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La justice au Moyen-Orient est aussi une question climatique

Abdel Fattah el-Sissi, le roi Salmane d'Arabie saoudite, Melania Trump et Donald Trump, le dimanche 21 mai 2017 à l'inauguration du Centre mondial de lutte contre l'idéologie extrémiste. © Maison Blanche / Shealah Craighead
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Cet entretien interroge la validité de l’idée selon laquelle « toutes les guerres sont menées pour le pétrole », ainsi que les évolutions possibles au Moyen-Orient.

Denys Gorbach : Nous sommes à une semaine du déclenchement d’une nouvelle guerre engagée par les États-Unis et Israël contre l’Iran. Comment l’analyser du point de vue de l’économie politique régionale ?

Avant toute chose, l’attaque américano-israélienne contre l’Iran constitue une catastrophe humaine – d’abord pour l’Iran lui-même, mais aussi pour l’ensemble des populations de la région. Les images de destruction massive consécutives au bombardement d’une école il y a quelques jours en témoignent : des centaines d’Iranien·nes ont été tué·es, 30 000 personnes déplacées au Liban, tandis que se poursuivent les bombardements et l’occupation du sud du Liban, de l’Irak et d’autres territoires.

Nous assistons manifestement à une tentative des États-Unis et d’Israël d’exploiter ce moment pour infliger une défaite à l’Iran, au Hezbollah et à d’autres forces régionales, ou du moins pour les contenir durablement. Mais il est tout aussi clair qu’au sein même de la classe dirigeante américaine, cette stratégie suscite inquiétude et hésitation. Toute tentative d’imposer un changement de régime en Iran apparaît, du point de vue de l’impérialisme américain, comme une entreprise hautement risquée. Rien ne garantit son succès. De même, l’idée d’une restauration du régime Pahlavi me semble largement illusoire : ses soutiens se trouvent principalement dans la diaspora iranienne, bien davantage qu’au sein de la société iranienne elle-même.

Depuis deux ans, c’est-à-dire depuis le début du génocide à Gaza, la stratégie américaine vise clairement à réaffirmer sa primauté dans la région, dans un contexte de déclin relatif de sa puissance à l’échelle mondiale. Les réserves pétrolières du Moyen-Orient – celles des monarchies du Golfe en particulier, mais aussi de l’Iran et de l’Irak – constituent un élément central de cette stratégie, tout comme l’évolution des flux énergétiques, désormais orientés vers l’Est plutôt que vers l’Ouest. Environ 75 % des exportations pétrolières du Moyen-Orient se dirigent aujourd’hui vers la Chine et l’Asie orientale. Dès lors, des points de passage stratégiques comme le détroit d’Ormuz deviennent essentiels pour la sécurité énergétique de ces régions. C’est là une question fondamentale pour la politique américaine : la possibilité de perturber ces flux, notamment dans le cadre d’un conflit élargi avec la Chine, constitue un levier stratégique majeur.


 

Simon Pirani : Il existe un contraste frappant avec la manière dont avait été préparée l’invasion de l’Irak en 2003. À l’époque, on se souvient d’un long travail idéologique mené par Paul Wolfowitz et les néoconservateurs, puis d’une mise en scène politique soigneusement orchestrée – notamment le discours de Colin Powell à l’ONU sur les prétendues armes de destruction massive. Aujourd’hui, l’élite américaine semble avoir renoncé à ce type de justification.

C’est tout à fait juste. Il n’y a même plus de tentative, fût-elle superficielle, de donner un vernis légal à la guerre. Les arguments avancés par l’administration Trump varient d’un jour à l’autre. On ne prend même plus la peine de recourir à l’ONU, ni d’invoquer des accusations du type de celles formulées en 2003.


 

DG : Si l’on refuse de prendre ces justifications au pied de la lettre, le réflexe critique consiste souvent à chercher des motivations cachées, généralement liées aux ressources naturelles, et en particulier au pétrole. Vous affirmez que le pétrole est bien en jeu, mais d’une manière différente : il ne s’agirait pas tant de s’en emparer que d’en contrôler les flux ?

