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L’« eurocommunisme » et l’austérité : l’exemple italien

par Ernest Mandel

De tous les partis « eurocommunistes », c’est le Parti communiste italien qui est allé le plus loin dans la voie de l’adaptation aux besoins conjoncturels de « sa » bourgeoisie, qui joue le rôle le plus profilé de sauveur du régime capitaliste de son pays, mortellement menacé. Un examen plus détaillé de l’orientation qu’il défend en matière de politique économique est d’autant plus important qu’il permet de mettre à nu les tendances inhérentes à l’ensemble de « l’eurocommunisme », mais qui ne sont pas encore pleinement développées dans la plupart des autres pays d’Europe occidentale, au Japon, en Australie ou au Mexique.

Il peut fournir en outre aux militants marxistes-révolutionnaires une matière de discussion avec les militants des PC de leurs pays, pour souligner le contraste — embarrassant pour les dirigeants des PC — entre l’opposition apparemment acharnée à la politique d’austérité que développent (mais pour combien de temps encore) les PC espagnol, portugais, britannique, suédois, belge, et la manière brutale dont le PCI assume dorénavant cette même politique d’austérité. Pareille discussion est en même temps une mise en garde pour le mouvement ouvrier de ces pays, qui risque de se retrouver demain dans une situation analogue à celle de l’Italie si les militants syndicaux et communistes ne sont pas alertés et mobilisés à temps pour s’opposer efficacement à des tournants similaires qui se préparent dans leurs pays respectifs, si l’avant-garde révolutionnaire ne réussit pas à modifier à temps les rapports de force avec les réformistes et néoréformistes au sein du mouvement ouvrier organisé et de la classe ouvrière dans son ensemble.

Une « explication » de la crise empruntée à la bourgeoisie

On ne peut nier aux dirigeants du PCI un mérite : celui de la cohérence idéologique et politique. Leur but stratégique est parfaitement clair : éviter à tout prix un affrontement global et frontal entre le Capital et le Travail, affrontement qui, selon eux, ne peut que se terminer par une défaite du mouvement ouvrier. Le moyen tactique n’est pas moins clair : éviter que ne coïncide avec la crise économique grave que traverse actuellement le capitalisme italien une exacerbation de la lutte de classes ; appliquer à cette fin une pratique systématique de collaboration de classe à tous les niveaux. La politique économique qui en découle, c’est l’appui résolu à la politique d’austérité du gouvernement Andreotti. Mais l’ensemble de cette politique exige, pour les secteurs plus conscients et les plus avancés de la classe ouvrière, des intellectuels et étudiants, une couverture idéologique qui l’insère dans une explication structurelle de la crise et dans l’esquisse d’une issue globale à cette crise. C’est à cette tâche que s’est particulièrement consacré le secrétaire général du PCI, Enrico Berlinguer, pendant tout l’hiver 1976/77.

Ce qui frappe avant tout dans cette tentative d’établir une cohérence idéologique d’ensemble au projet politico-social du PCI, c’est l’abandon de plus en plus ouvert du marxisme, avec une rapidité qui est presque déconcertante quand on la compare avec la prudence avec laquelle les dirigeants de la social-démocratie allemande — le précédent historique qui vient immédiatement à l’esprit — opérèrent en la matière pendant la période 1914/23. On peut dire sans exagérer que l’explication de la crise économique actuelle — du moins de ses aspects conjoncturels — qu’avance Berlinguer, et qui est répétée par la plupart des dirigeants principaux du PCI, est entièrement empruntée à l’idéologie bourgeoise actuellement prédominante en Occident, et même aux courants les moins « progressistes » de cette idéologie.

Déjà dans le rapport qu’il avait prononcé devant le Comité central du PCI d’octobre 1976 (et qui a été reproduit dans l’hebdomadaire Rinascita du 19 octobre 1976), Berlinguer s’était borné à citer deux causes fondamentales de la crise : l’inflation et le « transfert de ressources » des pays industrialisés vers les pays du « tiers-monde » (c’est-à-dire la hausse des prix des matières premières, avant tout celle du pétrole)1. Dans le discours de clôture prononcé à la conférence des intellectuels convoquée par le PCI en janvier 1977, « l’explication » de la gravité de la crise est en fait ramenée au seul facteur de la modification des rapports avec le tiers-monde. (Ce discours, avec une allocution prononcée devant l’assemblée des ouvriers communistes de Lombardie le 30 janvier 1977, a été publiée par la maison d’édition du PCI dans un petit livre sous le titre éloquent : L’austérité, occasion pour transformer l’Italie. Les citations proviennent de ce livre)2. On y lit ce qui suit :

« … Nous ne devons jamais perdre de vue la signification générale de la poussée grandiose dont ces peuples (du tiers-monde) ont été les protagonistes : une poussée qui change la roue de l’histoire mondiale, qui ébranle petit à petit tous les équilibres passés et présents, et pas seulement ceux relatifs aux rapports de force à l’échelle mondiale, mais encore ceux à l’intérieur des différents pays capitalistes. C’est cette poussée, ou du moins c’est principalement elle agissant en profondeur, qui fait exploser les contradictions d’une entière phase du développement capitaliste d’après-guerre, et détermine dans différents pays des conditions de crise jamais atteintes » (p. 16, nous soulignons).

Passons sur les « conditions de crise d’une gravité jamais atteinte » : Berlinguer oublie un peu vite la crise de 1929/32, qui était autrement grave que la crise actuelle. Mais c’est répéter les produits d’intoxication de l’idéologie bourgeoise (tout en camouflant sous un coup de chapeau rituel à la « poussée grandiose du mouvement de libération nationale ») que d’attribuer la récession économique, ou sa gravité, principalement à la hausse du prix du pétrole. Cela relève d’un keynésianisme grossier (que Keynes lui-même aurait renié), jouant sur l’ignorance, et étendu à l’échelle de l’économie capitaliste internationale. La hausse du prix du pétrole aurait eu un effet déflationniste sur l’économie impérialiste (par le « transfert des ressources », pour citer le rapport de Berlinguer au CC d’octobre 1976 du PCI). D’où la récession.

