Les grandes vagues de luttes qui se sont développées à partir de 1968 et les vastes processus de maturation politique trouvaient leur origine dans les profondes modifications des structures économiques et de la composition des forces sociales survenues en Italie dès le début des années 501. Il suffit de rappeler que, entre 1951 et 1967, on a connu un exode rural gigantesque, touchant 4 millions de personnes, avec une moyenne annuelle d’environ 250 000 personnes ; et qu’entre 1961 et 1967, l’émigration interne a touché environ 100 000 personnes par an, tandis que l’émigration vers l’étranger a touché un nombre de personnes presque égal (ce phénomène fut encore plus significatif entre 1951 et 1961).
La classe ouvrière, considérée dans son ensemble, qui comptait 8 250 000 unités en 1951, passa à 9 060 000 en 1961 et 9 400 000 en 1971 (en pourcentage par rapport à la population active, cela représente un passage de 41,2 % à 44,6 % et à 47,8 %, et de 44,6 % à 49,1 % et à 51,7 % dans les régions du nord). La petite-bourgeoisie « relativement autonome » est tombée, à l’échelle nationale, de 44,4 % à 37,2 % et à 28,1 %, tandis que la petite-bourgeoisie employée a augmenté de 9,7 % à 13,1 % et à 17,1 %2.
La situation de la classe ouvrière
Au cours de la période du boom et du développement industriel, la classe ouvrière a atteint un poids social spécifique plus grand et a accru son homogénéité de classe. Elle n’a pas subi de processus d’intégration politique dans le système, même durant la période de stagnation. Mais, à partir de 1968, elle commença à remettre en question l’hégémonie des classes dominantes et à contester, par ses luttes, les mécanismes de l’exploitation dans l’usine. Par ses luttes, elle arracha d’importantes augmentations salariales, réduisit l’échelon des différences salariales en son sein, se rapprocha des employés, imposa des rapports de force plus favorables sur les lieux de travail, acquérant de nouveaux droits démocratiques4. Elle assuma, de nouveau, un rôle de protagoniste sur la scène politique nationale.
À partir de la mi-1971, alors que l’absence de direction révolutionnaire l’avait empêchée d’exploiter positivement la grande grève de 1969 en lui donnant un débouché politique d’ensemble, et par suite des effets du renversement de la conjoncture, la classe ouvrière se retrouva, de façon générale, sur la défensive. La bourgeoisie chercha à concrétiser son attaque en opérant un tournant vers le centre-droit. Mais les batailles contractuelles qui se déroulèrent entre octobre 1972 et le printemps 1973, et avant tout la lutte des métallos, se conclurent politiquement par un changement positif — bien que les résultats économiques soient tout à fait insuffisants — dans la mesure où une combativité ouvrière accrue se manifesta (succès des grandes grèves, manifestations grandioses à Milan et à Rome, occupation de la FIAT Mirafiori et d’autres usines turinoises) et la bourgeoisie dut rectifier le tir, en revenant du centre-droit au centre-gauche.
On tira un bilan analogue des principales luttes d’entreprises qui eurent lieu entre l’automne 1973 et le printemps 1974, luttes une fois de plus caractérisées par un haut niveau de combativité et, aux moments importants, par de fortes pressions de la base et des initiatives dynamiques des cadres d’avant-garde. D’autre part, le résultat du référendum sur le divorce du 12 mai dernier montra que la classe ouvrière répondait sans hésitation même aux offensives les plus insidieuses de l’adversaire sur le plan politique et idéologique (à ce propos, les 80 % de NON du centre ouvrier de Turin sont éloquents). La riposte à l’attentat de Brescia (voir Inprecor N° 2), qui donna lieu à des manifestations d’une ampleur sans précédent, alla dans le même sens.
Il ne faut toutefois pas sous-estimer certaines tendances négatives au niveau social et politique qui ont commencé à se dessiner. L’usure du pouvoir d’achat par suite de l’augmentation du taux d’inflation a entraîné une acceptation des heures supplémentaires à un degré non négligeable (phénomène nettement en déclin dans la période précédente). En deuxième lieu, en l’absence d’une riposte globale des organisations syndicales, le succès dans la défense ou la défense partielle du niveau de vie dépend en grande mesure de la force de la classe ouvrière dans un secteur ou une usine. Finalement, les suspensions et les licenciements frappent différemment chaque secteur ouvrier. En conséquence de tous ces phénomènes, on voit apparaître des conditions différentes, même à l’intérieur d’une même catégorie. Il est peut-être trop tôt pour déterminer un renversement de tendance par rapport à la période d’après 1968. Mais, nous le répétons, il existe déjà des signes concrets et il est facile de comprendre les dangers implicites des symptômes déjà signalés. Il va de soi que la situation deviendrait sans doute sérieuse si l’offensive actuelle contre l’emploi ne rencontrait pas, à temps, une riposte énergique et entraînait la formation d’une vaste armée de réserve.
