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Au sujet de l’appui du PST conjointement à des partis bourgeois, au processus d'« institutionnalisation » en Argentine

Le 22 mars 1974, le président argentin Juan Perón reçut, à leur demande, les représentants de huit partis politiques : la Unión Cívica Radical (Union civique radicale), le Partido Revolucionario Cristiano (Parti révolutionnaire chrétien), le Partido Socialista de los Trabajadores (Parti socialiste des travailleurs), le Partido Socialista Popular (Parti socialiste populaire), le Partido Intransigente (Parti intransigeant), l'UDELPA, le Partido Comunista (Parti communiste) et la Democracia Progresista (Démocratie progressiste). Cette réunion ne fut pas un évènement isolé. Elle fit partie d'une série d'initiatives que Perón avait prises dans le but de « normaliser » ses rapports avec les partis officiellement reconnus (une autre réunion a eu lieu le 5 avril). Mais la réunion du 22 mars fut la plus importante jusqu'ici. Lors de sa conclusion, les huit partis ont publié une déclaration commune affirmant notamment :

« Ceux qui sont ici présents ont confirmé leur engagement fondamental à n'éviter aucune initiative et aucun effort, en vue de maintenir et de consolider le processus d'institutionnalisation dans le pays, dans le cadre du système démocratique et dans la pratique de la coexistence et du dialogue constructif… Les moments difficiles que la République traverse à présent, comme résultat de sa confrontation avec des forces qui ont pesé sur elle depuis longtemps, seront surmontés avec succès par l'action solidaire des secteurs qui respectent la majorité et le désir populaire de liberté, qui se sont exprimés dans les élections et qui, ensemble, garantissent leur droit à continuer à s'exprimer à l'avenir, et seront appliqués dans la réalité en vue de libérer [le pays] des charges de la dépendance, et en vue d'assurer aux travailleurs les bienfaits de la richesse que leurs efforts ont produite. Comme participants à ce processus nous n'adoptons pas une attitude d'opposition à la réalisation de ces projets… Grâce à la représentativité de ses participants et au développement de son contenu, cette entrevue [avec Perón — INPRECOR] devrait être considérée comme un pas concret vers la réalisation du rassemblement des efforts qui assureront le cours d'institutionnalisation, selon la ligne votée par le peuple. Nous tous comprenons les risques de l'entreprise réclamée par le pays, et nous sommes d'accord, au-delà des divergences de nos points de vue, sur la profondeur et le rythme du processus de changement, sur la nécessité inexorable de sa réalisation… Ceux qui désirent que le régime constitutionnel échoue, ou qui attendent le moment opportun pour rendre possible une nouvelle aventure réactionnaire, ceux qui adoptent des pratiques totalitaires ou corporatistes, dans une convergence idéologique souterraine avec des revendications de type fasciste, dans l'intérêt des sociétés multinationales qui exercent une pression ininterrompue sur nos frontières, tous ceux-là doivent savoir que ce pays est uni sur un accord fondamental, et leur répondra en fonction de cet accord. »

Cette déclaration fut publiée par tous les quotidiens argentins le 22 mars 1974. Elle fut reproduite dans le numéro du 28 mars-5 avril d'Avanzada Socialista, organe du PST. Mais Avanzada Socialista ne se limita pas à reproduire la déclaration. Elle y ajouta deux commentaires sous forme d'éditoriaux.

Le premier éditorial, après avoir rappelé l'escalade de la violence droitière qui culmina dans le coup effectué à Córdoba par le chef de la police Navarro, expliqua que la « participation [du PST] au dialogue avec le président de la République » était un « acte concret de défense des droits démocratiques gagnés héroïquement par les travailleurs, et les mobilisations populaires qui se sont produites depuis le Cordobazo. » Il expliqua ensuite que la « défense de la stabilité constitutionnelle » ne devait pas coïncider avec la défense politique du gouvernement, puis tira la conclusion que voici : « Le fait que les huit partis sont arrivés à un accord pour demander une réunion [avec Perón] en vue de poser le problème de l'institutionnalisation, est d'une importance extraordinaire. »

