Fanfani, Moro… à la recherche d’un gouvernement
Une nouvelle récession
Le tournant universellement prévu pour la conjoncture politique italienne s’est produit l’été passé. La nouvelle récession a commencé et est actuellement en plein développement. On peut déterminer à tous les niveaux les éléments de la détérioration de la situation. La production industrielle qui avait connu une sensible augmentation au cours des sept premiers mois de l’année a connu un renversement de tendance au mois d’août : elle est tombée de 4,6 %. La conjoncture négative a investi tout le secteur automobile (la FIAT et l’Alfa Romeo ont déclaré des excédents de stocks respectivement de 200 000 et 20 000 automobiles) et le patronat a commencé à opérer une réduction importante des horaires de travail (24 heures par semaine à la FIAT pour environ 71 000 ouvriers). La crise de l’automobile touche également une série de petites et moyennes entreprises qui lui sont liées (et d’autres secteurs seront sans doute également touchés, comme ceux qui sont liés à la distribution, la réparation, etc.). Sur les 21 620 artisans de ce secteur dans le Piémont — d’après la Fédération Nationale des Artisans de la Métallurgie — seuls 20 % continuent à produire de façon régulière ; 50 % rencontrent des difficultés sérieuses et 30 % se trouvent dans une « situation extrêmement préoccupante, à la limite de la survie » (voir la Stampa, 27 octobre 1974).
Dans l’industrie textile les nouvelles pour le mois d’octobre ne sont pas moins graves. À la fin septembre les travailleurs bénéficiant de la caisse de compensation (allocation fournie en cas de mise au chômage partiel) étaient 20 000 et ils sont aujourd’hui 50 000 (Corriere della Sera, 26 octobre 1974). D’après le secrétaire du syndicat du textile (Filta-CISL) un risque de licenciements massifs se dessine. Dans l’industrie chimique on a assisté à des suspensions qui pourraient être l’indice de tensions croissantes (Snia Viscosa, Montefibre, quelques usines pétrochimiques à Ferrara et à Mantova). Quant au secteur du bâtiment, la crise n’est pas une nouveauté : le fait est qu’aucun signe de relance ne s’annonce. Entre 1971 et 1973 la construction de logements s’est réduite de moitié. Au cours des 4 premiers mois de 1974 le volume des constructions projetées s’est réduit de 7 % par rapport à l’année précédente et même les constructions commencées ont subi une nouvelle compression, bien que plus modeste — 3,5 % — (voir Rinascita, hebdomadaire du Parti Communiste Italien, N° 42). Il faut noter que, malgré cela, en 1973, la construction a absorbé 38,7 % de tout le crédit attribué à l’industrie (voir Corriere della Sera, 27 octobre 1974). D’après les prévisions patronales il pourrait y avoir en 1974 et 1975 une nouvelle réduction de 10 à 15 %. Quant à l’emploi, le secrétaire du syndicat CGIL (Confédération Générale Italienne des Travailleurs, syndicat contrôlé par le PCI), Giorgi, s’il n’y a pas de changement, prévoit entre 25 et 50 % de chômeurs dans cette catégorie.
En ce qui concerne l’électroménager, la saturation du marché intérieur n’est pas une nouveauté. Le marché extérieur a absorbé jusqu’à 80 % de la production totale de certaines industries. Mais la crise commence pour ces produits sur le marché français et anglais et, récemment, des difficultés sont apparues par suite de la dévaluation de 12 % du dollar australien. On prévoit une baisse du marché interne de 20 à 25 % d’ici à juin 1975.
Dans l’ensemble, au mois d’octobre, le nombre de chômeurs aurait atteint 800 000 (Corriere della Sera, 25 octobre 1974) d’après les déclarations officielles : ce qui signifie que le nombre réel est sensiblement plus élevé (800 000 correspond, de toutes façons, à plus de 4 % de la population active). En ce qui concerne la consommation, il suffit de rappeler la chute des ventes d’automobiles (- 3,4 % au cours des huit premiers mois de 1974 ; il faut cependant noter que déjà en 1973 la vente avait été basse et que, d’autre part, les premiers mois de 1974 couvrent une période dans laquelle la conjoncture était encore ascendante), et la chute de la vente de la viande (d’après le directeur du Consortium italien des bouchers industriels, au cours des derniers mois la chute des ventes aurait été de 30 à 35 %).
