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Grèce : La restructuration de la démocratie bourgeoise

par Gérard Vergeat

Le premier ministre Caramanlis dispose d’un pouvoir discrétionnel depuis qu’il a été rappelé au pouvoir par la junte en faillite. Son pouvoir ne s’appuie sur aucune Assemblée Constituante ou Législative élue. Le cadre juridique dans lequel il agit n’est rien d’autre que celui légué par ces vingt dernières années, où lois anti-communistes et répressives n’ont cessé d’être promulguées.

Au cours des dix dernières années la Grèce a été profondément transformée par une évolution économique dont les conséquences sociales commencent à percer au grand jour.

La dictature militaire était minée par des contradictions politiques et sociales qu’elle avait contribué à exacerber. Ainsi, au cours des années passées, la Grèce a commencé à s’arracher au poids de son arriération économique. L’Église, suppôt inconditionnel des militaires, incarne cette arriération politique. Il s’est produit un développement industriel, commercial et culturel dont le produit principal a été la concentration des classes sociales par l’urbanisation accélérée du pays et son ouverture au marché mondial dans des proportions encore inconnues, notamment par l’entremise du tourisme. Une classe ouvrière moderne est née ; une petite-bourgeoisie commerçante est apparue. Inévitablement une mutation des formes de domination politique du capitalisme sur la société grecque devait se produire en contre-coup de ces profondes mutations sociales et économiques.

Un appareil réformateur-conservateur

Caramanlis est précisément à la croisée des chemins dans l’histoire politique de la Grèce d’après-guerre. À la fois organisateur du système politique de l’après-guerre civile, promu par la puissante vague anti-communiste d’alors, il est aussi celui qui incarne un retour à une forme de démocratie bourgeoise qui n’a jamais été enracinée dans les traditions politiques du pays. Il apparaît contradictoire présentement de voir Caramanlis se faire le hérault de la démocratie à reconstruire ou plutôt donc à construire, et simultanément gouverner en quasi autocrate.

Ainsi, le problème actuel est le découpage politique du pays. L’ensemble des « opérations » politiques en cours va dans le sens de la constitution d’unités politiques, de partis politiques ou de mouvements politiques afin d’affronter les élections qui ne tarderont plus à se tenir.

Une bourgeoisie grecque profondément marquée par les sept années de dictature, touchée par l’arbitraire, cherche à se doter d’un parti bourgeois réformateur conservateur, dont les principaux dirigeants et porte-paroles sont déjà Mavros, l’actuel vice-premier ministre et ministre des affaires étrangères, Averoff, ministre de la défense. Caramanlis est une figure politique qui dépasse le cadre d’un dirigeant de parti, consacré déjà par une certaine presse conservatrice dans son rôle de de Gaulle aux petits pieds. Aucune autre formation politique bourgeoise ne peut prendre le risque dans l’immédiat de diviser le camp de la bourgeoisie libérale. Son problème est de définir les meilleures conditions de l’affrontement politique avec la montée des mobilisations populaires dont les canaux d’expression politique et électoraux sont déjà clairement définis. Ils ont pour nom : les deux partis communistes et, depuis peu, le Mouvement Socialiste Panhellénique d’Andréas Papandréou.

Le rétablissement de la démocratie au retour de Caramanlis se limitait en fait à la réactivation des libertés démocratiques élémentaires. Tout le problème demeurait : l’institutionalisation d’une démocratie bourgeoise pleine et entière. À cause d’un rapport de force encore fragile entre lui et l’armée, Caramanlis s’est bien gardé, en contradiction avec les exigences populaires, de briser par la mobilisation des masses l’appareil de l’armée dans lequel il s’est coulé sans gêne aucune. La loyauté totale, a-critique, exprimée par chacun des deux partis communistes à l’égard de son pouvoir qui n’est pas encore son régime a laissé Caramanlis libre d’agir tant était absente une direction politique des masses populaires qui aurait pu et aurait dû les mener à la conquête de leurs libertés dans le but de créer les préconditions d’un rapport de forces politique avec le nouveau pouvoir bourgeois conservateur.

De cette manière la politique des partis communistes a été de se lier les mains et de laisser toute initiative entre les mains d’un pouvoir bourgeois et de lui laisser prendre une avance considérable sur le terrain de la conquête politique des grandes masses.

C’est seulement maintenant que le mouvement ouvrier grec est en mesure de voir naître ses propres organisations politiques légales. La légalisation des partis communistes grecs comme l’apparition d’une formation politique social-démocrate aux accents très radicaux, le Mouvement Socialiste Panhellénique dirigé par Andréas Papandréou, représentent un changement réel dans le pays.

À cause de sa pauvreté économique, de son tissu social très lâche, la Grèce a pu être gouvernée pendant des décennies à coup de trique, de pouvoirs bonapartistes dictatoriaux interdisant l’existence des formations politiques représentant les masses laborieuses, des secteurs de la petite-bourgeoisie.

Aujourd’hui, l’apparition de telles possibilités légales est due à une assise plus large sur le plan économique de la classe dominante. Pour la classe dirigeante il devient nécessaire, dans un cadre de recomposition de la démocratie bourgeoise, d’utiliser pour l’équilibre de son propre système des formations ouvrières réformistes, afin d’être en mesure, le cas échéant, d’éponger, d’absorber des radicalisations politiques. Les deux partis communistes grecs et aussi le Mouvement d’Andréas Papandréou rentrent dans cette catégorie. Chacun à sa manière.

