et au Liban (sur la base de la « non-ingérence ») et, de l’autre, le Fatah n’encouragea jamais les paysans libanais et jordaniens à se mobiliser activement contre leurs propres gouvernements pour soutenir la lutte palestinienne (sur la base de la spécificité palestinienne).

Les concepts de non-ingérence dans les affaires des États arabes et du particularisme palestinien étaient des produits directs du programme politique bourgeois du Fatah. Ce programme envisageait la possibilité de détruire l’État sioniste sans déclencher une profonde révolution dans les rapports sociaux dominant dans l’Orient arabe. En fait, les dirigeants du Fatah considéraient la lutte contre l’État sioniste fondamentalement comme une lutte visant à éliminer de la Palestine une des forces sociales arriérées qui avaient déjà été éliminées de pays comme l’Égypte, la Syrie et l’Irak : à savoir une communauté religieuse dont la direction jouissait d’énormes privilèges. Les juifs israéliens étaient conçus simplement comme un regroupement d’hommes de même religion et non pas comme une nationalité. L’État sioniste était vu comme une forme extrême de communauté religieuse qui avait été imposée en Palestine par l’impérialisme que les dirigeants du Fatah considéraient comme un phénomène essentiellement politique : la domination des petites nations par les grandes nations. Ainsi, pour les dirigeants du Fatah, la lutte contre l’État sioniste représentait une convergence entre la lutte contre l’impérialisme et la lutte contre le féodalisme ; le but était de réaliser une profonde sécularisation, c’est-à-dire abolir tous les privilèges religieux et la séparation entre les communautés juives et musulmanes imposée par l’État sioniste. Ainsi, le but de la lutte était de démocratiser et de séculariser la Palestine de la même façon que l’Égypte avait été démocratisée et sécularisée par la révolution nassérienne ou que l’Irak avait été démocratisé et sécularisé après le renversement de la monarchie en 1958. La future Palestine libérée dirigée par un État démocratique et séculaire prendrait sa place parmi les États modernes anti-impérialistes du reste du monde arabe et du « tiers-monde » en général.

Le programme politique qui isolait la lutte palestinienne de la lutte des ouvriers et des paysans du reste de l’Orient arabe avait également des implications immédiates pour la conduite quotidienne de la lutte. Les masses palestiniennes des camps de réfugiés qui se rallièrent au drapeau du mouvement de résistance (et particulièrement au Fatah) étaient attirées par ce mouvement non pas parce qu’il prêchait la démocratie mais parce qu’il menait effectivement une lutte réelle contre l’État israélien. Quand elles entraient dans le Fatah elles étaient éduquées dans l’esprit du programme. Mais, par sa nature même, ce programme ne permettait pas la mobilisation des Palestiniens autour de revendications transitoires. Il empêchait les Palestiniens de s’unir aux mouvements de masses dans les pays arabes entourant Israël. Il excluait toute possibilité d’essayer d’attirer les masses travailleuses israéliennes dans la lutte contre le sionisme, ce programme ayant sur les juifs israéliens une position non exempte de chauvinisme. Il orientait les masses palestiniennes uniquement vers l’organisation des camps de réfugiés afin qu’ils deviennent les bases de la lutte armée contre l’État israélien. Aussi nécessaire que fut et qu’est cette lutte armée, elle n’est absolument pas suffisante pour maintenir la mobilisation des masses palestiniennes, soit dans les camps de réfugiés, soit dans les territoires occupés par Israël.

La partie du mouvement de résistance palestinienne, c’est-à-dire le Fatah, souffrait d’une contradiction profonde. Le programme politique et le but stratégique du mouvement étaient bourgeois par nature, exprimant objectivement les intérêts de classe de la bourgeoisie palestinienne en exil. Objectivement, l’appel pour la création d’un État démocratique et laïc en Palestine signifiait l’établissement d’un autre État bourgeois, avec sa propre structure de classe, son hymne national et un siège aux Nations Unies. La direction du mouvement était petite-bourgeoise par sa composition et sa conscience politique. La base sociale du mouvement se trouvait parmi les éléments déclassés des camps de réfugiés ; de 1967 à 1970, il ne pénétra jamais de façon consistante parmi les ouvriers et paysans palestiniens des territoires occupés. Cette contradiction profonde entre le programme et la base devait rendre le mouvement incapable de répondre à ses tâches.