Malheureusement pour les défenseurs de cette thèse, le « transfert de ressources » n’est nullement égal à la somme totale des rentrées supplémentaires des pays de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole), mais seulement à la fraction de ces rentrées retirée du circuit international des marchandises et des capitaux, c’est-à-dire thésaurisée par les pays exportateurs de pétrole. Car les ressources supplémentaires de ces pays utilisées pour l’achat de biens supplémentaires dans les pays impérialistes n’ont aucun effet de « réduction de la demande globale ». Elles représentent au contraire une demande supplémentaire pour des biens exportés, et donc produits, par les pays impérialistes. Or, les surplus des balances des paiements des pays de l’OPEP en 1973, 1974 et 1975 étaient beaucoup plus bas qu’initialement prévu : 57 milliards de dollars en 73, 36 milliards en 75. Cela représente moins de 2 % du produit national brut (PNB) des pays impérialistes, en moyenne par an, et déjà moins de 1 % en 75. L’incidence de la hausse des prix n’a, sans doute, pas non plus dépassé les 1,5 à 2 %. On voit mal, dès lors, comment une récession et une inflation de la gravité que nous avons connue peuvent être attribuées « principalement » à ce facteur, marginal et secondaire.

Mais il y a plus : jamais les marxistes, pour ne pas parler de Marx, n’ont accepté la thèse qui explique exclusivement ou principalement les crises économiques par la baisse de la demande globale, nationalement ou internationalement. En fait, la surproduction de marchandises précède les chutes de la demande globale plutôt qu’elle n’en découle. Si les phénomènes de demande interviennent, c’est parce qu’à la veille de la crise, la demande et la consommation, tout en se développant, ne croissent pas au même rythme que la capacité de production. La surproduction et sa forme contemporaine, sous le « capitalisme du 3e âge », de capacité de production excédentaire, est présente et visible bien avant que la crise n’éclate. Elle était visible dès le début des années 70. De cela, Berlinguer ne pipe mot : il est difficile d’en attribuer la responsabilité à la lutte d’émancipation des peuples dits du tiers-monde.

Pour les marxistes, une crise de surproduction n’est pas seulement une crise de surproduction de marchandises. Elle est aussi une crise de surproduction de capitaux, au sens d’une crise d’accumulation. La baisse du taux moyen de profit autant que la capacité de production excédentaire amènent les capitalistes à réduire les investissements productifs. C’est l’autre mécanisme qui déclenche la crise. Il était, lui aussi, visible dès la fin des années 60, début des années 70. À ce propos aussi, Berlinguer suit la consigne : motus et bouche cousue. Piètre « communiste » ; piètre « marxiste ».

Ce n’est pas gratuitement, ni pour de simples raisons de convenance salonarde, que Berlinguer jette par-dessus bord un siècle d’acquis de la théorie marxiste des crises économiques. La thèse des « ressources transférées » à l’étranger doit justifier théoriquement l’inévitabilité de l’austérité, des « sacrifices de consommation » à consentir par « tous ». La lutte de classes disparaît du cœur de l’analyse. Elle est refoulée à la marge banale des « sacrifices à répartir équitablement » ; lieu commun répété par d’innombrables démagogues libéraux et réformistes depuis des décennies, dans des occasions similaires.

L’abandon du marxisme est indispensable pour donner cohérence à l’abandon de la lutte de classes, à l’adoption d’un projet de sauvetage du régime capitaliste. L’idéologie de « l’intérêt général », du « sort de la nation » dont il s’agit de se préoccuper en priorité (formules qui reviennent constamment dans la bouche de Berlinguer, dans les trois rapports cités), est évidemment incompatible avec la thèse éculée du vieux barbu du XIXe siècle, selon laquelle il y a, au sein de chaque pays capitaliste, une opposition d’intérêts irréconciliables entre le Capital et le Travail, entre la bourgeoisie et le prolétariat. Et puisque, pour des raisons stratégiques et tactiques, l’idéologie de « l’intérêt général » doit l’emporter, le marxisme est jeté à la poubelle.

La transition entre un marxisme encore formellement proclamé il n’y a guère longtemps, et son abandon ouvert, a été si rapide qu’elle risque d’induire en erreur les militants et même les cadres les plus suivistes. Il faut donc camoufler l’opération et effacer les traces. La tâche ingrate a été attribuée à un membre de la commission économique du PCI, Sergio Zangirolami. Dans un livre hâtivement confectionné, il réussit ce tour de force d’exposer, dans une première partie, fût-ce de manière assez sommaire, la théorie marxiste des crises, de développer dans une deuxième partie l’analyse de la crise actuelle et de la manière d’en sortir avancée par la direction du PCI, et de supprimer tout lien entre la « théorie générale » et l’« analyse spécifique ». La chute du taux de profit, qui joue un rôle central dans la « théorie générale », n’est même pas mentionnée dans l’analyse de la crise actuelle3.

La fonction historique de la crise et de l’austérité

Si la crise économique résulte, en dernière analyse, de la baisse du taux moyen de profit, elle constitue en même temps le mécanisme par lequel le mode de production capitaliste prépare le redémarrage du train de l’accumulation, c’est-à-dire la remontée du taux moyen de profit. La crise a pour fonction objective de dévaloriser, de diminuer la valeur globale du capital (les entreprises les plus faibles sont éliminées), et par conséquent d’augmenter le taux d’exploitation de la classe ouvrière. Cette remontée de la masse et du taux de profit, on peut d’ailleurs la constater à présent dans des pays impérialistes4.

Or, autre fait significatif : dans les cent pages de rapports de Berlinguer auxquelles nous nous référons, le profit n’est cité qu’une seule fois (à la p. 59 du livre), et ce dans un sens entièrement positif : « Nous affirmons… que le marché, l’entreprise, le profit, peuvent et doivent maintenir une fonction même dans le cadre d’une économie qui se développe sous une volonté publique démocratique (sic) et qui est orientée par elle ». C’est tout. C’est plus maigre qu’une souris d’église.

Puisque Berlinguer a jeté par-dessus bord et la doctrine marxiste des crises et la doctrine marxiste de la lutte des classes, il doit occulter l’évidence, à savoir que la fonction principale de la politique d’austérité est de modifier la répartition du revenu national aux dépens des salariés et à l’avantage de la bourgeoisie. Sans cette modification, aucune récupération du taux de profit, aucune relance des investissements productifs et aucune reprise économique durable n’est possible en régime capitaliste. Les Helmut Schmidt et autres sociaux-démocrates droitiers et agressifs ont au moins le mérite de la franchise. Ils le proclament sur tous les toits : « les profits d’aujourd’hui sont les emplois de demain ». Mais comme Berlinguer est confronté à une des classes ouvrières les plus combatives et les plus radicalisées du monde, il ne peut le dire aussi crûment. Il est donc obligé d’ajouter au péché mortel de trahison des intérêts de classe du prolétariat le péché véniel de l’hypocrisie et de la mystification (comme le firent les sociaux-démocrates allemands des années 1918/23).