La petite-bourgeoisie : radicalisation ou évolution réactionnaire ?
La crise sociale et politique qui s’est ouverte en 1968 a provoqué, rappelons-le encore une fois, la radicalisation de vastes couches de la petite-bourgeoisie. Les changements survenus au sein de cette couche sociale en sont à l’origine. Nous avons déjà fourni quelques données. On pourrait en ajouter d’autres. Elles indiquent toutes le déclin des vieilles classes moyennes et l’augmentation sensible des nouvelles classes moyennes (employés du secteur privé et public ; professions libérales, certaines catégories de commerçants et d’employés des transports, etc.). Et des changements significatifs ont continué à se produire au cours des dernières années. Il suffit de donner deux exemples concernant des couches politiquement significatives : les enseignants qui, déjà entre 1951 et 1961 étaient passés de 325 à 451 000 unités, sont devenus 600 000 en 1971 et approchent les 700 000 aujourd’hui ; au cours de 1971, les employés de l’administration publique ont augmenté, selon le CENSIS, de 140 000 unités, tandis que les petits boutiquiers ont diminué de 49 000.
La radicalisation fut stimulée, d’une part, par les processus de déclassement et de désagrégation des couches traditionnelles, de l’autre, par l’aspiration des couches « modernes », plus liées à la production et à l’administration, à améliorer leurs conditions en profitant de la situation politique favorable. L’écroulement des valeurs traditionnelles, dans le cadre de la tempête qui s’était déchaînée en premier lieu dans l’école, fit le reste.
Dans le passé, les crises des classes moyennes ont souvent favorisé des opérations réactionnaires, fascistes ou bonapartistes. Dans l’Italie de ces dernières années, les bouleversements que nous avons signalés ont ouvert la voie à un élargissement relatif — et temporaire — de la base sociale du MSI (Movimento Sociale Italiano — Mouvement Social Italien, l’organisation néo-fasciste d’Almirante) et à certains de ses succès électoraux partiels en 1971. Dans le cas d’un pourrissement, sans débouchés positifs, de la crise actuellement en cours, des secteurs de la petite-bourgeoisie (par exemple des petits commerçants ayant fait faillite ou étant au bord de la faillite) pourraient subir de nouvelles influences dangereuses et fournir une base à des tournants de type autoritaire. Mais, jusqu’ici de tels phénomènes ne se sont pas produits ou se sont produits dans des proportions limitées.
La radicalisation de la petite bourgeoisie et de couches de l’intelligentsia n’a en fait pas été réintégrée. Au contraire, en fonction d’un déphasage tout à fait explicable, certaines couches ne se sont radicalisées que dans une période plus récente. C’est le cas, par exemple, des enseignants, dont les luttes se sont développées surtout au cours des deux dernières années comme un sous-produit du mouvement des étudiants. C’est le cas également de catégories numériquement moins importantes, mais cependant significatives, comme les journalistes dont l’opposition à la concentration des titres et à l’inféodation totale de la presse a donné lieu à des épisodes ayant eu un grand écho, expression supplémentaire de la crise idéologique de la classe dominante.
Il ne faut pas oublier, enfin, un phénomène massif qui a été à la base d’importantes tensions sociales et politiques et qui, en particulier dans certaines régions, a fourni les contingents les plus importants des luttes de quartier ou de région, et de certains types de contestation (contre la hausse des loyers, la pénurie de logement, etc.). À la fin des années 60, d’après des estimations qui ne pèchent certainement pas par exagération, les travailleurs ayant rempli un emploi précaire ou étant sous-employés étaient 3 700 000 (dont les 3/4 se trouvaient dans le Mezzogiorno). Les sous-prolétaires étaient environ 1 million et demi3. Au cours de la période de récession qui s’est ouverte et tenant compte des tendances à la réduction de l’emploi à long terme, la masse de ces déshérités semble destinée inévitablement à augmenter, avec tous les déséquilibres sociaux et politiques inévitables qui en découlent.
