Andy Burnham est devenu Premier Ministre le 20 juillet 2026. L’ancien Maire de Manchester avait participé aux gouvernements travaillistes de Tony Blair et Gordon Brown et dans les équipes d’opposition d’Ed Milliband et de Jeremy Corbyn. Il s’était déjà porté deux fois candidat pour être le leader du Parti travailliste mais, cette fois-ci, il était le seul candidat et il avait le soutien actif de personnalités dont on s’attendait récemment à ce qu’elles soient elles-mêmes candidates. Son prédécesseur, Keir Starmer, a été forcé de démissionner le 22 juin, après que Burnham ait remporté la victoire de façon impressionnante lors d’une élection partielle à Markerfielld au Nord-ouest de l’Angleterre, là où Reform le parti d’extrême droite de Nigel Farage espérait bien remporter la mise. Cela a constitué un fort contraste avec les résultats désastreux recueillis par le Parti travailliste et Starmer lors des élections du mois de mai. Il était clair que le succès de Burnham venait pour partie de gens qui l’avaient soutenu précisément pour se débarrasser de Starmer.
Depuis l’écriture de cet article, Burnham a composé son gouvernement en gardant beaucoup de ceux qui avaient participé au gouvernement de Starmer et procédé à diverses annonces pour faire face à la crise du coût de la vie qui frappe durement la population, tout en respectant les règles budgétaires. Au bout de seulement cinq jours, il est trop tôt pour tirer un bilan qui soit substantiel. Et, d’un autre côté, il n’y a aucun doute : Burnham ouvre un certain nombre de débats politiques clés, par exemple en ce qui concerne la dévolution, la réforme électorale et la réindustrialisation, débats à propos desquels il sera essentiel que la gauche radicale s’engage.
Burnham est un peu comme un acteur d’une pièce de Shakespeare ou de la Comédia dell’arte qui utilise un masque : il doit entrer en scène et s’adresser de manière différente aux différentes forces politiques et sociales qui l’entourent.
Concernant le grand public et les travailleurs qui ont déserté le Parti travailliste en faveur de partis comme Reform/Restore, il doit les convaincre qu’il va rapidement faire quelque chose sur le coût de la vie, le logement et l’emploi. C’est ainsi que Burnham a indiqué qu’il allait prendre quelques mesures urgentes à propos du coût de la vie. Mais de manière plus négative, il n’a montré aucun signe de rupture avec la politique réactionnaire du Parti travailliste en ce qui concerne les migrants et les réfugiés et bien que le nouveau dirigeant ait rejeté cette tactique dans son discours de victoire, il s’agit en réalité, avant tout, de « réformer mieux que Reform ».
Concernant les députés travaillistes de la gauche modérée, les militant·es qui l’ont soutenu lorsqu’il a défié Starmer et les électeurs qui ont récemment voté pour les Verts, il doit les convaincre qu’il constitue une rupture par rapport au gouvernement de Starmer et qu’il remet en cause « 40 ans de néolibéralisme ». Avant même sa prise de pouvoir, il a annoncé un changement de politique en ce qui concerne la Palestine, tout en refusant de reconnaître qu’il y a un génocide à Gaza et un nettoyage ethnique en Cisjordanie. Les cartes d’identité digitales ont d’ores et déjà été abandonnées. Un signal très clair a été donné quant à la mise sous contrôle public de l’entreprise « Eau de la Tamise » et que de telles mesures pourraient s’appliquer à d’autres services publics tels que l’énergie. Ont également été indiquées des actions rapides en ce qui concerne le coût de la vie comme les tarifs sociaux de l’énergie, le plafonnement des tarifs de bus et l’augmentation du premier seuil d’imposition. D’autres mesures progressistes, telles qu’un impôt sur la fortune, ont été évoquées, mais rien de précis n’a été annoncé.
