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Brésil : la dictature change-t-elle de cap ?

par Ruy Mariano

Depuis le coup d’État chilien, le Brésil a cessé d’occuper, dans la presse bourgeoise internationale, la première place parmi les régimes sanglants. Face à un mouvement de masse incomparablement plus conscient, les gorilles chiliens ont déchaîné massivement une répression jamais vue en Amérique latine, et, ainsi, ont occupé la place qui appartenait jadis au Brésil. Il y a cependant d’autres facteurs qui, dans les derniers mois, ont contribué à « changer l’image » de la dictature brésilienne dans la presse internationale. Tous les jours surgissent des nouvelles apparemment « en contradiction » avec le caractère réactionnaire du régime brésilien. Ce sont les promesses d’« assouplissement » et de « rétablissement de la norme démocratique » du président Geisel ; ce sont ses déclarations en faveur d’une « industrie nationale » s’appuyant sur le capital brésilien et le développement d’une technologie brésilienne. C’est le gouvernement lui-même qui prend en mains, encore qu’implicitement, un des thèmes brûlants de ses opposants : celui de la nécessité d’une meilleure redistribution du revenu pour favoriser la consommation populaire. Sur le terrain diplomatique aussi, le Brésil présente une apparente « mutation » dans sa politique. Une augmentation considérable des relations commerciales avec le bloc socialiste ; la reconnaissance diplomatique de la Guinée-Bissau (« avec laquelle nous nous sentons liés par les liens du sang et de la culture », a dit le ministre brésilien à l’ONU) ; la reprise spectaculaire des relations diplomatiques avec la Chine (précédée, naturellement, de quelques bons accords commerciaux). C’est la politique que la dictature qualifie elle-même de « pragmatisme responsable », qui l’a conduite, à cause d’intérêts économiques parfaitement clairs, à ne pas s’aligner avec le bloc des pays les plus réactionnaires. Quant à la réintégration de Cuba dans l’OEA (Organisation des États américains), le Brésil maintient une attitude de résistance flexible.

Naturellement les réformistes en tout genre, depuis les staliniens jusqu’aux secteurs bourgeois sans importance, regroupés dans le MDB (Mouvement démocratique brésilien), unique parti d’opposition autorisé, se dépêchent de surestimer ces « ouvertures » et ces « changements », exagérant leur signification et leur dynamique, les attribuant à la pression d’une « puissante force sociale », la « bourgeoisie nationale progressiste et anti-impérialiste », personnage à moitié mythologique et toujours présent dans le schéma réformiste. Au sein de la gauche révolutionnaire, par ailleurs, se manifestent des tendances à un scepticisme aveugle. Parce qu’ils refusent, à juste titre, la fable de la « bourgeoisie nationale démocratique » que les réformistes essaient de vendre, ces secteurs se refusent à voir et à analyser le sens des modifications réelles qui sont en train de s’opérer dans le panorama brésilien, en fonction des problèmes économiques et politiques accumulés au cours des dernières années.

Qu’en est-il exactement du « miracle économique brésilien » ? Quelles sont les raisons qui ont conduit les militaires aujourd’hui à changer leur politique étrangère et à se préoccuper de thèmes jusqu’alors interdits, comme celui de l’« industrie nationale », de la « technologie brésilienne », d’une « meilleure redistribution des revenus », etc. ?

Caractère et fonction de la dictature née en 1964

Pour comprendre correctement les problèmes qu’affronte aujourd’hui la bourgeoisie brésilienne, il faut bien saisir la signification du coup d’État militaire de 1964 et les transformations qu’il a introduites dans la société brésilienne. Pour expliquer la déroute, en 1964, de sa stratégie de conciliation de classe, le Parti communiste brésilien (PCB) a fabriqué le schéma d’une dictature militaire imposée par l’impérialisme nord-américain et par une minorité de la nation — les latifundistes — contre la grande majorité du peuple — y compris la bourgeoisie industrielle nationale, puisque la société brésilienne était féodale —, qui était terrorisée par les réformes de structure que le gouvernement Goulart prétendait appliquer.

Et, ajoutaient les staliniens en 1964-65, la dictature était isolée et tomberait bientôt. Cette interprétation avait le grand inconvénient de fermer les yeux sur la réalité, de ne pas voir pour qui et par qui avait été fait le coup d’État et les modifications profondes que les militaires allaient apporter à la société brésilienne, avec comme objectif le développement capitaliste. Mais qu’était ce capitalisme national autonome auquel rêvaient les réformistes quand ils défendaient le front de la classe ouvrière avec la bourgeoisie industrielle pour réussir à impulser les réformes de base de Goulart ? C’était un capitalisme intégré à l’impérialisme, seule forme de développement pour les pays dépendants.

Depuis les années 50 la bourgeoisie recherchait une solution lui permettant de donner une nouvelle impulsion au processus d’industrialisation du pays. Gouvernant depuis 1937 en étroite association avec les latifundistes liés à l’exportation des produits agricoles (café et sucre surtout), la bourgeoisie avait jusque-là tiré les capitaux pour ses investissements des devises produites par le commerce extérieur. À partir des années 50, sous le second gouvernement de Vargas, cette association commença à perdre de son efficacité et une période de contradictions intenses au sein de la bourgeoisie s’ouvrit. C’est une période instable, de recomposition du système économique et politique, dans laquelle le secteur industriel est déjà hégémonique économiquement (bien qu’étroitement dépendant du secteur agricole exportateur), sans l’être politiquement. C’est une période dans laquelle l’hégémonie politique de l’ancien secteur latifundiste constitue un frein au fonctionnement du système au service du développement industriel. Pour changer cette situation, la bourgeoisie industrielle essaya plusieurs fois des formules « progressistes » et « autonomes » qui avaient deux axes fondamentaux : la réforme agraire, dont le but était de briser le pouvoir des latifundistes en redistribuant la terre et en adaptant l’agriculture aux nécessités alimentaires de la croissance des villes ; et une politique extérieure « indépendante » faite de contacts diplomatiques dont l’objectif était d’ouvrir de nouveaux marchés et de rompre la dépendance étroite vis-à-vis des États-Unis. À cette fin, la bourgeoisie industrielle se servit essentiellement du schéma politico-organisationnel du populisme de Vargas et de Goulart, cherchant à appuyer sa politique « progressiste » sur les mobilisations de la classe ouvrière (encadrée par les syndicats dépendant organiquement du ministère du Travail) et, dans les dernières périodes, sur les mobilisations paysannes et estudiantines.