Pour ce qui est des prix, l’Italie avait déjà atteint une place peu enviable parmi les pays capitalistes au cours des 4 premiers mois de 1974 (en se plaçant dans la catégorie des 15 à 20 % l’Italie n’était devancée que par le Japon où la hausse des prix atteignait 25 %, mais dépassait tous les autres pays capitalistes, même la Grande-Bretagne). En septembre l’augmentation par rapport au même mois de 1973 atteignait les 25 % (24,6 % avec une croissance record pour septembre de 3,3 %) (pour de plus amples détails voir l’Unità du 26 octobre 1974). Un autre élément mérite d’être signalé : la difficulté de combler le déficit gigantesque de la balance des paiements — qui va atteindre les 6 000 milliards de lires — sera aggravée par la diminution de rendement du tourisme qui a le plus contribué, par le passé, à l’équilibre de la balance des paiements (dans la période des 8 premiers mois de 1974 les entrées de devises dues au tourisme ont été de 837 milliards de lires contre 960 milliards pour la même période de l’année précédente)1.
On peut finalement rappeler pour compléter le tableau que, pour éviter des bouleversements importants, la bourgeoisie italienne s’est déjà endettée envers l’étranger pour un total de 11 000 milliards de lires (3,6 milliards de dollars sous forme de prêts souscrits auprès d’instituts et de sociétés diverses ; 8,2 milliards de dollars sous forme de prêts pour compenser le déficit de la balance des paiements — Crediop, IMI, Ferrovie, etc. —, 1,2 milliards de dollars dont 650 millions déjà utilisés, sous forme de prêts stand-by du Fonds Monétaire International ; 312 millions sous forme de crédit spécial du Fonds Monétaire pour le pétrole, afin de compenser le déficit de la balance des paiements dû à la hausse du prix du pétrole ; 1,889 milliards de dollars prêtés par la Communauté Européenne avec échéance à décembre prochain ; 2 milliards de dollars sous forme d’un prêt par l’Allemagne garanti en or, à échéance de 6 mois, renouvelable pendant deux ans (Corriere della Sera, 22 octobre 1974).
Un long déclin
Mais on ne peut comprendre la portée des graves difficultés économiques actuelles qu’en tenant compte du contexte plus général dans lequel elles s’inscrivent. La récession qui se dessine actuellement se développe à distance rapprochée d’une autre récession dont on pouvait saisir les premiers indices dès la fin de 1970 et qui n’a été surmontée qu’au cours du printemps 1973. Ce qui est encore peut-être plus significatif c’est que, déjà avant la récession de 1971-72, le développement économique connaissait depuis longtemps une tendance au déclin.
Nous nous arrêterons tout d’abord sur ce second phénomène. À partir du début des années 50, l’économie italienne a traversé, grosso modo, trois cycles de durées presque égales : 1951-1958 ; 1958-1964 ; 1964-1971. Le taux de développement d’ensemble entre le premier et le second cycle est passé de 5,1 à 5,7 % ; tandis que, dans la troisième phase, il est tombé de 5,7 à 3,8 % (voir Ruffolo, directeur du plan). Si on accepte une autre évaluation basée sur une période plus longue et indépendamment des cycles, le résultat ne change pas : dans la période 1951-61 la croissance a été de 5,8 % pour tomber en 1972-73 à 4,7 % (moyenne 1951-73 : 5,4 %) (source : 24 Ore, numéro spécial, janvier 1974).
