Sur la toile de fond de la fameuse « détente internationale », de multiples foyers de tension subsistent, où les mouvements de troupes ou de navires reflètent les dangers de conflagrations internationales. Un des plus menaçants — et le plus tragique du point de vue des intérêts de la classe ouvrière internationale — c'est le foyer de tension en Asie centrale, aux frontières sino-soviétiques.
Bien que la grande presse ne la mentionne pas souvent, une activité fébrile règne à ce propos dans les milieux diplomatiques et para-diplomatiques de certains pays. L'inquiétude n'est pas seulement répandue par les manœuvres de la diplomatie brejnévienne et maoïste, elle monte aussi dans les capitales d'Europe orientale et d'Asie de l'Est.
Si à Washington on s'en frotte les mains, les dirigeants des pays impérialistes d'Europe occidentale et du Japon adoptent une attitude hésitante. L'espoir de voir les « pays communistes » s'entredéchirer et le mouvement ouvrier international en subir, par contrecoup, un affaiblissement décisif, est mitigé par la crainte de retombées, y compris de retombées militaires, dans divers points du globe, y compris aux frontières de leurs propres pays.
Les préparatifs d'une nouvelle conférence internationale des PC fidèles à Moscou sont le plus souvent mis en rapport direct avec le bruit de bottes en Asie centrale. Il s'agit, pour le Kremlin, de condamner d'avance les « nationalistes » et « sociaux-chauvins » de Pékin comme les « agresseurs », formule qui justifierait en fait une intervention militaire ouverte ou déguisée, et accroîtrait la pression sur les « partis frères » d'Europe orientale pour qu'ils joignent leurs troupes à la démonstration de force actuellement en cours aux confins de la RP de Chine.
À défaut d'obtenir ce « maximum », auquel de nombreux PC rechignent, il faudrait pour le moins mettre au ban du « mouvement communiste international » les « scissionnistes chauvins » de la « clique de Mao », étape idéologique préparatoire à quelque chose de plus sinistre.
Si des alarmistes de tout bord, aux intentions qui ne sont pas toujours pures et qui frisent quelquefois la provocation délibérée, présentent les faits comme si on se trouvait à la veille d'un conflit militaire de grande envergure entre l'URSS et la RP de Chine, dans de larges secteurs du mouvement ouvrier international, y compris de son aile révolutionnaire, règne par contre une passivité étonnante à ce propos, faite d'un mélange d'ignorance, d'apathie complaisante ou de foi naïve dans la tendance qu'auraient les conflits d'État à l'époque nucléaire à « s'arranger toujours avant qu'il ne soit trop tard ». Les uns exagèrent la gravité du conflit ; les autres le sous-estiment manifestement.
Une escalade inquiétante
Pour abandonner le domaine des spéculations et se baser sur celui des faits, il faut commencer par mettre en lumière deux traits prédominants de la tension qui règne depuis des années à la frontière sino-soviétique en Asie.
D'abord le Kremlin a progressivement rassemblé sur place une force militaire colossale et impressionnante. Ce déploiement de force a impliqué une redistribution territoriale sur grande échelle de l'armée soviétique. Selon les estimations du Times de Londres (13 juin 1974), il y avait 16 divisions soviétiques à la frontière chinoise en 1968 et 21 divisions en 1969. Ce nombre est passé à 33 divisions en 1971, 44 divisions en 1972, 45 divisions en 1973. Il atteindrait aujourd'hui le chiffre de 50 (certaines sources américaines affirment même 60).
Les forces armées soviétiques ont construit quelque 70 champs d'aviation dans cette région, la plupart au cours de la toute dernière période, ainsi que de nombreuses bases de lancement pour des fusées tactiques et des fusées « à portée intermédiaire ». Des stockages d'armes nucléaires tactiques ont été également signalés.
Autre trait significatif : alors qu'initialement, lors des conflits le long de l'Oussouri de l'hiver 68-69, le déploiement de troupes soviétiques s'effectua le long de la frontière dans son ensemble, avec concentrations particulières aux « points chauds » où la souveraineté territoriale soviétique était contestée par les Chinois, aujourd'hui il semblerait y avoir concentration du côté de la RP de Mongolie, où il y aurait une demi-douzaine de divisions soviétiques blindées avec équipement ultramoderne et bases de lancement de fusées.