Une bourgeoisie nationale progressiste ?

C’est de cette situation que partent les réformistes staliniens pour théoriser le rôle progressiste de la bourgeoisie nationale et élaborer un programme qui subordonne les masses populaires aux intérêts de la bourgeoisie. Cependant, le coup de 1964 a montré clairement le caractère illusoire de ces formulations. Le plan « progressiste » de réformes bourgeoises était accompagné d’une politique sévère de compression des salaires, comme le prouve le fameux plan triennal, élaboré par Celso Furtado, à l’époque ministre de Goulart, et présenté en 1962. Et tout cela dans la situation d’inflation aiguë de ces années. Donc, si d’un côté la bourgeoisie s’appuyait sur la classe ouvrière, de l’autre elle ne pouvait continuer à le faire que dans la mesure où le populisme de Goulart était capable de canaliser ses mobilisations pour de meilleurs salaires, empêchant ainsi que les augmentations n’entraînent une baisse du taux de profit, question clé dans cette phase d’industrialisation.

Mais la force de la montée du mouvement de masse a fait voler en éclats le schéma réformiste. En 1963, il est devenu clair que Goulart n’était pas capable de contrôler le mouvement ouvrier et l’agitation a gagné la paysannerie, le mouvement étudiant, atteignant même des secteurs des forces armées. Tout ceci a créé un climat d’agitation à l’échelle nationale qui a rendu plus facile pour la bourgeoisie la prise de conscience de ses intérêts historiques. Face à la pression des masses, la bourgeoisie a compris que, bien plus que les latifundistes et l’impérialisme nord-américain, c’était la classe ouvrière qui pouvait lui causer des dommages. Elle a alors choisi le chemin de la dictature militaire et de l’intégration économique au capital impérialiste, perdant toute couleur « progressiste » et « nationaliste ».

Contrairement à ce que pensaient les staliniens du PCB, le gouvernement militaire mis en place en 1964 n’était pas le représentant des intérêts d’une minorité conservatrice et rétrograde — les latifundistes — associée aux intérêts de l’impérialisme nord-américain, et destinée à freiner le progrès du Brésil. Les militaires étaient, en réalité, les représentants des intérêts historiques de la bourgeoisie industrielle brésilienne ; ils sont venus au pouvoir pour tenter de faire ce que les partis bourgeois n’avaient pas réussi à faire, c’est-à-dire développer le capitalisme ; ils ont donc assumé la défense concrète des secteurs bourgeois nationaux les plus forts et les plus capables d’offrir des avantages pour les investissements étrangers, avec le but de faire avancer le capitalisme industriel dans le pays.

Les premières mesures de la dictature militaire indiquaient déjà qu’il s’agissait d’un processus de changements structurels dans le système économique et politique ayant pour objectif de le moderniser et de le rendre capable de servir le développement industriel. Si un tel développement n’a pas été « progressiste » comme l’espéraient les réformistes, c’est parce qu’il y a déjà longtemps que le développement capitaliste à l’échelle mondiale se fait au prix de déformations profondes dans les secteurs économiquement les plus retardés et dans les pays dépendants comme le Brésil. Dès le premier moment le gouvernement cherche à accélérer le processus de monopolisation de secteurs industriels et son intégration au capital impérialiste. Une série de facilités fiscales sont concédées qui ouvrent les portes aux investissements étrangers. Ces investissements recherchent, naturellement, les grandes entreprises et ceci accélère la crise des industries les plus faibles qui commencent à fermer leurs portes. Cette tendance est renforcée par une politique sélective de crédit et par une campagne « contre la corruption » dont le but était de poursuivre les secteurs qui ne payaient pas d’impôts. Bien sûr ces derniers ont protesté et le PCB a pu utiliser de telles plaintes comme « preuves » que la bourgeoisie « nationale » était contre le régime militaire. Ce que le PCB ne voyait pas, tout comme d’autres secteurs de gauche qui cultivaient le mythe de la « bourgeoisie nationale », c’est qu’il s’agissait seulement d’une fraction de la bourgeoisie nationale, la plus faible, composée en général de petites entreprises productrices de biens de consommation non durables, ce fameux « secteur traditionnel » qui dépend de la consommation des couches populaires. Cette fraction n’a pas réussi à s’intégrer à l’impérialisme et a toujours été écrasée par le « modèle » brésilien. Prenant comme base la décennie de 1960 à 1970, on voit que, tandis que la croissance des branches « traditionnelles » a été très faible (1,6 % dans l’industrie textile, 3,4 % dans l’industrie alimentaire), celle des branches « dynamiques » a été beaucoup plus élevée (12,3 % dans l’industrie métallurgique, 11,1 % dans l’industrie chimique). Quatre années après le coup d’État, le secteur industriel s’est déjà restructuré globalement et s’est adapté au niveau de monopolisation atteint et les protestations se sont éteintes.