En effet, je ne pense pas qu’il s’agisse ici de contrôler directement les réserves pétrolières iraniennes, au sens d’une appropriation par des compagnies occidentales. Il est essentiel de considérer l’ensemble de la chaîne de valeur du pétrole : raffinage, transport, distribution. Le contrôle de ces segments « aval » peut se révéler tout aussi stratégique que la possession des gisements eux-mêmes. À cet égard, le fait que 20 % du pétrole mondial et du gaz naturel liquéfié transitent par le détroit d’Ormuz, ainsi que 30 % des engrais, est extrêmement révélateur. On peut établir un parallèle avec l’invasion de l’Irak en 2003, qui ne visait pas principalement la prise directe des champs pétroliers.


 

DG : Vous insistez donc sur la domination géostratégique plutôt que sur une motivation économique directe ?

Oui. En 2003, l’objectif principal était moins de contrôler le pétrole irakien que d’affaiblir un grand État arabe susceptible de remettre en cause l’ordre régional dominé par les États-Unis. Certes, le projet de changement de régime n’a pas produit les résultats escomptés, mais les considérations stratégiques demeuraient centrales.

Il faut replacer ces événements dans un cadre régional plus large. Depuis plusieurs décennies, la puissance américaine au Moyen-Orient repose sur deux piliers : Israël d’un côté, les monarchies du Golfe – en particulier l’Arabie saoudite – de l’autre. Les États-Unis ont cherché à articuler ces deux pôles à travers un processus de normalisation économique et politique entre les États du Golfe et Israël. Cette orientation a été amorcée avec les accords d’Oslo dans les années 1990, puis accéléré avec les accords d’Abraham en 2020. Toute force extérieure à ce dispositif est perçue comme une menace – ce qui est précisément le cas de l’Iran aujourd’hui. Toutefois, je ne pense pas qu’un renversement complet du régime iranien puisse déboucher sur une quelconque stabilité politique ; les décideurs américains en sont d’ailleurs pleinement conscients. L’exemple irakien depuis 2003 est, à cet égard, éclairant : deux décennies de fragmentation, au terme desquelles les États-Unis, malgré leur influence économique et militaire considérable, n’ont jamais réussi à installer un allié fiable.


 

Simon Pirani : À la lecture de votre livre, Crude Capitalism, ce qui m’a frappé, c’est que vous évoquez à la fois le déclin de l’impérialisme américain et la montée en puissance des États du Golfe. Je ne dirais pas qu’ils sont impérialistes au sens strict, mais ils ne dépendent plus totalement des États-Unis comme c’était le cas il y a cinquante ans. Vous analysez notamment leurs relations avec la Chine. Quelle trajectoire cela dessine-t-il pour les décennies à venir ?

La place des monarchies du Golfe dans l’architecture globale de l’impérialisme américain est absolument centrale pour comprendre les transformations des vingt dernières années. Historiquement, ces monarchies ont été étroitement dépendantes des États-Unis, avec lesquels elles ont noué une alliance solide dès l’après-Seconde Guerre mondiale. Washington a en quelque sorte garanti leur survie à la suite des luttes anticoloniales, en leur fournissant une protection militaire et en tissant avec elles des liens politiques et économiques étendus, incluant l’implantation de bases militaires. Il est d’ailleurs révélateur que les premières visites présidentielles de Donald Trump – tant en 2016 qu’en 2024 – aient eu lieu en Arabie saoudite.

Au cours de la dernière décennie, les exportations pétrolières du Moyen-Orient ont connu un basculement vers l’Est. Elles ne se dirigent plus vers les marchés occidentaux dans les mêmes proportions ; l’essentiel est désormais absorbé par la Chine et l’Asie orientale. Toutefois, si ces flux d’hydrocarbures se déplacent vers l’Est, les excédents financiers – les pétrodollars – qui s’accumulent dans le Golfe continuent majoritairement d’affluer vers les marchés financiers américains. À cet égard, les discours sur la « multipolarité » apparaissent souvent simplificateurs : certes, les flux de marchandises se réorientent, mais les liens structurels entre le Golfe et la puissance américaine demeurent profonds. Il suffit d’observer la circulation de ces excédents : qu’il s’agisse des fonds souverains, des achats de titres du Trésor américain ou encore des acquisitions d’équipements militaires. Le Golfe constitue le premier marché mondial pour les importations d’armement, largement dominé par les États-Unis. De toutes ces manières, ces surplus financiers continuent d’alimenter la domination financière globale américaine.