Or, entre la frontière de la Mongolie extérieure et la ville de Pékin, il y a un couloir étroit de moins de 700 km : c'est là le point où les forces armées d'URSS s'approchent le plus d'un centre vital de la RP de Chine.
Le 10 juin 1974, parlant devant le plénum du Comité central du Parti révolutionnaire du peuple de Mongolie, le chef de ce parti et nouveau président de la République populaire de Mongolie, Tsedenbal, accusa les dirigeants de Pékin de nourrir des visées « annexionnistes » à l'égard de la RP de Mongolie, et de « préparer ouvertement la guerre contre l'URSS et la RP de Mongolie ». Ces affirmations laissent un écho inquiétant si on les place dans le contexte des concentrations de troupes mentionnées plus haut.
De toute évidence, la direction maoïste, fidèle à son habitude de « répondre du tac au tac », a rassemblé de son côté de la longue frontière sino-soviétique des forces passablement équivalentes en nombre à celles de l'URSS ; il est question de 45 à 50 divisions de l'Armée de libération populaire déployées dans la région. Ces forces se sont progressivement rapprochées de la frontière.
Si les champs d'aviation sont plutôt disposés en profondeur, les préparatifs pour une « guerre populaire » sur une grande échelle sont multiples. Non des moindres, la construction de gigantesques « cités souterraines » dans de nombreuses grandes villes de la Chine septentrionale et centrale, qui devraient servir de refuge à la population, à l'administration, aux stocks de vivres et même à l'industrie en cas de bombardements massifs, y compris d'une attaque nucléaire. Selon un observateur indien qui visita la ville de Dalian (Talien), l'ensemble de la population d'un million d'habitants de ce centre industriel pourrait trouver refuge et subsistance dans une telle ville souterraine en cas d'attaque nucléaire (Financial Times, 19 juin 1974).
Par ailleurs les dirigeants chinois accélèrent la mise au point de leur propre arsenal nucléaire. Ils ont récemment effectué leur 16e expérience nucléaire. Ils disposeraient déjà d'un nombre limité de fusées pour atteindre des objectifs dans la partie européenne de l'URSS. Ils seraient en train de disperser leurs forces nucléaires afin d'éviter qu'une attaque nucléaire préventive ne détruise d'un seul coup l'ensemble de leur arsenal.
Il est clair que ces préparatifs, de part et d'autre, qui coûtent l'équivalent de milliards de dollars, mobilisant (et immobilisant !) des fractions considérables des ressources des deux pays, ne peuvent être considérés comme de simples « gestes de propagande ». Il s'agit bel et bien d'un déploiement de forces militaires, sur le terrain, qui y accroît incontestablement les risques d'incidents.
Et qui dit risque d'incidents dit aussi risques de réactions en chaîne et d'emballement.
Exemple récent d'un tel incident : au mois de mars 1974, des forces armées chinoises ont abattu un hélicoptère soviétique de reconnaissance armé qui, selon Moscou, s'était « égaré accidentellement » au-dessus du territoire chinois. La version chinoise, c'est qu'il avait délibérément, et à des fins d'espionnage militaire, « pénétré profondément dans la région autonome ouïghoure du Sinkiang chinois ». Depuis lors, le gouvernement de Pékin a refusé de renvoyer en URSS l'équipage de l'hélicoptère pris prisonnier à cette occasion.
La tension a augmenté considérablement à la suite de tous ces évènements.
L'idéologie suit et justifie
Ce déploiement de forces militaires est accompagné, il est vrai, d'un déploiement de propagande tendant à le prolonger et à le justifier. Mais ce serait prendre les apparences pour la réalité que de réduire le premier au second.
Du côté soviétique, la machine de propagande est axée avant tout sur le « chauvinisme social » ou le « nationalisme grand-han » des dirigeants de Pékin. L'oppression des minorités nationales qui habitent le nord et l'ouest de la Chine est dénoncée. Des « visées annexionnistes » par rapport à la RP de Mongolie sont mises en lumière. L'accusation principale reste cependant celle de « semer la division et la subversion » au sein du camp socialiste.