Cependant, cette mesure, seule, aurait été insuffisante pour créer les conditions de développement. Le véritable problème que l’économie brésilienne affrontait depuis 1962 était celui de la chute du taux de profit, causé principalement par le fait que l’inflation chronique qui s’était accélérée au cours des dernières années avait été accompagnée d’une augmentation des salaires en fonction de l’énorme pression exercée par le mouvement de masse. Sans résoudre ce problème, il aurait été impossible d’obtenir les investissements de l’impérialisme en quantité suffisante pour impulser l’économie du pays. La solution trouvée a été la fameuse politique de « blocage des salaires », c’est-à-dire l’illégalisation des grèves et la création d’un système d’augmentations annuelles des salaires par catégorie de travailleurs dont le taux était fixé par le gouvernement (sans l’intervention ni des syndicats, ni des patrons), sur la base du taux d’inflation de l’année précédente, de son estimation pour l’année suivante et du taux d’augmentation de la productivité.

Ce système, manipulé totalement par les technocrates du gouvernement, a, en réalité, écrasé le salaire réel de la classe ouvrière. On a calculé que pour les salaires du grand São Paulo (la ville et sa banlieue), qui sont très significatifs, entre 1958 et 1973, le salaire réel moyen ouvrier a baissé de près de 70 % ; pour les ouvriers de Rio de Janeiro, la chute pour la même période est de près de 50 %. Il est bien clair qu’une telle politique n’est possible qu’avec un système réprimant sévèrement le mouvement de masse et l’avant-garde. Après le coup d’État, les dirigeants syndicaux du PTB (Parti des travailleurs brésiliens) et du PCB ont été persécutés, arrêtés ou éloignés de la vie syndicale, et le syndicat de type corporatiste qui avait été, jusqu’ici, un instrument de la politique d’un gouvernement populiste, est passé au service de la dictature militaire.

On peut dire que la question clé de l’explication du « modèle » économique, et qui constitue le ressort essentiel de la croissance capitaliste dans le Brésil d’aujourd’hui, est la combinaison de la compression salariale et de la répression sévère des masses. C’est grâce à cette ressource que l’économie a dépassé la phase de stagnation par laquelle elle était passée. Le produit intérieur brut, qui avait connu un taux de croissance en baisse de 1962 à 1967 (5,3 % en 62, 1,5 % en 63, 2,9 % en 64, 2,7 % en 65, 5,1 % en 66 et 4,8 % en 67), a connu une montée rapide à partir de 1968, avec des taux de 8,4 % (68) et 9 % (69), et la politique de compression salariale, avec son corollaire de répression, de tortures et de morts, est devenue un élément fondamental de la politique de la dictature, sans lequel elle n’aurait pas vu le jour.

Ceci a ouvert une période de développement économique, surtout industriel, qui s’est réalisée sans les réformes de structure que les réformistes populistes et staliniens croyaient indispensables à une telle croissance industrielle. Contrairement à ce que ceux-ci pensaient, cette croissance ne s’est pas appuyée sur une meilleure redistribution du revenu national, mais sur une concentration plus grande (tandis qu’en 1960 le salaire moyen des secteurs de la petite-bourgeoisie correspondait approximativement à moins du double du salaire ouvrier, en 1969 il était égal à 4 salaires ouvriers). La question du marché pour la consommation des produits industriels a été résolue de façon différente dans le « modèle » brésilien, parce que l’accroissement du marché intérieur, augmentant le pouvoir d’achat des couches les plus pauvres (surtout à la campagne), se heurtait à la nécessité d’augmenter le taux de profit par une exploitation accrue du travail salarié. Les solutions apportées par le gouvernement militaire à ce problème peuvent être résumées en trois axes principaux. Le premier a été une politique de crédits faciles pour la petite-bourgeoisie, de façon à lui permettre de consommer sur grande échelle des biens durables, justement ceux produits par les secteurs industriels que le gouvernement a le plus encouragés, ceux considérés « dynamiques » et « rentables » et là où s’est concentré le capital étranger. Le deuxième axe a été la transformation de l’État en un grand consommateur au moyen des plans de développement de l’infrastructure des transports, de l’électrification et du rééquipement des forces armées. Le troisième a été l’exportation ; cette dernière ressource a été la plus difficile à appliquer parce que la capacité, pour un pays sous-développé (aussi « développé » soit-il), d’être compétitif face aux produits manufacturés du marché mondial est réduite. Le gouvernement a essayé patiemment d’élargir la place qu’il avait sur le marché mondial en combinant plusieurs éléments : une politique diplomatique agressive ; l’exportation des produits agricoles et des matières premières semi-industrialisées ; l’attraction d’investissements étrangers avec déjà comme objectif la fabrication de produits manufacturés ou de pièces pour l’exportation ; la vente, sur petite échelle, de produits de consommation non durables (comme les chaussettes par exemple).

L’« âge d’or » de l’économie brésilienne commence en 1968-69. C’est le décollage économique qui a permis la cohésion des secteurs bourgeois fondamentaux autour du gouvernement Costa e Silva, ce qui lui a permis de répondre à la montée révolutionnaire de 1968 (agitation estudiantine à l’échelle nationale ; grèves ouvrières importantes et agressives à Osasco — São Paulo — et à Contagem — Minas Gerais — ; les premières initiatives armées de l’avant-garde et la rébellion de certains parlementaires populistes) par l’Acte institutionnel n° 5, véritable « coup d’État dans le coup d’État ». La période ouverte en décembre 1968 par l’Acte institutionnel n° 5 est en même temps la période de destruction politique, organique, physique et y compris morale des organisations de gauche et des secteurs d’avant-garde du mouvement de masse, et la période d’une expansion économique jamais vue au Brésil. Le pays change profondément ses structures économiques, l’avant-garde est brisée, les masses sont exploitées de façon extensive et profonde, et le processus d’accumulation du capital s’accélère sur une grande échelle.