La première crise

Malgré les intentions de la direction du Fatah, la dynamique de la lutte palestinienne se heurta inévitablement aux classes dirigeantes des États arabes au sein desquels le mouvement fonctionnait. En 1968, 1969 et la plus grande partie de 1970, la principale base du mouvement était en Jordanie, dont plus de la moitié de la population est palestinienne. Au fur et à mesure que le mouvement de résistance se développait, il prit progressivement le contrôle de l’administration des camps de réfugiés. En se défendant contre les attaques israéliennes et contre les tentatives du régime jordanien de limiter ses opérations militaires contre Israël, le mouvement se trouva de plus en plus obligé de prendre le contrôle administratif de la région occidentale de la Jordanie. À la mi-1970, les fedayins comptaient sur plus de 10 000 soldats en armes ; une situation de double pouvoir apparaissait en Jordanie. Les secteurs les plus avancés du mouvement palestinien essayèrent de développer cette situation. Des milices populaires furent formées parallèlement aux combattants « à plein temps ». Dans certaines régions furent créés des conseils populaires qui représentaient potentiellement des organes de pouvoir d’État. Le régime du roi Hussein était sérieusement menacé.

Les dirigeants du Fatah, prisonniers de leurs conceptions de non-ingérence dans les affaires des États arabes et du particularisme palestinien n’étaient absolument pas préparés à l’intensité et à la violence de la riposte de Hussein face à la menace qui pesait contre son pouvoir. En septembre 1970, quand l’armée de Hussein lança son attaque contre les camps de réfugiés palestiniens, la résistance se trouva confrontée à un ennemi largement supérieur en troupes et en armement. Les fedayins étaient isolés de la seule force qui aurait pu les sauver : la paysannerie et le prolétariat jordaniens. La puissance militaire de la résistance fut détruite, elle fut politiquement éliminée de Jordanie (et éliminée physiquement en 1971) et les troupes de Hussein assassinèrent près de 10 000 Palestiniens.

La victoire de Hussein dans la guerre civile de 1970 inaugura un tournant général à droite dans la politique en Orient arabe. Mais ce n’est pas tout. Elle coupa également le mouvement de résistance de sa principale base sociale, les réfugiés vivant en Jordanie, et elle mit fin à toute possibilité pour les fedayins de continuer leurs attaques armées contre les militaires israéliens à partir de la Jordanie. Le centre du mouvement de résistance se déplaça au Liban.

Au lendemain de la guerre civile jordanienne, les dirigeants du mouvement palestinien furent confrontés à un choix crucial. Des secteurs du mouvement produisirent des analyses impressionnantes des raisons de la défaite en Jordanie. Mais la majorité de la direction, en particulier la direction du Fatah, choisit de maintenir l’ancienne politique et de simplement l’adapter légèrement aux nouvelles circonstances. La politique de non-ingérence fut poursuivie — cette fois-ci au Liban.

Au Liban, les fedayins restèrent tout aussi isolés des luttes des paysans libanais qu’ils l’avaient été de celles des paysans jordaniens. Quand le gouvernement libanais attaqua les camps de réfugiés (agissant sous le même genre de contrainte qui avait poussé Hussein), les dirigeants du Fatah essayèrent d’éviter une répétition de la défaite jordanienne en faisant constamment des concessions au régime, en promettant de limiter les opérations contre l’armée israélienne, et en rejetant de façon décisive toute « ingérence » dans la politique libanaise. Les actions armées à partir de la Jordanie étant hors de question et celles à partir du Liban étant largement réduites, le mouvement de résistance risquait de perdre son principal pouvoir d’attraction sur les masses palestiniennes : le fait qu’il menait effectivement une lutte armée contre l’État israélien.

Privé de sa base de masse et risquant de tomber sous la tutelle des régimes arabes comme l’ancienne OLP, le mouvement de résistance essaya de s’affirmer, de maintenir son pouvoir d’attraction et d’empêcher que la question palestinienne ne soit une fois de plus mise de côté. Elle continua la lutte armée de la seule façon possible : des petites actions spectaculaires menées par des équipes de guérilla. Politiquement, la direction du Fatah se défendit en revenant aux déclarations ultimatistes frisant la fanfaronnade, déclarant sans cesse qu’il ne pouvait pas y avoir de solution au conflit israélo-arabe sans la libération de toute la Palestine et faisant une pression diplomatique sur les États arabes afin de les empêcher de commencer un règlement derrière le dos du peuple palestinien. Le mouvement de résistance se trouvait dans une impasse. Il était incapable de continuer la lutte contre Israël de la même façon qu’auparavant. En même temps, les directions du mouvement, maintenant fermement la vieille combinaison entre un programme politique bourgeois et une politique quotidienne ultimatiste, étaient incapables d’élaborer une nouvelle orientation pour poursuivre la lutte.