Il faut préciser que le ralentissement du rythme — toujours d’après les estimations de Ruffolo — doit être attribué pour moitié au ralentissement de la production industrielle (l’industrie manufacturière a été, dans ce sens, la plus frappée). Les investissements industriels qui, dans les années 50, avaient augmenté selon un taux moyen de 7,3 % et qui s’étaient accrus en 1962-63, sont retombés de 37 % en 1963-65 pour remonter ensuite à un rythme ralenti, à tel point qu’ils n’atteindront de nouveau leur niveau de 1963 qu’en 1969 (en 1970 on enregistrera une nouvelle relance, mais pas dans des secteurs importants, car la nouvelle dépression commençait). Il faut également dater de 1963 la chute de l’autofinancement qui fit que l’expansion put continuer — dans le cadre des limites indiquées — qu’au prix d’un endettement progressif des entreprises (V. Sylos, in Sindacati, pp. 118-124).
Les profits qui étaient restés à un niveau élevé durant toute la décennie de 1950 à 1960, ont commencé à décliner dès le début des années 60 (si l’on prend l’indice 100 pour 1953, la part des profits dans le produit industriel brut atteignait 114,3 en 1960 pour tomber progressivement à 91,2 en 64, niveau le plus bas atteint avant 1970, année où elle tomba à 82,9).
Mais les tendances dans le domaine de l’emploi sont encore plus significatives à cause de leurs incidences sociales évidentes. En effet, dans ce domaine, le fléchissement a commencé à se dessiner dans la seconde phase (1958-64). En effet, si, dans la première phase on avait enregistré un taux d’augmentation de 0,5 % par an, dans la seconde phase on enregistra un taux négatif (-0,5 %) tout comme dans la troisième phase (-0,3 %). Il est à peine besoin de rappeler que ceci se produisit malgré le fait qu’une masse importante de travailleurs étaient contraints de trouver une solution dans l’immigration. Un fait mérite d’être souligné : après la chute de 1964, le niveau de l’emploi dans l’industrie ne fut atteint de nouveau que cinq années plus tard (6 670 000 en 1963 et 6 760 000 en 1969, 6 920 000 en 1970). D’un autre côté la main-d’œuvre à la recherche de travail, après être tombée à 2,3 % de la population active en 1963, se stabilise autour de 3,5 % même dans les périodes de bonne conjoncture.
Le Projet 80, publié en 1969, c’est-à-dire dans une période où, du point de vue de l’emploi, la situation n’était pas trop négative, présentait des perspectives à long terme bien loin d’être exaltantes. Tout en partant du présupposé relativement optimiste d’une augmentation globale du revenu national de 5 % par an, deux hypothèses de développement — basées sur deux hypothèses différentes de croissance de la productivité —, prévoyaient, pour la période allant jusqu’en 1980, une augmentation des postes de travail respectivement de 100 000 et de 350 000 unités. L’augmentation de l’emploi extra-agricole serait respectivement de 1,1 et 1,4 million d’unités, c’est-à-dire insuffisante pour compenser l’augmentation de l’offre de main-d’œuvre provenant de nouvelles couches et de la poursuite de l’exode rural (Projet 80, p. 131). En d’autres termes, le Projet 80 prévoit une nouvelle diminution du pourcentage de la population occupée par rapport à la population dans son ensemble. Ce pourcentage a déjà subi une réduction sensible dans les périodes précédentes : entre 1959 et 1968 il a baissé de 43,8 % à 37,4 % et en 1972-73 jusqu’à 35,4 %2.