Les premières brèches dans le « modèle »

L’« âge d’or » se termine dans la seconde moitié de 1973. D’un côté les effets de la crise mondiale du capitalisme (et surtout la « crise du pétrole ») ont fait irruption sur la scène brésilienne, dérangeant les plans des technocrates de la dictature. L’inflation, dont le contrôle avait été un des axes des plans économiques du gouvernement, est montée à un taux supérieur à la prévision de 12 %, taux qu’il est impossible de manipuler face aux expériences quotidiennes des ménagères. Le ministre des Finances, Delfim Netto, l’« architecte » du « modèle », dont le prestige était monté au niveau le plus élevé au cours des quatre dernières années, tombe dans une démoralisation relative, entraînant avec lui le président Médici. Il y a pénurie de certaines matières premières industrielles comme l’acier et le béton ; le secteur de la construction, axe très important de la structure économique, se paralyse. Le gouvernement se démoralise un peu plus. Il y a pénurie d’aliments de base dans les villes : la viande et le café (!) ont été exportés en quantités énormes et le gouvernement a dû en importer pour fournir le marché intérieur ; et les haricots — aliment de base traditionnel, surtout des couches populaires — ont manqué parce que leur production avait été remplacée, pour l’exportation, par le soja, dont le prix sur le marché mondial était très favorable. Pour les secteurs de la classe moyenne urbaine, dont une partie avait profité des bénéfices de l’expansion économique, c’était la fin du « miracle ». Voilà les premiers éléments de craquement, faisant entendre dans les secteurs intégrés au marché de consommation les premières critiques et revendications contre le gouvernement.

Naturellement il s’agissait seulement des formes les plus superficielles d’un problème plus général auquel le « modèle » économique a été confronté à partir de la fin de 1973. Le grand souci des classes dominantes brésiliennes est de maintenir la croissance du produit intérieur brut à un taux qui ne soit pas inférieur à 10 % (le record atteint en 1973 a été de 11,4 %). Ce taux de croissance, avec le taux de profit élevé qu’il est possible d’obtenir au Brésil, surtout à cause des bas salaires, a fait que le pays a été transformé, dans les quatre dernières années, en « paradis » des investisseurs étrangers. Autrement dit, sans ce taux de croissance du PIB, le Brésil ne serait pas un champ d’investissements aussi attractif qu’il l’est aujourd’hui. De plus, il est clair que la continuité de la croissance économique dépend principalement des investissements étrangers. S’il est vrai qu’il y a eu une grande accumulation du capital dans le pays, autant dans les mains de secteurs bourgeois que dans celles d’entreprises mixtes d’État, cette accumulation est encore insuffisante pour « financer » la continuité du développement. Le grand problème économique auquel la bourgeoisie brésilienne est confrontée aujourd’hui, c’est le maintien de ce taux de croissance élevé du PIB, supérieur à 10 %, et cela exige un volume de capitaux beaucoup plus grand que celui des investissements annuels de ces derniers temps. C’est que toute la croissance obtenue durant les années du « miracle » s’est fondée sur l’utilisation de la capacité cachée de la structure industrielle installée dans les années 50 (surtout l’industrie automobile). Et cette capacité s’est épuisée aujourd’hui. Continuer l’expansion à des taux égaux à ceux des dernières années exige des capitaux pour l’installation de nouvelles unités de production, et de grandes unités, hautement rentables et compatibles avec les niveaux les plus élevés de technologie atteints dans la production capitaliste mondiale. Le problème est justement celui d’offrir aux investisseurs étrangers des champs d’investissements de capitaux qui aient un marché assuré.

Il n’est pas utile d’insister sur le fait que l’épuisement de la première phase du « modèle » brésilien (« approfondissement » du marché des biens de consommation durables avec des crédits pour la petite-bourgeoisie, œuvres d’infrastructure nationales patronnées par l’État et l’exportation) joint à la crise du capitalisme au niveau mondial ne fera que compliquer les choses pour la bourgeoisie brésilienne. Voyons, par exemple, le cas du pétrole et ses implications. Le Brésil importe 70 % du pétrole qu’il utilise. Quand a surgi la « crise du pétrole » le gouvernement a subventionné le produit (à la fin 73) pour empêcher que l’augmentation du prix du pétrole ait des répercussions sur le marché de la vente des automobiles (qui est un axe principal de l’industrie). En 1974, cette politique n’a pas été possible et le gouvernement a laissé les prix augmenter, ce qui a eu des répercussions sur la vente des automobiles. La conséquence est simple : avec l’épuisement du marché interne des biens de consommation durables, les secteurs qui ont été tenus à l’écart du « miracle », c’est-à-dire les paysans et les ouvriers agricoles, le prolétariat urbain et les couches les plus basses de la petite-bourgeoisie, reçoivent en général moins que le minimum vital (malgré une tendance relative à l’augmentation des salaires ouvriers au cours des derniers mois) ; avec la crise mondiale qui conduit les puissances impérialistes à prendre des mesures protectionnistes, ce qui rend encore plus difficiles les plans d’exportation ; et avec les problèmes que le maintien d’une telle quantité de pétrole importé produit pour la balance des paiements (dans les cinq premiers mois de 74, le déficit était déjà de 2 millions de dollars), le Brésil ne peut plus penser à investir dans l’industrie automobile. La bourgeoisie elle-même se rend compte que beaucoup d’axes industriels — comme l’industrie automobile par exemple — doivent être déviés vers d’autres produits et d’autres marchés. Si à la fin de 1973, le gouvernement, encore euphorique, était décidé à promouvoir l’expansion illimitée de ce type d’industrie « dynamique » (comme le prouve le projet d’implantation d’une nouvelle usine de Volkswagen à Taubaté — São Paulo — avec une capacité de production de 3 000 unités quotidiennes — l’usine actuelle en produit 1 700 par jour —, ou les contrats portant sur des millions signés entre le gouvernement provincial de Minas Gerais et la FIAT), aujourd’hui les répercussions de la crise internationale (et donc la réduction considérable des plans d’exportation) impliquent clairement que le gouvernement doit réorienter de nouveau l’économie. Le problème est justement : dans quelle direction ?

