Nous publions ci-dessous l’éditorial du premier numéro de la revue Marxismo Revolucionario, publiée par des militants sympathisants de la IVe Internationale, au Brésil. Cet article est consacré à un bilan des élections qui se sont déroulées dans ce pays en novembre 1974 et à la situation du mouvement ouvrier et de l’avant-garde brésilienne.
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Les élections qui eurent lieu, le 15 novembre dernier, représentèrent, pour les masses populaires, une brèche dans le panorama de réaction et de terreur anti-populaire caractéristique de ces dernières années. Malgré le fait que, une fois de plus, les élections ne furent qu’une farce grossière basée sur le bi-partisme des fantoches, et que la dictature tenta de les maintenir dans des limites extrêmement étroites, les masses profitèrent de l’occasion pour exprimer leur mécontentement face à l’absence de libertés démocratiques, aux bas salaires, au coût de la vie élevé, à l’inflation, au chômage et à la précarité des services publics et sociaux. Elles adoptèrent un comportement différent de l’apathie qui avait prévalu les années précédentes.
Cette mutation du comportement des masses travailleuses et populaires fut un symptôme du changement qui commençait à s’opérer. Il était possible de faire cette constatation avant même les élections, à partir de la radicalisation que l’on pouvait observer dans certains secteurs sociaux. En effet, en 1974, la situation dans la classe ouvrière s’est caractérisée par la renaissance d’un climat de lutte assez significatif dans quelques secteurs. Dans la région de l’ABC et à São Paulo, c’est-à-dire l’épine dorsale du prolétariat brésilien, plusieurs grèves se développèrent ainsi que des négociations dans certaines des principales usines du pays (Volkswagen, Ford, Chrysler, Aços Villares, etc.). Dans certains cas les travailleurs réussirent à arracher des augmentations de salaires, et dans la majorité des cas ils menèrent leur lutte de façon autonome par rapport au syndicat officiel, par le biais de commissions clandestines organisées dans les usines. L’importance de l’apparition de ce type de luttes, même élémentaires, dans une conjoncture telle que celle que nous traversons, est absolument indiscutable.
Le milieu étudiant, pour sa part, ressent de plus en plus l’influence d’une avant-garde agissante qui, même dans les périodes les plus noires de réaction et de répression, n’arrêta pas de lutter pour la réorganisation des Centres académiques, contre la rationalisation capitaliste de l’université, contre l’enseignement payant. Les luttes contre la répression se traduisirent par la formation de Comités de Défense des Prisonniers Politiques.
À la campagne, les luttes des travailleurs ruraux, semi-prolétaires et petits propriétaires, bien qu’elles passèrent inaperçues pour les observateurs des centres urbains, n’ont cessé d’exister et, même dans certains cas, se transformèrent en conflits violents et durs.
Atomisées, fragmentées, aliénées et abruties par une situation de misère extrême, par l’exploitation et l’oppression sous lesquelles elles vivent, les masses ont spontanément vu dans la journée du 15 novembre une occasion pour dire un NON retentissant à la dictature militaire. Ce comportement aura inévitablement des conséquences futures et mérite d’être analysé plus en détail.
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La protestation des masses contre la dictature militaire entraîna une victoire, aux proportions inattendues, du parti bourgeois d’« opposition démocratique ». La croissance du MDB (Movimento Democrático Brasileiro — Mouvement Démocratique Brésilien) surprit, dans ses rangs mêmes, ses collaborateurs les plus optimistes et les plus aveugles. Il remporta les postes du Sénat dans 16 États. Il gagna plus d’un tiers des sièges de la Chambre Fédérale (enregistrant ainsi une croissance de 100 %), ce qui lui permet maintenant de former des commissions d’enquête, de convoquer des ministres, de contrôler des commissions, etc. Il obtint la majorité des Assemblées législatives des États de São Paulo, de Rio Grande do Sul, Rio de Janeiro, Paraná, Amazonas et Acre, sans oublier Guanabara. Il a augmenté son poids dans les municipalités où il a conquis des bastions traditionnels de l’ARENA (Aliança Renovadora Nacional — Alliance Rénovatrice Nationale). Le MDB obtint 70 % des votes de plus de 32 millions d’électeurs.
