Nous reproduisons ci-dessous une interview d’un membre dirigeant, au Chili, de la Liga Comunista, sur la situation politique actuelle. La LC chilienne est une organisation marxiste révolutionnaire qui entretient des relations fraternelles avec la IVe Internationale. Elle s’est formée peu avant le coup d’État de septembre 1973 et a tenu son premier congrès à l’intérieur du Chili, il y a quelques mois.
INPRECOR. — Depuis le renversement du gouvernement d’Unité populaire, plus d’un an s’est écoulé. Le 11 septembre dernier, alors que la Junte militaire « célébrait » son premier anniversaire, Pinochet, dans un discours à destination de l’étranger, parlait de mesures « libérales ». Y a-t-il des éléments concrets de la situation allant dans ce sens ?
RÉPONSE. — Aucun. Les déclarations faites par Pinochet après un an de dictature sanglante ne sont rien de plus qu’une farce sinistre. Pas un seul prisonnier politique n’a pu quitter jusqu’alors les nombreux camps de concentration installés depuis un an. D’autre part, l’abolition de l’État de guerre interne et son remplacement par l’État de siège pour la défense interne ne signifie rien d’autre que le maintien de la situation existante ; les militaires ont exactement le même pouvoir, les mêmes prérogatives. Le couvre-feu est maintenu — non pas qu’il soit indispensable pour mener à bien la répression, mais il a pour fonction de maintenir latent un état de terreur collective.
Les coups de feu sans justification tirés chaque nuit, les coups de freins brusques des véhicules militaires dans les poblaciones face à telle ou telle maison, alors que seuls ceux-ci sont autorisés à circuler, ont le même objectif.
En fait, nous assistons à une nouvelle vague de perquisitions massives. Presque chaque nuit les militaires encerclent une « poblacion » et arrêtent entre mille et deux mille personnes. Il y a de très fréquentes razzias dans les salles de cinéma. Très souvent, certaines rues sont bloquées complètement pour contrôler l’identité de tous ceux qui circulent.
Une répression plus sélective contre les organisations révolutionnaires et de gauche se poursuit parallèlement. Chaque jour, pour un nombre croissant de militants, la torture signifie la mort.
Les juges continuent à s’opposer à l’habeas corpus lorsque disparaît quelqu’un aux mains des bourreaux des services de renseignements militaires.
Les droits syndicaux, politiques, démocratiques continuent à être totalement niés.
En définitive rien n’est changé et il n’y a aucun symptôme indiquant une évolution quelconque des méthodes de la dictature par la volonté de ceux qui la composent.
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INPRECOR. — Pourquoi la dictature ne peut — ou ne veut pas — malgré toutes les pressions externes et internes, faire la moindre concession, la moindre ouverture ?
RÉPONSE. — N’importe quelle brèche, aussi minime soit-elle, dans le système de domination par la terreur existant actuellement, serait utilisée immédiatement par les masses pour concrétiser un processus très rapide de réorganisation et développement des luttes. La dictature en est profondément consciente. Le prolétariat et les masses populaires chiliennes ont une grande tradition de lutte et de combativité. La défaite du 11 septembre 1973, la répression sauvage qui s’en est suivie n’ont pas effacé cela.
La dictature n’a pas la stabilité politique nécessaire pour faire face à la situation avec d’autres moyens que ceux résultant de la terreur massive et sanglante.
Et ce, parce qu’elle a aujourd’hui perdu une grande part de la base sociale dont elle disposait au lendemain du coup d’État. La politique économique n’a pas seulement affecté directement les masses populaires, mais également la petite-bourgeoisie et même certains secteurs de la bourgeoisie. La diminution considérable du pouvoir d’achat d’une bonne partie de la population, les dévaluations successives de l’escudo et l’augmentation en conséquence des prix des produits importés, l’élévation des taux d’intérêt, etc., ont conduit un grand nombre de commerçants, de petites et moyennes industries à la faillite. Les fonctionnaires publics, les employés et cadres du secteur privé sont licenciés par milliers et les salaires de ceux qui peuvent travailler sont dérisoires.
Le malaise croissant de ces secteurs sociaux s’exprime politiquement par la rupture des relations entre la dictature d’une part et les secteurs les plus réactionnaires de la démocratie chrétienne (Frei, Alwyn), ainsi que d’autres groupements politiques bourgeois d’autre part. Cela a réduit considérablement les possibilités de manœuvre de la dictature.
C’est seulement par la poursuite de sa politique de massacres, de tortures aveugles, d’écrasement de toute velléité d’opposition, que la junte peut espérer réaliser les objectifs qu’elle s’est fixés.