Les dirigeants soviétiques et mongols utilisent à ce propos un terme nouveau et curieux, celui d'« agression idéologique » et de « sabotage idéologique ».
Ce terme fait référence au contenu de la campagne de propagande chinoise, qui n'est pas moins intense en violence que celle du Kremlin. On y lance les accusations les plus tranchées contre les « sociaux-impérialistes » de Moscou, qui pratiqueraient des méthodes « néo-colonialistes » à l'égard des peuples d'Europe orientale et de Mongolie qu'ils maintiennent sous leur joug sanglant, et à l'égard des « pays du tiers-monde » dans son ensemble. Il y a également des références multiples aux « nationalités opprimées » au sein même de l'Union soviétique, tant en Asie soviétique qu'en Europe. Des postes-émetteurs puissants transmettent cette propagande, à partir du territoire chinois, dans les langues et les directions les plus diverses, y compris vers l'Ukraine.
Vu la violence du ton et l'absence totale de rigueur (ne disons pas de rigueur scientifique marxiste) dans le vocabulaire employé, il est difficile de séparer la fonction « défensive » de la fonction « offensive » de telles campagnes de propagande.
Craignant manifestement une attaque militaire soviétique — personne ne pourrait concevoir une invasion chinoise en URSS, indépendamment d'opérations limitées dans des zones frontières en contestation —, les dirigeants maoïstes sont prêts à utiliser tous les moyens « idéologiques » pour affaiblir l'adversaire présumé. Provoquer des rébellions, voire des insurrections et des actions de guérilla, dans le dos de l'armée soviétique, tel est l'objectif à peine voilé de cette croisade de propagande. Elle aurait déjà atteint son but si elle obligeait le haut commandement soviétique à utiliser une partie de ses forces pour renforcer préventivement les garnisons de surveillance dans les régions dont la population est considérée « peu sûre ». Elle serait pleinement couronnée de succès si, en outre, les lignes de communication derrière le front soviétique se trouvaient perturbées voire coupées, par des soulèvements locaux ou nationaux.
De leur côté, les dirigeants soviétiques prennent appui sur ces préparatifs propagandistes de Pékin pour démontrer aux dirigeants des PC (à commencer par ceux d'Europe orientale) que les maoïstes sont devenus « objectivement et subjectivement » des « ennemis de l'Union soviétique et du camp socialiste » ; que pour s'accrocher au pouvoir, ils sont prêts à utiliser n'importe quel moyen, y compris l'appui à des mouvements de dissidence « antisoviétiques » et « anticommunistes » manifestes, l'appui au « nationalisme bourgeois », aux « survivances religieuses et féodales ». Et s'il s'avère démontré que Mao et « sa clique » se comportent comme des « saboteurs et diversionnistes contre-révolutionnaires », « ennemis jurés de l'Union soviétique », alors une « action-éclair pour les mettre hors d'état de nuire et pour rétablir l'unité du camp socialiste » ne serait-elle pas justifiée ?
Comme pareille « action-éclair » est jugée être une « agression impérialiste fasciste » par les dirigeants de Pékin, ceux-ci se croient justifiés d'y riposter par tous les moyens. Et ainsi la boucle est fermée.
La double logique du stalinisme
Un militant communiste honnête mais ignorant l'histoire du stalinisme et de la bureaucratie soviétique, prenant à la lettre les affirmations concernant le caractère socialiste de la société soviétique, ne pourrait pas ne pas réagir devant cet enchaînement sinistre avec une consternation effrayée.
Pour les marxistes révolutionnaires, il y a là moins de raisons de s'étonner.
Depuis que la bureaucratie soviétique est montée au pouvoir en URSS et a bureaucratisé — et de ce fait détruit dans sa substance prolétarienne — le PCUS, une des principales caractéristiques de son comportement a été l'emploi systématique de méthodes policières, puis de la violence et de la terreur physiques pour « régler » des conflits idéologiques et « éliminer » des groupes ou des cadres du parti qui étaient considérés comme gênants pour la fraction au pouvoir. De l'emploi de mouchards infiltrés dans l'opposition de gauche jusqu'à l'assassinat de Blumkine, de l'arrestation ou de la déportation des militants oppositionnels jusqu'aux purges meurtrières des années 30 et à l'assassinat de Trotsky, Staline et le stalinisme sont devenus synonymes de l'emploi du chantage, de la violence et de la terreur comme armes principales de la lutte politique au sein du mouvement communiste.