« Mais comme toujours nous ne cesserons d'affirmer que les conquêtes démocratiques seront défendues avant tout par la mobilisation, comme les luttes d'Acindar et des travailleurs des banques le démontrent. Voilà pourquoi nous ne cesserons pas d'affirmer la nécessité que l'accord en vue de défendre les droits démocratiques soit exprimé dans l'action, à commencer par un grand meeting de tous les partis et de toutes les organisations ouvrières et étudiantes. »

Le même appel en faveur d'un meeting commun avec les partis bourgeois fut repris à la fin du deuxième éditorial, qui plaida la nécessité de « réponses concrètes et souples à chaque évènement de la lutte de classe ».

La direction du PST devait tenir compte du fait que sa décision de participer à une réunion qui servit de couverture aux actions de « normalisation » de Perón ; sa signature d'un document en commun avec des partis bourgeois (parmi lesquels la Unión Cívica Radical, le parti traditionnel de la bourgeoisie argentine et même aujourd'hui la principale force politique bourgeoise après le péronisme) ; sa proclamation d'une « coïncidence fondamentale » de tous les signataires en défense du « processus d'institutionnalisation » ; son acceptation des « projets » approuvés par le « peuple » (en réalité les projets formulés par Cámpora et par Perón) ; sa thèse selon laquelle la lutte contre le fascisme peut et doit être menée conjointement avec des partis représentant l'ennemi de classe — que tout cela provoquerait des réactions parmi les militants de son parti.

C'est pourquoi le même numéro d'Avanzada Socialista publia une lettre signée par le « camarade F. » (lettre reçue par le rédacteur en chef avec une étonnante rapidité) et la réponse à cette lettre, qui occupe presque deux pages de l'hebdomadaire.

La lettre paraît accepter la collaboration de classe avec les partis bourgeois. Falsifiant une citation de Trotsky qui se réfère à la nécessité d'un front unique avec la social-démocratie en Allemagne au début des années 30, elle affirme que le « front unique est permissible avec l'ennemi de classe et même avec la mère du diable. » L'auteur de la lettre critique néanmoins la signature du document des huit partis parce que, selon lui, le PST aurait, ce faisant, aidé Perón et accordé son appui à un gouvernement bourgeois qui était sur le point de tomber.

La réponse de la rédaction clarifia la question centrale posée. Elle affirma qu'il était nécessaire de partir d'un « fait fondamental : il y avait eu un coup semi-fasciste pour renverser un gouvernement provincial. Ce coup n'était pas un évènement isolé, mais représentait un saut dans l'escalade de la violence de droite, qui était sur l'offensive et qui n'avait aucune intention de s'arrêter. » La conclusion était que, dans le contexte donné, il ne devait pas y avoir de lutte pour renverser le gouvernement ou les institutions existantes, mais qu'il fallait au contraire défendre « l'institutionnalisation démocratique » et qu'à cette fin il était correct de conclure un accord avec des partis bourgeois et de signer des déclarations communes avec eux, ainsi que d'appeler à des manifestations communes.

Dans le passé, les dirigeants du PST ont critiqué la conception stalinienne du front populaire ; ils réitérèrent formellement leurs critiques dans le numéro d'Avanzada Socialista cité. Mais de même qu'ils ont antérieurement appuyé le Frente Amplio uruguayen, dirigé par le représentant de la bourgeoisie Seregni, aujourd'hui ils signent une déclaration commune avec des partis bourgeois, et appellent à une action commune avec ces partis. Pour justifier cette attitude ultra-opportuniste, ils utilisent exactement le même argument avancé par les staliniens au milieu des années 30 pour justifier l'adoption de la ligne de front populaire, à savoir qu'il est légitime de s'allier à la bourgeoisie ou à des secteurs dits démocratiques de celle-ci pour s'opposer à un danger fasciste. En agissant de la sorte, la direction du PST marque une étape dans son évolution, et rompt ouvertement avec la conception marxiste révolutionnaire du front unique prolétarien, basée sur la conception léniniste défendue d'abord par la IIIe Internationale et reprise par la suite par Trotsky.

