Les attaques de Trump contre les classes populaires, notamment ses menaces de déployer l’armée dans des grandes villes, la casse du droit à la négociation collective d’un million de fonctionnaires fédéraux et une campagne de terreur menée par la police de l’immigration qui frôle l’inconstitutionnalité, sont tellement extrêmes que beaucoup de gens parlent maintenant d’une grève générale. Ces appels n’émanent pas seulement des secteurs habituels, ils proviennent même de mon propre maire, Brandon Johnson, ancien dirigeant et militant du syndicat enseignant Chicago Teachers Union.
Des appels à la grève générale, on en a déjà toutes et tous entendu par le passé. En général, il ne s’agissait pas de propositions ou de stratégies sérieuses, mais de réactions aux attaques que les classes populaires subissent régulièrement de la part des puissances politiques et économiques en place. De tels appels sont faciles à écarter d’un revers de main, car ils proviennent souvent de personnes bien intentionnées mais qui n’ont pas conscience de la difficulté qu’il y a à lancer et à gagner une grève dans une boîte donnée, et encore moins dans un pays de 330 millions d’habitant·e·s qui n’a rien vu qui ressemblerait à une grève générale en près de 150 ans.
Celles et ceux d’entre nous qui se sont déjà démené·e·s pour organiser leurs collègues, pour imposer la reconnaissance de leur syndicat et pour négocier avec des employeurs·ses récalcitrant·e·s ont souvent balayé cette idée d’office. Mais il y a deux ans, dans la foulée de la « Stand-Up Strike », la grève victorieuse chez les trois géants de l’industrie automobile américaine, Shawn Fain, le président du syndicat United Auto Workers a mis l’idée sur la table lorsqu’il a appelé le mouvement syndical à préparer une grève conjointe le 1er mai 2028.
Au premier abord, cela semble impossible. Mais si l’on prend du recul et que l’on considère les grèves et la combativité coordonnées des deux dernières décennies, on voit que nous en sommes peut-être bien plus proches que nous ne le pensons. Nous avons posé déjà posé les bases. Nous devons maintenant tirer les leçons de ces luttes, franchir un cap et passer à des actions à plus grande échelle et plus perturbatrices.
Des provocations qui poussent à l’action
Les conditions préalables à des mobilisations coordonnées de grande ampleur se déploient sous nos yeux. Des attaques draconiennes et racistes contre des quartiers entiers sous le prétexte d’application des lois sur l’immigration. Des réductions d’impôt gigantesques pour les riches et les entreprises qui, avec la contraction économique et les coupes dans les budgets fédéraux, vont créer d’énormes problèmes budgétaires aux assemblées d’État et aux municipalités dans tout le pays.
Les attaques contre la démocratie, les immigré·e·s et l’état de droit ont déjà provoqué des mobilisations de masse parmi les plus importantes de l’histoire des États-Unis, notamment le 18 octobre lorsque des millions de personnes dans tout le pays ont participé aux milliers de manifestations « No Kings ». Pour le mouvement syndical, la question est la suivante : quand passons-nous des manifestations de masse à une action de masse sur le plan économique ?
Le premier semestre de 2026 est le moment critique. Dans tout le pays, les assemblées d’État vont commencer à débattre de budgets déséquilibrés par les coupes claires du gouvernement fédéral, alors même que l’augmentation de 170 milliards de dollars du budget de l’ICE, la police de l’immigration, se met en place. Les universités vont sentir encore davantage l’effet des coupes et des attaques du gouvernement Trump, tandis que les oligarques de la tech et le capital financier vont continuer à saigner les travailleurs·ses et le secteur public.
Il faut que nous élaborions dès maintenant un plan pour relier et coordonner ces batailles dans nos villes et nos États. Pas un plan national ou une journée d’action centralisée décrétés de façon verticale, mais un plan établi dans chaque État.
Quatre leçons
Voici quatre leçons importantes que nous pouvons tirer du passé récent.
La défense des populations immigrées dans nos quartiers doit être comprise dans son aspect économique et doit être intensifiée. En 2006, le mouvement national « Un jour sans immigré·e » a commencé par une manifestation de 100 000 personnes le 10 mars et a culminé le 1er mai lorsque 500 000 immigré·e·s et allié·e·s ont défilé dans le centre-ville de Chicago.
Le nombre des travailleurs·ses migrant·e·s impliqué·e·s et de leurs allié·e·s était tel pour cette mobilisation, aussi connue sous le nom de « Great American Boycott », que l’activité économique s’est retrouvée à l’arrêt dans d’importantes parties de l’agglomération de Chicago. Les boutiques et les restaurants avaient fermé, soit par solidarité avec leurs salarié·e·s, soit faute de personnel suffisant.