Stratifications et différenciations politiques au sein de la bourgeoisie
Pendant deux décennies, et plus spécialement durant le boom prolongé de l’économie capitaliste en Europe capitaliste, l’industrie privée avait repris un rôle prédominant, malgré l’importance du secteur nationalisé. Même en l’absence d’un plan programmé et dans les phases de crise de direction, les grands groupes capitalistes (en premier lieu FIAT, Pirelli et Montedison) avaient imposé leur choix, déterminant le type de développement et assurant en dernière analyse l’équilibre dynamique relatif du système. Mais avec l’épuisement du boom et la nouvelle situation ouverte par 1968, ces groupes se sont heurtés à des difficultés croissantes, subissant à certains moments de graves crises. De façon plus générale, les réductions de profit, les crises et les véritables faillites n’ont fait qu’intensifier l’intervention de l’État et élargir encore plus le domaine contrôlé — ou contrôlé partiellement — par l’État (comme on sait, le rempart du capital privé qu’était la Montedison est aujourd’hui à large participation d’État). Parallèlement, l’accentuation du processus de concentration supranationale a entraîné une pénétration massive du capital étranger (il suffit de rappeler, par exemple, les difficultés de différentes industries d’électroménager).
De façon schématique, on peut donc opérer la stratification suivante : (a) la bourgeoisie des grands groupes industriels privés dont le poids a diminué pour les raisons indiquées ; (b) la bourgeoisie liée à des secteurs spécifiques comme celui du pétrole, étroitement liée au capital international ; (c) la bourgeoisie financière et spéculatrice dont le poids, loin de décliner, s’est accru ; (d) la technocratie ou bureaucratie dirigeante du secteur public, dont les positions se sont renforcées.
La distinction est en large mesure conventionnelle étant donné l’interpénétration, sinon l’identification entre certaines des couches présentées ; mais l’interpénétration n’est pas totale et, de toutes façons, les différents groupes ou couches ont des intérêts prédominants (et en temps de crise et face à la nécessité de faire un choix, cet élément peut avoir un certain effet pratique). D’autre part, une autre considération s’impose. L’extension du secteur public — également dans les formes les plus radicales — n’entraîne pas une rupture du système lui-même qui peut, même, en sortir renforcé. Toutefois, cela implique une diminution du poids de la bourgeoisie en tant que telle avec les conséquences politiques inévitables que cela entraîne (la technocratie ou la bureaucratie d’État ne peuvent pas remplir toutes les fonctions sociales et politiques que la bourgeoisie industrielle remplit traditionnellement pour assurer le fonctionnement et l’équilibre d’ensemble du système). On trouve là une autre des racines objectives de la crise de la classe dominante.
Dans quelle mesure est-il possible d’établir une correspondance entre les différents secteurs de la bourgeoisie et les tendances politiques qui se manifestent dans la phase actuelle ? Les interprétations avancées par certains au sujet d’une alliance entre la bourgeoisie financière et spéculatrice d’une part et la « bourgeoisie » bureaucratique de l’autre sont-elles fondées ? Du point de vue de la méthode, il est nécessaire de se garder d’établir des liens trop mécaniques. Ceci encore plus dans des périodes où le sort du système en tant que tel est en jeu dans les choix politiques et où la défense des intérêts d’ensemble de la classe dominante s’impose toujours plus. Ceci étant dit on ne peut pas ignorer certaines conditions spécifiques. La bourgeoisie financière et spéculatrice peut trouver des points de convergence plus importants, sur une ligne conservatrice, avec la bureaucratie d’État. D’autant plus qu’elle est moins directement touchée par les problèmes des rapports avec la classe ouvrière. On peut dire la même chose pour les industriels du pétrole. Ce sont les secteurs de la classe dominante les plus poussés vers une solution réactionnaire (et qui, déjà par le passé, ont poussé la DC à droite).
Les secteurs industriels qui auraient besoin pour se développer d’un climat plus « moderne » et plus « rationalisé » et qui emploient des taux importants de main-d’œuvre, subissent des pressions allant dans le sens inverse. Dans certains cas des facteurs internationaux entrent également en jeu (par exemple les rapports de la FIAT avec la bureaucratie soviétique). Ce sont ces secteurs qui favorisèrent à l’époque la naissance du centre-gauche et qui, au-delà des oscillations politiques et tactiques conjoncturelles, pourraient bien finir par accepter le compromis historique.
