L'hebdomadaire ouest-allemand Der Spiegel publia dans son numéro du 15 juillet 1974 un article de fond qui éclaire de manière frappante la situation politique et économique en République fédérale d'Allemagne. L'article est intitulé : « Conjoncture : tout tremble. » On peut y lire : « Helmut Schmidt [chancelier fédéral ouest-allemand — INPRECOR] a peur de la grande crise. Toutes les personnes qui eurent des entretiens avec le chancelier durant les premières semaines de son gouvernement furent averties par lui qu'il y avait un danger que les marchés financiers internationaux instables pourraient s'effondrer demain, et qu'un chaos économique mondial pourrait éclater… Le chancelier s'occupe de plans pour écarter un chaos économique global plus que des programmes de réforme de la coalition social-libérale. »
Jusqu'à quel point peut-on prendre cela au sérieux ? Y a-t-il vraiment menace de crise grave, dans le pays jusqu'ici le plus stable d'Europe occidentale ? Ou bien les difficultés actuelles de l'économie ouest-allemande sont-elles de courte durée ? Seront-elles éliminées par les réformes social-démocrates ? La réponse à toutes ces questions exige tout d'abord un bref rappel des traits particuliers de l'impérialisme ouest-allemand au cours des dernières décennies.
Le mouvement ouvrier ouest-allemand de 1945 à 1965
Le fascisme et la 2e guerre mondiale avaient interrompu la continuité du mouvement ouvrier ouest-allemand. Cela s'exprima déjà de manière négative durant les luttes des années 1945-1952. La bureaucratie syndicale et la social-démocratie purent canaliser la revendication ouvrière d'exproprier le grand capital responsable du nazisme vers le mot d'ordre anodin de « co-gestion en tant que premier pas ». Le PC ouest-allemand, jadis un des partis communistes les plus puissants de la IIIe Internationale, ne fut plus que l'ombre de lui-même pendant cette période. Suivant strictement la ligne de la politique extérieure de Moscou, le KPD défendit la nécessité d'un « large front populaire antifasciste », ligne qui était souvent à la « droite » de la ligne de la social-démocratie. Après avoir justifié les tentatives de démontage de l'industrie de la Ruhr à des fins de réparation, il maintint la ligne du « front populaire antifasciste » même après la réforme monétaire de 1948 et la création de la RFA en 1949, lorsque la consolidation du capitalisme ouest-allemand était déjà apparente et lorsque le boom d'après-guerre se préparait.
Sous la direction de ces organisations réformistes et staliniennes, la classe ouvrière fut de plus en plus refoulée sur la défensive et subit une grave défaite en 1952, avec l'adoption de la loi sur les conseils d'entreprises (Betriebsverfassungsgesetz). La défaite électorale du SPD (Parti social-démocrate) en 1953, l'établissement d'un fort gouvernement bourgeois, enterrèrent également le rêve du « socialisme réalisé par la voie électorale ». Les années 1952-53 représentent de ce fait un véritable tournant. Avant ce tournant, il y eut plusieurs grèves à caractère clairement politique, même si elles étaient défensives. Au cours des deux décennies suivantes, cela ne devait plus se reproduire.
L'histoire de la classe ouvrière ouest-allemande de 1954 jusqu'au milieu des années soixante est marquée par une séparation pernicieuse entre des grèves économiques « pures », dirigées par les syndicats (dont les plus importantes furent les grèves des métallos de Bavière en 1954, de Schleswig-Holstein en 1957-58, et de Bade-Wurtemberg en 1963), et des luttes politiques pacifistes contre le réarmement. Cette séparation correspondait à la politique avouée de la bureaucratie syndicale et de la bureaucratie du Parti socialiste. Toutes les deux avaient affirmé ouvertement après 1953 qu'elles étaient prêtes à reconnaître sur le plan politique les seules décisions du parlement bourgeois comme valables. En adoptant son programme de Bad-Godesberg en 1959, le SPD fit un pas de plus. Il approuva le système bourgeois existant comme « économie sociale de marché » et abandonna le but politique du socialisme. Le KPD avait manœuvré dans un tel isolement qu'il put être interdit par l'État bourgeois en 1956 sans qu'il y eût des actions de la classe ouvrière ouest-allemande pour le défendre.
Deux facteurs importants doivent être mentionnés comme arrière-fond de toute cette évolution : le boom de longue durée de l'économie ouest-allemande, et l'évolution en République démocratique allemande (RDA).
Pour diverses raisons que nous ne pouvons pas analyser ici en détail, le capital ouest-allemand connut un essor d'ampleur extraordinaire qui ne peut être comparé qu'avec celui d'une période du siècle passé. Les taux de croissance de l'économie ouest-allemande étaient en moyenne largement supérieurs à ceux de l'économie impérialiste internationale. Même si la classe bourgeoise profita le plus de ce boom, le niveau des salaires réels, qui avait été très bas au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et de la réforme monétaire de 1949, connut une augmentation considérable.
En Allemagne de l'Est par contre, un État ouvrier bureaucratiquement déformé fut construit sous la protection de l'armée soviétique, dans des conditions de départ extrêmement défavorables, en partie à cause des réparations de guerre imposées par la bureaucratie soviétique sur la production courante jusqu'en 1953. Le niveau de vie des travailleurs était beaucoup plus bas qu'en RFA. En outre, cet État opprima ses propres travailleurs et écrasa par l'action militaire l'insurrection ouvrière du 17 juin 1953. Cette situation créa une base importante pour l'anticommunisme spécifique en Allemagne occidentale et son enracinement partiel dans la classe ouvrière.