Voilà pourquoi l’acceptation de la politique d’austérité, c’est-à-dire de relance des profits capitalistes, est insérée dans une phraséologie opaque concernant la « programmation économique ». Nous reviendrons à la fonction réelle de cette « programmation », qui n’est pas pur verbiage, loin s’en faut, dans la réalité du capitalisme italien aujourd’hui. Mais avant d’examiner sa fonction économique, dévoilons sa fonction mystificatrice.

Berlinguer présente les choses comme si pareille programmation pourrait impulser une hausse considérable de la consommation publique (transports en commun, logements, santé, enseignement, culture, etc.), une modernisation à grande échelle de l’agriculture de l’Italie méridionale, une résorption du chômage des jeunes, particulièrement dramatique5, un développement spectaculaire de la recherche scientifique, etc. (Rinascita, 19.10.76). De deux choses l’une : ou bien le « transfert de ressources » (pour reprendre la terminologie de Berlinguer) nécessaire pour financer tous ces projets gigantesques s’opère essentiellement aux frais de la plus-value ; dans ce cas, il se traduira par une nouvelle baisse du taux de profit et donc par une « grève des investissements » encore plus massive que celle qui s’est réalisée pendant et au lendemain de la récession. Ou bien il s’opère essentiellement aux frais des dépenses de consommation, et dans ce cas il implique une réduction draconienne des salaires réels, que la classe ouvrière n’acceptera guère, même si le PC l’y appelle, aussi longtemps qu’elle conserve l’essentiel de ses organisations et des libertés démocratiques. Dans les deux cas, le « projet » du PC aboutit à un véritable désastre pour le prolétariat.

Mais l’éventualité la plus probable, celle qui correspond à l’expérience réelle de la « programmation économique » de tous les pays impérialistes des dernières décennies (celle de la France, des Pays-Bas et de la Grande-Bretagne notamment), c’est que la réalité de la propriété privée des moyens de production, du droit et du pouvoir des capitalistes de disposer des machines et de la force de travail, limite à l’extrême toute incidence et toute efficacité de la « programmation économique ». L’essentiel des plans grandioses reste sur le papier. En pratique n’est réalisé que ce qui est conforme à l’intérêt du grand capital, ce qui « arrondit » et complète ses propres projets d’investissements et en améliore (directement ou indirectement) la rentabilité. C’est le seul moyen d’éviter, répétons-le, qu’en régime capitaliste le « secteur privé » ne défasse systématiquement ce que le « secteur public » entame laborieusement, lentement et bureaucratiquement — car c’est un « secteur public » administré par un État bourgeois (le PC se garde bien de réclamer la gestion ouvrière des entreprises nationalisées). En régime capitaliste, pour des raisons structurelles, toute « programmation économique » ne peut être que supplétive à l’activité des entreprises privées, avant tout des trusts et des monopoles. Faire miroiter le contraire aux travailleurs, c’est les tromper délibérément. C’est faire croire que la prétendue « économie mixte » pourrait s’émanciper, par on ne sait quel miracle, des impératifs du profit et de la concurrence, c’est-à-dire qu’elle serait structurellement différente de l’économie capitaliste, qu’elle évoluerait sous l’emprise d’autres lois de développement que celles du mode de production capitaliste. Il s’agit d’une illusion grossière, cent fois démentie par l’histoire6.

Le contenu réel de la politique économique du PCI

Est-ce à dire que la « programmation économique » est un simple leurre ? On comprendrait mal, dans ces conditions, pourquoi elle a été introduite successivement dans un pays impérialiste après l’autre. On comprendrait mal aussi le sens de la double offre que fait aujourd’hui la direction du PCI à la bourgeoisie de son pays.

Il y a, dans les discours de Berlinguer, une dénonciation vigoureuse, qui prend quelquefois même des accents pathétiques. Mais ce n’est pas une dénonciation du mode de production capitaliste. Ce n’est pas une dénonciation du profit de la firme individuelle en tant que moteur du développement économique. Ce n’est pas une dénonciation du modèle d’accumulation capitaliste. Non, c’est une dénonciation du modèle de consommation des années 50 et 60, fondé sur l’acquisition de biens de consommation durables, symbolisés par l’automobile privée. Et cette dénonciation est combinée avec celle de tout ce qui est archaïque, arriéré, sous-développé dans le capitalisme italien :

« L’austérité, selon le contenu qu’elle a et les forces qui en gouvernent l’application, peut être utilisée soit comme instrument de dépression économique, de répression politique, de perpétuation des injustices sociales, soit comme occasion d’un développement économique et social nouveau, d’un assainissement rigoureux de l’État, d’une profonde transformation de l’assiette de la société, de la défense et de l’expansion de la démocratie… » (Berlinguer, op. cit., pp. 14-15).

Et encore plus clair :

« En fait, il me semble évident que ces objectifs contribueront à configurer une assiette sociale et une politique économique et financière organiquement dirigées contre les gaspillages, les privilèges, les parasitismes, la dissipation des ressources : ils réaliseront donc ce qui doit constituer l’essence de ce qui est, par nature et définition, une véritable politique d’austérité. Mieux, on pourrait observer que souvent, dans les sociétés décadentes, se sont combinées, se combinent et se combineront l’injustice et la gabegie, tandis que dans les sociétés en montée, la justice et la parcimonie s’accompagnent l’une l’autre » (op. cit., p. 27).

Pour quiconque aurait un dernier scrupule à dresser le réquisitoire sévère contre Berlinguer, qui est le nôtre, et qui verrait se profiler, fût-ce de manière obscure et pour ainsi dire perverse, un projet socialiste, un projet de renversement du capitalisme, derrière des formules vagues comme « transformation de l’assiette de la société » ou « développement social nouveau », Berlinguer lui-même ne rate pas une occasion pour mettre les points sur les i : il s’agit en effet de tranquilliser la bourgeoisie, sans laisser planer aucune ambiguïté, ainsi qu’il l’affirme dans son rapport à la conférence des intellectuels :

« Notre initiative n’est pas un acte de propagande ou d’exhibition de notre parti. Elle veut être un acte de confiance ; elle veut être, encore une fois, un acte d’unité, c’est-à-dire une contribution qui sollicite celle des autres partis pour permettre un travail et appeler des engagements communs, qui impliqueront toutes les forces démocratiques et populaires » (ce qui inclut, pour la direction du PCI, la démocratie chrétienne, principal parti de la bourgeoisie — E.M.).