Le résultat des élections ne représente nullement une victoire pour les masses. Paradoxalement, celles-ci condamnèrent la dictature qui les opprime en renforçant un parti de son propre ennemi de classe, la bourgeoisie.
En effet, la principale conclusion de la mutation post-électorale du MDB est qu’il a cessé d’être un parti d’opposition frappé d’ostracisme. Il s’est maintenant transformé en un nouvel élément des rapports de forces entre les divers secteurs et fractions de la classe dominante, ne représentant pas seulement des secteurs moyens et petits-bourgeois touchés par l’action des monopoles. Il apparaît également comme le porte-parole de nombreux secteurs industriels et agraires frappés par l’échec de toutes les politiques sectorielles du régime, et il commence à représenter un élément de contradiction dans le bloc hégémonique de la bourgeoisie, entre autres choses, par suite du déclin de la domination absolue des capitaux nord-américains et de l’augmentation relative des investissements japonais et du Marché Commun.
Le nombre des candidats du MDB d’origine ouvrière était très réduit (et quand il y en eut, il s’agissait de piliers de la bureaucratie syndicale), la composition bourgeoise, industrielle et bureaucratique était dominante. Dans les zones rurales, qui votent toujours pour le gouvernement, la croissance du MDB s’explique par la campagne de défense des intérêts des latifundistes, des revendications de la moyenne et grande bourgeoisie rurale ; cette campagne ne se basa absolument pas sur une dénonciation de la misère et de la surexploitation des travailleurs ruraux, sur la lutte pour une réforme agraire radicale. Mais que pouvait-on attendre d’autre de la part d’un parti bourgeois ?
Les liens entre le MDB et la bourgeoisie augmenteront aujourd’hui plus que jamais, au lieu de s’affaiblir, comme on aurait pu s’y attendre étant donné l’appui populaire apporté à ses candidats. Le nouveau rôle assumé par le « parti d’opposition » sera celui d’un « parti d’ordre », soutien pour le renforcement du régime, ouvrant ainsi des nouveaux canaux de communication entre la classe dominante et le gouvernement militaire dans une conjoncture économique et politique assez incertaine pour le futur.
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Pourquoi les travailleurs et les ouvriers appuyèrent-ils le MDB et ses candidats dans les élections ? Il est indispensable de répondre à cette question. En premier lieu, c’est à cause de leur propre faiblesse et de la grande faiblesse de leur avant-garde. Dans les élections précédentes, en 1970, il y avait eu 70 % d’abstentions, et parmi les votes exprimés, plus de 50 % étaient nuls. Mais ceci ne représentait pas un haut niveau de conscience des masses mais bien leur état d’apathie totale, leur peur et leur indifférence. Cette année les masses étaient disposées à montrer leur mécontentement face à la dictature, mais elles le firent de façon spontanée, sans suivre les orientations d’un parti qui représente leurs intérêts de classe. En même temps qu’il exprimait une protestation contre l’oppresseur, leur vote traduisait également leur incapacité à le distinguer clairement et à trouver de meilleurs moyens pour le frapper et l’affaiblir. Le vote pour le MDB fut l’expression d’un énorme mécontentement coexistant avec un bas niveau de conscience et d’organisation parmi les larges masses.
Le MDB apparaissant comme la seule force d’opposition visible, utilisant les moyens de communication de masse (principalement la télévision), posant des questions qui s’identifiaient avec les intérêts des masses, réussit à capitaliser le mécontentement populaire accumulé depuis des années. Personne ne s’illusionne : le vote des travailleurs pour le MDB et ses candidats représenta beaucoup plus une condamnation de la dictature militaire qu’une adhésion à l’opposition bourgeoise « démocratique ».
Le passé du MDB en tant que parti d’opposition ne donne en fait pas beaucoup de motifs d’enthousiasme. Fusion bâtarde entre le vieux PSD (Partido Social Democrático — Parti Social-Démocrate) et du PTB autour d’une légende créée par un décret de la dictature militaire, « épurée » par la suite, le MDB a été l’opposé de tout ce que devrait être une opposition « démocratique ». Il opta pour la collaboration avec la dictature, pour la modération, se rendant complice de tous les crimes commis par le gouvernement militaire bourgeois contre le peuple. À une époque où la bourgeoisie brésilienne liquidait les libertés démocratiques afin de mieux sauver son régime, le MDB n’avait pas intérêt à mobiliser les masses en les encadrant dans le jeu démocratique classique. Il craignait les masses comme le diable l’eau bénite.