Ces problèmes économiques, surgis presque au même moment, ne peuvent pas ne pas avoir de conséquences au niveau de la domination politique de la bourgeoisie. De même qu’en 1964 la bourgeoisie brésilienne (ses secteurs les plus forts et les plus importants), face à la montée des masses, a choisi le chemin de la dictature militaire ; de même qu’en 1968, convaincue de l’efficacité de la politique économique des militaires qui commençait à produire ses fruits, elle a permis la promulgation de l’Acte institutionnel n° 5 ; et de même que durant les quatre années suivantes elle a démontré une docilité politique sans limite, remettant tout le pouvoir au dictateur de service, aujourd’hui également la bourgeoisie commence à relâcher son appui total au gouvernement.

La démoralisation relative du gouvernement Médici et de l’opinion publique a fait apparaître les premières dissensions au sein des classes dominantes. Nous ne parlons pas ici de cette fiction de lutte politique entre les deux partis disposés à faire le jeu de la dictature, l’officialiste ARENA (Alliance Rénovée Nationale) et l’oppositionnel MDB (Mouvement démocratique brésilien). Le MDB a été jusqu’ici un simple fantoche composé d’une bande de politiciens professionnels qui ont réussi à échapper aux chasses des militaires, sans lien avec aucune base sociale, représentant bien davantage les idées générales de la « vieille bourgeoisie nationale » qui s’exprimait auparavant à travers le PTB, qu’un secteur bourgeois important. À partir des dernières élections présidentielles, avec la campagne de l’« anti-candidat », Ulysses Guimarães, on peut dire que le MDB a été le canal d’expression des aspirations générales à une liberté accrue de la part de la petite-bourgeoisie et de revendications assez formelles des secteurs bourgeois faibles, liés aux branches industrielles « traditionnelles », écrasés par le « modèle » et éloignés de l’exercice du pouvoir.

Ainsi, quand nous parlons de dissensions politiques au sein des classes dominantes, nous parlons des conflits au sein des militaires de haut rang, des organisations de l’administration de l’État et au sein même de l’ARENA. Ces conflits se sont exprimés à travers des luttes sourdes pour le choix du candidat de l’ARENA à la présidence (Médici aurait voulu sa réélection), du ministre des Finances et des candidats du parti officialiste aux postes de gouverneurs (particulièrement celui de gouverneur de São Paulo, poste clé du système). Ces luttes n’ont pas été aussi sourdes puisqu’elles ont eu un certain caractère idéologique assez intéressant, qui a marqué la vie politique insipide du pays. Le dilemme qu’affrontent les classes dominantes brésiliennes est économique : comment réorienter l’économie dans la situation actuelle ? Mais il est aussi politique : est-il, à partir de maintenant, nécessaire de maintenir le même niveau de centralisation politique ou est-il possible et souhaitable d’opérer une plus grande décentralisation des instances de décision ? Il est assez clair que la dictature militaire, pour technocratique et impersonnelle qu’elle soit, n’est pas le mécanisme idéal de domination de la bourgeoisie pour l’exercice de son pouvoir. Elle a été nécessaire dans un premier moment pour affronter un danger et dépasser une crise ; ensuite pour mener à bon port une tâche de la taille de celle de l’expansion économique des dernières années, que seule une direction centralisée pouvait réaliser. Et maintenant, qu’en est-il ?

À ce sujet, les opinions des classes dominantes sont divisées. Il ne s’agit pas de courants structurés ou de tendances délimitées au sein du bloc bourgeois dominant. Il s’agit bien davantage d’un dilemme général sur la continuité du « modèle » et pour lequel se présentent deux types de réponse. L’une, conservatrice, qui défend le maintien de la ligne dure (le même niveau de répression sur les secteurs de masse et sur l’avant-garde) et le même fonctionnement politique des partis (un débat aléatoire dans un parlement croupion, agrémenté de consultations bilatérales et informelles entre des ministres et des groupes d’intérêt industriels). Un autre type de réponse est celle qui se préoccupe des changements nécessaires : une répression plus sélective, frappant, comme avant, l’avant-garde (les clandestins) et arrêtant « légalement » les secteurs de masse, une meilleure redistribution du revenu national, éliminant le caractère scandaleux des inégalités, et création de certains canaux institutionnels qui permettent aux secteurs bourgeois dominants de faire valoir leur opinion de façon directe et institutionnalisée.

Grosso modo, on pourrait dire que Médici et Delfim sont les conservateurs et que Geisel et Simonsen (l’actuel ministre des Finances) sont les partisans de ces changements. Mais la question n’est pas si simple.