« Également à cause de son caractère et de son intention unitaires, notre projet ne veut être et ne peut être, je crois, un programme de transition vers une société socialiste ; plus modestement, et concrètement, il doit proposer de tracer un développement de l’économie et de la société dont les caractéristiques et formes nouvelles de fonctionnement peuvent obtenir le consensus de tous ces Italiens également qui n’ont pas de convictions communistes ou socialistes, mais qui sont de manière aiguë conscients de la nécessité de se libérer et de libérer la nation des injustices, des distorsions, des absurdités, des lacérations vers lesquelles nous fait dériver dorénavant l’actuelle assiette de la société. » (op. cit., pp. 24-25).

C’est clair et c’est net. « Nous ne voulons pas de transition immédiate vers le socialisme. Nos propositions ne visent pas une telle transition. » Mais comme il n’y a pas de société qui puisse être à la fois capitaliste et non capitaliste, comme « l’économie mixte » est un conte de fée, ce que « nous » proposons dès lors (sans le dire de manière telle que les ouvriers que « nous » devons tromper le comprennent clairement ; mais la bourgeoisie, avec son expérience politique infiniment supérieure, l’a évidemment compris), c’est de substituer à un capitalisme « irrationnel », archaïque, absurde, dans lequel une bonne partie de la plus-value est gaspillée par le « clientélisme » et le « parasitisme » chers à la démocratie chrétienne, un capitalisme modernisé, rationalisé, compétitif, expansionniste et dynamique. C’est seulement dans le cadre d’un tel capitalisme « rationalisé » que le mouvement ouvrier pourra consolider et étendre ses conquêtes, que le niveau de vie des travailleurs pourra de nouveau augmenter après une phase de « sacrifices inévitables » (« équitablement répartis », ajoute-t-on du bout des lèvres). C’est encore une fois une reprise pure et simple du projet classique social-démocrate, formulé par le dirigeant syndicaliste allemand Tarnow pendant la grande crise de 1929/32 : être le médecin au chevet du capitalisme malade, car si le malade ne se rétablit pas, le gâteau ne croîtra guère et les miettes pour les travailleurs se réduiront…

Cette politique économique proposée par le PCI à la bourgeoisie est-elle crédible, a-t-elle une chance de succès ? Oui et non. Sans aucun doute, les grands monopoles italiens ne seraient pas hostiles à se débarrasser, sous l’effet de la politique d’austérité et avec la participation active des syndicats et du PC (c’est-à-dire en utilisant leur pression), de nombreux éléments de gaspillage et de gabegie que le capitalisme italien traîne depuis l’unification du pays (en raison de la manière historiquement particulière selon laquelle elle s’est réalisée) et depuis la période du fascisme. Le règne de la démocratie chrétienne n’a guère éliminé ces éléments, malgré vingt années d’expansion économique. Rien dans tout cela n’est incompatible avec la production, la réalisation et l’accumulation de la plus-value, qui sont la nature et la raison d’être du capitalisme. Dans un contexte économique et social favorable, ce serait un projet qui arracherait même une approbation globale du grand capital (à l’exception de secteurs archaïques et parasitaires), comparable à celle qui salua en France le dessein, somme toute analogue, que de Gaulle développa dans sa Ve République.

Seulement voilà : le projet du PCI vient vingt ans trop tard. Il présuppose une possibilité d’expansion économique vigoureuse du capitalisme italien, surtout sur le marché mondial. Or, l’éventualité la plus probable est au contraire celle d’un ralentissement durable du taux d’expansion du commerce mondial et d’une exacerbation de la concurrence internationale dans laquelle — comme le reconnaissent les porte-parole du PCI eux-mêmes — le capitalisme italien est fortement desservi structurellement, comme résultat de son passé. Dans la meilleure des hypothèses, il faudrait un énorme effort d’investissements pendant toute une période rien que pour compenser ce retard et faire du sur-place. Conquérir une part qualitativement supérieure du marché mondial par rapport à sa part actuelle semble une utopie totale, à laquelle d’ailleurs les capitalistes italiens eux-mêmes ne croient guère.

La perspective de « modernisation » et de « rationalisation » débouche par conséquent sur celle d’une réduction durable et à long terme de la part de la consommation dans un revenu national qui ne peut plus croître que lentement. Elle débouche donc soit sur une tension et une crise sociale grave de plus longue durée, soit sur une défaite et une démoralisation de la classe ouvrière, ramenant l’ensemble du mouvement ouvrier à un niveau beaucoup plus bas. Dans les deux éventualités, il y a échec du projet politique du PCI.

Mais précisément parce que le projet de modernisation du capitalisme italien s’insère dans un contexte international précis, il comporte une autre dimension qui perce à peine dans les analyses du PCI. Vu l’exacerbation de la concurrence inter-impérialiste, vu la distorsion totale entre l’aire d’opération des grands monopoles expansionnistes et rentables d’une part (dont la FIAT ou la Pirelli sont les prototypes en Italie) et des sociétés publiques ou mixtes condamnées à survivre à coups de subsides publics répétés et croissants d’autre part, l’activité, l’orientation et les intérêts des « multinationales » d’origine italienne auront tendance à déborder de plus en plus hors des frontières nationales. Il en découle une tendance croissante à l’interpénétration internationale des capitaux, soit par fusions, soit par absorptions : FIAT-Allis Chalmers et Pirelli-Dunlop sont des exemples du genre7. Il en découlera également une incapacité de plus en plus forte de toute « programmation économique nationale » capitaliste — c’est-à-dire qui respecte la propriété privée, l’impératif du profit et les lois du marché — à avoir prise sur de tels monopoles, sur l’ampleur, l’orientation et la localisation de leurs investissements.

