La crise mondiale du capitalisme et sa dimension écologique provoquent une crise politique forte. Dans les pays du Nord global et en France en particulier, la bourgeoisie cherche à finir de solder violemment et à grande vitesse les comptes du compromis social de l’après Seconde Guerre mondiale.
La lutte des classes ressemble aujourd’hui davantage à un mélange de la fin du 19e siècle et des années trente qu’à ce que nous avons connu dans les cinq dernières décennies. Il nous faut construire le front unique à la fois pour reconstituer la classe pour soi et pour lutter contre la montée de l’extrême droite, c’est-à-dire combiner des éléments de clarification avec une politique unitaire. Les acquis historiques et théoriques de notre courant politique constituent des outils qu’il s’agit aujourd’hui de s’approprier collectivement, d’actualiser et de mettre en œuvre.
Si la croissance économique mondiale est divisée par deux par rapport aux années 60, elle est divisée par six en Europe et la France devrait péniblement atteindre 0,8 % cette année, selon la dernière prévision de l’INSEE 1.
Crise économique, dette et transfert massif d’argent public vers le privé
Les ressorts utilisés précédemment par le capitalisme européen pour maintenir son taux de profit sont inopérants aujourd’hui, que l’on pense à l’augmentation de la productivité du travail ou à l’extension de sa sphère impérialiste. D’autres mécanismes sont donc mis en œuvre avec une efficacité moindre et un coût social élevé pour les classes populaires.
Pour maintenir la rentabilité du capital, l’État français a opéré ces dernières années un transfert massif d’argent public. D’après une note d’ATTAC France 2 sur la période 2018-2023, les baisses des prélèvements (cotisations sociales, impôts, etc.) représentent plus de 300 milliards d’euros cumulés, qui contribuent pour près de 35 % à la hausse de la dette de la France.
Du côté des aides publiques versées aux entreprises, une commission d’enquête du Sénat les estime à plus de 211 milliards d’euros pour la seule année 20233. Le syndicat Solidaires Finances publiques évalue à plus de 80 milliards d’euros l’évitement illégal de l’impôt4.
Ces estimations vont complètement à contresens des discours gouvernementaux qui attribuent systématiquement cette dette à l’envolée des dépenses, au « modèle social français » prétendument trop généreux. Ce « désaccord » d’interprétation recouvre un enjeu idéologique majeur et est au cœur des affrontements sociaux des dernières années autour de la Sécurité sociale.
En attendant, cette hausse de la dette et les difficultés du pouvoir à boucler un budget ont conduit à la dégradation de la note de la France par diverses agences de notation, dégradation qui elle-même alimente l’instabilité économique et l’augmentation du coût de la dette.
Crise de l’impérialisme français, crise industrielle et course à la guerre
Dans le contexte de crise globale, l’accès à l’énergie et aux ressources minières est un enjeu majeur. Que ce soit au Moyen-Orient, en Asie, en Afrique, les volontés de contrôle et la réorganisation des impérialismes exacerbent les tensions, avec des conséquences terribles pour les peuples, que ce soit à Gaza, en Ukraine, au Soudan ou en RDC pour ne citer que ceux-là. La place que cherche à prendre la Chine sur le plan industriel et technologique pousse dans leurs retranchements tant la puissance étasunienne que les pays de la vieille Europe.
En France, malgré la perfusion sous laquelle sont placées les entreprises, celles-ci peinent à tirer leur épingle du jeu. Ce sont aujourd’hui probablement plus d’un demi-million d’emplois qui sont en cours de disparition alors que le pays compte déjà plus de cinq millions de chômeur·ses. Les quelques « sauvetages » d’emplois réalisés par une réorientation dans le militaire comme aux Fonderies de Bretagne ou à Renault ne pourront endiguer la vague, à moins d’une réorientation bien plus nette vers une réelle économie de guerre.
Face à la crise de la production industrielle de masse et à la concurrence internationale acharnée, l’industrie militaire et de défense est une des solutions envisagées aujourd’hui par les puissances impérialistes 5. La tendance au réarmement était déjà engagée en France puisque le budget de la défense était passé de 32 milliards à 50 milliards (hors pensions) entre 2017 et 2025. L’objectif de 3,5 % du PIB consacré aux dépenses militaires fixé par Macron représenterait une augmentation très importante de l’ordre de 40 milliards 6.