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INPRECOR. — Quel est le projet de la junte et quelle possibilité a-t-elle de le réaliser ?
RÉPONSE. — La dictature veut consolider le système d’exploitation capitaliste au Chili sur de nouvelles bases.
Au niveau politique, elle cherche à « dépolitiser » la société. Le projet de nouvelle constitution va dans ce sens. Il vise à remplacer la forme traditionnelle d’État bourgeois « démocratique » par une structure corporatiste.
Au niveau économique, elle tente de développer un processus semblable à celui développé par les militaires brésiliens depuis leur coup d’État contre Goulart en 1964.
L’identification des militaires chiliens avec leurs collègues brésiliens est totale. Les responsables actuels de la politique économique ne perdent jamais une occasion de le rappeler. Leur plan correspond clairement aux intérêts du grand capital, surtout nord-américain, mais aussi européen, et à ceux des secteurs de la bourgeoisie chilienne qui leur sont intimement liés.
En baissant de façon considérable le pouvoir d’achat des masses, en créant une énorme armée de réserve de chômeurs (700 000 actuellement, soit 20 % de la population active), en menant donc à une crise d’une gravité sans précédent les secteurs de la petite, moyenne et même grande bourgeoisie dont les intérêts sont liés au développement du marché intérieur, la dictature prétend créer un pôle dynamique de développement capitaliste grâce au développement d’une industrie de biens de consommation durables destinés, pour l’essentiel, au marché extérieur.
Ce projet va à l’échec total. Les caractéristiques propres du développement de l’économie chilienne et la manière dont, historiquement, elle est liée au marché mondial capitaliste font, qu’au Chili, ne se trouvent réunies aucune des conditions spécifiques qui ont permis le soit-disant « miracle brésilien ».
De plus, des facteurs conjoncturels s’opposent également à la réalisation d’un tel projet. Le système capitaliste mondial est entré dans une période de crise aiguë dont les effets sont chaque jour plus visibles dans les métropoles impérialistes. Dans le cadre d’une concurrence exacerbée, ils ont de plus en plus de difficulté à placer leurs produits sur des marchés déjà saturés.
Les solutions transitoires de type brésilien sont maintenant sans issue. Le Brésil lui-même connaît le début d’une crise. Il apparaît maintenant impossible qu’il puisse connaître dans les années à venir le taux de croissance économique de ces six dernières années.
La possibilité, pour l’industrie chilienne, de marquer des points sur les marchés régionaux d’Amérique latine, d’ores et déjà saturés, est totalement utopique. Les pays du Pacte andin étaient, aux yeux de la dictature, la zone privilégiée pour une percée de l’industrie chilienne. Mais les facilités qu’elle a accordées au grand capital impérialiste sont incompatibles avec les termes mêmes de ce pacte, et ont ouvert une crise entre le Chili et les autres pays signataires.
Les difficultés chaque fois plus grandes que connaît la dictature pour la réalisation de ses objectifs économiques se concrétisent dans l’absence de tout investissement étranger significatif, malgré les avantages et les garanties offerts.
Essentiellement des crédits pour l’achat d’armements ont été obtenus, crédits dont le caractère politique immédiat est évident.
Ainsi, tous les piliers sur lesquels la dictature pensait asseoir son projet délirant de Chile Gran Nación (Grande Nation chilienne) se sont effondrés.
Son maintien au pouvoir signifie comme seule perspective la dégradation progressive de la situation économique des masses chiliennes et même de secteurs non négligeables des classes dominantes elles-mêmes.
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INPRECOR. — Présentée ainsi, la situation apparaît riche de possibilités…
RÉPONSE. — Les contradictions politiques et sociales entre la bourgeoisie et le prolétariat, à l’intérieur même de la bourgeoisie, sont considérables. Mais elles ne remettent pas en question pour autant, aujourd’hui, la stabilité de la junte. Il y a un abîme entre le degré d’« opposition latente » des masses chiliennes à la dictature militaire et leur capacité d’organisation et de mobilisation. De même, les secteurs bourgeois d’opposition ne sont pas actuellement en condition de structurer un mouvement fort et crédible. C’est là une des conséquences de la forme prise par la défaite de la classe ouvrière et des masses populaires le 11 septembre 1973.
Les vacillations du centrisme, la trahison ouverte du réformisme ont permis aux forces de la dictature militaire de remporter une victoire écrasante.
Ce fut un coup extrêmement dur. La classe ouvrière, sans véritable direction, face au coup d’État n’a pas pu même organiser un début de retraite ordonnée, conduisant à un retrait défensif.