Les dirigeants du PCI le sentent obscurément (sans en tirer aucune conclusion stratégique ou tactique). Dans le programme électoral du PCI en 1976, nous lisons, sous le chapitre « Comment sortir de la crise économique » :

« Notre choix reste celui de l’acceptation d’un régime de marché ouvert, c’est-à-dire d’un régime de concurrence ouverte dans le domaine international… Mais il n’y a pas de contraste entre une option antiprotectionniste et l’adoption d’une politique d’investissements qui vise à augmenter, à des prix compétitifs, la production italienne de biens agricoles et industriels qui ont été importés en quantités et à des prix croissants au cours des dernières années… Il faut appliquer une politique d’investissements qui fasse entrer l’Italie dans des secteurs productifs plus qualifiés du point de vue technologique, à renforcer et renouveler la capacité d’exportation… » (l’Unità du 16 mai 1976).

Mais comme toutes les puissances impérialistes cherchent à réduire les importations et à accroître les exportations, quel en sera le résultat global ? La cause n’est-elle pas entendue d’avance pour l’Italie (toujours en supposant qu’il n’y ait pas une défaite écrasante de la classe ouvrière) ? Il faut donc faire un pas de plus. Et cela donne la pauvre « solution » que voici, formulée par le dirigeant du syndicat CGIL, Luciano Lama, un des principaux dirigeants du PCI lui-même :

« … il est clair que l’interdépendance de la politique économique des différents pays est de plus en plus grande dans le temps… J’exclus néanmoins a priori que, de notre part, nous puissions arriver ou nous rapprocher du plein emploi en appliquant une politique d’autarcie… Il faut au contraire opérer à l’intérieur des regroupements internationaux, y compris sur le plan économique, afin d’induire les pays d’Europe occidentale et du monde capitaliste avancé à comprendre que c’est dans l’intérêt de tous de résoudre le problème de l’emploi en Italie… »8

Peut-on tomber plus bas dans la banalité et dans la diffusion d’illusions stupides au sein de la classe ouvrière ? On commence par admettre que la crise est exceptionnellement grave. On poursuit en soulignant la violence de la concurrence capitaliste. On reconnaît que, dans cette crise, il y a désavantage prononcé pour les capitalistes italiens. On reconnaît que ceux-ci, pour « relancer » la production, cherchent à réduire les « coûts de travail ». Le chômage n’a-t-il pas pour fonction essentielle d’arriver à cette fin9 ? Mais on conclut en se fiant à la générosité des capitalistes étrangers, qui abandonneront sans doute volontairement une part de marché afin d’aider cette chère Italie à « résoudre le problème de l’emploi »… Alors que dans la jungle capitaliste, le comportement normal de la bourgeoisie a toujours été de chercher, en temps de crise, à exporter le chômage chez le voisin et le concurrent (ce que les capitalistes suisses, allemands, du Bénélux, ont appliqué cette fois-ci encore, en renvoyant les travailleurs immigrés italiens dans leur pays d’origine), Lama fait semblant de croire que les rapaces, cette fois-ci, accepteront d’augmenter en temps de crise le chômage dans leurs propres pays pour les beaux yeux d’Enrico Berlinguer. Et cette « analyse » ridicule est présentée gravement comme une sagesse « communiste »…

Le « nouveau modèle de consommation »

La pièce maîtresse de l’apologie faite par Berlinguer de la politique d’austérité réclamée par le grand capital, c’est un plaidoyer pour un « nouveau modèle de consommation » : substituer des dépenses de consommation publique à des dépenses de consommation privée. D’une manière assez démagogique, la direction du PCI cherche à « récupérer » ainsi, en passant, certains des thèmes de la « contestation » intellectuelle des années 60. Et le tout est présenté sans pudeur par Berlinguer comme le développement d’« éléments du socialisme » au sein de la société capitaliste (rapport au CC d’octobre 1976, Rinascita du 19 octobre 76). Encore une fois, il s’agit d’un écho à peine déformant des thèses social-démocrates classiques sur le « socialisme municipal » et le « salaire politique ».

Une première contradiction est immédiatement apparente et dévoile le caractère grossièrement mystificateur de tout ce projet : parmi les postes à réduire de la consommation individuelle (« aliénante », paraît-il) s’incorpore la… viande bovine, parce que l’Italie en importe trop et que cela pèse sur la balance des paiements. Or, en régime d’économie monétaire et de propriété capitaliste, le seul mécanisme médiatisant la consommation est l’achat, et le seul moyen de « réduire la consommation » c’est d’augmenter les prix. Mais en augmentant les prix, on ne réduit que la consommation des gens à revenus modestes. Toute la tirade grandiloquente sur le « modèle de consommation » aboutirait donc à enlever le bifteck à l’ouvrier, sans empêcher que les bourgeois ne s’empiffrent (qu’on ne parle pas de « rationnement équitable », qui, dans un pays comme l’Italie, déboucherait inévitablement sur le trafic de marché noir, lequel frapperait exactement de la même manière les travailleurs et les pauvres, tout en favorisant marchands et capitalistes). Et des « syndicalistes » défendant de telles injustices ont le toupet d’accuser de « corporatisme » les travailleurs qui essaient de se défendre contre de pareilles exactions ! Le cynisme ne connaît décidément pas de bornes.

Autre contradiction frappante : le développement de la « consommation publique » présuppose une expansion évidente des dépenses publiques. Or, Berlinguer reprend la thèse répandue par la bourgeoisie selon laquelle les dépenses publiques sont « excessives » en Italie10, selon laquelle « la politique d’austérité » devrait également s’appliquer au secteur public (op. cit., pp. 41-42). Comment réussir cette gageure de réduire et d’augmenter simultanément les dépenses publiques ?

Les économistes du PCI répondent, gênés, qu’il faut les « rationaliser », c’est-à-dire substituer aux dépenses publiques de « gaspillage » (parmi lesquelles ils se gardent bien de classer les dépenses militaires, puisqu’ils sont maintenant attachés aux « engagements internationaux » de l’Italie, c’est-à-dire à l’OTAN) des dépenses publiques « qui stimulent directement ou indirectement le développement économique ». Mais il ne s’agit que d’un subterfuge qui esquive la question clé : l’ensemble du programme économique implique-t-il un accroissement ou une réduction de la part du budget dans le PNB ? Aucune personne de bonne foi ne pourra nier qu’il implique un accroissement, et même un accroissement considérable. La bourgeoisie est-elle prête à l’accepter et à payer pour cet accroissement ? Comment l’y obliger ? Va-t-on imposer l’essentiel de ce poids énorme à la classe ouvrière (qui paie déjà plus de 60 % des impôts directs en Italie) ? L’acceptera-t-elle, et quelles en seraient les conséquences désastreuses sur son niveau de vie ? « L’analyse communiste » ne se risque pas à soulever ces problèmes, sans parler de les résoudre.