Lorsque des partis communistes prirent le pouvoir en dehors des frontières soviétiques, le transfert de ces méthodes au niveau international (qui s'était déjà produit au cours de la guerre civile espagnole et de la campagne d'assassinats de militants révolutionnaires de par le monde après 1936) devait inévitablement transformer des conflits idéologiques en conflits d'État. Cela se manifesta de manière spectaculaire après l'excommunication du PC yougoslave par le Kominform, en 1948. À ce moment-là, les dirigeants du Kremlin ne se contentèrent pas non plus de déclencher une vaste campagne idéologique (faite de mensonges et de calomnies, essentiellement) contre les communistes yougoslaves. Ils décrétèrent le blocus économique contre la RPF de Yougoslavie. Ils concentrèrent d'importantes forces armées à ses frontières. À plusieurs reprises, on fut à deux doigts d'une intervention militaire. Celle-ci ne s'est cependant pas produite.
Dans le cas de la révolution hongroise de 1956, comme dans celui du « printemps de Prague » de 1968, le conflit idéologique entre des fractions dirigeantes des PC hongrois (Nagy) et tchécoslovaque (Dubček) d'une part, et la fraction dirigeante de la bureaucratie soviétique d'autre part, s'est soldé par une intervention militaire foudroyante du Kremlin. (L'intervention des forces d'occupation soviétiques contre la révolte ouvrière en Allemagne orientale en 1953 avait un caractère formellement différent, puisque la fraction dirigeante du SED, celle d'Ulbricht, appuya pleinement cette intervention.) La volonté de réprimer un mouvement devenu incontrôlable et s'orientant vers un véritable pouvoir des conseils ouvriers fut dans tous les cas le mobile politique fondamental de l'intervention.
On pourrait se poser la question de savoir pour quelles raisons il y eut l'intervention militaire en Hongrie et en Tchécoslovaquie, et pour quelles raisons cette intervention n'eut pas lieu contre la Yougoslavie. La raison qui semble la plus évidente, c'est que l'intervention en Hongrie et en Tchécoslovaquie était pratiquement une promenade militaire, vu les forces militaires et politiques en présence.
En Yougoslavie, au contraire, le Kremlin était convaincu de devoir faire face à une résistance longue et dure, se prolongeant sans doute par une guérilla populaire. Le prix militaire et politique à payer pour une telle aventure, indépendamment des succès à court et moyen terme, semblait trop élevé. Facteur concomitant mais sans doute pas déterminant : le fait qu'en fonction de la situation géographique de la Yougoslavie, la possibilité d'une intervention active de puissances capitalistes à l'appui de la Yougoslavie était beaucoup plus prononcée que dans le cas de la Hongrie et de la Tchécoslovaquie, que Yalta et Potsdam avaient clairement placées dans la zone d'influence exclusive du Kremlin. À ce propos aussi, le risque était trop élevé aux yeux de la bureaucratie soviétique.
À la lumière de tous ces précédents, la démonstration de force que la bureaucratie soviétique entreprend depuis plusieurs années aux confins de la RP de Chine n'est donc pas étonnante. Tenant compte du précédent yougoslave, on pourrait conclure qu'une intervention militaire effective serait plus qu'improbable. Plus encore qu'en Yougoslavie, les dirigeants du Kremlin ne peuvent espérer effectuer une simple « promenade militaire » en Chine. Ils s'engageraient dans une aventure extrêmement coûteuse et longue, qui ne pourrait qu'affaiblir leur puissance, et profiter à tous leurs ennemis intérieurs et extérieurs. Une tentative d'intervention par des moyens classiques semble pure folie du point de vue militaire. Une tentative d'intervention nucléaire, plus payante du point de vue militaire, serait du point de vue politique et social encore plus démentielle, et porterait un coup mortel à l'influence internationale du Kremlin, à commencer par celle au sein des PC et des mouvements pour la libération nationale dans les pays coloniaux et semi-coloniaux.