Faisons converger syndicats et organisations de quartier pour coordonner des campagnes. Dix ans après la réémergence du 1er-Mai, en plein dans un bras de fer budgétaire qui allait durer deux ans face au milliardaire républicain gouverneur de l’Illinois, le syndicat des enseignant·e·s de Chicago (le CTU) s’est mis en grève pour une journée afin de dénoncer l’impasse budgétaire et d’exiger le financement des écoles.
Le CTU et le syndicat SEIU Healthcare Illinois avaient passé la majeure partie de l’année 2015 à rassembler une coalition de syndicats du territoire, unis par leur attachement à une orientation progressiste en faveur des salarié·e·s et à l’action combative, pour coordonner leurs campagnes et échanger sur leurs stratégies.
Grâce au travail de cette coalition, une dizaine de syndicats ont participé à la journée de grève de 2016, notamment des salarié·e·s des fast-foods engagé·e·s dans le « Fight for 15 » pour l’augmentation des salaires, des syndicats de l’enseignement supérieur de la Chicago State University et de la Northeastern Illinois University, des travailleurs·ses de la petite enfance et des soins à domicile du syndicat SEIU Healthcare Illinois & Indiana, aux côtés d’un regroupement large d’acteurs·trices locaux·ales mené à la fois par des associations de quartier historiques et par des militant·e·s clefs du mouvement Black Lives Matter.
Poussons nos syndicats à prendre de plus gros risques, notamment dans les secteurs clefs. En février 2018, exaspéré·e·s par les propositions salariales insultantes de leur gouverneur républicain, lui aussi milliardaire, les enseignant·e·s de Virginie-Occidentale ont lancé ce qui allait devenir une vague de grèves dans l’éducation à l’échelle de villes et d’États de tout le pays, le mouvement « Red for Ed ». Il y a eu des grèves d’une journée, présentées comme des « journées d’action » ; et il y a eu des grèves de plusieurs semaines. Surtout, la quasi-totalité des arrêts de travail à l’échelle de plusieurs districts ou de tout un État se sont produits dans des États où la loi interdisait aux enseignant·e·s de se mettre en grève – ce qui ne les a pas empêché·e·s de le faire.
Les enseignant·e·s des écoles publiques sont, par nature, ancré·e·s dans la vie locale. C’est aussi le cas, à des degrés de divers, de nombreuses autres catégories de travailleurs·ses : les employé·e·s des administrations d’État et de comté, des maisons de retraite et des centres de santé, des facultés de proximité, des supermarchés et des restaurants. Voilà des secteurs qui sont potentiellement tous clefs, qui peuvent toucher des populations diverses et être visibles.
Ajustons les dates d’expiration de nos accords collectifs1 et nos revendications entre secteurs d’activité différents, et travaillons avec nos allié·e·s parmi les habitant·e·s pour mettre en avant des revendications pour le bien commun. En mars 2024, plusieurs syndicats représentant ensemble plus de 15 000 salarié·e·s dans la métropole de Minneapolis-Saint Paul ont mené de façon coordonnée des votes préalables à la grève dans plusieurs secteurs.
Cette campagne, lancée publiquement en octobre 2023, rassemblait des travailleurs·ses de l’enseignement, des transports, du nettoyage, des maisons de retraite et du commerce venant de six syndicats différents. Elle était le produit d’efforts communs en termes de militantisme et de formation de cadres.
La simple menace d’une grève coordonnée a permis d’importantes victoires dans les accords collectifs des salarié·e·s des transports, de la municipalité de Minneapolis et des agent·e·s de sécurité, et une alliance syndicale et citoyenne encore plus large a soutenu les travailleurs·ses du nettoyage, des maisons de retraite et du commerce lorsqu’ils et elles se sont mis·es en grève.
Le progrès dans l’adversité
Une chose est sûre quant aux prochains mois, les attaques de Trump et de ses alliés patronaux ne vont que s’accentuer. Et les structures qui existent actuellement, nos syndicats et les autres organisations qui se battent pour les droits des immigré·e·s, des locataires, pour une économie plus juste, aussi dispersées et faibles qu’elles soient, sont les outils dont nous disposons pour organiser la riposte.
Dans l’histoire de ce pays, les mobilisations ouvrières ont été la force essentielle dans la lutte pour la justice et l’égalité. Mais les travailleurs·ses ont toujours fait face à des défis immenses et à des adversaires capables de nous désorganiser et de nous désorienter.
Les avancées que nous réalisons ne sont pas linéaires, elles se produisent dans des moments de bouleversement et d’agitation sociale. Notre tâche n’est pas de créer la stratégie parfaite que les masses devraient suivre. C’est d’utiliser les leçons du passé pour poser les bases des luttes de l’avenir.
Publié le 4 décembre 2025 par Labor Notes
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Aux États-Unis, beaucoup de choses dépendent du contrat collectif négocié entre le syndicat (s’il a réussi à se faire reconnaître) et l’employeur : salaires, conditions de travail, couverture santé... Ces accords ne sont valables que quelques années, et les périodes de renégociation sont propices aux conflits. (Note du traducteur)