Le renforcement des liens entre le Golfe et la Chine ne fait, paradoxalement, qu’accroître l’importance stratégique du Golfe aux yeux de l’impérialisme américain. Dans l’hypothèse d’un conflit plus profond entre les États-Unis et la Chine, les exportations pétrolières du Golfe pourraient devenir un levier essentiel pour asphyxier les approvisionnements énergétiques chinois. Le spectre de cette possibilité s’est d’ailleurs manifesté récemment avec les attaques de tankers dans le détroit d’Ormuz. La capacité des États-Unis à imposer des sanctions aux entreprises chinoises dépend également de leur relation avec l’Arabie saoudite et du fait que le pétrole continue d’être majoritairement libellé en dollars. Ainsi, malgré l’expansion de la puissance régionale du Golfe et la diversification de ses activités dans le secteur énergétique, le lien avec la puissance américaine reste absolument déterminant.


 

DG : Qu’en est-il de l’activisme militaire propre à ces États ? Simon hésite à parler d’impérialisme, mais il est évident que les Émirats sont désormais engagés dans de nombreux pays – au Soudan, en Libye, au Yémen. L’Arabie saoudite agit de manière comparable, et toutes deux rivalisent avec le Qatar. Comment cela s’articule-t-il avec votre analyse ?

Il existe indéniablement des rivalités entre les monarchies du Golfe, notamment entre l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar. Au cours des dernières décennies, chacune de ces puissances a cherché à affirmer sa propre influence régionale : en finançant de nouveaux régimes autoritaires, par exemple en Égypte ou en Tunisie ; en soutenant des groupes armés et des mouvements politiques en Syrie ou en Libye ; ou encore en intervenant militairement de manière directe, comme au Yémen ou au Soudan. Malgré cela, leur relation avec l’impérialisme américain demeure primordiale. L’intégration des dispositifs militaires est extrêmement profonde : bases américaines, coordination des systèmes de défense, encadrement des équipements fournis. La livraison de matériel militaire américain s’accompagne de la présence permanente de personnel et d’entreprises américaines, ce qui inscrit durablement ces États dans l’appareil stratégique des États-Unis. En somme, on ne peut dissocier les capacités militaires des monarchies du Golfe de leur insertion dans la puissance militaire américaine.


 

DG : Cet hiver marque le quinzième anniversaire des soulèvements du Printemps arabe. Avec le recul, comment ont-ils transformé les configurations politico-économiques de la région ?

La première chose à dire est que les causes profondes de ces soulèvements n’ont en rien été résolues : la polarisation extrême des richesses et la nature autoritaire des régimes demeurent intactes. Ce à quoi nous avons assisté, en revanche, c’est à une multiplication des guerres et des crises – en Palestine, bien sûr, mais aussi au Liban, en Syrie, en Libye, au Yémen ou au Soudan. La région est devenue le principal foyer mondial de déplacements forcés : un tiers des personnes déplacées dans le monde se trouvent aujourd’hui concentrées dans seulement quatre pays du Moyen-Orient.

Un autre enseignement majeur de ces quinze dernières années réside dans le rôle accru des monarchies du Golfe dans l’économie politique régionale. À la suite de l’effondrement du système régional après 2011, ces États ont tenté de reconfigurer l’ordre en fonction de leurs intérêts, en soutenant divers gouvernements, mouvements politiques ou forces armées. Cette projection de puissance politique s’accompagne d’une intégration économique profonde : le capital du Golfe s’est inséré au cœur des structures étatiques et sociales des pays voisins, à travers la propriété d’industries, de banques, d’infrastructures – notamment portuaires. Une cartographie de ces réseaux révèle l’ampleur de cette imbrication.

Parallèlement, le processus de normalisation entre Israël et les États du Golfe ne s’est pas affaibli après 2023 ; il s’est au contraire intensifié.


 

Simon Pirani : Sans idéaliser la situation en Iran, on a tout de même vu émerger d’importants mouvements sociaux, malgré des décennies de répression. Comment les élites du Golfe perçoivent-elles cela ? Elles peuvent y voir un intérêt géopolitique, mais cela constitue aussi une menace, puisqu’il s’agit de dynamiques qu’elles ne contrôlent pas.