Le but de la démonstration de force soviétique en Asie centrale est donc essentiellement politique. Il s'agit d'exercer une pression sur la bureaucratie chinoise, de l'obliger à consacrer une partie de ses ressources à des fins militaires, de démontrer le prix très lourd que la RP de Chine doit payer pour son attitude hostile à l'égard du Kremlin, et de favoriser ainsi, le moment venu (par exemple après la mort de Mao), l'apparition d'une fraction au sein de la direction du PC chinois qui serait prête à un compromis idéologique et politique avec Moscou et à arrêter toutes les attaques publiques contre le Kremlin. Ce calcul inclut une certaine évaluation de la possibilité de voir se précipiter en RP de Chine l'apparition de centres militaires autonomes (l'équivalent du « warlordism » classique). Il pourrait à la limite inclure l'éventualité d'une intervention militaire rapide au cas où les conflits au sein du PC chinois et le développement explosif du mouvement de masse feraient courir, aux yeux de la bureaucratie, le risque de voir apparaître « l'anarchie » (c'est-à-dire un véritable pouvoir des travailleurs).
Il va sans dire que si l'improbable devait quand même se produire, et si la bureaucratie soviétique devait couronner ses crimes contre l'humanité par une intervention militaire contre la RP de Chine, les marxistes révolutionnaires la condamneraient de la même manière décidée dont ils ont condamné les interventions contre-révolutionnaires contre les travailleurs allemands, hongrois et tchécoslovaques, et appuieraient de toutes leurs forces la juste guerre de défense de la révolution chinoise et de l'État ouvrier chinois.
Aujourd'hui cependant, il n'y a pas de guerre sino-soviétique et, répétons-le, celle-ci est extrêmement improbable. Aujourd'hui, il y a une épreuve de force politique engagée, dans laquelle les démonstrations de force aux frontières sont utilisées comme moyens de pression et de chantage, de même que lors du conflit Staline-Tito.
On ne peut nier au gouvernement de la RP de Chine le droit d'entreprendre toutes les mesures nécessaires pour contrecarrer la pression et la menace militaire que le Kremlin fait peser en Asie centrale. Mais on peut et doit juger comme néfaste, irresponsable et inefficace l'orientation politique qu'a prise son intervention dans cette épreuve de force.
La diplomatie maoïste, jetant par-dessus bord les principes marxistes élémentaires, ne catégorise plus les États d'après leur nature de classe. Elle considère maintenant qu'il y a trois groupes de pays dans le monde : les deux « superpuissances », les USA et l'URSS, tous les deux « les plus grands exploiteurs et oppresseurs internationaux de notre époque » ; les pays dits du tiers-monde, appelés maintenant, comme le font les idéologues bourgeois, « pays en voie de développement » ; et entre les deux s'intercalent « les pays développés qui ne sont pas des superpuissances », c'est-à-dire les pays capitalistes d'Europe occidentale, les pays de l'Europe orientale, le Japon, l'Australie, le Canada, etc. (il serait curieux de savoir où cette théorie place l'Afrique du Sud et Israël). Tout cela a été développé en détail dans le discours de Teng Siao-ping devant l'Assemblée générale de l'ONU, au début d'avril de cette année (voir INPRECOR n° 2, 20 juin 1974, et Pékin Information n° du 15 avril 1974).
Il en découle une politique de collaboration de plus en plus étroite avec les gouvernements de tous les pays semi-coloniaux, indépendamment de leur nature de classe ou de leur nature politique. Le chah d'Iran, l'empereur d'Éthiopie et d'autres sinistres bourreaux sont brusquement élevés au niveau de « combattants anti-impérialistes courageux ». La bourgeoisie coloniale devient aussi « la force révolutionnaire principale ». Il en découle aussi une position de plus en plus équivoque à l'égard des gouvernements impérialistes d'Europe occidentale, qui sont encouragés à « résister » aux « menaces d'agression du social-impérialisme », à « s'unir », à dépasser l'état de dépendance dans lequel les « superpuissances » les auraient réduits.