Il existe aujourd’hui un élément commun aux différentes couches de la classe dominante : la méfiance croissante envers les instruments utilisés pour faire fonctionner et défendre le système dans le cadre institutionnel mis en place à la chute du fascisme. La Démocratie-Chrétienne, parti hégémonique depuis environ 30 ans, est aujourd’hui considérée comme un instrument à la fois trop coûteux et trop peu efficace, et le même jugement s’étend à l’appareil d’État et administratif. À un moment où les marges de profit tendent de nouveau à se restreindre et où des instruments capables d’agir avec rapidité et globalement sont nécessaires, la bourgeoisie ne peut pas se résigner passivement à la prolongation d’une telle situation.
La crise de la démocratie-chrétienne
Le Conseil National de la DC de juillet dernier, présenté comme un moment de réflexion autocritique, a assez bien reflété la crise profonde du parti et de la classe dominante. Il a dû enregistrer — dans les interventions les plus significatives — un passif extrêmement lourd allant de la faillite de la programmation économique à la banqueroute culturelle ; et il a versé de chaudes larmes sur la détérioration des rapports entre la DC et les forces sociales. Plus concrètement, les notables ont dû constater que la bourgeoisie n’avait plus confiance en eux ; que les couches moyennes et les petits et moyens industriels subissaient l’attraction du PC ; que les ferments de la contestation s’étaient infiltrés même chez les agriculteurs, rempart traditionnel du conservatisme dans le passé5.
La profondeur de la crise a été confirmée par l’inconsistance totale des solutions proposées. Le rapport de Fanfani — mis à part certains aveux pathétiques et certaines incompréhensions grotesques — visait à maintenir le statu quo6. Mais le débat non plus, dans la mesure où il en est sorti quelque chose, n’a pas été au-delà de projets très généraux de « pactes sociaux », de références creuses au New Deal et à la programmation française, de lieux communs usés sur la revalorisation des institutions locales et d’institutions comme le CNEL7 dont la stérilité n’a pas besoin d’être démontrée. Et tout s’est terminé par l’ébauche de propositions organisationnelles sur les méthodes de sélection des ministres ou sur la transformation des centres d’étude démocrates-chrétiens en instituts de recherche.
Les démocrates-chrétiens ont été concrets sur un point : quand ils ont jeté à la figure de la bourgeoisie industrielle ses contradictions, ils ont mis à jour le caractère éphémère de certaines tentatives de concertation économique directe entre patronat et syndicats et, surtout, ils ont montré que le vieil instrument était peut-être rouillé mais qu’il n’y en avait pas d’autre sur le marché. Effectivement, la force relative de la Démocratie Chrétienne réside dans le fait qu’elle est irremplaçable tant que le cadre de la démocratie constitutionnelle sera maintenu : toute la bourgeoisie est ainsi condamnée à la soutenir. Même dans l’hypothèse du compromis historique : en effet quel autre contre-poids pourrait-on opposer à la force du PC, même en faisant bloc avec les socialistes ?
Solution autoritaire ou compromis historique ?
Dans un contexte où le régime parlementaire a subi une profonde usure et où les classes exploitées et de larges couches des classes moyennes sont contraintes à subir très fortement les coûts de la crise, la solution autoritaire se présente à la classe dominante presque naturellement comme une issue. Toutefois, les conditions pour la réalisation d’une solution fasciste du type de celle de l’Italie des années 20 et de l’Allemagne des années 30 n’existent pas. Le mouvement fasciste a pu et pourra polariser électoralement des secteurs de la petite-bourgeoisie et du sous-prolétariat. Il a pu parallèlement organiser des noyaux d’extrême-droite pour ses actions de commando et ses entreprises terroristes. Mais il n’a pas réussi à gagner, parmi des secteurs consistants de la petite bourgeoisie, l’hégémonie politique et idéologique qui lui permettrait de se constituer en alternative crédible et il n’a pas réussi non plus à organiser une force de frappe anti-ouvrière consistante. L’échec — au cours de ces deux dernières années — des tentatives visant à répéter à Naples des opérations du type de celle de Reggio de Calabre (explosions de mécontentement populaire que les fascistes ont réussi à manipuler — Inprecor) a eu des implications particulièrement négatives pour l’avenir du néo-fascisme dans cette phase. D’autre part, les conditions pour la réalisation d’une opération de type bonapartiste classique ou gaulliste n’existent pas non plus aujourd’hui. Un de Gaulle ou un autre candidat bonaparte — qui ne soit pas un personnage d’opérette maladroit — n’apparaît pas encore, même à l’horizon le plus éloigné.