Nous donnerons maintenant quelques indications sur la récession qui a précédé celle qui est actuellement en cours. On peut en dater le commencement à la fin de 1970, même si certains ont même parlé de la fin 69 (24 Ore, janvier 1974). L’année 1970 — définie à l’époque par la Confindustria (syndicat patronal) comme une année transitoire — avait été une année de croissance, mais pas de relance, et la croissance avait été due, surtout dans la première moitié de l’année, à la récupération par rapport à 1969, qui fut marquée par les grandes grèves et donc des arrêts de production3. De toutes façons, il ne fait aucun doute que 1971 a été une année de récession. Le revenu national brut n’a augmenté que de 1,4 % (la valeur ajoutée dans l’industrie connaît même une diminution égale à 1,3 %, avec -0,4 % pour les industries proprement dites, alors que le secteur primaire est presque stationnaire (-0,8 %). L’emploi, dans son ensemble, baisse de 63 000 unités dont 47 000 dans l’industrie, et le chômage, selon les données officielles, atteint 3,1 % de la population active. Le nombre des travailleurs sous-occupés augmente également (+62 000 pour un total de 312 000). Le total des investissements lourds connaît une chute de 10,3 % (les investissements industriels restent stationnaires). En 1972, la situation s’améliore légèrement par rapport à l’année précédente : revenu national brut +3,2 %, investissements +2 %, production industrielle +4,3 %. Il faut, toutefois, rappeler que, en fixant l’indice 100 pour 1970, la production industrielle qui est passée à 95,6 en 1971, ne dépasse pas 99,8 en 1972 (24 Ore, janvier 1974). Quant à l’utilisation des installations, tombée de 82,7 % à 78,9 %, elle enregistre une nouvelle chute jusqu’à 76 %. D’après les données de la CENSIS, dans la première moitié de 1972, l’emploi dans son ensemble a connu une baisse de 500 000 unités (de 18,9 à 18,4 millions). La reprise ne s’est produite que dans la première moitié de 1974. Le revenu national de 1973 enregistra une augmentation de 5,9 %, les investissements augmentèrent de 9,9 % et l’emploi augmenta de 140 000 unités (l’agriculture continua à fléchir, mais cette baisse était compensée par l’augmentation de l’industrie et du tertiaire ; entre juillet 1972 et juillet 1973, les variations pour les trois secteurs furent les suivantes : agriculture -130 000 ; industrie +88 000 ; tertiaire +384 000). L’indice industriel atteignit 107 (100 : 1970) tandis que le pourcentage d’utilisation des installations remontait à 79 %.
Un dernier élément — dont la signification, également du point de vue des perspectives, n’échappera à personne : l’année 1973 marquait une nouvelle accentuation du niveau d’intégration de l’économie italienne dans l’économie mondiale : le rapport entre échange et produit national brut qui était déjà de 52 % atteignit 54 %.
Un nœud de contradictions
Tous les éléments que nous avons synthétiquement rappelés font apparaître toujours plus explicitement et clairement le nœud des contradictions structurelles et conjoncturelles.
En nous limitant, encore une fois, à l’essentiel, nous soulignerons les éléments suivants :
(a) Les potentialités de l’appareil productif, en particulier dans les secteurs les plus dynamiques, ont augmenté plus rapidement que les possibilités d’élargissement du marché interne. En même temps, la conjoncture économique internationale a rendu la concurrence plus aiguë, réduisant ainsi les possibilités de surmonter les difficultés par une présence accrue sur le marché européen et mondial (soulignons, en passant, que parallèlement aux suspensions, aux licenciements, à l’intensification du taux d’exploitation et au blocage de la dynamique des salaires, la stimulation des exportations avait été un facteur décisif pour surmonter la crise de 1963-64).
(b) Contrairement aux affirmations des théoriciens du néo-capitalisme la présence d’un important secteur sous-développé et parasitaire n’était pas nécessairement en contradiction avec le développement économique de la période du boom. En effet, d’une part, les emplois soi-disant « parasitaires » (dans les institutions « inutiles ») emploient des contingents non négligeables de la population active. D’autre part, un certain développement déformé — par rapport à l’hypothèse d’un développement capitaliste « idéal » — avait justement favorisé l’extension de certaines couches sociales intermédiaires qui, en même temps, avaient formé un marché pour certains produits (biens de consommation durables, maisons, etc.), et avaient fourni le ciment politique nécessaire à la survie du régime. Cependant, le secteur « parasitaire » ou improductif a fini par provoquer des déséquilibres toujours plus graves, générateurs de tensions dramatiques (il suffit de rappeler le chaos urbain et la situation explosive dans le secteur hospitalier) ; il a contribué à accroître le disfonctionnement de l’appareil politique et administratif, mettant en danger le fonctionnement minimum nécessaire à la survie du système ; il a commencé à devenir un poids toujours moins supportable au fur et à mesure que les marges de manœuvre économiques se réduisaient avec l’épuisement du boom.