De là à accepter le principe de défendre ces États bourgeois impérialistes contre l'Union soviétique, il n'y a qu'un pas, que divers groupes maoïstes dans des pays comme la Suède ou la RFA ont déjà allègrement franchi. Dans la dénonciation des « menaces d'agression soviétiques », ils s'approchent des milieux d'extrême droite de leurs pays respectifs. Quand des maoïstes suédois organisent des manifestations contre la visite d'un navire de guerre soviétique ; quand des maoïstes ouest-allemands titrent dans un de leurs journaux « Brejnev est pire qu'Hitler » ; quand d'autres groupements maoïstes affirment qu'il faut préférer une victoire de Giscard à celle de Mitterrand aux élections présidentielles en France, ce n'est pas seulement la ligne de classe qui est franchie. De telles aberrations ne peuvent que jeter de l'eau au moulin de la campagne antichinoise des dirigeants de la bureaucratie soviétique. Elles aident le Kremlin à convaincre des dirigeants des PC que pour Mao, l'alliance avec l'impérialisme est devenue préférable à un compromis avec l'URSS, même au niveau des rapports d'État.
Les dirigeants maoïstes ne font, à ce propos, que suivre, eux aussi, la logique de Staline et du stalinisme. La conception de la diplomatie en tant que Realpolitik, qui permet tous les mensonges et toutes les tromperies, qui fait fi des intérêts élémentaires des travailleurs, qui sème la confusion extrême et la démoralisation parmi ses propres adhérents, provient en ligne droite de celui qui crut « utile et nécessaire » de « lever son verre à la santé du Führer, puisqu'il savait combien le peuple allemand aimait celui-ci ». Cela n'a pas retardé d'une minute l'invasion nazie de l'URSS. Mais cela a affaibli — et combien ! — la capacité des communistes de dresser dès 1940-41 contre Hitler la nécessaire mobilisation des masses laborieuses en Allemagne et dans de nombreux pays d'Europe, facilitant ainsi la concentration de la formidable machine de guerre nazie en 1941 aux frontières de l'URSS et le déclenchement de l'agression.
En désorganisant et frappant dans le dos le mouvement révolutionnaire de nombreux pays semi-coloniaux, les dirigeants de Pékin n'obtiendront aucune aide du chah ou de Mme Bandaranaike au cas très hypothétique où un conflit militaire devrait les opposer aux maîtres du Kremlin. Mais ils affaiblissent, sinon perdent, le seul allié sûr qu'ils posséderaient pour cette éventualité-là : la masse des militants communistes et révolutionnaires de par le monde, la masse des peuples opprimés.
L'impérialisme et le conflit sino-soviétique
Aussi bien Moscou que Pékin s'efforcent, dans la mesure du possible, de « neutraliser » Washington au cas d'un conflit militaire en Asie centrale. Des émissaires de Moscou ont utilisé à cette fin un langage particulièrement ignoble, présentant l'armée soviétique comme « dernier rempart devant la barbarie chinoise », affirmant que Moscou défendrait « l'Occident aussi » contre « la menace terrible que des armes nucléaires entre les mains des fanatiques fous de Pékin ferait peser sur la paix mondiale ». Des porte-paroles maoïstes répondent dans un style analogue, appelant l'Occident à s'opposer aux visées d'« hégémonie mondiale » de l'URSS et expliquant cyniquement que les USA auraient davantage intérêt à un affaiblissement de l'URSS qu'à celui de la Chine, qui n'est point en mesure de menacer leurs positions essentielles de par le monde.
Cet étalage d'appels du pied est passablement écœurant. En fait, les gouvernements impérialistes sont insensibles à ces arguments « idéologiques » très pauvres qu'on avance de part et d'autre. Ils s'orientent en fonction de leurs intérêts de classe et de leurs intérêts particuliers, qui diffèrent pour chaque puissance impérialiste.