On est passé avec une rapidité, une brutalité inouïe, d’une situation éminemment favorable pour détruire définitivement le système de domination de la bourgeoisie à une situation dans laquelle les masses ouvrières et populaires se trouvèrent totalement désorganisées et impuissantes pour faire face à une violence réactionnaire d’une bestialité sans précédent en Amérique latine.
Aucune des organisations importantes du mouvement ouvrier ne s’est maintenue en condition d’agir après le coup d’État. La dictature a donc pu, depuis lors, et après une héroïque mais très brève résistance, agir à sa guise pour mener à bien ses objectifs.
En fait, la grande majorité des personnes, des militants assassinés ne sont pas tombés au combat, mais victimes sans défense arrachées à leur lieu de travail dans la journée et à leur maison pendant le couvre-feu.
C’est pourquoi dans les mois qui ont suivi le coup d’État la combativité a été très faible, sinon nulle, et la démoralisation très profonde. Cette démoralisation a notamment affecté de nombreux militants qui ont commencé à quitter le pays.
Les partis de la gauche traditionnelle et, dans une moindre mesure, les organisations révolutionnaires — notamment le MIR — ont été durement frappés, bien que dans la majorité des cas la dictature n’ait pu atteindre son objectif avoué qui était de les détruire totalement. Dans ces conditions un effondrement à court terme du régime militaire est totalement exclu.
Développer des illusions à ce sujet ne mènerait à rien. Le chemin à parcourir pour la renverser sera long et difficile. Il faut partir de là.
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INPRECOR. — Quelles sont les perspectives de la Liga Comunista face à cette situation ?
RÉPONSE. — Toute discussion sur la nature des tâches à accomplir aujourd’hui doit partir de l’analyse de la défaite, de son caractère, de son ampleur.
Il n’y a rien à gagner en cherchant à masquer cette ampleur ou en mystifiant l’état réel de la résistance et les forces dont disposent réellement les révolutionnaires.
Cela, au contraire, pourrait conduire à de graves erreurs qui retarderaient d’autant le processus de récupération du mouvement ouvrier et populaire.
C’est en partant de là et en tenant compte de la longue tradition de lutte et de combativité des masses exploitées du Chili, du rejet croissant de la dictature par des secteurs sociaux très nombreux, de l’échec de l’essentiel du projet politique et économique des militaires, qu’il faut poser le problème de la réorganisation du mouvement ouvrier et populaire, ou, plus précisément, des premiers pas vers cette réorganisation.
Cela n’est pas simple à concrétiser dans la pratique. Dans le contexte actuel, toute manifestation, même la plus modeste, de combativité et d’opposition à la politique de la junte est confrontée à la répression la plus violente, la plus sauvage.
Aussi, dans la mesure où les masses exploitées n’ont aujourd’hui aucune capacité de riposte à la répression bestiale des militaires, nous devons être particulièrement prudents quant aux formes concrètes de la lutte que nous pouvons proposer ou impulser.
D’autant que la junte n’est pas fondamentalement préoccupée par les effets que peuvent susciter ses pratiques criminelles.
Lorsque se produit une manifestation de résistance, la plus modeste soit-elle, la répression s’abat rapidement et brutalement sur le lieu du conflit (usine, poblacion, etc.). Face à cela les masses sont totalement isolées et n’ont aucun moyen d’étendre ou même de faire connaître leur lutte au-delà du lieu où elle s’est déroulée.
L’atomisation d’une part, l’appareil répressif d’autre part, sont tels qu’il est presque impossible d’établir des liens avec d’autres usines, d’autres industries, d’autres poblaciones, etc.
D’autre part, aucune action de propagande importante, aucun moyen n’existe (presse, etc.) permettant d’appuyer une lutte, de la faire connaître même, donc de dénoncer la répression et d’organiser la solidarité.
Si nous ajoutons à cela l’énorme taux de chômage dont nous avons parlé précédemment, nous voyons que les conditions dans lesquelles doivent se dérouler les premières luttes ouvrières et populaires sont extrêmement difficiles.
Bien que formellement les lois sociales sur les conditions de travail n’aient pas été abolies, en fait, elles ne sont plus du tout respectées par les patrons qui agissent totalement à leur guise en la matière.
Nous avons vu de nombreux cas concrets où le patron, face à une demande modeste d’augmentation de salaire, a renvoyé tous les ouvriers pour en embaucher d’autres le lendemain, puisés dans l’armée de réserve des 700 000 chômeurs, et avec un salaire encore inférieur.
Lorsqu’un travailleur est licencié, des centaines sont prêts à prendre sa place à n’importe quelle condition… Juste pour survivre.