C’est justement pour ces raisons que les tentatives de rupture du régime démocratico-constitutionnel ont été conçues sous forme de putsch à la manière chilienne ou grecque. Il est désormais de notoriété publique que des tentatives de ce type ont atteint, à plusieurs reprises, un stade de préparation avancée et de début de réalisation : du 7 décembre 1970 (quand un commando de Borghese avait pénétré dans le Ministère de l’Intérieur)8 à la tentative faite il y a quelques semaines (quand aurait dû se déclencher une sinistre offensive terroriste de vaste ampleur, visant à provoquer une intervention résolue des forces armées).
Ceux qui se trouvent derrière de tels projets ne peuvent pas être réduits à des groupes épars nostalgiques de l’époque mussolinienne ou de la République de Salo, ni à des franges réactionnaires dirigées par des mégalomanes plus bruyants que dangereux. Nous avons déjà souligné qu’il existait des secteurs de la bourgeoisie enclins à des solutions autoritaires qui, dans l’impossibilité de suivre une autre voie, pourraient fomenter ou accueillir favorablement un coup d’État. Ce n’est une nouveauté pour personne que l’on trouve parmi les grands industriels pétroliers les financiers des fascistes depuis longtemps (le nom de Monti est le plus connu mais certainement pas le seul). Parmi les promoteurs de la Rose des Vents (Rosa dei Venti), l’organisation d’extrême-droite créée en novembre 1973, figurait l’industriel Piaggio et, lors du massacre de Brescia, on a dénoncé l’existence de financiers des fascistes parmi les industriels de la région. L’industriel du bâtiment Orlandini est apparu comme un des principaux suspects de la tentative avortée de décembre 1970.
D’autre part, on trouve également dans les partis mêmes qui se disent constitutionnels des partisans des solutions autoritaires et des putschistes potentiels. Le cas d’Edgardo Sogno, l’ex-partisan monarchiste, membre de la direction du parti libéral, est symptomatique : Sogno s’est prononcé ouvertement pour le renversement des institutions actuelles et, malgré cela, plusieurs mois plus tard, il n’a pas encore été expulsé de son parti ! Il ne fait aucun doute, enfin, que les germes de l’infection sont largement présents dans les rangs de l’aile droite de la DC, parmi les dirigeants de caractère mafieux et camarilliste (mais pas seulement dans ces secteurs : un des principaux représentants de la DC de Gênes, le sénateur Pastorino, n’a pas hésité, dans une récente interview, à se proclamer ouvertement putschiste). Et les éventuels putschistes pourraient certainement trouver des complicités utiles dans les rangs du parti social-démocrate, immonde formation clientéliste, dont un des députés s’est associé aux fascistes pour protester contre l’arrestation de Miceli et dont le président, Tanassi, a été accusé par Sarragat lui-même pour son silence lors de l’« affaire Borghese ». Enfin, des secteurs putschistes consistants existent à différents niveaux de l’appareil d’État, en particulier des forces armées. L’arrestation de l’ex-chef du SID, le général Miceli, et son inculpation comme complice du fasciste Borghese ; celle de l’ex-chef de l’État-Major de l’aéronautique, Fanali, en ont fourni une confirmation éclatante9. Il n’y a aucune raison de douter que des services secrets étrangers, en premier lieu ceux de l’impérialisme américain, ont établi des liens avec les secteurs putschistes dont ils pourraient, dans des circonstances déterminées, stimuler l’initiative.