Il n’y a pas non plus de raison de se faire des illusions sur le futur du parti d’opposition. Le MDB fera appel aux travailleurs et aux masses en général dans l’objectif de regonfler les forces de domination de la bourgeoisie et de la dictature ou quand il sera nécessaire de contenir les luttes. Par rapport à cela, les déclarations des principaux dirigeants du MDB sont assez significatives :
« Grâce à cette victoire, le MDB se transforme en un parti d’expression nationale pour avoir accès aux conseils privés du gouvernement, afin de collaborer à une politique de détente qui devra consister en la pacification de la société brésilienne » (Danton Jobim, sénateur du MDB).
« La victoire de l’opposition donnera une couverture populaire au président Geisel pour un changement d’orientation de la politique économique et sociale des deux derniers gouvernements » (Pedro Simon, député et président du MDB-Rio Grande do Sul).
« Toute tentative pour surmonter la division de la nation sera valable » (Marcos Freire, sénateur du MDB élu à Pernambuco).
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Une fois passées les élections, pour ceux qui espéraient (ou espèrent) voir dans le MDB le « parti allié des salariés », il ne restera qu’une triste et décevante réalité : le peuple a voté pour l’« opposition » bourgeoise qui était en agonie, lui redonnant des forces et lui permettant de devenir l’instrument fondamental de légitimation du régime dictatorial.
Cette nécessité de légitimer le régime par l’intermédiaire de l’opposition bourgeoise s’impose au système pour canaliser le mécontentement populaire par une intégration passive. La dynamique même créée par la campagne électorale a montré cette nécessité urgente à tous les politiciens professionnels de la bourgeoisie.
Les travailleurs et les masses prêts à demander des comptes, appuyèrent le MDB en espérant de ce dernier une action immédiate. Il se créa un contexte de relative pression des masses à la veille du 15 novembre, assez peu commode pour les « renards » du MDB. Là où des manifestations publiques furent organisées (Rio Grande do Sul, Pernambuco et Guanabara principalement), les masses ne restèrent pas dans les limites prévues et firent approuver des mots d’ordre anti-dictature, impossibles à intégrer dans les marges de manœuvres étroites de la bourgeoisie. Et c’est en fonction de cette menace de radicalisation politique que le MDB de São Paulo, tirant les leçons des manifestations antérieures dans d’autres États, décommandera les meetings et célébrations de victoire.
C’est seulement ainsi que l’on peut comprendre le rôle joué par le groupe des « authentiques » — qui reçurent un vote très significatif — et la formation des « ailes jeunes », des « jeunesses démocratiques » du MDB. Ces secteurs acquirent un poids important dans le mouvement étudiant, dans les syndicats ouvriers, parmi les intellectuels de gauche, et même parmi la gauche révolutionnaire. Cette aile, qui a remporté un certain succès dans les élections, et qui s’est montrée capable de développer des dénonciations importantes (les noms des morts sous la torture furent lus publiquement à Guanabara) assume cependant, après les élections, les tâches de démobilisation et propose la conciliation au sein du MDB. Mises à part les « bonnes intentions », les compromis de cette aile avec la politique bourgeoise du parti aideront les travailleurs à renforcer leur confiance dans leurs propres forces et leur feront perdre leurs illusions sur le fait que les parlementaires bien intentionnés valent mieux que la « subversion ».
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« Une victoire de la démocratie », s’exclamèrent à l’unisson les cassandres prostituées de la démocratie bourgeoise. Les porte-parole officiels du gouvernement s’en lavèrent les mains : le gouvernement « n’a pas été renversé » mais a remporté une victoire pour son projet de « détente » ; l’ARENA a connu une défaite, et ceci grâce à des « facteurs externes » comme la crise internationale, l’inflation, etc.