Pour concrétiser mieux les difficultés que les travailleurs rencontrent à se mobiliser pour des objectifs même très modestes, je vais prendre un exemple. La forme de lutte la plus évidente, la plus facile même, lorsque les travailleurs veulent atteindre un objectif, est la grève. Il y a eu certaines grèves (particulièrement dans les mois qui ont suivi le coup d’État) ; ce furent des luttes isolées et spontanées. Aucune n’a eu un résultat positif. Immédiatement informés d’un mouvement, les militaires arrivent sur les lieux pour réprimer. Dans certains cas, ceux que la délation rend responsables du mouvement sont arrêtés et souvent disparaissent. Dans d’autres cas, un groupe est choisi au hasard puis est fusillé sur place, pour l’exemple.
Conclusion : non seulement les revendications n’ont pas été satisfaites, mais, de plus, la terreur qui s’ensuit est telle que le refus de s’organiser, les réticences face aux propositions de lutte sont plus forts qu’avant.
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INPRECOR. — Quelle est l’issue à une telle situation ?
RÉPONSE. — Nous pensons que les propositions de lutte que doivent faire les secteurs les plus avancés de la révolution en direction des masses doivent avoir une possibilité concrète d’issue victorieuse.
Dans la situation actuelle un échec signifie encore plus retour en arrière et démoralisation. Cela ne veut pas dire que nous proposons de mener une lutte seulement lorsqu’il y a 100 % de chances de succès. D’abord une telle garantie est impossible à obtenir et, ensuite, cela nous mènerait à avoir une attitude totalement passive, sinon conservatrice.
Mais cela veut dire qu’il faut travailler dans la perspective de victoires très modestes, partielles, mais au travers desquelles les travailleurs peuvent reprendre confiance en eux-mêmes, en leurs propres forces.
C’est seulement à travers un tel processus que se créeront les conditions permettant de développer des formes supérieures de lutte et d’organisation. Comment pouvons-nous progresser dans ce sens ? Il y a une limite au-delà de laquelle la dictature ne peut agir de la manière criminelle et sanglante qui est la sienne, sans faire un calcul pour déterminer si ce qu’elle perd d’un point de vue politique peut être gagné en utilisant tout son potentiel répressif.
C’est là que se trouve la marge de manœuvre, au demeurant extrêmement faible, que doivent utiliser les masses pour concrétiser leurs premières formes de lutte.
Par exemple, dans le cas des revendications salariales, les seuls exemples de luttes menées avec succès sont celles où les travailleurs ont réussi à organiser un sabotage systématique mais peu visible des rythmes de production. La multiplication d’« erreurs », la formation de goulots d’étranglement dans le processus de production, le travail plus lent, le gaspillage de matières premières, d’énergie et mille autres formes d’obstruction que la classe peut inventer, amènent à une réduction de la productivité et de la production, augmentent les prix de revient et diminuent les bénéfices des capitalistes. Confrontés à une telle situation, les patrons peuvent penser à la possibilité d’augmenter les salaires ou à satisfaire d’autres revendications mises en avant au préalable de manière clandestine (quelques tracts dans les toilettes par exemple).
Dans certains cas, confrontés à une telle forme de résistance, les patrons ont fait appel aux forces armées, mais lorsque celles-ci arrivent tout fonctionne « normalement » dans l’usine. L’intervention de la troupe ne dépasse pas alors la forme d’un violent discours de menace de l’officier chargé de rétablir l’ordre.
Mais il faut être clair et ne développer aucune illusion ; s’il est possible d’éviter, dans des conditions bien déterminées, une répression directe contre l’ensemble des travailleurs, par contre, cela n’empêchera pas la dictature de travailler intensément et par tous les moyens possibles à la recherche des « meneurs », de responsables.
D’où la nécessité d’une clandestinité absolue, même au niveau d’une activité aussi modeste.
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INPRECOR. — Ces succès se sont produits dans certains secteurs spécifiques ?
RÉPONSE. — Oui, dans certaines industries nécessitant des travailleurs hautement qualifiés. Et la possibilité de succès était intimement liée à cette nécessité.
Là où il faut deux ans au patron pour former un ouvrier et obtenir de lui le rendement maximum, les possibilités sont beaucoup plus grandes que là où les travailleurs peuvent être remplacés du jour au lendemain, où, en fait, dans le contexte actuel, elles sont quasiment nulles.
La place de l’usine concernée dans l’économie nationale est également un élément d’appréciation des possibilités de succès. La dictature ne peut accepter, par exemple, la paralysie de l’extraction dans les mines de cuivre alors qu’elle tire de son exportation l’essentiel de ses revenus en devises…
C’est en fonction de tels critères que nous organisons notre intervention, si modeste soit-elle (et bien que de tels secteurs soient particulièrement difficiles à pénétrer).