Mais tout le programme est doublement vicié à la base. Historiquement, le développement des services publics dont profitent avant tout les travailleurs est toujours lié, en société bourgeoise, à des périodes d’expansion rapide de la production, des revenus et des profits capitalistes. Voilà un cadre contraignant insurmontable. La bourgeoisie a intérêt à faire de telles concessions pour accentuer le poids des réformistes au sein de la classe ouvrière. En outre, les « retombées indirectes » de telles concessions lui profitent généralement plus que les simples augmentations de salaire direct. Elle ne peut cependant les faire que lorsque la conjoncture est bonne. Espérer de telles augmentations des services sociaux dans un climat de crise économique et de baisse du taux de profit, c’est croire au Père Noël. Les seules dépenses publiques que la bourgeoisie cherche à développer dans un tel climat, ce sont les subsides directs et indirects aux entreprises capitalistes, la « garantie étatique du profit capitaliste », avant tout celui des monopoles. Cela ne stimule guère un « autre modèle de consommation ».

Certes, même en période de ralentissement de la croissance capitaliste, les travailleurs peuvent arracher, par des luttes directes vigoureuses, de nouvelles conquêtes sociales (combien de temps ils les conserveront, s’ils ne poussent pas la lutte jusqu’au renversement du capitalisme, c’est une autre question). La grève générale de 1936 conquit les congés payés pour tous en France, exemple s’il en est d’un « changement de modèle de consommation ». Mais il fallait justement une grève générale, et la peur de la révolution qu’elle créa chez la bourgeoisie, pour arracher cette conquête. Même la réforme la plus importante du mouvement ouvrier international des années 30 apparaît ainsi comme un sous-produit d’une lutte de masse à portée objectivement révolutionnaire. Le PCI brise et étouffe les tentatives de grève généralisée aujourd’hui en Italie. Il ne veut pas arracher des réformes sous la menace de la révolution ; il veut négocier avec le patronat sous le signe de « l’intérêt commun ». Gageons qu’il n’engendrera guère, sur cette voie, les réformes de « consommation socialiste » qu’il fait miroiter aux naïfs.

La pire contradiction de cette politique, c’est qu’elle saisit, d’une part, que le « modèle de consommation » des années 50 et 60 correspond évidemment à la logique capitaliste (Berlinguer, op. cit., p. 26), qui est la logique de la production et de la vente massive de marchandises, de la poussée universelle de l’enrichissement privé, mais qu’elle propose d’autre part froidement de changer de « modèle de consommation » sans sortir du régime capitaliste. Dans sa dynamique fondamentale, le « modèle de consommation » des services publics, prôné par Berlinguer, est fondé sur la logique de la satisfaction des besoins. Même un Galbraith avait compris que, pour cette raison, il ne peut être que marginal en régime capitaliste. Berlinguer croit-il sérieusement qu’une économie fondée sur le profit peut intégrer comme secteur essentiel une économie qui nie fondamentalement le profit ? Le mystère catholique de la transsubstantiation n’est rien en comparaison avec ce mystère-là…

Un bilan provisoire

Lorsqu’on élimine tout le verbiage et dissipe tous les rideaux de fumée, il reste une chose essentielle et immédiate : les dirigeants du PCI ont glissé subrepticement vers une thèse qui rejoint celle du patronat, à savoir que la hausse des salaires est une des causes essentielles de l’inflation, que la lutte contre l’inflation est prioritaire, et qu’elle exige donc une politique des revenus qui fait baisser les salaires réels en ne les adaptant plus à la hausse vertigineuse du coût de la vie. Voilà le contenu, sans fard, de la politique d’austérité.

En octobre 1976, Luciano Lama récusait encore cette thèse de manière « énergique », tout en défendant l’idée que les augmentations « automatiques » des salaires (non l’échelle mobile, mais les augmentations d’ancienneté, les pensions extralégales, etc.) seraient contraires aux intérêts du mouvement ouvrier (op. cit., pp. 83-90). Mais Berlinguer est beaucoup plus brutal. Parlant devant les ouvriers communistes de Lombardie, il commence par dire que l’accroissement du coût du travail n’est pas la seule cause de l’inflation (p. 41). Et puis il poursuit en dévoilant ses batteries :

« Nous disons, somme toute, que le problème de la dynamique des coûts du travail, comparée à celle des autres pays européens, doit être pris en considération et affronté, mais que cela doit être fait dans un cadre de jugement plus vaste et qui correspond mieux à la réalité. » (op. cit., p. 42).

Et quand il s’agit de résumer l’action du PC, Berlinguer est encore plus clair :

« Quel est le fait le plus significatif, sous le profil politique et de classe, de la crise présente ? C’est le fait que le monde capitaliste, et avec lui le vieux personnel politique qui occupe encore des positions de pouvoir, se voit obligé de se tourner vers nous, vers la classe ouvrière, vers les travailleurs et vers les communistes, comme vers une force qui est devenue aujourd’hui indispensable pour remettre les choses en place, pour faire fonctionner la machine de l’économie et celle de l’État, pour rendre efficace tout le système social italien… Il y a là quelque chose de vraiment nouveau du point de vue historique qui est ainsi mis en lumière : les vieilles classes dominantes et le vieux personnel politique ne sont dorénavant plus en mesure d’imposer des sacrifices à la classe ouvrière ; les sacrifices, aujourd’hui, ils doivent nous prier de les faire, et ils nous prient de les faire… » (op. cit., p. 52).

Voilà qui a, du moins, l’avantage de la franchise : le Capital n’est plus capable d’imposer aux travailleurs une réduction des salaires. Il doit « prier » le PC et les directions syndicales de la lui accorder. Et les bureaucrates du PC de s’exécuter, sans réticence ni arrière-pensée :

« Mais au nom de quoi les vieux groupes dominants nous demandent-ils de l’aide ? Ils ne disent certainement pas qu’ils nous le demandent pour sauver le capitalisme, pour conserver leurs privilèges de classe. Ils disent que les sacrifices des travailleurs servent à réaliser trois objectifs d’intérêt général : assainir l’économie nationale, accentuer la reprise de la production, maintenir et élargir l’emploi. Quelle réponse devons-nous donner à ces trois objectifs ? Nous n’avons pas de doute : nous leur répondrons trois fois « oui », mais nous devons tout de suite ajouter autre chose. » (op. cit., p. 53).