Par le biais du chef du Parlement, le gouvernement avait déjà dit que « qui gagnera viendra au gouvernement, et une opposition forte, agissante et politiquement rajeunie ne peut que renforcer le gouvernement et le régime ». Et il est vrai que les élections se sont avérées être un paradoxe : au moment même où elle connaissait la défaite dans les urnes, la dictature militaire se retrouvait relativement renforcée sur le plan institutionnel.
Cette issue politique proposée par le gouvernement Geisel représente évidemment une reconnaissance implicite de l’isolement social de la dictature qui n’a jamais réussi à obtenir l’appui des masses et des salariés. Par le biais d’un « haut coefficient d’arbitrage », le gouvernement tente de réactiver jusqu’à un certain point le jeu politique parlementaire. Le maintien de la « ligne dure » ultra-droitière et fasciste autour de Médici, Delfim Netto, le général Humberto Souza Mello et les organes de sécurité des Forces Armées, n’aurait fait qu’augmenter le fossé entre la dictature et les masses, ce qui était indésirable pour le régime dans la période actuelle. Cependant, la « ligne dure » n’abandonna pas une tentative de coup en sourdine, qui aurait permis de repousser les élections, d’arrêter les oppositionnels, essayant par là de répéter ce qui s’était passé en 1970 quand, à la veille des élections, la répression s’abattit de façon généralisée.
Les élections, contrairement à ce que pensaient les apologistes de la « démocratie possible », libérèrent de fortes tendances centrifuges et créèrent des brèches dans le bloc au pouvoir. Le renforcement institutionnel de la dictature sera une sorte d’« interrègne » politique dans une conspiration de palais qui ne pourra pas toujours se maintenir au sommet. Étant donné les jours incertains de récession économique internationale, de stagnation du « boom » économique national et l’incapacité de la bourgeoisie brésilienne à satisfaire les revendications vitales des masses travailleuses, la dictature militaire tentera de gagner du temps. C’est à cela que servira une « opposition forte, agissante, politiquement rajeunie ».
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Parallèlement à cela, les élections permirent le débordement institutionnel par une dynamique propre au mouvement de masse dans une époque de transition qui met à l’ordre du jour la révolution socialiste comme seule issue possible, étant donné les contradictions insolubles du capitalisme.
Dans les secteurs combatifs du mouvement ouvrier et étudiant, s’accélérera un processus de recomposition organisationnelle et de clarification politique. L’avant-garde révolutionnaire et l’extrême-gauche purent sortir d’une profonde torpeur politique. Le libre débat recommença au sein de l’avant-garde et stimula le réarmement politique pour l’action.
En ce qui concerne les masses au sens le plus large, la victoire du MDB ne signifiera pas un encadrement, en particulier des travailleurs, pour soutenir le double jeu réalisé par l’opposition bourgeoise. Le vote donné au MDB ne manquera pas d’ouvrir une situation favorable à une rupture du conservatisme des masses. Ceci devient évident quand on tient compte du fait que la tentative de démobilisation populaire, à laquelle participèrent aussi bien les « authentiques » que les « modérés » du MDB, représenta une douche écossaise par rapport aux espérances créées. L’indisposition du parti, au sommet comme à la base la plus agissante, ne diminuera pas la crise de l’opposition bourgeoise, mais l’accentuera énormément.
Toutefois, il ne faut pas en déduire que les masses vont entrer en effervescence révolutionnaire. Les effets des défaites passées du mouvement ouvrier et l’inexistence d’une avant-garde révolutionnaire ayant une base de masse, combinés à la crise constante de l’opposition « démocratique » bourgeoise, continuent à agir comme facteurs puissants de conservatisme et de vide politique. Politiquement pour le moins, les masses n’existent pas en dehors de leurs organisations. En dehors de celles-ci, les « masses » sont des individus atomisés, fragmentés par l’aliénation du travail, unis psychologiquement.
Ainsi les manifestations de débordement par les luttes, principalement dans le mouvement ouvrier, se feront dans un cadre profondément inégal, atomisé, et complètement désorganisé.
Ceci est un élément contradictoire de la période à venir, après le vigoureux « Non » du 15 novembre. Ceci exprime la très profonde contradiction entre le niveau retardé du facteur subjectif, du niveau de conscience et d’organisation des masses, et les facteurs objectifs, à savoir l’incapacité du capitalisme au Brésil — comme partout ailleurs — à résoudre ses propres contradictions. La résolution de cette contradiction est, comme elle a toujours été et sera, un défi pour l’avant-garde révolutionnaire.