D'un point de vue d'intérêt de classe, la bourgeoisie impérialiste dans son ensemble a un intérêt manifeste à ce que les deux principaux États ouvriers bureaucratisés, les deux principales parties du monde arrachées à l'exploitation directe du capital international, s'affaiblissent mutuellement l'un l'autre. Les gains qu'elle en tirerait sont évidents, tant sur le plan politique et social que sur le plan stratégico-militaire.
Pendant toute une période, l'impérialisme américain avait considéré la RP de Chine comme l'ennemi n° 1, surtout en fonction de la confrontation directe entre les forces impérialistes dirigées par Washington et les forces anti-impérialistes, qui se déroulait dans le Sud-Est asiatique. L'idée d'étendre l'agression contre la RD du Vietnam vers une agression (y compris une agression nucléaire) contre la RP de Chine fut longuement débattue dans les sphères dirigeantes du Pentagone.
La diplomatie de Kissinger effectua par la suite un tournant qui aboutit à la suppression du blocus américain contre la Chine (datant de la guerre de Corée) et à l'entrée de la RP de Chine aux Nations unies. En contrepartie, les dirigeants maoïstes réduisirent ou supprimèrent l'aide aux mouvements de guérilla dans le Sud-Est asiatique et contribuèrent à exercer une pression « modératrice » sur les dirigeants communistes indochinois. Leur alignement général sur la bourgeoisie et les gouvernements des pays semi-coloniaux ne pouvait évidemment que plaire à Washington.
Aussi l'impérialisme nord-américain adopte-t-il aujourd'hui une attitude de « neutralité bienveillante » dans le conflit étatique sino-soviétique, allant jusqu'à offrir ses bons offices pour calmer d'éventuelles ardeurs guerrières. Si un conflit armé devait malgré tout éclater, son attitude la plus probable s'inscrirait dans la même logique. Cela pourrait comporter une aide discrète, économique et technique, à Pékin, directement ou par personnes interposées, suffisante pour prolonger sa résistance mais insuffisante pour renverser radicalement les rapports de forces militaires. Cela pourrait même comporter des fournitures aux deux camps. Épuiser les ressources des deux pays « communistes » en prolongeant leur combat fratricide serait la ligne de fond adoptée dans cette éventualité par l'impérialisme américain.
Les impérialismes européens et japonais auraient fondamentalement intérêt à suivre une orientation analogue. Celle-ci serait cependant partiellement modifiée en fonction de leurs intérêts particuliers. En ce qui concerne les pays capitalistes d'Europe, il y a une crainte évidente d'un renforcement du dispositif militaire de l'URSS en Europe orientale, conjointement à la démonstration de force à la frontière sino-soviétique. Ce renforcement, qui pourrait avoir pour but fondamental d'« assurer les arrières » et d'éviter des mouvements de dissidence et des soulèvements en cas de conflit militaire en Asie, entraîne cependant des développements — le bruit a couru récemment que Moscou aurait réclamé à Ceaușescu un « corridor » permettant aux troupes soviétiques de traverser la Roumanie pour se rendre en Bulgarie — qui modifieraient les rapports de forces militaires sur l'ensemble du continent européen. De là la poussée des puissances impérialistes européennes vers un renforcement militaire, voire une « force de frappe nucléaire européenne ». De là aussi une inclination à réagir à un éventuel conflit militaire sino-soviétique en fonction des développements politico-militaires en Europe même.
Il en va de même pour le Japon. Puissance asiatique, le Japon pourrait difficilement rester insensible aux réactions violentes qu'une invasion de la RP de Chine par une puissance considérée comme « européenne » déclencherait dans une bonne partie des peuples d'Asie. Par ailleurs, une pénétration de l'armée soviétique et de la flotte soviétique sur les côtes chinoises et dans la mer de Chine modifierait complètement la situation stratégique de l'impérialisme japonais. Il serait alors amené à réagir, lui aussi, en fonction de ses intérêts particuliers.
Les fruits amers de la théorie du « socialisme dans un seul pays »
Un examen même superficiel des conséquences d'un conflit militaire prolongé entre l'URSS et la RP de Chine suffit pour fixer la position de classe que les marxistes révolutionnaires doivent adopter à ce propos : l'intérêt du prolétariat mondial et de la révolution internationale réclame que ce conflit armé soit évité.