Transfert de la crise globale dans le champ politique
Contrairement à ce qu’on essaye de nous faire croire, ce n’est pas la crise politique qui déstabilise l’économie française. Bien au contraire, cette crise politique est la conséquence directe de la crise du capitalisme, de la volonté féroce des possédants d’accaparer toujours davantage les richesses produites et des contradictions à l’œuvre dans la bourgeoisie sur les moyens d’y parvenir 7.
La France est un des pays européens où les classes populaires restent encore structurées de manière significative. Les défaites accumulées au cours des trois dernières décennies pèsent lourdement, mais le fait qu’elles n’aient été concédées qu’après de dures batailles a permis de maintenir un niveau de conscience et de combativité qui a considérablement affaibli le pouvoir politique.
Alors que Macron est sur la fin de son deuxième mandat, il a usé jusqu’à la corde le filon du gestionnaire se plaçant au centre. Tout d’abord parce que les politiques menées depuis près de dix ans ont clairement montré le camp qui est le sien et ensuite parce que chacune des formations politiques espère tirer son épingle du jeu en se désolidarisant de son bilan.
Un réel risque d’accession au pouvoir de l’extrême droite
Le développement des discours racistes et notamment islamophobes mais aussi sécuritaires depuis les attentats de 2001 a pavé la voie au Front national devenu Rassemblement national. La droite est évidemment à l’offensive sur ces thèmes mais une partie de la gauche contribue aussi au développement des idées nauséabondes avec des discours sécuritaires et/ou protectionnistes/nationalistes. Le recul des combats antiracistes et internationalistes en lien avec les désillusions d’une part importante de la population racisée vis-à-vis de la gauche institutionnelle pèse gravement.
S’appuyant sur le désespoir généré par la situation sociale, le Rassemblement national réalise des scores importants dans les classes populaires. Mais lors des dernières échéances électorales, c’est surtout un élargissement de sa base sociale que l’on a pu constater dans les couches intermédiaires 8. En parallèle, un certain nombre de grands patrons ne cachent plus leur sympathie pour les idées d’extrême droite, patrons qui progressivement étendent leur influence dans les médias par des rachats divers.
Du point de vue de l’influence croissante de l’extrême droite, on est dans un contexte qui ne va pas sans rappeler les années 30.
Une gauche éclatée
De l’autre côté de l’échiquier politique, l’extrême gauche révolutionnaire est extrêmement morcelée et pour une part repliée sur elle-même. Être partie prenante du Nouveau Front populaire (NFP) lors des élections législatives de juin 2024 a permis au NPA-L’Anticapitaliste de porter un discours radical à une échelle large, les autres organisations d’extrême gauche étant complètement invisibilisées du fait de leur orientation incompréhensible face au danger de l’accession au pouvoir de l’extrême droite.
Pour ce qui est des forces plus importantes, l’unité du NFP n’a pas perduré et la gauche institutionnelle se retrouve à nouveau éclatée entre un pôle social libéral affaibli – incarné essentiellement par le PS et prêt à des compromis importants pour maintenir ses positions institutionnelles – et La France insoumise (LFI), qui apparaît comme une force très radicale dans un contexte de recul de la conscience. C’est elle qui canalise aujourd’hui très majoritairement les aspirations des catégories les plus conscientes des classes populaires. Mais son ancrage militant réel reste faible proportionnellement à ses scores électoraux et les illusions institutionnelles sont très fortes parmi ses militant·es et ses sympathisant·es. De plus, l’absence de structuration démocratique est un obstacle important à l’élargissement de cette force. LFI est aujourd’hui la seule force politique qui a la possibilité d’impulser des mobilisations de masse mais la façon dont elle l’envisage, en maintenant son hégémonie sans partage, empêche leur développement et freine la construction unitaire à la base et les possibilités d’auto-organisation.
Des affrontements sociaux massifs et réguliers mais défaits
Après le compromis des dites Trente glorieuses – période finalement bien courte dans l’Histoire – le choc pétrolier et la crise structurelle ont conduit rapidement la bourgeoisie à élaborer une stratégie pour reprendre l’offensive. Les années 80 et 90 ont vu le démantèlement des grandes concentrations de travailleur·ses et l’élaboration de nouvelles modalités de management individualisant les salarié·es. Les attaques se sont multipliées pour diminuer le « coût du travail » : baisses de salaires, attaques contre le salaire socialisé, licenciements, augmentation des cadences, etc.
De 1995 à 2023, les différents gouvernements n’ont cessé de vouloir détruire notre système de protection sociale pour reprendre la main sur des masses d’argent socialisé qui leur échappent, mais aussi pour jeter dans l’arène du monde du travail des millions de personnes qui auraient dû bénéficier de l’assurance chômage, maladie ou être à la retraite.