La Stampa (quotidien turinois contrôlé par Agnelli) écrivait dans un éditorial du 3 novembre : « Nous n’en savons pas assez sur ce projet de subversion (en dépit de nombreuses enquêtes) pour pouvoir dire ce qu’il y a en lui de velléitaire, ni pour retrouver les traces, peut-être plus cachées, d’un tel projet. Mais les parties du tableau qui sont apparues et qui ont été dévoilées suffisent pour que l’on puisse conclure que non seulement il était, mais qu’il reste réel ». Les affirmations du journal d’Agnelli expliquent pourquoi les secteurs décisifs de la classe dominante et le gouvernement lui-même se sont finalement décidés à lancer une attaque contre les putschistes : ils se sont rendus compte que ceux-ci n’avaient pas désarmé et qu’ils considéraient que l’usure ultérieure du régime avait créé des prémisses plus favorables pour leur initiative. Et ce même article exprime clairement pourquoi la classe dominante, dans sa grande majorité, continue à repousser la solution putschiste ou dictatoriale : « En Italie », conclut-il, « qui tente un coup provoquerait une guerre civile ». En d’autres termes, les rapports de forces entre les classes demeurent tels qu’ils rendent extrêmement risquée toute tentative fasciste ou putschiste : l’armée elle-même, dans laquelle on trouve toujours plus massivement des jeunes qui ont fait l’expérience des luttes politiques de ces dernières années et parmi lesquels les ferments de révolte se multiplient, pourrait se trouver confrontée à une grave crise. La bourgeoisie en est parfaitement consciente ; à tel point que son principal organe — le Corriere della Sera — a écrit explicitement : « Même si, comme cela est arrivé, un chef prenait concrètement la voie de la sédition, sa ruine serait assurée : les soldats qui viennent du pays ne pourraient pas le suivre, les chars s’arrêteraient à mi-chemin » (2 novembre 1974)10.
Le compromis historique pourrait représenter une issue allant dans un sens diamétralement opposé. Il s’agirait d’une opération à long terme qui impliquerait une participation du Parti communiste italien (PCI) au gouvernement et pourrait créer des conditions favorables pour opérer la rationalisation réformiste que le centre-gauche a été incapable de réaliser, et une reconversion économique du type de celle dont nous avons parlé dans la première partie de cet article (voir Inprecor N° 12). Mais une telle hypothèse est-elle effectivement réalisable ?

Du point de vue politique, les conditions sont, en ligne générale, plus mûres que dans le passé. Nous avons déjà rappelé les attitudes d’ouverture envers le PCI de la part de couches de la petite et moyenne bourgeoisie industrielle et la disponibilité au dialogue de la part également d’une catégorie comme celle des industriels du bâtiment, traditionnellement sur des positions conservatrices et même réactionnaires. Et ce n’est pas une nouveauté que de dire que des secteurs encore plus décisifs de la classe dominante ont envers le PCI une attitude bien différente de celle des années 50 et considèrent son éventuelle participation au gouvernement comme une hypothèse plausible.
Du point de vue international, le contexte actuel ne comporte pas d’obstacles absolus et des événements significatifs de ces dernières années — de la politique du PCF durant la crise révolutionnaire de 1968 à la participation du PC portugais à un gouvernement d’union nationale — ont encore plus stimulé une évolution des positions. Il faut ajouter que le PCI a déjà donné à de nombreuses reprises des « garanties » sérieuses. Au niveau parlementaire et administratif il a, dans les faits, collaboré avec les partis de la coalition gouvernementale, il a permis à certains gouvernements de survivre et a renoncé à mener des batailles parlementaires qui, conduites énergiquement, auraient pu faire sauter certains gouvernements (voir l’exemple récent des décrets fiscaux de l’été 1974 qui auraient été difficilement approuvés par les Chambres si les députés communistes avaient fait obstruction).
Toutefois, à échéance immédiate ou à court terme il est peu probable que le Rubicon soit franchi. La bourgeoisie et ses partis sont traversés par des polémiques très âpres et subissent des oscillations. Dans le Conseil National dont nous avons parlé, la DC a opposé aux « avances » du PCI un refus très net et, fait peut-être encore plus significatif, un NON a été prononcé par Agnelli, dirigeant N° 1 de la FIAT et de l’organisation patronale, et qui était considéré comme un des plus enclins à l’opération. Les cercles impérialistes — inquiétés par les événements de Grèce et se préoccupant de renforcer les bases italiennes de l’OTAN — n’ont pas fait mystère de leur position négative. La crise interne non résolue de la DC constitue un des principaux éléments de perplexité : ce parti serait-il en mesure d’affronter une opération aussi audacieuse sans risquer d’être traversé par de multiples forces centrifuges incontrôlables ?
Pour sa part, le PC également hésite et hésitera avant de franchir le pas décisif (il peut d’ailleurs conjoncturellement radicaliser sa critique du gouvernement, comme cela est arrivé, durant une brève période, au printemps dernier, avec l’utilisation de la formule d’« opposition constructive »). En réalité il ne peut pas ne pas se préoccuper de préserver ses liens avec les masses et il n’est pas disposé à assumer une lourde responsabilité sans contre-partie, sans la garantie que ce soit effectivement une opération à long terme.