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Maintenant les marxistes-révolutionnaires doivent se demander à eux-mêmes et à l’avant-garde révolutionnaire, principalement les ouvriers les plus conscients et combatifs : une redémocratisation impulsée par la bureaucratie militaire sera-t-elle l’issue la plus viable pour la bourgeoisie ? L’aggravation des contradictions économiques, politiques et sociales que la bourgeoisie brésilienne devra affronter dans les années à venir, permettra-t-elle une « redémocratisation par le haut » ? Les mêmes forces sociales qui tentèrent de perpétuer un « fascisme indigène » par le biais de la terreur peuvent-elles aujourd’hui, comme on change de chemise, donner naissance à la « plénitude démocratique » ?
La république bourgeoise fut toujours la meilleure forme de domination de la bourgeoisie. L’encadrement des masses dans les joutes parlementaires réformistes, avec l’élection périodique de candidats inféodés à la bourgeoisie qui feront une politique « au nom du peuple », voilant la dictature de classe contre les exploités, a toujours permis à la bourgeoisie de masquer idéologiquement la véritable nature de son pouvoir d’État. Plus la bourgeoisie s’approche de sa période de déclin — et ceci est tout à fait valide pour le Brésil en tant que partie du marché mondial — moins elle ressemble à la bourgeoisie de la période ascendante du capitalisme. Pour cette classe historiquement moribonde, la question cruciale ne réside pas tant dans ses désirs subjectifs que dans sa capacité objective à reproduire et à maintenir le système capitaliste.
La dictature militaire brésilienne correspondait à une solution politique basée sur la défaite des masses, sur la destruction complète du mouvement ouvrier organisé, qui étaient les préconditions de l’accumulation capitaliste ; elle marqua l’hégémonie des secteurs bourgeois liés à l’impérialisme. L’Acte Institutionnel N° 5, le « coup d’État dans le coup d’État » donna une forme relativement plus achevée à la dynamique initiée en 1964. Les Forces Armées s’élevèrent, au cours de ces dix années, au rang de « parti unique » de la bourgeoisie se substituant aux vieux politiciens bourgeois déchus.
« La violence sans mot remplaça la violence des mots ».
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Les leçons du Chili, et particulièrement d’Argentine, ne passèrent pas inaperçues pour le « big business » international, et encore moins pour la bourgeoisie brésilienne et la camarilla militaire. Ces expériences montrèrent que les partis bourgeois traditionnels et les partis ouvriers réformistes ne purent pas empêcher l’affrontement entre les masses et le pouvoir bourgeois, ni la dynamique anticapitaliste et anti-impérialiste de la révolution permanente. Le réformisme de l’Unité Populaire fut remplacé par le fascisme. Le bonapartisme péroniste par les bandes armées para-policières de droite. Le malheur de la bourgeoisie brésilienne est qu’elle ne dispose pas à court terme d’un réformisme assez fort ou de dirigeants bourgeois bonapartistes. Et elle a peur des masses. D’ailleurs n’est-ce pas sous le drapeau du bonapartiste de Vargas que les masses menacèrent à plusieurs occasions de renverser les institutions de la classe dominante ?
Le gouvernement de Médici — le plus fasciste de tous les gouvernements de droite après 1964 — arracha, grâce à l’Acte Institutionnel N° 5, tout « populisme » des directions bourgeoises. La vague répressive anti-populaire et anti-ouvrière de son gouvernement priva la classe dominante des instruments et des organisations politiques d’encadrement des masses. Si d’un point de vue immédiat, cela fut nécessaire pour consolider le pouvoir bourgeois et relancer l’économie capitaliste, à long terme, cela laissa la classe dominante avec sa seule Garde prétorienne, avec la répression pure et simple.
La bourgeoisie et les gorilles ont les mains trop pleines de sang pour parler de « redémocratisation », pour tolérer la libre organisation populaire et l’existence de partis ouvriers ayant pouvoir de négocier. La bourgeoisie dans son ensemble a beaucoup plus peur de la radicalisation des masses, de la recomposition du mouvement ouvrier que des luttes internes à sa classe. Afin de maintenir sa domination, elle n’hésitera pas à supprimer l’un ou l’autre des secteurs non hégémoniques.