Octobre 1973

La guerre d’octobre 1973 changea toute la situation. Le résultat de la guerre et l’apparition d’un capital financier arabe ayant un certain pouvoir sur la scène politique internationale mit à l’ordre du jour le problème d’une « solution pacifique » au conflit (voir Inprecor N° 3, « Huit mois après la guerre d’octobre : l’apparition d’une nouvelle situation », et N° 10, « L’apparition d’un capital financier arabe et iranien »).

Au lendemain de la guerre, la direction de la résistance fit quelques-unes de ses déclarations habituelles (« Pour nous, il n’y a pas de cessez-le-feu », « La résistance ne reconnaît aucun désengagement », etc.). Mais dès qu’il devint clair qu’il y avait une réelle possibilité d’un retrait israélien des territoires saisis durant l’agression de 1967, la direction de la résistance commença à modifier sa position. La conception centrale devint celle d’empêcher Hussein de rétablir son contrôle sur les territoires que l’État d’Israël serait peut-être obligé de lâcher, sur la rive occidentale du Jourdain.

Le mouvement de l’OLP visant à se faire reconnaître comme le seul représentant légitime du peuple palestinien (dont le pas logique suivant était l’établissement d’un gouvernement palestinien en exil), ne représente pas un changement dans le but programmatique du Fatah. Il s’agit simplement du prolongement et de l’adaptation aux circonstances actuelles des principes fondamentaux de l’organisation depuis sa fondation : indépendance par rapport aux régimes arabes et limitation de la lutte palestinienne à la révolution bourgeoise démocratique. L’établissement d’un gouvernement en exil et le mouvement vers l’établissement d’un État palestinien sur un des territoires dont l’armée israélienne se retirera découlent logiquement de la stratégie politique du Fatah. Dans les circonstances actuelles, lutter pour l’établissement d’un État sur la rive occidentale du Jourdain est simplement le moyen le plus efficace de continuer la lutte pour l’établissement d’un État démocratique et laïc en Palestine.

La lutte pour l’État sur la rive occidentale du Jourdain montre, d’une part, le progrès réel représenté par la direction de la résistance d’après 1967 par rapport à la vieille OLP (la vieille OLP de Choukeiry aurait certainement accepté que Hussein reprenne contrôle des territoires de la rive occidentale en échange de la nomination de quelques officiels de l’OLP à des postes dans le gouvernement jordanien. Il ne fait aucun doute que cette solution serait celle que les États arabes de toute la région préféreraient, à l’exception de la Syrie. L’OLP de Choukeiry n’aurait engagé aucune bataille contre le régime de Hussein pour le contrôle de la rive occidentale). D’un autre côté, elle exprime l’incapacité fondamentale d’une direction bourgeoise et petite-bourgeoise de mener une lutte consistante contre le sionisme — pour la raison très simple que cela implique de lutter contre les rapports sociaux capitalistes dans toute la région arabe.

L’acceptation d’un mini-État sur la rive occidentale du Jourdain par l’OLP (qui implique l’acceptation, pendant un certain temps, de l’existence de l’État sioniste et la répression contre tous ceux qui ne sont pas d’accord de suivre cette politique) est, à coup sûr, une trahison de la cause palestinienne. Mais il s’agit d’une trahison qui ne découle pas de l’abandon par l’OLP de ses positions antérieures, mais plutôt du maintien de ces positions. Il s’agit de la trahison inévitable, par une direction bourgeoise, de la lutte de libération nationale à l’ère de l’impérialisme.

La direction de l’OLP maintient son but à long terme d’établir un État démocratique et laïc en Palestine. C’est, de toutes façons, ce qu’Arafat a déclaré aux Nations Unies. Et il n’y a aucune raison de ne pas le croire sur ce point. Pour la direction du Fatah, la revendication d’un État démocratique et laïc n’a jamais été conçue comme une revendication transitoire ou immédiate. Il s’agit du but programmatique, du but final. Dans le passé, les dirigeants du Fatah pensaient que, dans les conditions du Moyen-Orient, ce but ne pourrait être atteint que par la guerre populaire. Ils croient maintenant qu’on peut l’atteindre par une évolution pacifique en commençant par l’établissement d’un État palestinien sur la rive occidentale du Jourdain. « La guerre est le pire des moyens pour résoudre nos problèmes avec les Israéliens », déclara un dirigeant palestinien à Jim Hoagland, correspondant du Washington Post. « Si nous pouvons vivre en paix avec les Israéliens en bons voisins pendant un certain temps, des changements sociaux pourraient produire le résultat que nous voulons ».