Delfim lui-même qui, alors qu’il était ministre superpuissant, disait que « seulement à travers l’élargissement du marché extérieur pourra se développer le marché intérieur », a trouvé des paroles bien différentes quand il a essayé d’être choisi par Geisel comme candidat de l’ARENA pour le poste de gouverneur de la province de São Paulo (ce qui n’a pas été le cas) : « Je dis donc que la “révolution” (c’est-à-dire le coup d’État de 1964) a accompli son œuvre sur le terrain économique, mais pas sur le terrain politique et social », se référant ainsi à l’absence de représentativité populaire et au haut degré de concentration du revenu. En résumé, on peut dire que l’ensemble de la bourgeoisie est en train d’affronter des problèmes réels pour lesquels elle n’a pas encore de réponses adéquates et que ces escarmouches, avec leurs idéologies respectives, sont l’expression de ces problèmes.

Il est bien évident qu’au moment où ces contradictions apparaissent à la surface, l’ensemble des secteurs sociaux, si longtemps brimés dans leurs revendications économiques et démocratiques, profitent de ces brèches pour rendre public leur mécontentement, même si c’est encore de façon timide, spontanée et désorganisée. Le manque total d’organisation politique de tous les secteurs sociaux (y compris bourgeois) et de tradition syndicale conduit au fait que ces premières manifestations soient passablement précaires, ne servent pas encore à l’accumulation de forces et fonctionnent bien davantage dans le sens de rompre le sentiment d’autocensure qui dominait dans de larges secteurs de la population. Comme il n’y avait pas d’autre alternative, le MDB a canalisé ce mécontentement. La campagne de l’anti-candidat a été une de ces occasions ; et aujourd’hui, dans la campagne pour les élections législatives de novembre, le MDB essaie d’attirer à lui, dans de nombreux endroits, surtout à Rio Grande do Sul, mais également à Rio de Janeiro et São Paulo, les nouvelles générations qui voient dans ce parti le seul lieu existant où l’on peut discuter de la situation politique nationale.

La classe ouvrière relève la tête

Le mouvement étudiant, qui a toujours été traditionnellement une caisse de résonance des principaux événements nationaux, n’est pas resté étranger à ces changements. Dans différentes provinces (São Paulo, Minas Gerais, Rio Grande do Sul) les étudiants commencent lentement à redresser la tête et à chercher des formes embryonnaires d’organisation. Le mouvement étudiant, qui avait une importante tradition de lutte et d’organisation clandestine, avait été totalement décapité au cours des pires années de la répression (1970-71). Aujourd’hui commencent à apparaître de nouvelles générations qui, très lentement, cherchent à recréer un espace pour développer leur action. Ce sont les revendications pour les libertés démocratiques et contre la répression qui ont le plus souvent mobilisé le milieu étudiant. Cependant, on peut également noter une volonté de politisation (après que l’université ait été purgée, en 1969, des professeurs non réactionnaires) qui se manifeste dans la quantité et la qualité des périodiques des associations étudiantes.

Cependant, le facteur le plus intéressant à souligner est le commencement, très modeste, de réorganisation clandestine des secteurs ouvriers d’avant-garde. Au cours de ces années de « miracle » et d’intense exploitation du travail salarié, il y eut relativement peu de luttes pour des revendications immédiates de caractère explosif et spontané, et la plupart de celles qui eurent lieu furent sauvagement réprimées. En général, ces luttes se développèrent dans des secteurs non fondamentaux de l’économie, et la plupart du temps surexploités, comme par exemple les ramasseurs de poubelles, les chauffeurs de taxis, les ouvriers du chantier du métro de São Paulo, etc. Cependant, à la fin de 1973, on assista à quelques luttes ayant des caractéristiques très différentes, qui exprimaient ce premier pas dans la réorganisation de l’avant-garde ouvrière. Ce furent des grèves « légales » qui essayaient de profiter de la situation tout à fait particulière du marché du travail à ce moment.

L’application de la loi de blocage des salaires à partir de 1964 avait produit une baisse du salaire réel de 50 à 70 % par rapport à la période antérieure. À partir d’un certain moment, les heures supplémentaires commencèrent à se généraliser : pour l’ouvrier elles représentaient une possibilité d’augmenter son salaire, suffisamment pour nourrir sa famille ; pour le patron elles représentaient une économie parce qu’elles n’impliquaient pas le paiement des avantages sociaux pour chaque nouvel employé. Le système se généralisa à tel point que, dans le grand São Paulo, l’horaire normal dans toutes les branches industrielles est de 10 à 12 heures par jour. C’est principalement en se basant sur ce système que se fonda l’augmentation de la productivité et que l’expansion fut rendue possible. Mais la croissance industrielle fut si rapide au cours des 3 ou 4 dernières années qu’apparut un phénomène, certainement conjoncturel, de pénurie relative de main-d’œuvre. Ce phénomène, bien qu’il soit conjoncturel, a pris une certaine intensité, au point de revaloriser le travail ouvrier. L’explication de cette pénurie relative de main-d’œuvre réside dans le fait que l’expansion industrielle fut plus rapide que le flux normal de l’exode de la campagne vers la ville (fournisseur normal de la main-d’œuvre) ; il faut ajouter à ceci le fait que les conditions de travail très mauvaises — insalubrité, longueur de l’horaire de travail, mauvaise alimentation — ont fonctionné comme « sélecteur de main-d’œuvre », éliminant de nombreux travailleurs de la campagne qui ne « s’adaptèrent pas à la ville ».