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Une dictature despotique ne peut tomber que pour deux raisons : premièrement si ses contradictions intestines arrivent à un tel point de dégénérescence et de corruption que le régime tombe de pourrissement ; deuxièmement, si, étant donné la montée des masses qui menace la propre domination de la bourgeoisie, celle-ci se voit obligée, comme seule issue pour sauver son pouvoir, de réaliser des concessions démocratiques. Grosso modo, le Portugal et la Grèce appartiennent à la première catégorie, l’Argentine de la période du Grand Accord National, à la seconde.
Dans quelle direction vont les luttes actuelles entre les fractions qui monopolisent le pouvoir au Brésil ? Elles n’impliquent certainement pas que la dictature brésilienne est en train de tomber de pourrissement ou qu’elle se dirige inévitablement vers une telle fin. Il est indéniable qu’il existe actuellement une division entre deux ailes, toutes deux solidement liées aux monopoles, aux multinationales et à leurs intérêts. D’un côté, on trouve l’aile dure, qui préconise les méthodes « à la chilienne », c’est-à-dire un durcissement répressif du régime, excluant les dirigeants bourgeois traditionnels des centres de décision. De l’autre côté, l’aile de Geisel essaie de réactiver un jeu parlementaire contrôlé, de donner une certaine autonomie tant à l’ARENA qu’au MDB, de renforcer la façade du régime, sans pour autant liquider la répression fasciste.
L’« institutionnalisation » de la dictature apparaît comme une forme plus raffinée et plus efficace de domination pour un secteur de la bourgeoisie. Par cette institutionnalisation il tente, d’une part, de maintenir les Forces Armées comme support fondamental du régime, au même moment où — afin de diminuer les tensions inter-bourgeoises et élargir la domination à des secteurs plus larges des masses — il permet un jeu parlementaire plus intense, bien que rigoureusement contrôlé. D’un autre côté, le même niveau de répression fasciste est maintenu contre les masses. C’est-à-dire qu’il offre d’une main le dialogue à la grande bourgeoisie et, de l’autre, il continue à réprimer violemment toute insubordination des masses. Telle est la « redémocratisation » que la fraction de Geisel peut offrir.
Il est probable que le heurt entre ces conceptions plus raffinées de domination et la truculente « aile dure », ajouté aux divergences quant aux rythmes d’introduction de l’« institutionnalisation » (les secteurs les plus impatients du type « O Século de São Paulo » contre la vénérable « modération » de Geisel), produise dans la période à venir une augmentation des tensions au sein de la bourgeoisie, créant quelques brèches dans le système de domination. Si ceci est vrai, il est également certain que ces conflits et tensions, pour autant qu’ils augmentent et quittent les quartiers et les antichambres des ministères, n’amèneront jamais à eux seuls, sans pression des masses, la bourgeoisie à chercher une issue dans la redémocratisation.
C’est pourquoi attendre une « redémocratisation » déclenchée spontanément par les luttes inter-bourgeoises sans se préoccuper d’organiser et de mobiliser le prolétariat industriel indépendamment des directions bourgeoises et petites-bourgeoises, revient à condamner dès maintenant au suicide le mouvement révolutionnaire.
La seule voie pour conquérir les libertés démocratiques pour les masses dans les conditions actuelles du Brésil, c’est que les travailleurs en lutte, organisés et mobilisés massivement, imposent un recul politique à la bourgeoisie. Et cette montée révolutionnaire des masses, quand elle se produira, ne s’arrêtera en aucune façon aux conquêtes démocratiques : elle se prolongera vers un affrontement direct et décisif entre la bourgeoisie et le prolétariat, jusqu’à la destruction complète du système capitaliste. Il n’y a plus de réformes à réaliser, il n’y a plus d’étapes démocratiques à brûler. L’ère de la révolution permanente a commencé depuis longtemps et elle ne se terminera que par la victoire du socialisme à l’échelle mondiale.