Le nouveau tournant de l’OLP ne représente pas un abandon de son programme mais un rejet de la conception (et de la pratique) qui visait à le réaliser par la lutte armée. L’aspect le plus décisif de ce tournant réside dans le fait que ce qui donnait un contenu révolutionnaire au Fatah ne fut jamais son programme mais plutôt le fait qu’il menait, en pratique, une lutte armée contre le sionisme. C’est cette pratique que l’OLP est maintenant en train d’abandonner. C’est en cela que réside la trahison.

L’incapacité des opposants au nouveau tournant au sein du mouvement palestinien à comprendre ce point les empêche d’opposer une stratégie cohérente à celle d’Arafat. Les organisations du « Front du Refus » (qui est dirigé par le FPLP de Habache et appuyé par le Front Arabe de Libération pro-irakien) ont condamné l’acceptation par l’OLP d’un mini-État sur la rive occidentale. Mais ils l’ont fait simplement en affirmant que la résistance devait continuer aujourd’hui de la même manière que par le passé. Ils n’ont offert aucune explication des défaites passées. Ils n’ont proposé aucune issue à l’impasse dans laquelle se trouve la résistance depuis la guerre d’octobre. Ainsi, les membres du Front du Refus, bien qu’ils expriment de façon déformée une opposition palestinienne au tournant de l’OLP, sont sans défense face à l’accusation lancée par Arafat qui les traite d’« irréalistes » et d’« utopistes ». Pour le mouvement palestinien l’issue aux difficultés actuelles ne se trouve pas dans un retour à la faillite du passé.

Rabat et après

Trois positions se dégagèrent au cours des manœuvres qui précédèrent la décision du sommet de Rabat de reconnaître l’OLP comme seul représentant légitime du peuple palestinien. Le camp représenté par Hussein défendait la première. Ce camp rejetait l’établissement d’un État entre Israël et la Jordanie. Il lui opposait le maintien de la domination jordanienne sur les Palestiniens, sous une forme ou sous une autre (formation d’un État « fédéral jordano-palestinien » sous la domination de Hussein, rétablissement d’un État jordanien uni avec un pseudo-ministère palestinien, etc.). Le deuxième camp proposait l’établissement d’un État palestinien sur la rive occidentale, nouvelle entité qui rassemblerait les exilés palestiniens et ferait des réfugiés les producteurs d’un État capitaliste. Dans ce camp se retrouvaient la majorité de la direction de l’OLP (y compris Arafat), le gouvernement syrien et le gouvernement libanais. Ces deux régimes considèrent que le mini-État palestinien serait un moyen commode de pousser certains réfugiés à quitter la Syrie et le Liban, où ils accentuent les problèmes de chômage et constituent la source d’une agitation politique permanente. Ce camp est également soutenu par la bureaucratie soviétique, qui voit dans la création d’un État sur la rive occidentale le moyen de diluer les potentialités révolutionnaires du mouvement palestinien et de promouvoir des liens avec un État de la région qui lui serait favorable, chose utile pour contrer la pénétration américaine dans l’Orient arabe.

Entre les deux camps se trouve un troisième camp intermédiaire, principalement composé du président égyptien Anouar el-Sadate et du roi Fayçal d’Arabie saoudite. Dans les négociations actuellement en cours, la principale préoccupation de Sadate est de recouvrer suffisamment de territoires occupés du Sinaï pour calmer la population égyptienne et d’obtenir, par l’approbation de l’OLP, une couverture gauche à ses positions dans la négociation. Sadate reconnut qu’il aurait été plus facile de passer à l’étape suivante des négociations si l’OLP avait fait partie intégrante de la délégation jordanienne à la conférence de Genève, solution que le régime israélien aurait plus aisément acceptée que celle de la négociation avec une délégation palestinienne indépendante. Fayçal était également favorable à la mise sur pied d’un compromis entre l’OLP et Hussein, ce dernier représentant une force plus stable et plus contrôlable que l’OLP.