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INPRECOR. — Tu peux nous donner d’autres exemples de luttes ?
RÉPONSE. — Dans certaines poblaciones ont été organisées des soupes populaires afin que les chômeurs puissent s’alimenter et dont l’approvisionnement est assuré par ceux qui travaillent.
À première vue une telle manifestation peut apparaître comme purement humanitaire. En fait, elle a une claire signification d’opposition à la politique de la dictature ; elle est comprise comme telle par tous les « pobladores » (habitants des poblaciones).
En proposant un objectif de ce type on est d’abord assuré de l’ampleur du mouvement. Et ce parce que les masses peuvent participer, apporter leur collaboration sans courir de grands risques d’être emprisonnées ou assassinées.
Mais pour faire fonctionner la soupe populaire quotidiennement, il faut une organisation plus ou moins stable (pour la collecte des fonds, pour organiser la rotation des cuisiniers volontaires, etc.). Une telle organisation constitue un grand pas en avant si l’on pense que depuis le 11 septembre 1973 aucun type d’organisation de masse n’a subsisté.
À partir de l’organisation de manifestations aussi élémentaires que les soupes populaires, un autre problème a pu commencer à être résolu : la reconstitution de noyaux dirigeants naturels de masse au niveau de la poblacion par exemple…
La politique de la dictature a consisté à assassiner et à emprisonner les dirigeants les plus combatifs. Et dans bien des cas elle a atteint son but. C’est à travers de telles formes d’organisation, de telles luttes, aussi modestes soient-elles, que les travailleurs, les pobladores, les paysans et les étudiants les plus avancés ont fait, en liaison avec les masses, leurs premières expériences d’organisation et de direction des formes initiales de la résistance à la dictature. À partir de là, ces éléments les plus avancés se trouvent en situation d’organiser, de diriger de nouvelles luttes.
Ces secteurs les plus avancés des luttes se sont regroupés, dans quelques cas, dans un organisme clandestin stable leur permettant de mener à bien, de façon continue, la préparation de nouvelles formes de lutte. Telle est la fonction des Comités de résistance populaire.
Le programme de ces comités résulte des nécessités de la lutte pour renverser la dictature. Peuvent y participer (en prenant les mesures de sécurité nécessaires) tous ceux qui sont disposés à lutter pour cet objectif.
Ceci dit, toute lutte pose immédiatement le problème de son extension. Il faut d’ores et déjà préparer les conditions rendant une telle extension possible. C’est pourquoi, utilisant l’expérience que nous avons eue sous l’Unité populaire dans les cordons industriels et les commandos communaux, nos efforts visent à créer des centres de coordination entre les différentes cellules de résistance appartenant à un secteur déterminé ou à un front spécifique.
INPRECOR. — Ce processus est-il déjà avancé ?
RÉPONSE. — Le degré de développement de ces structures organisationnelles ainsi que des luttes dont nous venons de parler est jusqu’alors tout à fait embryonnaire. En très peu d’endroits l’organisation de la résistance a pu être stabilisée.
INPRECOR. — Quelle est la signification de ces formes de lutte et des revendications démocratiques et salariales ?
RÉPONSE. — Elles ont, pour nous, marxistes révolutionnaires, une dimension purement tactique. De même, d’une certaine façon, que la lutte pour le renversement de la dictature. Les luttes du prolétariat ne doivent jamais être dépendantes des revendications économiques et démocratiques. Dès que les conditions le permettent, elles doivent être impulsées dans la perspective de revendications chaque fois supérieures dans leur contenu. Nous n’oublions jamais que seule la victoire du socialisme (et non pas le développement de secteurs bourgeois progressistes !) résoudra les problèmes des masses exploitées. Nous luttons pour le socialisme ; et cette lutte exige la pleine indépendance politique des masses exploitées.
INPRECOR. — Finalement, quelle est votre politique d’alliances ?
RÉPONSE. — Nous appelons tous les travailleurs, les pobladores, les paysans, les soldats, les étudiants, les fonctionnaires, organisés et inorganisés, à rejoindre les organisations de la résistance.
Nous appelons à rejeter tout type d’alliance avec la bourgeoisie et ses partis.
Nous appelons tous les partis ouvriers à former un front contre la dictature.
Nous appelons l’ensemble de la gauche révolutionnaire — et en particulier le MIR — à renforcer un pôle unitaire capable d’attirer, dès les premières étapes de la résistance, les masses chiliennes sous le drapeau de la révolution socialiste.
Novembre 1974