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Et maintenant ? Que faire après les élections ? L’appui critique au MDB, ou aux « authentiques » renforcera-t-il la recomposition du mouvement ouvrier organisé ? Renforcera-t-il l’avant-garde ouvrière ? Ou canalisera-t-il le mécontentement pour légitimer la dictature ?
Les marxistes-révolutionnaires, ainsi que d’autres courants de la gauche révolutionnaire, ont appelé à voter nul et ont centralisé leur campagne autour de l’organisation de la lutte contre la dictature par le moyen d’une action indépendante et autonome. S’il est nécessaire de repousser les conceptions spontanéistes ultra-gauches qui refusent la participation à n’importe quelles élections, sous prétexte qu’elles sont bourgeoises, qu’elles n’intéressent pas le mouvement ouvrier, etc., il ne faut pas non plus les fétichiser. Les élections parlementaires, quand les communistes peuvent les utiliser librement, doivent servir de tribune pour les dénonciations politiques, pour la divulgation des luttes ouvrières et populaires, pour la propagande des programmes révolutionnaires et pour la diffusion de mots d’ordre mobilisateurs. Elles doivent servir, surtout, à la propagande et à l’agitation pour une forme de démocratie supérieure, celle des Conseils ou Soviets, soumise au contrôle des masses.
Cependant, dans la gauche, et en particulier dans l’extrême-gauche, s’est généralisée, durant la campagne électorale, une position d’appui critique au MDB, ou à ses meilleurs candidats (« authentiques », aile jeune) ; comme étant « le meilleur moyen de renforcer les libertés démocratiques » ; il était expliqué que les « authentiques » du MDB feraient des dénonciations au Congrès, qu’ils défendaient une « partie de notre programme », qu’il serait « volontariste de proposer maintenant la reconstruction de l’avant-garde prolétarienne », que la « défaite de ces dernières années montre que les masses sont plus en crise que l’avant-garde » ; que la « gauche a besoin de respirer et pour cela le plus indiqué est de travailler dans le MDB, légalement », etc., etc.
Pour les marxistes-révolutionnaires, il s’agissait de dénoncer ce faux dilemme pragmatisme contre révolutionnarisme immobiliste. La validité des dénonciations faites par les « authentiques » pendant et après les élections n’était pas remise en question. Mais ceci ne devait pas résulter dans un appui — même critique — au MDB. Dans les conditions concrètes actuelles, les élections parlementaires ne sont pas seulement une farce grotesque, mais elles ne donnent pas un minimum de garanties, même aux parlementaires bourgeois. Donner un tel appui maintenant, c’est faire le jeu de la bourgeoisie ; c’est donner une couverture au projet d’institutionnalisation de la dictature, c’est contribuer au maintien de la façade « démocratique » du régime.
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Il est nécessaire de parler clairement : si les « authentiques » du MDB sont cohérents avec les dénonciations qu’ils font, pourquoi restent-ils dans le MDB, canalisant le mécontentement populaire pour qu’il soit absorbé par le régime ? Pourquoi ne rompent-ils pas avec les directions bourgeoises et avec le MDB lui-même ? Pourquoi n’appellent-ils pas les travailleurs à ne faire confiance qu’à leurs propres forces ?
C’est justement parce que, en votant pour le MDB, les masses votèrent beaucoup plus contre la dictature que pour les directions bourgeoises, qu’il est toujours plus urgent d’approfondir ce débordement, et non de le limiter et de l’intégrer. Et si, aujourd’hui, l’avant-garde est très faible et les masses sont très retardées, cela ne fait que renforcer l’importance de cette tâche : le peu que l’on puisse obtenir dans le sens de la prise de conscience et de l’organisation indépendante des masses pourra s’avérer décisif dans la période à venir.
La politique opportuniste et suiviste par rapport aux directions bourgeoises et petites-bourgeoises, qui répète la trahison du mouvement ouvrier par les réformistes du PC, est prise à son propre piège. Elle n’est pas capable de sortir du cercle vicieux dans lequel elle s’est placée : appui critique au MDB qui, par sa propre soumission aux partis bourgeois amènera ses défenseurs à l’appui inconditionnel. Ce pragmatisme a son prix : la liquidation d’une avant-garde qui se prétend révolutionnaire, dans la mesure où elle abandonne la tâche centrale de l’avant-garde à l’heure actuelle — la lutte pour la prise de conscience et l’organisation indépendante du prolétariat — au nom de « raccourcis » qui ne mènent nulle part sinon à l’impuissance totale et à la soumission aux directions bourgeoises et petites-bourgeoises.