Les difficultés résident justement dans le fait que l’on ne voit pas bien quelles peuvent être, dans le contexte actuel, les contreparties. Dans les années 1944-47 la coalition dont le PCI faisait partie avait pu se présenter comme restauratrice de la démocratie et garante des intérêts économiques immédiats des larges masses après la catastrophe de la guerre (un raisonnement de ce type vaut aujourd’hui pour le Portugal). Le gouvernement de Front Populaire français en 1936 put se prévaloir d’une série de conquêtes importantes de la classe ouvrière, même si, en dernière analyse, il permit à la bourgeoisie de surmonter une situation critique. Aujourd’hui, un gouvernement avec la participation du PCI ne pourrait assurer dans le cadre du régime, aucune conquête politique nouvelle du prolétariat et, étant donné la situation économique, il pourrait bien difficilement garantir des conquêtes économiques, même modestes.
Pour toutes ces raisons, le compromis historique, bien qu’il soit inscrit dans les tendances potentielles de la période, apparaît comme difficilement réalisable. Les termes du problème changeraient si la crise du régime devait encore s’approfondir, sur tous les plans, et si la bourgeoisie pensait être effectivement arrivée à la dernière limite. Pour sa part, la bureaucratie du PCI pourrait être amenée à surmonter les obstacles si elle était convaincue de l’existence d’une menace extrêmement dangereuse pour le cadre institutionnel qu’elle a tout intérêt à maintenir, si elle acceptait définitivement la logique réformiste traditionnelle du moindre mal.
Si le compromis historique était réalisé, apporterait-il une stabilisation ? Durant une brève période, l’impact de la nouvelle situation pourrait garantir certaines marges de manœuvre et même atténuer momentanément les tensions politiques. Mais, de façon plus générale, il faut répondre non à la question posée. La crise que traverse l’économie italienne est à la fois conjoncturelle et structurelle, elle est si ample et profonde qu’une restabilisation à distance rapprochée ne serait pas possible, même avec le compromis historique. Dans la mesure où il ne s’agirait pas d’une opération éphémère ou d’une prolongation de la vieille routine avec d’autres formules, dans la mesure où on commencerait à réaliser les mesures radicales nécessaires pour la reconversion dont on a parlé plus haut et où les masses commenceraient à exiger quelque chose de concret, les tensions non seulement recommenceraient rapidement, mais deviendraient encore plus aiguës. De ce point de vue, la référence à la situation chilienne de l’époque d’Allende n’est pas du tout arbitraire. Encore une fois, donc, la conclusion s’impose : une restabilisation ne pourrait survenir qu’après des batailles décisives entre les classes fondamentales et, dans la mesure où ces batailles se développeraient, la base même de l’opération prévue avec le compromis historique se réduirait.
Les risques qu’entraînerait une hypothèse putschiste ou dictatoriale et les difficultés persistant sur la voie du compromis organique avec le PCI ont eu comme résultat que les secteurs décisifs de la classe dominante se résignent à la crise chronique de direction. Il serait inexact de dire que le centre-gauche survit. Le centre-gauche, comme solution politique d’ensemble, comme formule de direction réelle, est mort et enterré. La classe dominante est condamnée à des oscillations continuelles, à des crises perpétuelles de gouvernement. Elle est condamnée à rechercher des solutions précaires, toujours plus précaires, dans lesquelles l’élément de continuité avec le passé — mise à part la période Andreotti — réside dans le fait que la base parlementaire est la même, ou presque la même, que celle du centre-gauche. Elle se rend certainement compte qu’elle ne pourrait pas continuer ainsi. Et pourtant, pour le moment, elle n’a pas d’autre choix pour continuer.
Novembre 1974
- 1Cet article fait suite a celui publie dans le No 12 d’Inprecor (Le Marasme Economique). Divers articles consacres a la situation sociale et politique ainsi qu’au mouvement ouvrier italien ont ete publies dans les No 0/1/2/8/9/12 d’Inprecor.
