Ouvertement suprémaciste, colonialiste et raciste, la stratégie nationale de sécurité de Trump comporte des menaces nouvelles ou reformulées. Il s’agit d’un impérialisme à l’ancienne, adapté pour faire face aux remises en question actuelles de la puissance hégémonique des États-Unis.
Celles et ceux qui suivent la situation internationale n’ont pas été surpris par le document publié le 5 décembre. Après tout, la politique de la deuxième administration Trump depuis près d’un an est largement inspirée par les idées exposées par la Maison Blanche, dans une sorte de MAGA mondial, destiné à reconquérir le rôle que les États-Unis ont joué juste après la Seconde Guerre mondiale. De plus, tout ce qu’il dit n’est pas réalisable – ce que Trump veut est une chose, ce qu’il obtiendra en est une autre. Cependant, connaître ses objectifs est indispensable pour lutter contre les nouvelles extrêmes droites et les impérialismes.
Une nouvelle doctrine
Trump et les milliardaires qui le soutiennent n’inventent pas l’inégalité entre les nations, ni l’exploitation commise par les plus riches et les plus puissants. Ses prédécesseurs étaient également impérialistes, mais les dirigeants actuels opèrent un revirement radical dans leur façon de voir et d’agir sur le monde – et ils le disent clairement, en considérant les versions précédentes du document comme faibles et insuffisantes. Il s’agit d’imposer un nouveau modèle d’exploitation et d’oppression.
Les intérêts économiques remplacent tout semblant de volonté d’« étendre la démocratie » à travers le globe. Cela est explicite lorsque Trump défend les régimes d’extrême droite, et se désolidarise des pouvoirs européens. Il affirme que la suprématie technologique et énergétique nécessite le déblocage de toutes les voies de transport et chaînes d’approvisionnement. La puissance militaire, appuyée sur l’IA et le nucléaire, sera au service de l’accès total aux ressources fossiles et non fossiles, ainsi qu’aux minéraux critiques, quel que soit le territoire concerné. Le réchauffement climatique est présenté comme une idéologie néfaste.
Défendre violemment les intérêts étatsuniens
« L’hémisphère occidental » 1 (c’est-à-dire essentiellement l’Amérique, y compris le Canada et tout ce qui se trouve au sud du Rio Grande) acquiert une priorité qu’il n’avait plus depuis des décennies. Le corollaire Trump de la doctrine Monroe 2 révèle que les États-Unis veulent « un hémisphère (sic) dont les gouvernements coopèrent avec nous contre les narcoterroristes, les cartels et autres organisations criminelles transnationales ; libre d’incursions étrangères hostiles ou de la propriété d’actifs clés, et qui soutient les chaînes d’approvisionnement cruciales ; et nous voulons assurer notre accès continu à des emplacements stratégiques clés ». La souveraineté qui les intéresse est leur souveraineté.
Il convient de noter la « propriété d’actifs clés ». Dans le long chapitre sur la façon dont ils voient et traiteront la Chine émergente, il est clair qu’il s’agit de faire des affaires avec le Dragon, mais en exigeant des investissements aux États-Unis, un rééquilibrage du commerce et la fin de l’expansion des entreprises chinoises dans les pays du Sud global (l’Amérique latine, l’Afrique et l’Asie du Sud-Est). En plus de la défense de l’hégémonie des États-Unis sur les technologies et les ressources énergétiques et minérales critiques, le texte se propose d’empêcher l’hégémonie chinoise sur la mer de Chine méridionale et le détroit de Taiwan. Pour ce faire, il appelle à l’armement du Japon, de la Corée du Sud et de l’Australie, ainsi qu’au renforcement de l’Inde en tant que concurrent de la Chine dans la région.
Une nouvelle ère de domination
En ce qui concerne l’Europe, alliée, on remarque des diagnostics provocateurs – tels que celui de « l’effacement civilisationnel » (dû selon lui à l’immigration et à la « faiblesse » des gouvernements) – et le ton méprisant utilisé pour traiter de la menace russe sur le continent, que le texte minimise. La stratégie exige des partenaires mondiaux, mais en particulier de l’Europe, qu’ils partagent les dépenses en matière de sécurité, et le document critique la partie occidentale du Vieux Continent pour ses prétendues atteintes à la liberté d’expression, en particulier à l’égard des « partis patriotiques », dont il salue l’ascension.
La stratégie de Trump et de ses faucons décrète la fin de l’ère précédente, tant en matière de coopération économique que d’immigration. Son impérialisme reformulé n’admet aucune mobilité de la main-d’œuvre, transformant les travailleurs et travailleuses non blanc·hes et non chrétien·nes en ennemi·es fondamentaux de la nouvelle ère. La stratégie reformule les principes, les objectifs et les outils utilisés par les États-Unis et le capital depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Nous sommes déjà confronté·es à ce changement gigantesque. Il n’est pas certain que Trump et la nouvelle extrême droite mondiale atteignent leurs objectifs, car leurs actions ouvrent de nouvelles et fortes contradictions. Mais la lutte qui a commencé sera difficile.
Le 13 décembre 2025
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L’hémisphère occidental est la traduction de « Western Hemisphere », qui correspond au continent américain vu avec un fort tropisme nord-américain. L’Amérique ne représentant bien sûr pas la moitié de la planète.
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La doctrine Monroe, du nom du cinquième président des États-Unis, s’appuie sur un discours de 1823 qui condamne toute intervention européenne dans les affaires « des Amériques » (Nord et Sud), tout comme celle des États-Unis dans les affaires européennes. Au début du 20e siècle, Theodore Roosevelt prononce « le corollaire de la doctrine de Monroe ». Ce discours ne prône plus une neutralité absolue et affirme que le pays ne tolérerait pas que l’on s’oppose frontalement à ses intérêts.