C’est exactement à cause du caractère du MDB en tant que parti bourgeois et du caractère des élections parlementaires qu’il est nécessaire de combattre ces illusions, de démystifier et de clarifier devant les masses et devant l’avant-garde ouvrière toutes les déviations électoralistes et réformistes qui espèrent résoudre par un vote ce qui ne peut être fait que par l’action directe des masses, par leur auto-organisation à la base. Le dilemme n’est pas : ou MDB ou ARENA, ni de choisir entre le moindre mal. La question est de savoir quelle politique renforce la classe ouvrière et affaiblit la bourgeoisie, et vice-versa.
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La tactique de vote nul que nous avons préconisée, centrée sur l’organisation et la reconstruction de l’avant-garde, allait dans le sens de l’approfondissement du débordement potentiel existant dans les masses, renforçant les positions du prolétariat au détriment de celles de la bourgeoisie et de la dictature. D’un point de vue immédiat, la campagne pour le vote nul se donnait comme objectif de commencer un processus de regroupement de l’avant-garde révolutionnaire, de clarification politique pour l’action. Nous ne créâmes aucune illusion, à quelque moment que ce soit, sur la possibilité de transformer maintenant ce débordement en action de masse révolutionnaire. La campagne pour le vote nul fut centrée sur l’organisation indépendante, montrant ainsi clairement que la participation aux élections parlementaires n’avait de sens que quand l’avant-garde révolutionnaire et les partis ouvriers pouvaient avoir la garantie d’un minimum de liberté d’opinion et de parole. À long terme la propagande a renforcé l’idée que les conquêtes démocratiques ne sont pas données par les gouvernants, mais sont arrachées par les masses en lutte.
De plus, le bilan des élections montre également que de nouvelles possibilités s’ouvrent pour la gauche révolutionnaire. La dictature se trouve dans une impasse : comment renforcer sa domination de classe sans permettre l’explosion des luttes de masse dans une situation sociale extrêmement tendue ? Les masses ont manifesté leur mécontentement et leur insatisfaction face à la dictature. Leur vote fut politique, malgré les années d’apathie sous le gouvernement Médici. Tout cela fait trembler la dictature et indique que de nouvelles brèches pourraient s’ouvrir dans le monolithe apparent du pouvoir bourgeois avant qu’il puisse trouver un nouvel équilibre — s’il en retrouve un.
Il est indispensable que les courants marxistes-révolutionnaires pallient le plus rapidement possible l’absence de direction de la classe ouvrière afin de ne pas permettre à la bourgeoisie et à la dictature de récupérer un appui politique et social qui lui fait aujourd’hui défaut. C’est pourquoi il est nécessaire de stimuler des initiatives politiques unitaires de l’extrême-gauche révolutionnaire ; il est nécessaire d’appeler tous les groupes révolutionnaires à pratiquer l’unité d’action pour renforcer le mouvement ouvrier organisé (en formant des comités, des commissions ouvrières pour une action commune, comme dans le cas des élections syndicales l’an prochain, par exemple) ; pour organiser l’auto-défense des luttes et des organismes ouvriers dans les moments de répression et de persécution des militants ouvriers d’avant-garde et pour organiser des campagnes politiques contre la dictature. L’unité d’action est indispensable pour la formation de comités de défense des prisonniers politiques, pour dénoncer les conciliations du MDB et l’opportunisme des prétendus « authentiques ».
Mais cette unité d’action ne signifiera pas l’absence d’un débat politique profond entre les composantes de la gauche révolutionnaire. La clarification politique et programmatique doit s’opérer par un libre débat toujours plus approfondi autour des problèmes tactiques immédiats et des objectifs finaux de notre mouvement. Il s’agit d’une politique adaptée à la situation d’atomisation de l’avant-garde révolutionnaire dans la lutte contre le capitalisme et la dictature qui favorisera à long terme la formation d’un parti ouvrier marxiste-révolutionnaire.
Mars 1975