Concernant la droite du Parti travailliste et son appareil, il doit montrer qu’il s’agit d’une réinitialisation et non d’une rupture avec le régime de Starmer. Ainsi, le cabinet devrait comporter des poids lourds du Parti travailliste, notammentl’aile droite de la direction du Parti, représentée par des figures telles que Streeting, McFadden et Mahmood. Il sera intéressant de voir quelle sera l’ampleur de son large rassemblement ; certains dirigeants de Labour Together1 seront assurément mis sur la touche. Il a également rassuré l’appareil du Parti travailliste en affirmant que son virage sur la question palestinienne a ses limites : il ne suivra pas l’exemple de son homologue social-démocrate Pedro Sánchez en Espagne. Il a voté en faveur du durcissement raciste et réactionnaire des conditions imposées aux réfugiés présenté par Shabana Mahmood. Il n’a manifesté absolument aucune inclinaison à modifier l’orientation générale sur les migrants et sur la répression globale contre les droits démocratiques. Il serait surprenant qu’il desserre l’étau autour de Palestine Action ou qu’il relâche la pression exercée dans le cadre de l’offensive générale contre la contestation et l’action directe. On a déjà constaté un virage à 180 degrés sur les droits des trans : Burnham qui, auparavant, défendait les droits des personnes trans, accepte maintenant la décision de la Cour Suprême qui empêche les femmes trans d’utiliser les toilettes pour femmes.
Par rapport aux patrons et à la classe capitaliste, il veut les assurer qu’il est partisan d’une croissance pro-business et qu’il veut un nouveau partenariat, quoiqu’avec un contrôle public renforcé sur les services publics et sur certaines industries. Ainsi, dans son entretien avec le Times, il met l’accent sur ses convictions favorables aux entreprises et décrit avec exactitude comment la croissance capitaliste de Manchester reposait sur un partenariat avec des promoteurs immobiliers. Ils ont bien réussi et très peu de logements sociaux ont été construits. Ne pas prendre Ed Miliband comme chancelier et donner le poste à Shabana Mahood serait un autre signal évident qu’entre ses mains l’économie capitaliste sera en sécurité. De toutes façons, il a déjà dit qu’il respecterait les règles fiscales et qu’il ne laisserait pas l’endettement s’emballer. Le nouveau dirigeant ne s’est pas du tout interrogé sur les objectifs de dépenses militaires imposées par l’OTAN et par Trump, ce qui fera plaisir au complexe militaro-industriel. Son programme de réindustrialisation repose sur un élément clé - les dépenses militaires – en dépit du fait évident que booster les aides sociales ou l’éducation créerait beaucoup, beaucoup plus d’emplois.

Un projet contradictoire
En dépit de l’état de grâce dont il va bénéficier aussi bien à l’intérieur du Parti travailliste et du mouvement ouvrier que de la part des grands médias, il ne lui sera pas facile de maintenir la cohérence de ce projet complexe et contradictoire.
La protection sociale est à juste titre l’une de ses priorités et s’il parvenait à élaborer un plan équitable et réalisable, cela pourrait lui valoir un large soutien. Son propre père souffre de la maladie d’Alzheimer et n’est pas conscient que son fils soit le nouveau Premier ministre. C’est une question qui touche tout le monde. Même les gens qui ont un revenu raisonnable savent ce que coûtent les frais liés à votre santé et à celle de ceux que vous aimez. Les capitaux-investissements qui contrôlent désormais une partie significative de la protection sociale aussi bien pour les jeunes que pour les seniors ne renonceront pas à défendre leurs intérêts sans combattre.
Les dépenses de protection sociale, y compris les prestations d’invalidité seront très bientôt sur la sellette dans la mesure où l’aile droite du Parti travailliste, les grands médias et la classe dominante sont en général favorables à d’importantes coupes budgétaires. Le rapport Timms sur les allocations d’autonomie personnelle ainsi que sur d’autres sujets seront publiés cet automne. Parmi les acteurs clés du mouvement de soutien à la candidature de Burnham pour la direction du parti, beaucoup ont joué un rôle déterminant afin de faire échec à la tentative du gouvernement Starmer de réduction les allocations aux personnes en situation de handicap. Ces députés resteront-ils les bras croisés si Burnham revient avec un programme similaire ?
