Les réserves de devises italiennes sont réduites à leur dernière extrémité, le déficit de la balance des paiements continue à augmenter, la demande intérieure de marchandises a diminué avant même que les premiers effets du vol organisé par l’État que sont les décrets fiscaux ne se fassent sentir, la production industrielle commence à baisser, et, en particulier dans certains secteurs, des petites entreprises commencent à fermer leurs portes. Des milliers d’ouvriers sont licenciés ou, dans l’attente de l’être, sont mis au chômage technique. Tels sont les premiers signes de la crise économique. D’une crise extrêmement grave qui peut entraîner très rapidement l’Italie à l’effondrement.
Nous avions déjà souligné la fragilité du mini-boom de 1973, qui était à la fois stimulé et miné par l’inflation, et le fait qu’il était contradictoire avec l’évolution de l’économie capitaliste mondiale dont la tendance était à la crise générale. La crise de l’énergie a accéléré ces processus dans le monde entier et en Italie.
Aujourd’hui, le commencement de la crise italienne se confond avec une crise qui a déjà frappé, de façon plus ou moins forte, les pays capitalistes les plus importants : l’entreprise Philco met ses travailleurs au chômage technique également parce qu’elle ne réussit plus à exporter. Les exportations de la FIAT sont dans une situation meilleure que celles de Volkswagen et de General Motors, mais les marchés extérieurs ne sont plus en mesure de pallier la diminution de la demande sur le marché interne comme ils l’avaient fait par le passé.
L’utilisation capitaliste de la crise
Naturellement, comme toujours, les capitalistes utilisent la crise pour atteindre leurs propres objectifs. Et ils l’utilisent dans deux sens. D’une part, ils essaient de faire payer à tout prix la crise aux travailleurs ; ce sont ces derniers qui doivent se priver de vacances et de viande (bien que même dans les années « meilleures » tous les travailleurs ne pouvaient pas s’offrir les unes et l’autre), tandis que les patrons continuent à se promener entre la côte d’Émeraude et la Côte d’Azur, dans leurs yachts, en mangeant du caviar et en buvant du champagne. D’autre part, les patrons utilisent la crise pour reprendre les acquis arrachés par les travailleurs par leurs luttes de ces dernières années.
Nous avons pu voir la presse bourgeoise exulter — en même temps qu’elle annonçait la mise au chômage technique de dizaines de milliers de travailleurs — à propos de la diminution de l’absentéisme dans les principales usines. Les patrons voient l’atténuation du phénomène de protestation passive qu’était l’absentéisme comme un bon signe. Un signe qui montre que les ouvriers, effrayés par la crise et par l’utilisation qu’en fait la bourgeoisie, sont en train de rentrer la tête, redeviennent dociles comme dans le bon vieux temps, et qu’ils se montreront donc dociles face aux processus de restructuration qui se préparent et qui signifient licenciements et chômage pour une partie des travailleurs, mais également augmentation des cadences et des heures supplémentaires pour ceux qui auront la « chance » de rester à l’usine.
La crise est utilisée par les patrons, mais elle n’est pas simplement une manœuvre des patrons, mais bien un phénomène objectif, caractéristique de la société capitaliste et qui se reproduira périodiquement tant que cette société se maintiendra. Ainsi, le problème est donc de partir de la juste exigence des travailleurs qui ne veulent pas supporter les coûts de la crise, et de les faire payer au patronat, pour déboucher sur une contre-offensive ouvrière généralisée capable d’abattre le système capitaliste, éternel générateur de crises.
Comment se développera la crise ?
Le resserrement du crédit n’a pas encore porté tous ses fruits attendus. Tout son poids ne se fera sentir que dans les prochains mois (septembre-octobre), en particulier quand les banques devront contraindre — le 30 septembre — les entreprises à rembourser l’excédent de crédit par rapport à l’augmentation prévue de 8 %.