Ce n'est d'ailleurs qu'un prolongement de l'attitude que les marxistes révolutionnaires avaient adoptée dès le début du conflit sino-soviétique. Autant ils ont considéré comme salutaire l'éclatement du débat idéologique et politique, qui a porté des coups durs au monolithisme révisionniste des partis staliniens, autant ils ont condamné toute extension du débat et du conflit idéologiques vers le plan d'un conflit entre États. Le maintien ou le rétablissement d'une unité d'action indispensable pour l'aide à la révolution indochinoise ; le maintien d'une solidarité commune à l'égard de l'impérialisme : voilà une exigence que nous n'avons cessé d'avancer, et qui correspond incontestablement à la préoccupation de la grande majorité des militants communistes de base.
La responsabilité initiale de cette rupture de solidarité incombe, faut-il le rappeler, à la bureaucratie soviétique. Le retrait de l'aide et des techniciens de Chine ; le refus d'aider l'armement nucléaire de la RP de Chine face à la menace américaine ; la tentative d'entourer la Chine d'un « cordon sanitaire » ; l'appui accordé à cette fin à la bourgeoisie indienne : tous ces actes contraires aux intérêts de la révolution chinoise et de la révolution internationale se trouvent à la base de l'aggravation des relations entre les deux États.
Les dirigeants maoïstes ont par la suite riposté par des paroles et des actes tout aussi inadmissibles, ce qui fait qu'aujourd'hui, la responsabilité de la rupture de l'unité du front des États ouvriers face au capitalisme international est manifestement partagée entre Moscou et Pékin.
Jamais auparavant le caractère de la bureaucratie régnant dans ces deux capitales, en tant qu'obstacle et entrave à la consolidation de l'acquis révolutionnaire, ne s'est manifesté de manière aussi éclatante qu'à la lumière des risques d'un conflit militaire sino-soviétique.
Le mouvement communiste international récolte aujourd'hui les derniers fruits amers de la théorie du socialisme dans un seul pays, dont il avait déjà eu un avant-goût pendant les terribles mois d'été et d'automne 1941. En rompant le fondement théorique et politique de l'internationalisme prolétarien — qui est l'orientation ferme vers la révolution socialiste mondiale, la subordination des intérêts de n'importe quelle partie du mouvement aux intérêts de la révolution dans son ensemble, et la conscience nette de l'unité mondiale de la lutte de classe prolétarienne —, la bureaucratie soviétique a créé une identification entre « intérêts du mouvement communiste » et « intérêts de l'État-bastion » (ou de l'« État-guide »), qui impliquait fatalement le risque que plusieurs « États-bastions » apparaîtraient et que leurs intérêts apparents, médiatisés par la particularité des intérêts des bureaucraties qui les gouvernent, entreraient en conflit violent les uns avec les autres.
Les dirigeants des PC pro-Moscou accusent les maoïstes de « nationalisme chinois » parce qu'ils subordonnent les intérêts du mouvement communiste international aux intérêts de « grande puissance » de la Chine. Mais en défendant le concept selon lequel la contradiction entre le « camp socialiste » (dirigé par l'URSS) et le « camp impérialiste » se serait substituée à la contradiction entre le prolétariat mondial et la bourgeoisie mondiale, ou en serait devenue l'expression principale, que font-ils d'autre sinon défendre une « théorie » identique à celle des dirigeants de Pékin, où « Union soviétique » (ou « camp socialiste ») prend simplement la place de « RP de Chine » ?
Le nationalisme petit-bourgeois qui guide l'attitude des dirigeants soviétiques et des dirigeants chinois dans leurs relations mutuelles est l'expression des intérêts particuliers de la bureaucratie, à mille lieues de ceux du prolétariat et de la révolution internationale. Les implications graves du conflit sino-soviétique — sur le plan des relations d'États — démontrent une fois de plus qu'il s'oppose également aux intérêts véritables de l'État ouvrier soviétique et de l'État ouvrier chinois. Il ne sert objectivement, en dernière analyse, qu'à renforcer la capacité contre-révolutionnaire de l'impérialisme.
Le 15 juillet 1974