Cet ensemble d’éléments créa une situation qui fut intelligemment utilisée dans les grèves « légales » dont nous parlions plus haut ; « légales » car le refus des heures supplémentaires ne représente pas une « grève », dans la mesure où, théoriquement, ces heures supplémentaires se font sur une base volontaire. Ces grèves eurent lieu dans les branches « dynamiques » de l’industrie — Volkswagen, Mercedes-Benz, General Motors et Aço Villares (ascenseurs). Ces grèves se firent sous la forme de paralysie partielle de certains secteurs, pendant quelques heures, mais de manière à désorganiser et faire baisser la production quotidienne. Les patrons se montrèrent immédiatement disposés à négocier avec les grévistes, sans faire appel à la police. Toutes ces grèves ne furent pas victorieuses (dans certaines le syndicat intervint comme médiateur et réussit à faire retourner les ouvriers au travail pour « discuter après »), mais la grande victoire réside dans le fait que la police n’intervint pas. Dans d’autres usines, les patrons prirent l’initiative d’accorder des augmentations de salaire, bien que celles-ci soient « illégales » en fonction de la loi de blocage des salaires en vigueur. Quand Geisel arriva à la présidence, le nouveau ministre des Finances, Simonsen, déclara que la loi était maintenue et que toute transgression serait punie (il faisait ici référence aux augmentations accordées par les patrons). Finalement, à la mi-74, il déclara que la loi « était maintenue » mais que certaines augmentations ayant un caractère de « promotion » seraient permises. Le processus d’industrialisation intense valorisa le travail ouvrier, au-delà de ce qui avait été prévu par la dictature, et ceci ne manqua pas de stimuler le redressement de la classe ouvrière.

Le principal élément négatif qui n’est pas encore surmonté est l’immense sentiment de défaite qui entraîne une autocensure généralisée parmi les masses et également au sein de la classe ouvrière. La situation des organisations d’avant-garde ne facilite pas non plus ce dépassement. On peut dire que l’avant-garde brésilienne fut totalement décontenancée par ce processus. Il ne reste aujourd’hui que quelques noyaux de ce qui fut la gauche révolutionnaire ; la plupart de ces noyaux ont perdu leur caractère d’avant-garde et sont plus des groupes de masse (ou « groupes d’étude » pour ce qui est du mouvement étudiant). C’est dans cette situation que le PCB (Parti communiste brésilien) essaya de rassembler les miettes laissées par le castrisme et de rétablir sa politique capitularde. Malgré sa faiblesse actuelle, le PCB, grâce à ses liens avec l’URSS et à quelques racines qu’il a gardées dans la classe ouvrière, et surtout à cause de la confusion politique de la gauche révolutionnaire, peut recommencer à être un pôle d’attraction.

La bourgeoisie essaie de boucher les trous

Tous les éléments que nous avons énumérés ne peuvent pas nous amener à caractériser la situation comme celle d’une crise économique. La bourgeoisie se trouve à un carrefour, elle a des problèmes graves à résoudre et doit transformer des mécanismes qui fonctionnaient parfaitement jusqu’ici, mais elle ne trouve pas les solutions adéquates. Il est évident que la crise du capitalisme mondial et les problèmes structurels typiques d’une économie « sous-développée » — et que le miracle n’a fait qu’accentuer — peuvent se combiner pour rendre encore plus compliqués les problèmes auxquels la classe dominante est confrontée, et faire mûrir une crise. Cependant, telle n’est pas encore la situation actuelle et il serait illusoire de le croire. On ne peut pas laisser de côté quatre années de croissance économique en termes d’augmentation de la force des classes dominantes. L’épuisement de cette force accumulée exige plus de temps et plus de difficultés.

La bourgeoisie lutte pour résoudre ces problèmes. Les premiers mois du gouvernement Geisel furent marqués par des tentatives audacieuses dans le domaine de l’économie internationale (avec quelques conséquences pour la diplomatie brésilienne) par lesquelles le gouvernement chercha à établir des accords bilatéraux (avec les Arabes, les Japonais, les Allemands) d’exportation et d’importation, cherchant à échanger les matières premières dont il ne dispose pas contre celles qu’il possède, et cherchant des investissements pour financer ses projets, souvent en les associant à des capitaux d’État. Les secteurs d’investissement furent, en général, des entreprises de produits semi-fabriqués et d’extraction de matières premières agricoles et minières, et le financement d’un processus de semi-industrialisation destiné à l’exportation. Ces faits sont conformes à la préoccupation générale du gouvernement d’équilibrer la balance des paiements, soit en diminuant les importations, soit en augmentant les exportations. Dans ce sens, ce que le gouvernement a réalisé jusqu’ici à une échelle relativement petite — l’implantation de grandes entreprises capitalistes à la campagne — pourra être développé de façon extensive, sous prétexte d’utiliser les ressources naturelles du pays. Ceci pourra produire une modification importante de la structure sociale de la campagne, avec une tendance à diminuer le nombre des petits paysans et à incorporer la masse des paysans dans le travail salarié pour les grands domaines. La classe dominante sait que la place qu’elle occupe sur le marché mondial dépend, et dépendra encore longtemps, de l’exportation de ses matières premières. La situation mondiale actuelle de crise, qui entraîne une politique protectionniste de la part des pays capitalistes avancés pour protéger leurs produits manufacturés et une hausse du prix des matières premières, renforce la « vocation agricole » des pays sous-développés. Mais le gouvernement entend transformer la campagne en une entreprise rentable du point de vue des patrons capitalistes. Au Brésil, cela signifie non pas tant la modernisation des processus d’exploitation de la terre que, surtout, une plus grande « rationalisation », à savoir une extension et un approfondissement du travail salarié, amenant même à des régimes ayant quelques caractéristiques similaires à l’esclavagisme.