Le Mouvement Socialiste Panhellénique d’Andréas Papandréou s’est projeté sur la scène politique en se situant d’emblée sur la gauche des partis communistes.

Par leur politique opportuniste, ces derniers ont laissé un vide politique très important sur leur gauche. Ils ont renoncé, dès la réapparition de leur presse légale, bien avant qu’ils ne soient eux-mêmes légalisés en tant qu’organisations, à faire de la question de l’épuration de l’appareil de la junte militaire une question centrale, ce à quoi Caramanlis lui-même se refusait. Ils ont mené une politique chauvine sur la question turque en faisant écho à une certaine vague chauvine anti-turque, manipulée par des secteurs de la bourgeoisie. Ils n’ont mis en avant aucun mot d’ordre pour la réorganisation à la base du mouvement ouvrier, notamment pour la reconstruction des syndicats ouvriers en dehors de l’intervention de l’appareil d’État. Ils ont purement collé à l’opération Caramanlis, en l’accréditant politiquement dans leur base politique, poussant donc à une certaine démobilisation.

L’opération d’Andréas Papandréou participe d’une autre perception de la situation politique. Le nom du fondateur du mouvement auréolé d’un prestige dû à sa participation à la résistance contre le régime des militaires, mais à l’étranger, « parle » aux masses grecques. Le contenu radical de la plateforme politique de Papandréou, présentée lors de la conférence de presse du 2 septembre, annonçant la formation du mouvement, n’est pas qu’une mesure démagogique. Elle correspond réellement à la nature radicale de la prise de conscience politique dans la jeunesse grecque, ouvrière et étudiante. Revendiquer l’épuration de l’appareil d’État sans remettre en cause pour autant sa nature bourgeoise colle au caractère confus de cette prise de conscience politique. Demander la tenue de procès contre les dictateurs déchus c’est déjà gêner davantage le nouveau pouvoir Caramanlis et faire montre de caractère offensif. Exiger la rupture, par la Grèce, de toute alliance militaire, économique, politique avec l’impérialisme, c’est faire jouer le sentiment national ultra-sensibilisé par les manipulations américaines. Il n’empêche qu’il n’y a pas de voie nationale grecque au socialisme, ce que laisse sous-entendre Papandréou.

Bien que doté d’un appareil organisationnel encore extrêmement réduit, sans unité politique de fonctionnement, sans tradition de lutte réelle, la formation d’Andréas Papandréou est un pôle d’attraction très puissant pour une jeunesse qui ne croit pas aux partis communistes, qui désire trouver des canaux d’expression pour sa volonté de lutter.

La tenue prochaine des élections est déjà l’objet d’une empoignade sérieuse entre une gauche neuve et une droite conservatrice encore incomplètement définie. Le but de Caramanlis est d’organiser sans trop tarder des élections, son avance politique, du fait de sa position de tenant de l’appareil d’État, lui permettant de placer ses hommes aux postes importants, lui donne une connaissance de la situation que les autres formations n’ont pu maîtriser encore complètement. Ensuite, plus tôt seront les élections, moins seront grandes les chances d’une autre formation bourgeoise de se présenter. C’est dans cette situation qu’intervient la légalisation par décret des deux partis communistes grecs, le 24 septembre 1974. Évènement de grande importance pour la situation grecque, un décret efface près d’un quart de siècle d’interdiction du P.C.G.

Le temps de l’organisation n’est pas encore achevé pour les P.C. comme pour l’organisation de Papandréou. L’Humanité du 25 septembre rapporte un communiqué du PCG (fraction pro-Moscou) protestant contre la tenue trop hâtive d’élections. « Dans une déclaration faite à la presse, le PCG a affirmé que des élections tenues à la hâte sont un crime contre la nation et conduiront à une dictature parlementaire, parce que servant seuls les intérêts de Caramanlis. » Il conclut : « Avant de procéder à des élections, il faut épurer l’État du système de la junte et résoudre la question du régime. »

En fait il y a beaucoup plus de la part des P.C. et d’Andréas Papandréou dans ce refus d’une tenue trop rapprochée des élections. Tant qu’ils se présenteront en frères ennemis devant l’électorat les deux P.C. entretiendront une confusion politique qui va à l’encontre de leurs intérêts. Enfin, un accord électoral avec la formation de Papandréou est nécessaire pour éviter une trop forte concurrence.

Les formations de l’extrême-gauche sont encore trop réduites, trop faibles, pour pouvoir intervenir dans le sens d’un affrontement politique avec les formations de la gauche. Les récentes manifestations de solidarité avec le Chili qui se sont tenues à Athènes ont montré combien les organisations de gauche tenaient à les isoler. Membres des P.C. et partisans de Papandréou n’ont pas hésité un seul instant à agir comme une police intérieure à ces manifestations, afin d’isoler physiquement par la force les formations d’extrême-gauche. On ne gagne rien à ce petit jeu, si ce n’est créer les conditions pour une attention plus grande aux formations de l’extrême-gauche. Les staliniens grecs l’apprendront à leur tour.

Septembre 1974

Lettre hebdomadaire