En d’autres termes : les capitalistes, intelligents, cherchant à faciliter la trahison des intérêts des travailleurs par les réformistes, ne présentent pas le sauvetage du régime capitaliste comme sauvetage du régime capitaliste, mais comme « sauvetage de l’économie nationale ». Berlinguer, naïf, se laisse prendre au jeu.

Le capitalisme ? « Nous ne sommes pas des traîtres ; nous ne le sauverons pas ! » Mais l’économie nationale ? « Ça, c’est une autre chose. Si vous vous adressez aux sentiments nobles, si la patrie est en danger, alors nous répondons : présents. » Mais le naïf le proclame sur tous les toits : bête et fier de l’être. Peut-être n’est-il pas si naïf que ça. Il faut exactement cette dose de naïveté, de cynisme et de désinvolture pour avoir une chance de faire avaler la pilule aux travailleurs, et espérer en même temps obtenir la reconnaissance du patronat.

Mais notre faux naïf se donne par moment aussi des airs de matamore : « Retenez-moi, sinon je fais un malheur » :

« Si l’on prétend rejoindre ces objectifs tout en maintenant le système social italien tel qu’il est, avec ses structures économiques et ses idées de base, alors on ne marche plus… Pour rejoindre ces trois objectifs d’intérêt général, il n’y a aujourd’hui qu’une seule voie : il faut sortir, ne fût-ce que graduellement (sic), des mécanismes et des valeurs qui ont présidé au développement italien de ces vingt-cinq dernières années, et il faut introduire dans la société et dans l’économie italiennes au moins quelques-uns (re-sic) des objectifs, des valeurs et des méthodes qui sont propres à l’idéal (!) socialiste. » (op. cit., pp. 53-54).

La bourgeoisie aura eu chaud pendant onze secondes, le temps d’arriver au bord du paragraphe : sauver le capitalisme ? Jamais ! Sauver l’« économie nationale », bien que capitaliste ? Évidemment. Mais pas sous n’importe quel prétexte ni n’importe quelle couverture idéologique. Nous ne sauverons l’économie capitaliste que si vous nous permettez de le faire sous la couverture de l’introduction — graduelle, s’entend, très graduelle — au sein de cette économie, de « valeurs » empruntées à « l’idéal socialiste » : programmation, services publics étendus, rationalité plus grande, etc. Le capitalisme « assaini » et modernisé grâce à l’emprunt de « valeurs socialistes », ce n’est pas une synthèse tellement fausse de ce qui s’est passé effectivement au cours des dernières décennies. C’est somme toute la même définition que Karl Marx donna de la société par actions : dépasser la propriété privée dans le cadre de la propriété privée ; dépasser le capitalisme dans le cadre du mode de production capitaliste.

Mais quel est le bilan de l’opération, si l’on descend du ciel où planent les grandes valeurs spirituelles vers notre misérable terre pétrie d’égoïsmes privés et d’intérêts de classe ? D’après les statistiques officielles, qui ne reflètent pas toute la vérité, le coût de la vie augmente de 1,4 % en janvier, de 2,3 % en février, de 1,5 % en mars, de 1,1 % en avril, soit cumulativement de quelque 6,4 % en quatre mois (au rythme annuel, cela nous donnera presque 20 % d’augmentation). Mais l’échelle mobile des salaires ne donne aux travailleurs, en mai, qu’un ajustement de 6 points, soit de quelque 3 % au maximum (14 334 lires par mois pour les salaires inférieurs à 6 millions de lires par an) pour compenser trois mois de hausse du coût de la vie. Et les salariés qui touchent de 6 à 8 millions de lires par an ne reçoivent comptant que la moitié de cette somme, soit moins de 2 % pour certains d’entre eux. Il y a donc effectivement eu un début de baisse des salaires réels.

Cela succède à un premier trimestre qui a vu la masse salariale augmenter de 30 % par rapport au premier trimestre 1976, ce qui, compte tenu de la reprise de la production et de l’augmentation des heures de travail effectuées (+ 10 %), correspond sans doute à un maintien, ou même à une légère augmentation, des salaires réels.

Les sacrifices ont donc été accordés. Les « vieilles structures capitalistes » ont-elles pour autant disparu ? Et l’emploi, le gros argument qui justifie au fond les sacrifices aux yeux des travailleurs les moins conscients ? L’emploi a reculé de 1,1 % par rapport au premier trimestre 1976, malgré une augmentation de la production de 10,9 % (Neue Zürcher Zeitung, 24 mai 1977). Érosion du pouvoir d’achat des salaires, plus pertes d’emploi, égalent accroissement prononcé de la productivité, c’est-à-dire de la plus-value relative, c’est-à-dire des profits.

Voilà le bilan. Est-ce un bilan de « valeurs empruntées à l’idéal socialiste » ? Ou est-ce un bilan classiquement, grossièrement et entièrement capitaliste ?

En période de crise économique grave, le mouvement ouvrier ne peut se résigner à une bataille purement défensive de protection des salaires réels : voilà le noyau rationnel des thèses de Berlinguer et de Lama. Si le chômage s’étend et se stabilise, les salaires finiront par céder. La classe ouvrière et le mouvement ouvrier seront affaiblis par la division entre ceux qui sont prêts à abandonner une part de leur pouvoir d’achat pour conserver l’emploi et des chômeurs de plus en plus désespérés, prêts à lâcher le syndicat et la solidarité de classe pour obtenir coûte que coûte un emploi. Il faut donc une réponse ouvrière d’ensemble à la crise.

Les éléments essentiels d’une telle réponse doivent combiner l’exigence de maintenir et de renforcer l’échelle mobile des salaires pour défendre le pouvoir d’achat avec des revendications visant la réalisation du plein emploi : réduction radicale de la semaine de travail (35 heures tout de suite) ; répartition du travail entre tous les travailleurs (l’échelle mobile des heures de travail) sans réduction du salaire hebdomadaire ; confiscation des entreprises fermées et leur remise au travail sous contrôle ouvrier ; nationalisation sans indemnité ni rachat, et sous contrôle ouvrier, des industries de base ; élaboration, par les organisations ouvrières, d’un plan de développement économique axé sur la satisfaction des besoins des masses ; création d’entreprises publiques modernes dans ce cadre-là ; centralisation de tout le système de crédit dans une seule banque publique, gérée sous contrôle ouvrier ; contrôle ouvrier sur la production et les investissements ; suppression du secret commercial et du secret bancaire ; établissement immédiat d’un cadastre des fortunes pour combattre l’évasion des capitaux et la fraude fiscale ; un gouvernement ouvrier rompant avec la bourgeoisie et l’État bourgeois.