Ces effets contraindront toute une série de petites et de moyennes entreprises à la fermeture et à la faillite et mettront également quelques grosses usines en sérieuses difficultés. Mais ce n’est pas tout ; on dit déjà que le resserrement du crédit n’a pas été suffisant puisque l’ensemble bureaucrato-clientéliste de la Démocratie chrétienne, financé par le Trésor, a continué à dépenser et à s’étendre pendant toute cette période.
Puisqu’il est clair que la Démocratie chrétienne (sans oublier les autres partis du gouvernement, y compris le Parti socialiste) est prête à tout pour ne pas renoncer aux milliards de lires qu’elle retire des diverses administrations, il semble inévitable de devoir resserrer encore le crédit — ce qui provoquera de nouvelles réductions de l’emploi dans les usines. Dans la mesure où le gouvernement sera contraint, par la pression conjointe de la bourgeoisie industrielle et des réformistes, à « couper les dépenses parasitaires », et donc à diminuer un peu les dépenses publiques, il est facile de prévoir que ceux qui en feront les frais ne seront pas tant les présidents des administrations inutiles ou les patrons qui font leur fortune avec les travaux commandés par l’État, mais les employés des administrations publiques, de l’État, etc.
Et l’inflation continue
Les prix de tous les biens de consommation ont fait un nouveau et formidable bond en avant au cours des derniers jours. Les mesures gouvernementales de ces derniers mois, du resserrement du crédit aux décrets qui visaient à freiner l’inflation, ont eu pour effet, au contraire, de la stimuler. La récession et l’inflation s’abattent en même temps sur les classes travailleuses pour leur imposer une violente réduction de consommation et donc de niveau de vie.
Dans une course touchante, les prix des usines privées et des usines nationalisées augmentent, et tout cela au nom de l’« efficacité de gestion » ; quelle hypocrisie ! La bourgeoisie italienne — qu’elle soit liée aux secteurs privé ou au secteur public —, qui est l’une des plus inefficaces du monde, se battrait pour l’efficacité ! Il devient toujours plus clair que, pour les patrons, l’efficacité est tout simplement synonyme d’attaque au niveau de consommation des travailleurs.
Le cadre international
Les poussées inflationnistes intérieures, stimulées par le parasitisme qui caractérise non seulement l’appareil d’État mais toute la structure capitaliste, continuent à stimuler l’augmentation des importations et donc le déficit de la balance des paiements. Cela finira d’épuiser les réserves de devises déjà maigres. Aujourd’hui déjà, ce qui reste de devises (si on exclut l’or qui n’est pas négociable) est constitué d’argent prêté à l’Italie par des pays étrangers. L’Italie paie 500 milliards de lires d’intérêts par an sur ces dettes. De plus, une partie importante des dettes devra être remboursée dans les mois à venir.
Notre bourgeoisie patriotique a recommencé à exporter les capitaux. Au cours de ces derniers jours, la lire a recommencé à se dévaluer rapidement. Mais plus la lire se dévalue, plus les exportations coûtent cher, plus les valeurs de devises étrangères diminuent, et plus l’Italie dépend de la « générosité » des autres pays capitalistes pour obtenir des prêts.
La « générosité » de la bourgeoisie allemande de Bonn et des USA dépend — outre les considérants politiques — de l’intérêt qu’ont ces pays à conserver un marché important pour leurs marchandises et leurs capitaux. Mais le marché italien, afin de constituer un bon investissement, doit fonctionner parfaitement du point de vue capitaliste : il ne doit pas y avoir de grèves, le pouvoir des syndicats doit reprendre des dimensions « raisonnables », celui des conseils de délégués doit être éliminé, les cadences doivent augmenter et les salaires réels diminuer (encore plus !).
La bourgeoisie internationale considère la bourgeoisie italienne inefficace non seulement et non pas tant à cause de ses caractéristiques excessivement parasitaires, mais parce qu’elle ne réussit pas à contrôler la classe ouvrière. La bourgeoisie internationale tendra la main à la bourgeoisie italienne pas seulement en lui accordant des prêts, mais surtout en liant ces prêts à des conditions politiques.