Le dilemme essentiel qui, de concert avec le Brexit, a produit l’incroyable volatilité politique actuelle (sept Premiers ministres en dix ans) est le fait que le capital ne peut plus accorder à la classe ouvrière de concessions significatives en matière de mesures environnementales, de salaires ou de dépenses sociales. Nous ne sommes plus dans la période boom économique de l’après-guerre ni même dans les années Blair où la chute du Mur de Berlin et la croissance chinoise structuraient un contexte différent. Certaines réformes visant à garantir la stabilité politique ou à écarter le risque d’un gouvernement du parti Reform seraient acceptables, mais toute mesure qui commencerait sérieusement à défier les intérêts capitalistes ne serait pas acceptable et il y aurait une contre-offensive incessante. Corbyn a subi ce traitement alors même qu’il était dans l’opposition.
Va-t-il taxer les entreprises et les riches ?
Même la réalisation du projet limité que Burnham a esquissé jusqu’à présent nécessiterait d’importantes ressources. Jusqu’à maintenant, il n’a pas indiqué où il allait trouver l’argent. Va-t-il vraiment tenir tête aux patrons et aux grands médias qui s’opposeront à toute augmentation significative des impôts sur leur fortune ?
Comme on le voit, il faudrait faire preuve d’une sacrée gymnastique politique pour arborer un masque différent devant chacun de ces groupes. Certains masques sont plus importants que d’autres, ainsi le rôle qu’il joue vis-à-vis de la classe capitaliste a la primauté sur tous les autres. Finalement, il n’est qu’un politicien travailliste déterminé à gérer le capitalisme avec quelques accommodements en faveur des travailleurs, plutôt qu’a organisé un mouvement enraciné en dehors du Parlement mais intervenant en son sein pour rompre avec un système qui produit des inégalités et des oppressions ainsi que la destruction de notre planète. On dit qu’il serait favorable à l’autorisation de nouveaux forages pétroliers et gaziers en mer du Nord, ce qui ne créerait que très peu d’emplois mais aggraverait un réchauffement climatique catastrophique.
Le jour de sa nomination, les marchés étaient à la hausse, ce qui reflète la confiance de la classe dominante dans le fait que Burnham ne représente pas une menace directe, même s’ils ont des inquiétudes quant à certaines de ses options politiques si elles étaient poussées trop loin.
Identique à l’ancien patron ?
La gauche doit accepter l’idée que ce n’est pas la même chose que le gouvernement Starmer. C’est peut-être un patron travailliste, mais il n’est pas identique à l’ancien patron, sauf au sens où tous les dirigeants travaillistes gèrent le capitalisme et ne s’en prennent jamais à ses intérêts.
La différence réside dans les conséquences politiques que l’on peut d’ores et déjà percevoir. Farage apparaît fragile à cause de l’exposition publique de sa cupidité et de la farce de l’élection partielle de Clacton. Le succès de Burnham qui, à Markerfield, a infligé une défaite cuisante à Reform ainsi que le fait qu’il n’est pas Starmer et qu’il a annoncé quelques mesures politiques progressistes l’a aidé à faire remonter le Parti travailliste jusqu’au coude-à-coude avec Reform. Le parti de Farage atteignait déjà le plafond des 30% de voix que l’on a pu constater dans d’autres pays européens lorsque la droite dure était en expansion. Si la menace d’un gouvernement Farage ou d’une coalition l’incluant n’est plus à l’ordre du jour de manière aussi forte, alors cela nous place dans un contexte politique différent.