Aujourd’hui, plus que jamais, le capitalisme italien subit à la fois les contradictions du capitalisme ayant atteint ses niveaux les plus hauts (voir la crise de l’industrie automobile) et les contradictions découlant de son développement spécifique des dernières 20 années (dont les phénomènes d’arriération sont une partie essentielle et non une excroissance accessoire, un reste du passé). D’autre part, le poids des contradictions structurelles se faisait sentir toujours plus directement et immédiatement, tandis que les contradictions d’origine conjoncturelle s’aggravaient, surtout dans la mesure où les phases de croissance tendent à avoir un dynamisme plus faible et des durées plus limitées et les cycles de récession tendent, de plus, à coïncider dans les différents pays.
Le dépassement de la crise apparaît extrêmement problématique si l’on considère les contradictions existantes sous un autre angle. L’inflation a, sans aucun doute, assuré à la bourgeoisie certaines marges de manœuvre au cours des dernières années et a constitué le principal instrument de la relance relative des profits (en 1973 et au début de 1974). Mais la conséquence a été que le taux d’inflation a largement dépassé la cote d’alerte, entraînant une grave désorganisation du système. Il ne faut pas oublier que les avantages offerts par l’inflation pour l’exportation peuvent être largement ou entièrement annulés par le renchérissement des importations, sans parler de la restriction du marché interne ; rappelons également que l’inflation renforce les tendances spéculatives, la recherche de soi-disant biens-refuges qui représentent des immobilisations de capitaux, etc., que le système du crédit en est profondément secoué et que, enfin, le recours régulier aux prêts de l’étranger devient plus difficile.
En second lieu, le dépassement de la crise exige de vastes opérations de restructuration, pour la grande majorité des cas subordonnées à des investissements massifs. Mais, étant donnée la chute de l’autofinancement, l’obtention de crédit devient plus difficile, provoquant ainsi une concurrence dont toute une série de petites et moyennes entreprises font les frais. La situation économique et politique rend, d’autre part, beaucoup plus ardue la collecte de fonds à travers le marché des actions et, comme on l’a déjà dit, pousse vers des opérations spéculatives ou vers la recherche de biens-refuges. Dans ces conditions ce sont justement les investissements les plus nécessaires, c’est-à-dire ceux à long terme, qui risquent de manquer. Enfin, d’un côté, la bourgeoisie italienne a besoin de trouver de nouveaux espaces sur les marchés étrangers et de recevoir de l’aide sous des formes variées (prêts, etc.) ; de l’autre, elle est poussée à adopter des mesures de type protectionniste (voir la loi sur les dépôts obligatoires, etc.). Il s’agit là d’une contradiction supplémentaire qui, dans la période actuelle, n’est pas spécifiquement italienne, mais qui touche l’Italie de façon particulièrement aiguë et immédiate.
Deux solutions alternatives
La bourgeoisie italienne peut, abstraitement, se donner deux voies de sortie à moyen terme.
La première serait de choisir une reconversion économique à long terme qui se fonde (a) sur la recherche de nouveaux secteurs profitables (par exemple certains secteurs de la chimie) ; (b) sur l’exaltation de la production visant à satisfaire la consommation sociale (logement, transports, hôpitaux, etc.) ; (c) sur une revalorisation de l’agriculture qui, relançant la production de secteurs déterminants, pourrait réduire le poids des importations — avec, en conséquence, un bénéfice pour la balance des paiements — et bloquer, sinon inverser, un exode rural qui prend des formes toujours plus irrationnelles (également du point de vue strictement économique).