Une lutte fut donc nécessaire pour que le sommet de Rabat désigne l’OLP plutôt que Hussein comme représentant habilité de la population de la rive occidentale du Jourdain. L’OLP elle-même affronta la situation de façon divisée. L’aile pro-saoudienne d’El Fatah penchait pour le compromis entre Hussein et l’OLP, s’opposant au courant dirigé par Abou Iyad, défenseur vigoureux de l’établissement d’un État sur la rive occidentale. Dans ce contexte, une partie de l’aile gauche d’El Fatah, favorable au Front du Refus, passa à la position d’Abou Iyad en motivant son retournement par le fait que le plan de Hussein était l’« ennemi principal ». La majorité de la direction de l’OLP se retrouva ainsi derrière la position d’Abou Iyad, rejetant fermement le plan de Hussein et toute idée de compromis entre la position de Hussein et celle qui préconisait la création d’un État palestinien sur la rive occidentale du Jourdain. Une fois la position de la direction de l’OLP établie, Sadate et Fayçal n’avaient plus d’autre choix que de soutenir l’OLP. Hussein se retrouva complètement isolé et l’OLP soutenue comme seul représentant légitime du peuple palestinien.

L’apparition d’Arafat aux Nations Unies était un moyen de renforcer la décision du sommet de Rabat et d’empêcher les tentatives de Sadate et de Fayçal de la remettre en question. Le discours de l’ONU marqua ensuite le tournant de la lutte diplomatique de l’OLP. L’OLP est maintenant parvenue à ce qui semble être une reconnaissance décisive par les États arabes (le sommet arabe décida que les pays producteurs de pétrole alloueraient 50 millions de dollars à l’OLP, au titre de représentant d’un pays du champ de bataille, somme dont on peut penser qu’elle suffira à couvrir les frais de l’opération). L’OLP doit désormais obtenir la même reconnaissance de la part de l’impérialisme américain, pour que Tel-Aviv reçoive l’ordre de négocier avec elle l’avenir de la rive occidentale. À cet effet, Arafat devra cependant être capable de présenter quelques garanties sérieuses. Et c’est là qu’est le problème.

L’établissement d’un mini-État palestinien entre Israël et la Jordanie n’est en aucune façon incompatible avec les intérêts de l’impérialisme américain, pourvu que cet État ne devienne pas un foyer de troubles politiques et d’agitation révolutionnaire. La préoccupation essentielle de Washington est de maintenir l’exploitation capitaliste et la stabilité politique dans la région. L’État israélien et le régime de Hussein ont tous deux démontré qu’ils pouvaient remplir cette tâche et la remplir bien. L’OLP n’a pas encore fait ses preuves. Il n’est donc pas difficile d’imaginer ce que l’OLP aura à faire si elle veut gagner la confiance de Washington. D’abord, l’OLP devra formellement renoncer à la lutte armée comme moyen de libérer la Palestine. Cela, Arafat l’a déjà presque fait. Dans une interview donnée à la chaîne de télévision américaine ABC avant son arrivée à New York, Arafat disait : « En tant que chef de l’OLP, je n’accepte aucune action terroriste. Je le dis catégoriquement, le terrorisme est incompatible avec nos principes humanitaires. Il nous est impossible d’adopter le terrorisme particulièrement contre les civils ». Sa phrase sur la branche d’olivier et le fusil du combattant de la liberté a une signification semblable : si Washington peut convaincre le régime israélien d’être raisonnable, l’OLP abandonnera les actions armées ; si Washington n’y parvient pas, les actions armées continueront comme moyen de faire pression à la fois sur Washington et sur Tel-Aviv.

Mais cela ne suffit pas. L’OLP devra aussi démontrer qu’elle est capable de réprimer les forces du mouvement palestinien qui ne veulent pas accepter l’État sur la rive occidentale ou l’arrêt formel de la lutte armée. En outre, quand bien même l’impérialisme américain déciderait que les engagements de l’OLP et ses capacités à remplir ses engagements sont sérieuses et, quand bien même l’État israélien serait réellement forcé de céder une partie de la rive occidentale à l’OLP, Washington et Tel-Aviv brandiraient toujours la menace d’une intervention militaire soudaine et massive si l’OLP se montrait incapable de réduire le mouvement révolutionnaire dans le nouvel État palestinien. Les fedayins qui pointaient hier leur mitraillette Kalachnikov contre les troupes d’occupation de l’armée israélienne, devraient, demain, les diriger contre les ouvriers et paysans arabes de la rive occidentale du Jourdain. Les forces armées de l’OLP seraient transformées en gardiennes de la loi et de l’ordre bourgeois de la même façon que les Mukti Bahini bengalis furent transformés en troupes de choc du régime de Mujibur Rahman après l’accession du Bangladesh à l’indépendance.