Comment sortir de la crise ?
Les porte-parole de la bourgeoisie affirment que cette crise est fatale et est provoquée par un « destin tricheur et cynique ». Si la crise est fatale — essaient-ils de nous convaincre —, il ne reste rien d’autre à faire que de « diviser équitablement » le poids des sacrifices inévitables, de « tous retrousser les manches » en espérant qu’elle passe le plus vite possible. Nous savons bien que cela signifie en réalité décharger tout le poids de la crise sur les travailleurs.
Les partis traditionnels et les syndicats (mais également les groupes centristes) tendent au contraire à présenter les manœuvres des patrons et de l’État comme étant les causes de la crise. Apparemment, ils font cela pour démontrer que la crise peut être évitée et donc pour convaincre les travailleurs que la lutte paie, que la lutte est possible. L’inexactitude scientifique aurait donc un noble débouché politique.
En effet, en y regardant bien, les choses ne sont pas du tout ainsi. Les réformistes (et les différents centristes) expliquent que la crise « n’est pas un évènement fatal », mais bien un « choix de politique économique », parce qu’ils veulent convaincre les travailleurs qu’il est possible de changer la politique économique du gouvernement, en restant dans le cadre du système capitaliste ; qu’un « tournant » même « profond » est possible, en laissant les patrons en place, qu’un capitalisme sans crise est donc possible. Nous pensons qu’il s’agit non seulement d’une analyse erronée, mais qu’elle entraîne des conclusions politiques incorrectes et même suicidaires.
Non pas qu’il n’existe pas de manœuvres de la part du gouvernement et des spéculations des patrons, mais ces manœuvres et ces spéculations ne sont possibles que sur la base des lois objectives du capitalisme qui, de toutes façons, quelle que soit la politique économique, portent à la récession. La lutte contre le « mauvais capitaliste », spéculateur et manœuvrier, présuppose que l’on croit à un « bon » capitaliste mythique, qui se contente d’un « juste profit » (préconisé en son temps par L. Longo — ancien secrétaire général du Parti communiste italien), refuse le revenu, ne restructure pas et ne spécule pas. Mais ce « bon capitaliste » n’existe pas et n’a jamais existé : le seul « bon » capitaliste est un capitaliste mort !
Une lutte efficace visant à faire payer la crise aux patrons doit partir du fait que, pour éliminer la crise, il est nécessaire d’abattre le régime capitaliste. Dans une situation aussi grave que celle que nous traversons, même la simple défense du poste de travail et du salaire ne peut donner des fruits que si elle s’accompagne d’une attaque générale contre les structures capitalistes. Cette lutte, à la fois défensive et offensive, doit donc être centrée autour du contrôle ouvrier à tous les niveaux, comme objectif unificateur de l’échelle mobile intégrale des salaires et de l’échelle mobile des heures de travail. Les entreprises en difficulté ne doivent pas être purement et simplement mises à la remorque de l’État pour obtenir l’aumône du maintien de quelques postes de travail, mais elles doivent être expropriées sans indemnisation sous contrôle ouvrier. Les biens des spéculateurs doivent être confisqués et placés sous contrôle ouvrier. Afin d’obtenir ceci, il est nécessaire d’abolir immédiatement le secret bancaire et d’exiger l’ouverture des livres de comptes des entreprises.
Ce n’est qu’avec un programme de lutte allant dans ce sens que l’on pourra éviter des expériences inutiles et frustrantes comme la lutte pour les investissements au Sud. Qui se rappelle encore des « grandes victoires » remportées sur le papier (mais qui ont coûté aux travailleurs des milliers d’heures de grève) il y a quelques mois, des « engagements précis » des grandes entreprises publiques et privées pour le Mezzogiorno ? Que valent ces engagements face à la poussée du chômage ?
Seule une lutte générale pour la défense du niveau de vie et de l’emploi, pour le contrôle ouvrier à tous les niveaux, peut être payante pour les travailleurs.
Été 1974