Il est trop tôt pour l’affirmer, mais si Burnham met effectivement en œuvre une politique ancrée dans une gauche modérée, cela aura également des répercussions sur son aile gauche, là où les Verts ont attiré de nombreux électeurs travaillistes. Cependant le masque que porte Burnham pour s’adresser à la droite du Parti travailliste et aux électeurs de Reform en ce qui concerne l’immigration, les droits démocratiques, les forages en Mer du Nord et la Palestine rendra plus difficile pour lui de regagner les électeurs, particulièrement les jeunes, qui rejettent aujourd’hui le Parti travailliste.
Néanmoins cette rupture avec Starmer va peut-être permettre maintenir au Parti travailliste de conserver de nombreux militants. La faillite catastrophique de Your Party renforce encore cette tendance. Nous devons conserver des liens avec ces socialistes et les impliquer ainsi que beaucoup d’autres militants dans des campagnes de terrain qui interviennent sur certains des domaines que Burnham envisage de modifier. Par exemple, nous devons soutenir tous les plafonnements des tarifs des bus mais aussi travailler avec les différentes campagnes menées en faveur de la gratuité comme à Londres et à Manchester, et intervenir sur nos propres propositions.
Le projet de Burnham est celui d’un gouvernement de réformes au nom du peuple. Il ne va organiser aucune espèce de base de masse qui pourrait défendre des mesures progressistes contre l’opposition et les approfondir.
Se saisir de nouveaux débats
En conséquence, pour la gauche socialiste, il va y avoir de nouvelles interventions et de nouveaux débats. Nous aurons besoin de ne pas nous contenter de dénoncer la complicité du Parti travailliste avec l’austérité ou la répression des droits démocratiques mais aussi de soutenir les réformes réelles mais limitées qui seront proposées. La dévolution, le logement, la protection sociale et le contrôle public sur les services publics vont être au cœur du débat politique. Par exemple, comment répondons-nous aux idées de divisions régionales et d’inégalité ? Que disons-nous à propos de son engagement à mettre fin à la situation des sans-abris ? Nous avons besoin de travailler nos réponses à propos de ce que nous soutenons et ce sur quoi il faut aller plus loin et en quoi de telles réformes seront toujours limitées par les contraintes du système capitaliste. Apparemment, la représentation proportionnelle figure aussi dans le projet de Burnham. La gauche radicale a été honteusement absente de ce débat.
Il est absurde de considérer l’avènement de Burnham comme une conspiration capitaliste : Starmer était impopulaire, les Conservateurs et Reform ne sont pas suffisamment fiables, alors trouvons une autre marionnette que nous pourrons manipuler. D’une manière déformée, les changements d’orientation de Burnham découlent en partie de nos luttes et de nos campagnes. La révolte à propos de l’allocation handicapés a été une base de ralliement pour la gauche modérée en rupture avec Starmer. Sans la campagne de masse sur la Palestine, nous n’aurions sans doute pas entendu Burnham dire que le Parti travailliste s’était trompé et que l’existence de crimes de guerre devaient être pris en considération.
Si Burnham ne démarre pas sur les chapeaux de roues et ne fait pas la différence au moins en ce qui concerne le coût de la vie, alors le soutien dont il bénéficie pourrait bien s’éroder rapidement. Alors les Conservateurs et Reform/Restore pourraient fortement opérer leur retour. Les socialistes doivent conserver leur indépendance et construire un mouvement plus large et plus efficace en soutien à toutes les mesures progressistes, montrer qu’ils peuvent aller plus loin et travailler ensemble avec les militants qui sont au sein ou à l’extérieur du Parti travailliste afin d’éviter une résurgence de l’extrême droite et des Conservateurs.
Publié le 20 juillet 2026 par Anticapitalist Resistance
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Financé par de grandes entreprises multinationales, Labour Together est un think tank et un groupe de pression interne au Parti travailliste qui s’est attaché à « recentrer » le Parti et à assurer la promotion de certains dirigeants, dont Keir Starmer.