Un État palestinien sur la rive occidentale du Jourdain, établi dans de telles conditions, ne constituerait en aucune façon un pas en avant pour le mouvement de libération palestinien ou pour la lutte révolutionnaire arabe. Il reposerait sur l’élimination politique (et peut-être physique) de l’avant-garde arabe, la démobilisation des masses palestiniennes, la reconnaissance de facto du maintien de l’État sioniste, et la liquidation de la cause palestinienne en tant que facteur de mobilisation dans tout l’Orient arabe. Ce n’est qu’à ces conditions que l’impérialisme US tolérerait l’établissement d’un État palestinien sur la rive occidentale du Jourdain. L’État ne serait pas obtenu à travers la lutte, mais par un accord (appuyé par la menace des forces armées) sur la cessation de la lutte. Les vainqueurs d’une telle solution seraient l’impérialisme américain, la bourgeoisie arabe (y compris sa composante palestinienne) et la classe dominante sioniste ; les masses palestiniennes seraient les perdantes.

C’est une toute autre question, cependant, de savoir si ce projet peut être réalisé. L’accroissement soudain des activités de masse contre l’occupation israélienne parmi les Arabes de la rive occidentale, qui a atteint son niveau le plus élevé depuis 1967, montre que l’OLP aura peut-être de sérieuses difficultés à faire preuve de sa capacité de contenir les luttes de classe. L’OLP tente d’utiliser cette lutte comme moyen de pression sur Washington et Tel-Aviv dans sa lutte pour des négociations directes entre l’OLP et l’État israélien. Mais si cette lutte échappe quelque peu au contrôle de l’OLP, Washington et Tel-Aviv seront d’autant moins enclins à accepter les garanties de l’OLP. Paradoxalement, les mobilisations des masses palestiniennes sur la rive occidentale en faveur du projet de l’OLP seront peut-être le facteur qui empêchera sa réalisation. La direction de l’OLP a exposé clairement ses intentions. Mais il y a un large gouffre entre intention et capacité de les appliquer.

Vers une cinquième guerre ?

Le danger d’une cinquième guerre israélo-arabe découle fondamentalement de la crise que traverse actuellement la société israélienne. L’isolement international de Tel-Aviv, qui se reflète par le vote de l’ONU sur l’OLP, est presque total. La crise politique de la classe dominante provoquée par le « tremblement de terre » de la guerre d’octobre et ses lendemains s’est lentement approfondie (voir « Un an après le tremblement de terre », Inprecor N° 11, 31 octobre). La crise économique a provoqué des mesures gouvernementales dont les effets pour les masses israéliennes sont catastrophiques.

Le 10 novembre la livre israélienne a été dévaluée de 42 %. Ce qui représente une des plus importantes dévaluations de monnaie dans l’histoire récente du capitalisme. De plus, une série de mesures ont été prises car le gouvernement les considérait « nécessaires au succès de la dévaluation ». Le prix du pain a été doublé. Le prix du sucre triplé. Le prix de l’huile de cuisine est passé de 1,05 à 2,60 livres israéliennes ; le prix de l’eau, du gaz et de l’électricité pour les particuliers a augmenté de 100 %. Les importations de 30 produits soi-disant luxueux (y compris les automobiles et les téléviseurs) ont été suspendues pour 6 mois ; les impôts de voyage (taxe à payer pour faire un voyage à l’étranger) ont été augmentés de 25 % (passant de 10 à 15 % du prix du voyage). Les subsides de l’État pour la nourriture ont été coupés de moitié. Le prix de la viande est passé à environ 5 dollars la livre (environ 50 FF par kilo). D’après les statistiques du gouvernement, le coût de la vie a augmenté de 17 % en un jour ! Et ceci dans un pays où les prix au détail ont déjà augmenté de 34 % depuis janvier 1974 et où le taux d’inflation pourrait atteindre 50 % l’an prochain ! Comme pour ne laisser planer aucun doute sur les priorités du gouvernement, le premier ministre Yitzhak Rabin annonça que le budget de la « défense », qui représentait 17 % du produit national brut avant la guerre d’octobre, passerait à 33 %.