Les travailleur·ses ont été des millions dans la rue pour défendre notre système de retraites mais, à part la victoire partielle de 1995, toutes les autres batailles se sont soldées par des défaites. La faiblesse de la grève, en particulier dans le secteur privé, la difficulté à enclencher la grève reconductible dans des secteurs significatifs, ont pesé lourdement. Les stratégies des organisations syndicales n’ont pas aidé mais elles sont aussi le reflet du recul de la conscience et de l’organisation de notre classe, de l’absence de confiance dans ses propres forces faute d’expériences de victoires.
La combativité et la radicalité existent, comme on l’a vu avec le mouvement des Gilets jaune (GJ) en 2019 et aussi dans de nombreux secteurs syndicaux comme dans les mobilisations de la jeunesse, des quartiers populaires, féministes ou écologistes qui tissent de plus en plus de liens avec le mouvement ouvrier traditionnel. Mais dans tous les cas, l’auto-organisation des mobilisations n’a pas été suffisante pour rattraper des décennies de reculs. Notons positivement que la défiance vis-à-vis des organisations syndicales est plutôt en recul à la fois grâce aux expériences de mobilisations mais aussi à l’unité qu’elles ont réalisée dans la dernière période.
Cette aspiration à l’unité reste extrêmement forte tant sur le plan syndical que politique. Elle repose sur la compréhension de la nécessité de l’unité de notre camp social pour gagner et est d’autant plus forte que le niveau de conscience et de combativité ne pousse pas au dépassement des stratégies de compromis des organisations les moins combatives.
Une stratégie pour reconstruire la conscience de classe
Face à l’attentisme des travailleur·ses et aux stratégies timides des intersyndicales, la tentation est grande de s’appuyer sur les secteurs les plus radicalisés pour faire des démonstrations. Pourtant, l’histoire a montré à de nombreuses reprises au cours du 19e siècle que les raccourcis n’existent pas et que seule la construction de luttes de masse en capacité de bloquer l’économie permet d’obtenir des avancées significatives. Tant en 1995 (mobilisation pour la Sécurité sociale et les retraites) qu’en 2003 (alignement des retraites du public sur le privé) ou en 2010 (défense des retraites à nouveau) ou encore durant la mobilisation de la jeunesse contre le CPE en 2006, de réels cadres d’auto-organisation ont existé à différentes échelles, des cadres qui ont été malheureusement beaucoup plus faibles dans les mobilisations qui ont suivi. L’apparition des réseaux sociaux et des modes de communication dématérialisés sont des éléments qui participent de cette désaffection des cadres de discussion et de prise de décision sur les lieux de travail. S’ils permettent une circulation beaucoup plus rapide et plus large des informations, ils renvoient à un rapport individualisé, sans débat, à ces informations et rendent la présence en réunion facultative pour y accéder.
Le recul des cadres d’auto-organisation rend difficile le partage d’expérience et donc l’émergence de préoccupations et de revendications qui solidifient les mobilisations et homogénéisent les secteurs. La solidarité, la détermination et la colère collective se renforcent dans l’enthousiasme des moments partagés en assemblée générale, autour de piquets de grève encore plus que dans les défilés. Reconduire la grève se fait avant tout dans la chaleur d’une assemblée générale et, sans elle, il est très difficile de prolonger une grève de 24 heures.
Les cadres d’auto-organisation permettent également de faire progresser, d’homogénéiser et d’être au plus près du niveau de conscience, y compris dans les phases d’accélération. Celles-ci se cristallisent ces dernières années sur des éléments politiques ou démocratiques comme la question des retraites des femmes en 2019, l’usage du 49.3 pour faire passer la réforme des retraites par décret en 2023, ou encore la répression violente de l’État lors du mouvement des Gilets jaunes. Les cadres d’auto-organisation permettent de partager une compréhension de l’affrontement capital/travail à une échelle large, de le retranscrire dans des revendications concrètes et également d’expliciter l’affrontement avec l’appareil d’État défendant les classes dominantes.
Faire émerger des revendications sectorielles et construire l’auto-organisation sont donc des taches essentielles des militant·es révolutionnaires.
Pour que notre classe prenne confiance en sa force, il est essentiel qu’elle fasse à nouveau des expériences de luttes victorieuses, même partielles ou locales, mais significatives à une échelle de masse. De ce point de vue, le recul du gouvernement Lecornu, obligé de décaler la mise en application de la réforme des retraites, doit être un encouragement à pousser notre avantage face à un pouvoir illégitime et très affaibli.