Au cours des dix dernières années, plusieurs vagues de soulèvements ont traversé la société iranienne – portées par les étudiant·es, les travailleur·ses, et surtout les femmes – et chacune a été réprimée avec une extrême violence. C’est pourquoi je ne crois absolument pas à l’hypothèse d’un retour du régime Pahlavi porté par les chars américains : cette monarchie ne dispose d’aucune base sociale réelle à l’intérieur du pays. La situation reste difficile à lire, mais il est plus probable que les stratèges américains cherchent à reproduire un scénario comparable à celui du Venezuela : favoriser l’émergence d’une faction interne au régime susceptible de prendre le pouvoir. Cela reste toutefois hautement incertain.


 

DG : Justement, à propos du Venezuela, on a beaucoup évoqué – parfois de manière simpliste – le rôle du pétrole, y compris dans les déclarations de Trump lui-même. Pourtant, les grandes compagnies pétrolières américaines ne semblaient pas intéressées. Comment comprendre réellement la place du pétrole dans ces conflits ?

Les parallèles avec le Moyen-Orient sont nombreux. Il est exact qu’il n’y a pas eu de tentative sérieuse de s’emparer directement du pétrole vénézuélien. Les grandes compagnies occidentales l’ont clairement montré. Le moteur réel de l’intervention américaine était explicitement formulé : l’hémisphère occidental doit rester sous contrôle américain. Il s’agissait d’affirmer une suprématie à un moment où plusieurs pays s’éloignaient de l’orbite américaine pour se rapprocher de la Chine.

Quant au pétrole, il faut revenir à l’ensemble de la chaîne de valeur : capacités de raffinage, routes de transport, etc. Les sanctions américaines ont profondément affaibli le raffinage au Venezuela. Par ailleurs, les grandes réserves « amont » des majors occidentales, comme ExxonMobil, se situent désormais au Guyana voisin. Revenir exploiter le pétrole vénézuélien serait trop coûteux – certains estimant les investissements nécessaires à plus de 100 milliards de dollars sur plusieurs décennies. Le pétrole reste donc central, mais pas sous la forme d’une simple appropriation directe des gisements.

DG : Depuis 2008, nous discutons du spectre du « pic pétrolier ». Au début de l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, certains analystes y voyaient la dernière occasion pour la Russie de Poutine d’exploiter ses ressources en hydrocarbures comme levier géopolitique, avant qu’elles ne perdent de leur importance du fait de la transition écologique. Avons-nous réellement dépassé le moment où les goulets d’étranglement énergétiques peuvent être utilisés comme armes ?

Ma réponse brève est non. La guerre récente en Iran rappelle avec force l’importance persistante du pétrole, des routes de transport et, plus largement, de l’industrie pétrolière mondiale. Et, à court terme du moins, la hausse des prix du pétrole constitue indéniablement une aubaine pour la Russie, en soutenant ses revenus d’exportation.

Mais la question essentielle concerne ce que l’on appelle la transition écologique. Si l’on examine les données, on constate que, sous le capitalisme, les transitions énergétiques sont toujours additives : elles ne procèdent pas par substitution. Lorsque le pétrole s’est imposé comme principale source d’énergie au milieu du 20e siècle, la consommation de charbon n’a pas diminué ; elle a au contraire continué d’augmenter. L’année dernière, la consommation combinée de charbon, de gaz et de pétrole a atteint un niveau historique. Les nouvelles sources d’énergie ne remplacent pas les anciennes : elles s’y superposent. C’est exactement ce que l’on observe aujourd’hui avec les énergies renouvelables. L’essor du solaire et de l’éolien est réel, mais il vient s’ajouter à l’infrastructure fossile existante. Ainsi, même si la part relative des énergies fossiles peut décliner dans le mix énergétique, cela ne signifie nullement une diminution absolue de leur consommation. Or, du point de vue climatique, c’est bien le volume total d’énergie fossile consommée qui importe.

Si l’on revient aux États du Golfe, tous projettent d’augmenter leur production de pétrole – et plus encore de gaz – dans la décennie à venir. Le ministre saoudien du pétrole déclarait encore récemment que « chaque molécule d’hydrocarbure sera extraite ». Dans le même temps, ces pays accélèrent massivement le développement du solaire et de l’éolien. Le Moyen-Orient est désormais, hors Chine, la région du monde où les capacités renouvelables croissent le plus rapidement – et cela tient principalement aux monarchies du Golfe. Cette dynamique répond à une logique simple : libérer davantage de pétrole et de gaz pour l’exportation, plutôt que de les consommer localement pour la production d’électricité. Il est plus rentable de vendre ces ressources sur les marchés internationaux que de les brûler sur place. Il n’y a donc aucune contradiction entre expansion des énergies fossiles et développement des renouvelables ; dans le cadre du capitalisme, ces deux dynamiques se renforcent mutuellement.