Un tel programme ne peut jamais faire l’objet d’une entente avec la démocratie chrétienne ou des ailes de la bourgeoisie. C’est un programme anticapitaliste de confrontation, et non de conciliation entre les classes. C’est un programme qui ne débouche pas sur la démobilisation de la classe ouvrière, le freinage et le morcellement des luttes ; il réclame au contraire, pour sa réalisation, une mobilisation générale de la classe ouvrière et de toutes les masses laborieuses, ainsi que leur initiative et leur auto-organisation de plus en plus avancées.

Les rapports de force sont-ils mûrs pour la réalisation d’un tel programme en Italie ? C’est ici que l’argumentation de Berlinguer-Lama touche à sa suprême contradiction. Ils nous tracent l’image d’une économie et d’une société bourgeoise décadente, mortellement malades. Ils affirment par ailleurs que la classe ouvrière est devenue si forte et si unie qu’elle peut être, dès aujourd’hui, la force déterminante de la société italienne (Berlinguer, op. cit., p. 52). Pourquoi, dès lors, ne pourrait-elle pas imposer sa solution de classe anticapitaliste à la crise, qui va dans le sens que nous venons d’indiquer ? Et si elle le peut objectivement, pourquoi Berlinguer et Lama refusent-ils de l’engager dans cette voie ? Peut-être parce qu’ils ont choisi délibérément de sauver le capitalisme, pour les raisons de choix stratégiques qui sont à la source de l’« eurocommunisme » ?

Tout cela est-il vraiment si neuf que ça, comme le prétend Berlinguer ? Ce faux naïf est un faux innovateur. Il ne fait que répéter ce que pratiquèrent déjà la social-démocratie allemande en 1918-19, le PCF et le PCI en 1944-47. À cette époque, le capitalisme était bien trop faible pour imposer des sacrifices aux travailleurs. Les réformistes s’en chargèrent. Ils n’ont guère récolté de récompense pour ces services rendus, mais plutôt le coup de pied de l’âne. Les choses se passeront encore de la même façon si les travailleurs n’empêchent pas Berlinguer de sortir la bourgeoisie de la mauvaise passe dans laquelle elle se trouve.

Le 14 juin 1977

  • 1

    Berlinguer ne mentionne pas une seule fois la responsabilité des monopoles, de leur politique des prix et de la politique bancaire et monétaire à leur service, parmi les causes de l’inflation, alors que dans la première partie du livre de Zangirolami, elle occupe encore une place réelle.

  • 2

    Enrico Berlinguer : Austerità, occasione per trasformare l’Italia, Editori Riuniti, Roma, 1977.

  • 3

    Sergio Zangirolami : Economia politica marxista e crisi attuale, Roma, Editori Riuniti, aprile 1977.

  • 4

    Citons un seul exemple : celui de l’Australie. En 1976, les profits capitalistes y ont augmenté de 33 %, les salaires de 11,6 %, le coût de la vie de 15 %. Comme résultat de cette baisse des salaires réels, la part des profits dans le revenu national a atteint le niveau le plus élevé depuis 1970.

  • 5

    Selon le Mondo Economico de Milan (28.2.1976), 62 % des chômeurs italiens au printemps 1975 étaient âgés de moins de 25 ans. De ces 775 000 jeunes chômeurs, 620 000 n’avaient jamais encore occupé d’emploi.

  • 6

    Les dirigeants du PCI soulignent volontiers l’échec lamentable de la « programmation économique » jusqu’ici appliquée en Italie même. Le « programme » 1965-1970 prévoyait un accroissement de l’emploi de 800 000 unités ; il y eut une réduction de 172 000 unités. Il prévoyait une réduction de 22 % à 15 % de la différence entre la valeur ajoutée par habitant et celle des habitants du Midi ; cette différence augmenta de 22 à 24 %. Etc. (Sergio Zangirolami, op. cit., p. 92). Mais au lieu d’expliquer cet échec par les contradictions inhérentes à la nature même d’une « programmation » capitaliste qui ne peut se soustraire aux impératifs du profit, de la concurrence, de l’enrichissement privé et de la propriété privée, ils l’attribuent aux « faiblesses » et à « l’inefficacité » des gouvernements de « centre-gauche ».

  • 7

    La part du chiffre d’affaires de la FIAT réalisée à l’étranger, qui était encore de 40 % en 1973, a déjà dépassé les 50 % actuellement et doit atteindre 60 % d’ici peu (Arturo Cannetta, in : Consigli, n. 27/28, août-septembre 1976).

  • 8

    Luciano Lama : Intervista sul sindacato, a cura di Massimo Riva, Laterza, ottobre 1976, p. 101.

  • 9

    Autre abandon d’une thèse élémentaire de Marx. Pour Lama, la reconstitution périodique de l’armée de réserve industrielle n’est plus une nécessité objective du Capital. C’est simplement une « thèse » « d’idéologues bourgeois » conjoncturellement avancée, et qui pourrait tout aussi bien être remplacée par la thèse opposée (op. cit., pp. 103-104).

  • 10

    En réalité, selon les statistiques de la CEE, les dépenses de l’État ont représenté en 1975, en Italie, 42 % du produit national brut, contre 44,2 % en Belgique, 46,4 % en Grande-Bretagne, 48 % en Allemagne occidentale, 53,1 % en Irlande, et 55,3 % aux Pays-Bas. Il n’y a que la France qui avait un pourcentage (à peine) plus bas, avec 41 %.

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Ernest Mandel

Quelques ouvrages d'Ernest Mandel 

La Théorie léniniste de l’organisation a été réédité sous le titre Lénine, la révolution, le parti. Éditions La Brèche, 7 €.
Les étudiants, les intellectuels et la lutte des classes, éditions La Brèche, 1979.
Sur la Seconde guerre mondiale, éditions La Brèche.
Introduction au marxisme, éditions La Brèche.

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