Un tel projet se heurterait, sans aucun doute, à de graves difficultés. La recherche de nouveaux secteurs-remorques reste un problème ouvert, surtout du point de vue des effets multiplicateurs et de l’incidence sur l’emploi (par exemple, un développement, même impétueux, de certaines branches de la chimie pourrait difficilement remplir la fonction qui fut remplie dans les années 50 et 60 par le développement de l’industrie automobile). Les reconversions — dans l’industrie comme dans l’agriculture — demanderaient, de toutes façons, du temps, en plus de ressources pas toujours faciles à trouver, et, pendant toute une période de transition, les tensions, loin de diminuer, risqueraient de s’accroître encore plus. Mais la principale difficulté résiderait dans le fait qu’une reconversion de ce type exigerait une planification à long terme et donc l’existence d’instruments capables de la traduire en pratique. Comment croire que cette condition puisse être satisfaite quand tout le monde est désormais d’accord sur la faillite totale des projets de planification les plus modestes élaborés il y a dix ans et quand la démission de Ruffolo, responsable de la programmation, en plein milieu de la crise économique et politique de l’automne, a presque pris un caractère symbolique4 ?
Toutefois, au cas où il réussirait à réaliser une série de conditions sociales et politiques, un tel projet pourrait, en dernière analyse, redonner un souffle à l’économie italienne, atténuant la portée de certaines contradictions structurelles et retardant l’échéance des nouvelles explosions de ces contradictions.
La deuxième voie à suivre serait celle d’une reconversion dans un sens pour ainsi dire diamétralement opposé dont la logique est, dans un certain sens, anticipée de façon embryonnaire par les tendances que nous avons signalées de déclin du développement et de contraction du niveau de l’emploi. Il s’agirait d’opérer une relance sur une base plus restreinte, en privilégiant certains types de production, en misant sur des produits accessibles seulement par des couches déterminées de la population (par exemple, l’industrie automobile pourrait rechercher un nouvel équilibre par une production basée sur des voitures destinées à des couches capables d’assurer une demande plus stable). Une telle hypothèse impliquerait d’une part une nouvelle diminution de la population occupée (avec une nouvelle chute des taux d’activité) et, de l’autre, certaines tendances de type autarcique. Les difficultés et les risques, également du point de vue strictement économique, n’ont pas besoin d’être soulignés tant ils sont évidents. Toutefois, au moins pendant une certaine période, une solution de ce type ne serait pas impossible.
Mais, dans les deux cas, les principaux obstacles apparaissent de nature politique. Dans le premier cas, il serait nécessaire de briser une vaste et solide constellation d’intérêts — dont la force a déjà été mesurée plus d’une fois depuis le début du gouvernement de centre-gauche. Dans le second cas, la classe dominante devrait être en mesure d’écraser préalablement la résistance de la classe ouvrière. C’est justement pour cela que les deux solutions restent largement abstraites — au-delà des contradictions qu’elles contiennent. Et les deux formules politiques qui devraient les rendre possibles apparaissent difficilement réalisables, dans le contexte donné : un compromis historique (ou une formule équivalente) ou un régime conservateur autoritaire, sinon carrément une dictature fasciste ou militaire5.
Les perspectives à court terme
Mais quelles sont les perspectives à court terme ? Certains ont voulu rappeler le fait, incontestable en soi, que la récession n’a pas encore touché tous les secteurs, et que quelques secteurs continuent à connaître une dynamique de croissance. D’autres ont exprimé l’opinion que la nouvelle récession pourrait ne pas prendre des dimensions plus graves que celle de 1964 ou celle de 1971, la condition pour cela étant que l’on pratique une politique des revenus substantielle et que l’on concentre un effort de relance dans l’agriculture et encore plus dans la construction (voir Andreatta, Corriere della Sera, 26 septembre et 18 octobre) ou des mesures d’urgence du type de celles proposées par Giolitti et Sylos Labini (Corriere della Sera, 22 octobre). On pourrait enfin mettre en relief le fait que, malgré la crise chronique de direction politique, la classe dominante a réussi tout d’abord à reconstituer ses profits grâce à l’inflation, à imposer il y a quelques mois une importante redistribution des revenus par le biais des décrets fiscaux et, au cours des dernières semaines, à faire passer la réduction de l’horaire de travail dans de nombreuses usines importantes et, en premier lieu, dans le bastion ouvrier de la FIAT6.