 

Simon Pirani : Pour revenir à la question des goulets d’étranglement, ils ne concernent pas l’équilibre global entre offre et demande, mais des formes spécifiques d’énergie dans des lieux spécifiques. La hausse très rapide du prix du gaz ces derniers jours – bien plus marquée que celle du pétrole – en est une illustration. Elle tient notamment au rôle crucial du Qatar : les puissances européennes cherchent à donner l’impression qu’elles ne dépendent plus du gaz russe (même si l’importation de GNL russe en Europe invite à relativiser cette affirmation), mais il suffit de quelques attaques de drones visant le Qatar pour que les prix s’envolent.

C’est exact. Cela montre à quel point il est nécessaire de penser ces questions énergétiques à l’échelle de l’ensemble de la chaîne de valeur, et dans une perspective véritablement globale. Où les ressources sont-elles raffinées, transformées, transportées ? Nous avons souvent tendance à rechercher des explications rapides, en identifiant des « points de blocage » supposés décisifs. Mais ces analyses sont fréquemment trop simplificatrices. Il faudrait une cartographie beaucoup plus fine – notamment des mécanismes de formation des prix. À cet égard, de nombreuses idées reçues persistent, en particulier sur le pétrole : on suppose souvent que son prix dépend directement de l’offre et de la demande. En réalité, il est largement déterminé sur les marchés financiers, et fortement influencé par les anticipations et la spéculation. Certes, ces anticipations peuvent intégrer des facteurs géopolitiques ou des variations d’offre et de demande, mais elles ne s’y réduisent pas.


 

SP : Cela rejoint la question des prix de détail de l’électricité et du gaz en Europe. L’année 2022 a été très instructive : ces prix dépendent d’une multiplicité de facteurs. La guerre en Ukraine a servi de prétexte à des niveaux de profit exceptionnels, notamment pour les entreprises du secteur électrique. C’est une question éminemment politique, qui affecte directement les classes populaires européennes, en particulier à travers leurs dépenses énergétiques.

On observe d’ailleurs les mêmes débats actuellement au Royaume-Uni, notamment autour du prix de l’électricité.


 

DG : Dans votre livre, vous expliquez que les compagnies pétrolières ont abandonné le déni du changement climatique pour adopter une stratégie reposant sur des « fausses solutions » – véhicules électriques, hydrogène, bioénergies, et surtout captage du carbone. Quelle est la logique de ces stratégies, et comment les contester ?

Les stratégies mises en avant par les grandes compagnies pétrolières – qu’il s’agisse des majors occidentales ou des compagnies nationales comme Saudi Aramco – ne visent pas à résoudre la crise climatique. Elles ont pour fonction de permettre la poursuite, voire l’intensification, de la production et de la consommation d’énergies fossiles. Les dispositifs qu’elles promeuvent – captage du carbone, électrification des transports, hydrogène – relèvent de solutions techniques qui évitent de poser la question fondamentale : celle du lien entre hydrocarbures et dynamique d’expansion du capitalisme. Certains considèrent même l’hydrogène comme un cheval de Troie destiné à prolonger l’exploitation du gaz naturel. Il s’agit, en somme, de donner l’apparence d’une réponse, tout en préservant les structures existantes.


 

DG : En 2021, vous avez publié une analyse politico-économique de la formation de l’État en Palestine. La guerre déclenchée en 2023 a profondément modifié les rapports de force. Aujourd’hui, après la reconnaissance formelle de l’État palestinien par plusieurs pays occidentaux, sur quelles bases sociales celui-ci repose-t-il ?

La question de l’État est, à mon sens, extrêmement problématique pour le mouvement palestinien. Historiquement, la promesse d’un État a été largement illusoire. Elle a servi de contrepartie à l’approfondissement de la colonisation israélienne et à la fragmentation du mouvement politique palestinien. Les accords d’Oslo en sont un exemple frappant : présentés comme une étape vers la création d’un État palestinien, ils ont en réalité réduit l’horizon politique à une négociation sur des fragments de territoire en Cisjordanie. Ils ont également dissocié plusieurs composantes essentielles du peuple palestinien – les citoyens palestiniens d’Israël, les réfugiés, Gaza et la Cisjordanie – en les séparant du cadre politique commun.