En même temps elle oublie la distinction fondamentale entre les droits démocratiques réclamés par le mouvement ouvrier et les structures de la démocratie bourgeoise. En signant un document qui appuie le processus d'institutionnalisation du pays, et en se présentant aux côtés de partis bourgeois comme « participant au processus d'institutionnalisation », elle contribue ainsi à la principale mystification du péronisme, à la farce pseudo-démocratique que la bourgeoisie argentine est en train de jouer au cours des trois dernières années. Elle accepte la manœuvre qui tend à présenter Perón comme garant de la « démocratie » qui embrasse tout le monde, à l'exception des organisations de l'extrême droite et de l'extrême gauche (Perón s'est exprimé explicitement selon cette ligne). L'expression utilisée à plusieurs reprises dans Avanzada Socialista — dialogue avec le Président — en dit assez quant aux conceptions opportunistes des dirigeants du PST.

Le Secrétariat unifié de la IVe Internationale, qui a toujours rejeté toute forme de collaboration de classe, et qui a constamment opposé la conception révolutionnaire du front unique ouvrier (ou ouvrier et paysan) aux conceptions réformistes et staliniennes de collaboration de classe avec les partis « démocratiques » de la bourgeoisie, estime que le devoir des révolutionnaires en Argentine consiste à dénoncer l'opération frauduleuse initiée par le Grand Accord national et développée par Perón, et à combattre le gouvernement et l'État bourgeois sans compromis ni trêve, tout en exploitant toutes les marges de manœuvre légales et semi-légales qui pourraient exister. Il affirme qu'il ne peut en aucune manière prendre la responsabilité de l'attitude opportuniste et droitière du PST et qu'il considère celle-ci comme étant en contradiction avec les conceptions et les traditions du trotskysme. Il condamne donc cette attitude de la manière la plus nette.

29 mai 1974
Secrétariat unifié de la IVe Internationale

Dans le numéro du 26 juin 1974 d'Avanzada Socialista, il est affirmé que le PST n'a pas signé la déclaration du 22 mars 1974, « parce qu'il y avait encore des divergences » avec les autres partis. Le rédacteur en chef aurait publié par erreur l'information concernant la signature. Mais l'article du journal qui apporte cette précision réaffirme en même temps de manière explicite la légitimité d'accords tactiques, dans l'Argentine d'aujourd'hui, avec des partis bourgeois, pour la défense des libertés démocratiques et des institutions de la démocratie bourgeoise.

L'option fondamentale du PST est encore confirmée par le fait que trois jours après la parution de ce numéro d'Avanzada Socialista, le 29 juin 1974, le PST a signé avec les sept autres partis appelés du « centre gauche » par les quotidiens argentins, une déclaration commune appuyant le « processus d'institutionnalisation du pays » et le « fonctionnement des mécanismes légaux de continuité constitutionnelle » (La Opinión, 30 juin 1974). Le 3 juillet, au lendemain de la mort de Perón, il a signé dans la ville de Santa Fe, à la demande du président de la Chambre des députés, une nouvelle déclaration en faveur du « maintien de la stabilité constitutionnelle comme unique moyen adéquat d'arriver à la justice sociale dans la liberté, vaincre l'emprise des intérêts impérialistes, et concrétiser pour toujours l'indépendance » (El Cronista Comercial, 4 juillet 1974).

Cela prouve que la divergence fondamentale du PST avec la ligne programmatique de la IVe Internationale sur la méthode de défense des libertés ouvrières est pleinement maintenue, malgré l'article d'Avanzada Socialista du 26 juin 1974.

Cette mise au point sur une déviation programmatique, pour laquelle la IVe Internationale ne peut prendre aucune responsabilité, ne doit en rien entraver le développement d'une campagne de solidarité vigoureuse avec le PST et de défense de ce parti devant les coups de la répression et de la terreur d'extrême droite.

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