Nous n’allons pas aborder dans cet article le problème capital qui se pose à toute l’économie mondiale : la récession en cours pourra-t-elle avoir la portée dévastatrice de la récession des années 30 ? En principe, au moins pour le moment, la réponse devrait être négative. D’autant plus que la classe dominante continue à disposer d’instruments d’intervention qu’elle n’avait pas encore mis au point dans les années 20 et se repliera plus difficilement sur des solutions exclusivement nationales (la tentative de la part de chaque économie capitaliste de se sauver en pensant à soi et l’incapacité de concevoir une réponse internationale ont été des facteurs qui ont lourdement pesé sur la portée de la grande dépression). De l’autre côté la classe ouvrière dispose déjà de garanties qui, tout en étant relatives, ne sont pas insignifiantes, ni du point de vue de la défense de ses intérêts immédiats, ni du point de vue des effets de la crise économique (caisse de compensation, salaire garanti, etc.). Ce qui est certain et que nous voulons rappeler ici c’est que, jusqu’à la fin de l’année et, probablement, durant toute la première moitié de 1975, il n’y aura pas de renversement de tendance au niveau mondial et, donc, la situation deviendra encore plus grave dans les 8 à 12 mois à venir.
Pour revenir aux arguments qui sont avancés pour limiter la portée de la récession en Italie, il ne faut pas oublier, en premier lieu, que la crise de l’automobile est certainement sectorielle, mais qu’elle touche un secteur qui, en Italie, a un poids spécifique plus grand que dans tout autre pays capitaliste (il touche, si l’on compte les branches qui lui sont liées, entre 800 000 et 1 million de personnes) ; que les difficultés sont aggravées par la profondeur de la crise du secteur au niveau mondial et son caractère en grande partie structurel7 ; que les solutions aux problèmes de reconversion et de diversification ne sont pas faciles et, de toutes façons, ne sont pas réalisables à court terme (ce n’est pas un jeu facile, par exemple, que de réaliser le projet annoncé par Umberto Agnelli de réduire la part de l’automobile dans la production globale de FIAT de 90 % à 50 % — voir Rinascita N° 41, 1974).
Il est certain, en deuxième lieu, que la production sidérurgique a connu une nouvelle hausse et que l’Italsider de Taranto a reçu d’importantes commandes. Cependant, certains secteurs de la sidérurgie se ressentiront de la crise de l’automobile et, dans une ville comme Taranto, la situation positive de l’Italsider ne suffit pas, en soi, à éviter 15 000 licenciements d’ici à 1975 dans des usines qui y sont liées (déjà 1 500 ouvriers touchent la caisse de compensation). Et, quant à la relance massive de la construction, il ne sera pas facile de surmonter les difficultés en ce qui concerne les investissements (hausse des taux d’intérêt, effondrement des fonds de placement immobiliers) et on ne voit pas en vertu de quel miracle les étranglements qui ont bloqué l’initiative du secteur public pourraient être éliminés (pour ne pas parler de la question des terrains à bâtir !).
La conclusion que l’on peut tirer est que la classe dominante dispose de marges de manœuvre extrêmement réduites et que, à long comme à moyen et court terme, le problème se pose en termes politiques. Sera-t-elle capable d’imposer à la classe ouvrière une réduction drastique de son niveau de vie et une contraction des niveaux de l’emploi ? D’imposer de lourds sacrifices à de larges secteurs de la petite bourgeoisie ? De mener à terme l’opération de coupe des « branches mortes » de la petite et moyenne industrie ?
Le moins que l’on puisse dire c’est que dans un pays connaissant les conditions sociales et politiques de l’Italie de ces dernières années, il est fort peu probable que de telles opérations puissent être conduites sans souffrance et sans réaction de la part des patients.
Novembre 1974
- 1Il faut noter, pour donner une idee de la profondeur de la crise que, en 1970, dans une etude de perspective, les principaux economistes consideraient comme necessaire au bon fonctionnement de l’economie de ne pas depasser la barriere des 6% de hausse des prix et des 300 a 400 milliards pour le deficit de la balance des paiements.