En ce qui concerne la modification de l’attitude diplomatique générale du Brésil, bien qu’elle soit significative, elle montre simplement que, face aux problèmes auxquels elle est confrontée, la classe dominante brésilienne se résout à médiatiser sa lutte anticommuniste en fonction de ses besoins commerciaux. Aussi bien dans le cas de la reconnaissance de la Chine que de la Guinée-Bissau, on retrouve derrière des intérêts économiques de commercer soit avec la Chine, soit avec la communauté africaine. Cela explique également l’attitude très froide envers Cuba : l’île n’est ni un marché ni un fournisseur de matières premières ou de produits essentiels ; au contraire, avec son sucre, elle fait concurrence au Brésil. C’est également ce qu’ils appellent le « pragmatisme responsable » qui a amené les militaires brésiliens à relâcher leur ancienne position totalement pro-israélienne à l’ONU, cherchant des alliances et des accords avec les pays arabes ; le pétrole importé, dont la majeure partie vient du Moyen-Orient, a plus de poids que les « principes ».

De la même manière, il est absurde d’interpréter les timides essais de changements dans la politique interne comme des « ouvertures démocratiques », fruits de la pression de la « bourgeoisie nationale », comme le font des réformistes et d’autres secteurs de la gauche. Toutes les timides modifications, qui existent effectivement, correspondent à une tentative de la classe dominante de changer de tactique face aux problèmes auxquels elle est confrontée. Par exemple, la préoccupation du gouvernement pour l’« industrie nationale ». Il n’y a pas une classe — la bourgeoisie nationale — forte et organisée, qui fasse pression sur le gouvernement Geisel pour qu’il prenne des mesures en sa faveur. Le capital national est concentré, en général, dans le commerce, le bâtiment, et la production de quelques biens de consommation non durables (alimentation, textile, chaussettes) et, dans le secteur industriel, il se concentre dans les petites et moyennes industries. En 1969 — dernière année pour laquelle nous avons des données —, ces petites et moyennes entreprises (entre 1 et 100 et entre 101 et 500 employés) emploient 63 % de la main-d’œuvre et produisent 56 % de la valeur industrielle produite (production moins salaires et matières premières), bien qu’elles représentent 98 % du nombre total d’établissements. Après cette date plus de 3 000 petites et moyennes entreprises ont fermé leurs portes, tandis qu’un nombre significatif d’entreprises moyennes à capital national passeront sous le contrôle du capital étranger. Si l’on veut une image de la structure de production du pays, en sélectionnant les dix principales entreprises de chaque secteur industriel on voit que : dans le secteur de la production des moyens de production, 7 sont étrangères et 3 sont nationales ; dans le secteur des biens de consommation durables les 10 principales entreprises sont étrangères ; dans le secteur des biens de consommation non durables, 6 sont étrangères, 3 sont nationales et une d’État ; dans le secteur des produits semi-fabriqués, 5 sont étrangères, une est nationale et 4 d’État. Il n’existe donc pas de « bourgeoisie nationale » en tant que classe forte qui fait pression sur le gouvernement.

Les préoccupations actuelles du gouvernement pour l’« industrie nationale » ont une autre origine : limiter le poids qu’a actuellement l’importation de machines et de technologie dans la balance des paiements. Dans un discours de mars 1974, Geisel parla très clairement dans ce sens : après avoir constaté la « stagnation » de l’entreprise privée nationale, il dit qu’il était « urgent d’essayer de renforcer ce secteur de l’industrie (le secteur national) afin qu’il occupe la place qui lui correspond, y compris pour appuyer et stimuler les autres secteurs (étranger et étatique) avec qui, aujourd’hui, il s’affronte presque directement ».

La préoccupation pour l’industrie nationale n’implique pas de changement d’attitude face au capital étranger, qui continue à être vital pour l’économie du pays. C’est pourquoi Geisel déclara dans une autre partie de son discours : « Il est recommandable de maintenir dans des secteurs non stratégiques la même politique de traitement égalitaire et y compris de favoritisme envers le capital étranger… » Les mesures concrètes adoptées par le gouvernement en faveur de l’« industrie nationale » n’atteignent pas un millimètre des énormes avantages dont dispose le capital étranger. Elles ne font que s’ajouter à la politique antérieure et visent avant tout l’objectif d’essayer de diminuer la dépendance actuelle de l’importation de machines, de technologie et de biens d’équipement. Le gouvernement se propose d’apporter un appui financier, à travers l’Investibras, organe récemment créé, aux industries à capitaux nationaux qui « présentent des indices économico-financiers satisfaisants » ; et, à travers l’Embramec (Mecânica Brasileira — Mécanique brésilienne —, également récemment créée), financer des plans d’expansion d’industries nationales productrices de machines et de biens d’équipement. L’analyse plus détaillée de ces timides mesures a amené les économistes à les déclarer incapables de contrecarrer une tendance « naturelle » du « modèle » : la dépendance par rapport au capital étranger conditionne les nouveaux investissements à l’importation de ses machines, de ses équipements et de sa technologie. Cependant, que ces mesures soient viables ou non, ce que nous voulons souligner ici est que l’objectif de la bourgeoisie brésilienne (de ses secteurs les plus forts et les plus intégrés au capital impérialiste) est de diminuer la dépendance étroite par rapport aux oscillations du marché mondial, vu le poids important qu’ont les importations (que ce soit les machines, les équipements et la technologie, ou les matières premières comme le pétrole, le blé et les engrais) et le déséquilibre de la balance des paiements, ce qui est un élément clé pour maintenir le même rythme de croissance. Le gouvernement, avec de telles mesures, répond beaucoup plus aux pressions des difficultés de la crise mondiale qu’à la pression des secteurs bourgeois nationaux des petites et moyennes entreprises.

Et cette réponse est dirigée avant tout vers les intérêts des secteurs forts de la bourgeoisie brésilienne, que les militaires représentent depuis qu’ils sont au pouvoir.

Septembre 1974

Lettre hebdomadaire