Le ministre des Finances, Yehoshua Rabinovitz, expliqua que les mesures d’« austérité » étaient essentielles pour stopper l’« hémorragie » de la monnaie. Le déficit de la balance des paiements d’Israël pour 1974 devrait dépasser les 3,5 milliards de dollars, c’est-à-dire trois fois plus qu’en 1972. Au cours des dix derniers mois les réserves de devises ont été réduites de moitié (à 900 millions de dollars) et les dettes du pays s’élèvent déjà à 6 milliards de dollars. « Si cette hémorragie avait continué », déclara Rabinovitz, « dans 6 mois notre économie aurait souffert de terribles bouleversements et nous aurions eu alors 100 000 chômeurs ».

« Le but immédiat », écrivait l’hebdomadaire britannique The Economist du 16 novembre, « est de réduire de 700 millions de dollars par an le déficit de la balance des paiements d’Israël, en coupant très sévèrement la consommation privée d’environ 1 milliard de dollars par an. Bien que des impôts spéciaux aient été déclarés pour les banques et les compagnies d’assurances et que les impôts sur les revenus du capital aient été augmentés de 50 %, c’est le salarié et la ménagère qui ressentiront le plus l’austérité ».

De plus, la crise n’est pas simplement conjoncturelle. « Jusqu’à l’année dernière », écrivait The Economist, « Israël avait toujours réussi à couvrir son déficit commercial assez facilement grâce à l’aide internationale, aux fonds ramassés par la Juiverie mondiale, et aux ventes d’obligations d’État. Mais pas cette année. L’assistance américaine, qui s’élève maintenant au chiffre record de 900 millions de dollars par an sous forme d’aide et de 400 millions sous forme de prêts, plus l’appui financier de la Juiverie mondiale — qui atteint probablement les 600 millions de dollars — font un total de 1,9 milliard de dollars. Mais le déficit probable est de 3,5 milliards de dollars ».

Avant tout cela, la crainte d’une dévaluation avait entraîné des poussées spéculatives contre la livre israélienne. Ceci devrait amener environ 400 millions de dollars. Des agences d’aide internationales, qui étaient depuis longtemps en désaccord avec la politique économique dissipatrice d’Israël, accorderont peut-être quelque aide. Le Fonds Monétaire International, par exemple, vient d’annoncer un prêt de 39 millions de dollars à Israël. Mais on peut douter que l’appui traditionnel vital représenté par les fonds collectés par la Juiverie internationale augmente. Les riches personnalités, en particulier aux États-Unis, sont elles-mêmes ébranlées par l’inflation et l’effondrement du monde boursier. De récents scandales financiers en Israël n’ont pas favorisé les choses non plus.

Dans ces conditions, la dévaluation et les mesures d’austérité furent tellement impopulaires que même l’Histadrout, le soi-disant syndicat qui est actuellement un des piliers de l’appareil d’État, fut obligé de protester. Des ouvriers du quartier Hatikvah — le pire taudis de Tel-Aviv habité par les juifs séfarades (d’origine arabe et maure) — ont agi de façon plus directe. Ils sont descendus dans la rue, attaquant des autobus et bloquant la circulation. Plus tard, environ 300 travailleurs du même quartier attaquèrent des policiers qui gardaient des magasins et pénétrèrent dans plusieurs magasins, emportant ce qu’ils pouvaient. Il y eut une bataille avec la police anti-émeute ; environ 30 personnes furent arrêtées. Le journal Le Monde rapporte que des grèves eurent lieu dans plusieurs usines pour protester contre les mesures d’austérité.

Cette combinaison entre la crise économique et la crise politique est mortelle pour la classe dominante israélienne. La profondeur du désastre économique trouve évidemment sa racine dans le caractère d’Israël en tant qu’État sioniste — l’énorme budget militaire et l’isolement économique par rapport aux pays voisins sont les deux causes les plus claires déterminées par le caractère sioniste de l’État. Il est de plus en plus difficile pour la classe dominante d’étouffer l’opposition aux différentes mesures gouvernementales en expliquant qu’il faut maintenir l’unité nationale contre les agresseurs arabes.