Construire le front social et politique
La mobilisation de cette rentrée est partie immédiatement sur des mots d’ordre très globaux et politiques : refus du budget présenté par le Premier ministre François Bayrou et omniprésence du mot d’ordre « Macron dégage ! ». La démission du gouvernement et la crise institutionnelle durant plusieurs semaines ont partiellement désarmé le mouvement, faute de revendications concrètes en l’absence de budget concret et d’ennemi auquel s’opposer. Il s’agit aujourd’hui de prendre le mouvement là où il en est, c’est-à-dire pas seulement focalisé sur une revendication précise du type « retrait de la réforme » mais sur une compréhension plus globale des enjeux et sur un affrontement direct avec le pouvoir en place. En effet, derrière la revendication de retrait du budget de Bayrou, il y avait non seulement le refus de travailler deux jours supplémentaires, mais aussi la défense des services publics et de la Sécurité sociale, et également l’opposition à l’augmentation du budget de la défense.
Cette maturité du mouvement ne doit cependant pas nous faire oublier les difficultés, dans un contexte de rapport de force très dégradé. En premier lieu, nous ne devons absolument pas sous-estimer la menace de l’accession au pouvoir de l’extrême droite. Il faut comprendre comment cela pèse dans les dynamiques des différentes organisations : les recompositions en cours à droite, la peur d’une partie de la gauche d’un basculement vers l’extrême droite en cas de dissolution de l’Assemblée nationale, les réticences de l’intersyndicale à pousser la crise…
Cela nous impose d’être extrêmement clairs sur notre positionnement politique. L’unité de notre camp social face à l’extrême droite est un enjeu crucial pour la grande majorité de la population et en particulier pour les personnes racisées, les femmes, les LGBTI, les militant·es… Nous devons mener la bataille pour cette unité en tant qu’aile la plus radicale, ce que nous avons fait en nous inscrivant dans la campagne des législatives de juin 2024. Les divisions actuelles au sein de la gauche et les calculs électoralistes des un·es et des autres font craindre qu’en cas de dissolution de l’Assemblée, l’extrême droite ne trouve cette fois-ci pas d’obstacle à son accession au pouvoir. Le rejet de la motion de censure du gouvernement a reporté cette échéance mais il est urgent de mettre nos forces dans cette bataille.
Garder une perspective révolutionnaire dans un contexte difficile
Au-delà de ces enjeux immédiats, en tant qu’organisation révolutionnaire, nous réfléchissons aux formes que pourrait prendre la contestation du pouvoir en place par les travailleurs·ses, quelles cristallisations politiques et organisationnelles pourraient permettre à notre classe de franchir des étapes significatives. En effet, celles-ci sont ballottées, très rapidement, entre d’un côté un rejet de toutes les organisations, une contestation du pouvoir dans la cadre du système, et de l’autre un fort suivisme vis-à-vis des directions syndicales ou des appareils politiques réformistes. C’est pour cela que nous portons la perspective d’un gouvernement des travailleur·ses, un gouvernement de rupture qui mette en œuvre les revendications du mouvement social, en formulant les bases de son programme à partir de la réalité du mouvement actuel. L’objectif est de faire le pont entre les mobilisations et la colère contre le système et la nécessité de formuler une perspective politique, que les masses concrétisent essentiellement d’un point de vue institutionnel. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est capital de lier le mot d’ordre de gouvernement de rupture avec des revendications radicales, voire anticapitalistes, sur les salaires, la réquisition des banques, l’échelle mobile des heures de travail, l’ouverture des frontières, etc.
Dans le cadre d’une mobilisation de masse qui viendrait à contester réellement le pouvoir, le présidentialisme et le fonctionnement des assemblées parlementaires, il nous faut en même temps populariser le mot d’ordre d’assemblée constituante, rejetant la 5e République et remettant en question tous les fondements de la société, en ayant la préoccupation que ce mot d’ordre ne serve pas à faire rentrer dans le champ institutionnel le débordement des masses et qu’il trouve écho dans les milieux mobilisés, qu’il renforce la dimension politique de l’auto-organisation.
Dans tous les cas, la reconstruction d’un projet politique global, écosocialiste, est à l’ordre du jour, quelque chose qui vaille le coup de se battre, qui rompe avec le défaitisme et permette à notre classe de rêver à nouveau à des jours meilleurs pour y puiser la force de se battre !
Le 24 octobre 2025