- 2Les donnees que nous citons se basent sur des recensements et sur d’autres statistiques officielles. Elles ont ete reprises et elaborees en particulier par Sylos Labini dans Saggio Sulle Classi Sociali (Laterza, 1974) et dans Problemi Dello Sviluppo Economico (Laterza, 1970). Dans le premier livre il reprend egalement certaines comparaisons internationales qui montrent, entre autres, que le pourcentage de la classe ouvriere dans la population active en Italie est inferieur uniquement a la Grande-Bretagne (50,3% en 1966), et meme pas a la Grande-Bretagne si l’on ne considere que les employes de l’industrie proprement dite, batiment compris (33% pour l’Italie contre 31,6% pour la Grande-Bretagne). Il faut toutefois noter que le poids des petites et moyennes entreprises est sensiblement plus grand (le pourcentage des entreprises ayant plus de 100 employes est de 43% contre 46% au Japon, 61% en France, 74% aux USA et 64% en Allemagne). Precisons, enfin, que dans les elaborations de Sylos Labini auxquelles nous nous referons, la categorie de la petite-bourgeoisie relativement autonome comprend les cultivateurs, les commercants, les artisans, etc.
- 4Calcules, en lires de 1971, les salaires reels mensuels moyens qui etaient de 71 000 lires en 1960 sont passes a 122 000 en 1970, 130 000 en 1971 et 143 000 en 1973 (entre 1969 et 1971 l’augmentation en termes reels fut de 30%) (voir Sylos Labini, op. cit., p. 185). Le rapport entre depenses et salaires, qui etait egal a 3 en 1960, passe a 2 en 1970 et a 1,9 en 1973. Quant aux conquetes politiques, la presence des conseils de delegues est sans doute l’element le plus significatif, mais il ne faut pas sous-estimer, sur le plan juridique, l’adoption du Statut des Travailleurs qui limite l’arbitraire patronal dans les licenciements.
- 3Dans son essai Disoccupazione ed esercito di riserva industriale in Italia (Chomage et Armee de Reserve Industrielle en Italie) (Laterza, 1972), Luca Meldolesi evalue l’armee de reserve industrielle en 1968 entre 6,6 et 7,7 millions de travailleurs (y compris les chomeurs a la recherche d’un emploi, les travailleurs ayant un emploi precaire et la force de travail sans emploi). Quelques evaluations quantitatives sont discutables, mais l’importance du phenomene est difficilement contestable.
- 5Des petits et moyens industriels ont etabli depuis longtemps de bons rapports avec le PCI dans les soi-disant regions rouges (ou le PCI participe, majoritairement, au gouvernement regional -- Inprecor) et, recemment, des representants de ces categories ont visite les federations du PCI en Lombardie et en Sicile egalement. Au congres sur la petite et moyenne industrie organise par le PCI au debut de novembre, plus de 300 entrepreneurs ont participe. Des representants de l’association des entrepreneurs du batiment ont rencontre des parlementaires du PCI le 30 octobre. Tout cela indique des orientations qui se dessinent dans des secteurs de la bourgeoisie et qui pourraient constituer les premisses a la realisation du compromis historique.
- 6Fanfani a decrit, par exemple, dans les termes suivants, les consequences du Concile Vatican II ou des interpretations de celui-ci : Il se trouve que de nouvelles interpretations de l’apostolat social ont pousse de nombreuses brebis de la vieille bergerie a se presumer bergers et a partir convertir les brebis egarees ; et le resultat est que la grande et vieille bergerie a perdu une partie du troupeau et les brebis egarees ont ete declarees en mission, les brebis auto-transformees en bergers, au lieu de revenir rapporter a la bergerie les brebis perdues se sont a leur tour perdues. L’interpretation de Fanfani des exigences des nouvelles generations est une veritable perle : Les jeunes d’aujourd’hui devraient se rendre compte que souvent la satisfaction des justes exigences dont ils se font les porteurs, n’exige pas des revolutions, mais seulement la reinstauration de vieilles regles tombees en desuetude, en plus, naturellement, des nouvelles regles que l’experience recommande.
- 7Consiglio Nazionale dell’Economia e del Lavoro (Conseil National de l’Economie et du Travail), organe dans lequel les organisations ouvrieres et syndicales sont representees et qui a une fonction consultative.
- 8Le prince Borghese, connu pour ses actions militaires durant la seconde guerre mondiale, a soutenu le fascisme egalement durant l’occupation nazie (periode de la Republique de Salo), se distinguant dans la repression contre les partisans.
- 9Fanali expose dans son bureau une photo dedicacee de Vittorio Mussolini, de l’ancien roi et de l’ancienne reine et du principal SS (Kappeler) responsable du massacre des Fosses Ardeatines (pres de Rome en 1944) (Corriere della Sera, 12 octobre 1974).
- 10Evidemment la chute du regime de Salazar au Portugal et peut-etre encore plus la chute de la dictature militaire en Grece ont contribue a affaiblir encore plus les positions des partisans de la solution autoritaire.