La solution la plus évidente à la crise actuelle serait que les États-Unis sortent Israël de ses difficultés économiques. En échange, Washington demanderait des concessions politiques de la part du régime israélien, comprenant même la reconnaissance de l’OLP comme partenaire dans des négociations, sous une forme ou sous une autre, en tenant compte de la nécessité pour Tel-Aviv de trouver une formule qui lui permette de sauver la face. (Des négociations entre Israël et une délégation arabe « unie » comprenant des membres de l’OLP pourraient être une de ces formules). À plus long terme, Washington pourrait expliquer à Tel-Aviv qu’une solution générale du conflit dans la région avec l’établissement d’un mini-État palestinien du type de celui que nous avons décrit plus haut, permettrait à Israël de réduire largement la part de son budget consacrée à la défense. Ceci pourrait beaucoup contribuer à alléger la crise politique et économique.

Ce type de solution est clairement celle désirée par l’impérialisme américain qui doit toujours compter sur Israël comme son gendarme le plus sûr dans l’Orient arabe et qui ne veut pas voir son jeune partenaire s’effondrer économiquement. C’est aussi une solution qui pourrait être très séduisante pour de larges secteurs de la classe dominante israélienne. En fait, si Israël était un État bourgeois normal, on pourrait prédire avec certitude que cette solution serait adoptée.

Mais le problème est qu’Israël n’est pas un État bourgeois normal. C’est bien sûr un État bourgeois, mais c’est également un État sioniste. Il s’agit donc d’un État qui a comme projet de « rassembler dans ses frontières » tous les juifs du monde, un État qui a rassemblé sa population actuelle sur la base de la dispersion des Arabes palestiniens, et ne peut maintenir son existence en tant qu’État exclusivement juif que sur la base de son hégémonie dans l’Orient arabe. Depuis 7 ans, le gouvernement israélien a insisté sur les droits inaliénables des juifs à garder le contrôle de la rive occidentale du Jourdain ; il a défendu la colonisation par les juifs de la rive occidentale en expliquant que tout le pays avait été établi par une telle colonisation (ce qui est vrai). Il a créé une hystérie chauvine contre l’OLP en particulier et les Palestiniens en général dont il est maintenant le prisonnier.

De plus, un secteur substantiel de la classe dominante israélienne, y compris un certain nombre de généraux importants, est prêt à prendre toutes les mesures nécessaires pour bloquer le développement du processus de négociation. Ces secteurs, personnifiés par le maniaque général Ariel Sharon et appuyés par des dirigeants du Parti Travailliste comme Moshe Dayan, rêvent de revenir à l’arrogance fanfaronne de la période 1967-73 en lançant une nouvelle guerre-éclair contre les États arabes. Ils pensent que si une telle guerre était lancée, l’impérialisme américain n’aurait pas d’autre choix que d’accepter le fait accompli et d’appuyer Israël avec toutes les armes nécessaires. Et ils ont probablement raison. Le danger immédiat découle du fait suivant : les particularités de l’État sioniste sont telles que la combinaison entre la crise politique et économique, l’isolement international et le rapport de forces militaire conjoncturellement favorable pourraient amener un secteur décisif de la classe dominante israélienne à rejeter la branche d’olivier d’Arafat et le charme de Henry Kissinger et à choisir, à leur place, une autre guerre d’agression. Il est à peine nécessaire de souligner les risques d’une telle action.

Aujourd’hui, l’Orient arabe ne se trouve pas seulement à la croisée des chemins, mais sur le fil du rasoir.

L’alternative à une nouvelle conflagration semble être une tentative historique d’imposer une « solution pacifique », ce qui signifie l’hégémonie américaine et l’écrasement de l’avant-garde de la révolution arabe. D’un autre côté, la faillite du sionisme et des classes dominantes arabes n’a jamais été aussi criante. Toute tentative d’imposer une « solution pacifique » rencontrera une opposition croissante parmi les masses arabes au fur et à mesure que le caractère réel d’une telle solution devient plus clair. Le choix auquel les ouvriers juifs israéliens sont confrontés — la catastrophe économique et la guerre permanente ou la rupture avec le sionisme et l’intégration dans la lutte révolutionnaire du monde arabe — est posé avec encore plus d’acuité. Il apparaît plus clairement que jamais que le problème israélo-arabe ne trouvera pas de solution en Palestine même, mais seulement à l’échelle de toute la région, à travers une révolution socialiste qui créera les conditions pour le développement économique de la région et l’élimination de toutes les formes d’oppression nationale.

C’est pour cette alternative que les marxistes-révolutionnaires de la région travaillent aujourd’hui dans les pays arabes et en Israël même. Leurs forces sont aujourd’hui encore réduites, mais ils se développeront, non seulement parce que leur solution est la seule juste, mais parce qu’elle est la seule réaliste.

Novembre 1974

Lettre hebdomadaire