Aujourd’hui encore, on observe une contradiction flagrante : certains États occidentaux, comme le Royaume-Uni, affichent leur soutien à la reconnaissance d’un État palestinien tout en continuant à armer Israël et soutenir le génocide à Gaza. Cette duplicité rend d’autant plus dangereux l’attrait de cette perspective étatique.

Sur le plan de l’économie politique et des dynamiques de classes, les accords d’Oslo ont conduit à la création de l’Autorité palestinienne en 1994. Celle-ci s’est constituée en représentante de la classe capitaliste palestinienne de Cisjordanie. Une bourgeoisie dont les racines s’étendent largement au-delà, notamment vers les États du Golfe. L’Autorité Palestinienne fonctionne en grande partie comme un sous-traitant de l’occupation israélienne, tout en faisant office de faire-valoir pour faciliter l’intégration d’Israël dans l’économie régionale.

Comprendre ces dynamiques sociales, économiques et politiques est essentiel pour saisir ce qui se passe en Palestine et l’impasse du récit autour de l’État palestinien.


 

Simon Pirani : Depuis des décennies, on débat des solutions à un ou deux États. Mais ces discussions semblent de plus en plus abstraites. Netanyahou a clairement empêché toute perspective de solution à deux États. Les mouvements de solidarité se concentrent, à juste titre, sur des objectifs concrets comme l’arrêt des livraisons d’armes. Mais existe-t-il un angle politique que nous négligeons ?

Je partage ce constat. Une partie de la gauche tend à s’enfermer dans des débats abstraits sur la forme que devrait prendre un éventuel État – un ou deux États, sous quelles conditions, avec quelles populations. Or ces discussions se tiennent souvent sans les Palestinien·nes elleux-mêmes, et sans ancrage dans un mouvement politique réel. Les questions stratégiques émergeront à mesure que se reconstruira un mouvement politique palestinien, en lien avec les solidarités internationales. Les campagnes de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) offrent à cet égard un cadre plus concret, en intégrant les différentes composantes du peuple palestinien, notamment les citoyens palestiniens d’Israël et les réfugiés. Ce sont ces revendications qui peuvent ouvrir la voie à une réflexion sur les formes politiques à venir.

DG : Pour finir, qu’en est-il de la question kurde, qui a un temps suscité un fort soutien dans les milieux progressistes ? Aujourd’hui, elle semble moins visible, bien que les mouvements kurdes restent actifs dans plusieurs pays.

Il est essentiel que la gauche reconnaisse et soutienne la lutte kurde. L’histoire du nationalisme arabe dominant a été marquée par une incapacité à intégrer les revendications des minorités nationales et ethniques, notamment kurdes. Cette lacune a permis une instrumentalisation de ces luttes par les États-Unis et Israël. On le voit aujourd’hui dans les tentatives d’armer certaines forces kurdes contre l’Iran.

Il est donc crucial de soutenir ces luttes tout en restant lucide sur les stratégies impériales, qui ne visent pas l’autodétermination des peuples mais la poursuite de leurs propres intérêts.

DG : Enfin, comment les mouvements progressistes peuvent-ils penser leur stratégie énergétique ? Quelle pourrait être la position d’un régime progressiste face aux énergies fossiles ?

L’aggravation de la crise climatique impose de placer au centre la nécessité d’une sortie des énergies fossiles. Le Moyen-Orient joue ici un rôle décisif, en tant que cœur du système mondial des hydrocarbures, notamment pour les exportations. Les dynamiques politiques de la région – de la Palestine à l’Iran – ne peuvent être comprises indépendamment de cette réalité énergétique. Défendre la justice sociale et politique dans la région, c’est aussi, fondamentalement, poser la question climatique. n

Le 5 mars 2026

Adam Hanieh est professeur à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de l’Université de Londres. Il est largement reconnu pour ses travaux consacrés à l’analyse de l’économie politique des monarchies du Golfe, qu’il aborde dans une perspective marxiste. Son dernier ouvrage, Crude Capitalism, propose une relecture stimulante du rôle du pétrole dans les dynamiques du capitalisme aux 20e et 21e siècles. Aux premiers jours de la guerre entre l’Iran et les États-Unis/Israël, Commons a enregistré cet entretien en compagnie de Simon Pirani, autre intellectuel socialiste britannique et spécialiste des questions énergétiques. Traduit par Adi.