- 2Certains apologistes ont voulu voir dans cette chute -- tout comme, d’ailleurs, dans l’augmentation du secteur tertiaire -- un indice de la modernisation du pays. En effet, pour eux, la reduction meme serait due a la scolarisation plus importante, a l’anticipation de l’age de la retraite, au prolongement de la duree moyenne de la vie, au fait que les familles qui se transferent de la campagne a la ville font moins appel au travail des femmes, etc. Mais, en realite, cette these ne donne qu’une demi-reponse. Il suffirait pour le demontrer de voir que le taux d’activite est sensiblement plus haut dans le Nord (38%) que dans le Sud (31%), et personne ne peut serieusement pretendre que le Sud est la partie la plus moderne du pays (des donnees regionales seraient encore plus significatives : par exemple, en 1968, le taux etait de 42,7% dans le Piemont et 41% en Lombardie contre 33,7% en Campanie et 31% en Sicile). La situation de la Campanie, region meridionale qui comprend toutefois des zones connaissant un certain developpement industriel et des zones d’agriculture intensive, merite une attention particuliere. Entre 1961 et 1971 le total du nombre des travailleurs occupes a diminue, dans cette region, de 1 698 000 a 1 552 000. Les employes dans l’industrie sont passes dans cette meme periode de 565 000 a 538 000, ceux de l’agriculture de 581 000 a 419 000, tandis que le tertiaire enregistrait une augmentation de 552 000 a 595 000. Il faut signaler d’ailleurs, que l’accroissement du tertiaire, specialement dans les regions meridionales, dans de nombreux cas masque une extension des formes de sous-emploi plutot qu’il n’indique un deplacement effectif vers d’autres secteurs d’activite (voir Rinascita, N deg. 42, 1974).
- 3On a observe, avec raison, que sans les evenements de 1969 la recession aurait ete anticipee. Une preuve de plus de la futilite de la these selon laquelle les difficultes economiques seraient dues a l’instabilite sociale excessive.
- 4La faillite de la planification a desormais ete admise en particulier par les economistes -- de Ruffolo a Sylos Labini -- qui avaient tout mis en oeuvre pour realiser cette programmation. Il faut noter que les economistes ont essaye de rechercher la cause de cette faillite dans l’arrieration economique, politique et culturelle de l’Italie, consideree fondamentalement atypique par rapport au reste de l’Europe capitaliste, et plus particulierement dans les faiblesses subjectives des groupes d’entrepreneurs les plus modernistes, ainsi que dans le disfonctionnement macroscopique de l’appareil d’Etat. Dans son Rapport sur la planification, Ruffolo indique que les conditions necessaires au succes de la programmation sont essentiellement de nature sociale et politique (p. 92). Mais, en premier lieu, il ne tire pas la conclusion qui est pourtant en partie implicite dans sa denonciation (c’est-a-dire que la condition sociale et politique est la rupture du systeme lui-meme) ; en deuxieme lieu, les propositions qu’il avance ne vont pas au-dela de limites technico-institutionnelles. Il semble donc etrange, soit dit en passant, que Ruffolo considere non previsibles en 1965-66 des changements de fond (comme ceux intervenus dans l’integration internationale, dans le marche du travail et dans la structure du systeme industriel) qui etaient, au contraire, assez facilement previsibles et de fait avaient ete prevus par les marxistes (voir page 5 de son rapport).
- 5Il est clair pour tout le monde que ce sont les economistes du PCI qui proposent la premiere solution de la facon la plus consequente et avec le plus d’insistance ; ce fait est egalement reconnu par differents economistes engages, a l’epoque, dans le projet economique du centre gauche et dans la programmation.
- 6Il ne faut pas sous-evaluer la portee de la reduction de l’emploi obtenue par le blocage de l’embauche (voir par exemple ce qui est arrive dans la derniere periode a la FIAT et, sur une periode plus longue, a la Pirelli-Bicocca de Milan).
- 7Dans les premiers 9 mois de 1974, les immatriculations en Europe occidentale ont diminue de 16% avec des pointes de 20% en Allemagne et de 25% en Grande-Bretagne. Aux Etats-Unis la production du mois d’octobre -- par rapport a celle deja defavorable du mois d’octobre 1973 -- a connu une baisse de 21,8%.