Tout cela aboutit à la situation politique suivante :
1. La conscience de classe du prolétariat ouest-allemand fut encore davantage abaissée. Même la base du réformisme commença à être ébranlée. Les rares grèves se déroulèrent séparées de toute revendication politique.
2. Le parti social-chrétien CDU-CSU put acquérir une base dans certains secteurs de la classe ouvrière, même sans participation gouvernementale du SPD.
3. Le SPD conçut son rôle comme celui d'une solution de rechange oppositionnelle au gouvernement des sociaux-chrétiens sur un plan purement parlementaire. Il n'offrit aucune solution de rechange sur le plan social. En fonction de cela, la classe ouvrière vota pour lui dans sa majorité, mais sans engagement ou conviction majeure.
Le début d'un tournant
La récession de 1966-67 a causé un million de chômeurs et une chute de 1 % de la production industrielle. Des apologistes endurcis du régime capitaliste ne seront pas ébranlés par de tels chiffres. Néanmoins, cette récession commença à ébranler la société ouest-allemande.
Pour la bourgeoisie, il s'agissait d'un avertissement sérieux. Elle comprit que les instruments de politique économique dont elle disposait ne correspondaient pas à la crise du capitalisme en déclin. Elle se vit par ailleurs obligée de remplacer son instrument de domination politique, la CDU, par un instrument d'intégration classique. En s'orientant vers une « grande coalition » CDU-SPD, elle obtint simultanément deux résultats : d'abord une expansion des instruments d'intervention de l'État dans la conjoncture économique ; ensuite, une « intégration » plus grande de la classe ouvrière dans le régime grâce à la participation du SPD au gouvernement.
Ce dernier résultat devait surtout servir à faire accepter par les travailleurs le fait qu'ils avaient payé les frais de la récession. À court terme, cette stratégie fut couronnée de succès. Jusqu'au milieu de l'année 1969, la classe ouvrière fut traumatisée par les effets de la récession, ce qui permit au patronat de réaliser d'énormes profits lors du nouveau « boom », alors que les salaires n'augmentèrent que modérément. Mais, à plus long terme, la récession de 1966-67 signifia pour la classe ouvrière ouest-allemande la fin de l'illusion que le capitalisme pourrait assurer une prospérité économique permanente et une hausse constante des salaires réels.
Au même moment se produisit en RFA le plus grand mouvement de radicalisation des étudiants et de la jeunesse en général de toute l'Europe occidentale. Partant d'un mouvement de protestation radical-démocratique, un large mouvement socialiste se développa dans les universités de 1965 à 1969, puis s'étendit à l'ensemble du système scolaire et à des secteurs de la jeunesse ouvrière. Malgré son hétérogénéité politique, ce mouvement réussit à gagner une influence politique directe sur la société ouest-allemande, par exemple lors de la campagne contre le projet de loi d'exception, lors du congrès pour le Vietnam de février 1968, et lors des troubles causés par l'attentat contre son dirigeant Rudi Dutschke. Le mouvement étudiant a surtout pu gagner cette force de frappe politique parce que l'État bourgeois ne fut pas préparé, ni du point de vue politique, ni du point de vue de la répression, pour l'affronter.
L'aspect tragique du mouvement résulta en premier lieu de l'absence de simultanéité de la radicalisation dans la jeunesse scolarisée et dans la classe ouvrière. À l'opposé de ce qui est arrivé en Mai 68 en France, où l'étincelle des barricades étudiantes fit détonner la combativité d'une classe ouvrière aguerrie par des luttes économiques et disposant d'un niveau d'éducation politique beaucoup plus élevé, il n'y eut pratiquement pas d'interaction en Allemagne occidentale (la seule exception fut celle de la lutte contre le projet de loi d'exception, où les syndicats se virent obligés de répondre à des impulsions émanant du mouvement étudiant, en vue de les canaliser dans quelques actions de protestation).
Les deux facteurs, la récession de 1966-67 et la radicalisation de la jeunesse scolarisée de 1965-69, ont une grande importance pour comprendre l'évolution de la RFA. Ils créèrent en quelque sorte les fondements d'un tournant économique et politique de la société ouest-allemande — le premier depuis 1952. La foi dans la permanence du « miracle économique » fut ébranlée. Une première solution de rechange par rapport à la société bourgeoise fut articulée par le mouvement étudiant. Une critique radicale, contestant les fondements mêmes de cette société, se fit de nouveau entendre. Même si ce mouvement de protestation ne fut pas prolétarien dans sa grande majorité, il renouvela le courant révolutionnaire brisé depuis la victoire du fascisme. De ce fait furent jetées les bases pour l'élimination des facteurs négatifs et de freins, rassemblés au cours de trois décennies d'histoire et de défaites du mouvement ouvrier allemand.
Le « tournant » du prolétariat ouest-allemand
En fait, un tournant dans le comportement du prolétariat ouest-allemand s'est effectivement produit quelques années plus tard. Il s'est surtout exprimé sur le terrain des luttes économiques. La classe ouvrière ouest-allemande a commencé à faire grève sans et même contre la bureaucratie syndicale. Depuis septembre 1969, les « grèves sauvages » occupent une place importante comme moyen de lutte de la classe ouvrière (la dernière vague a eu lieu en été 1973). Elles ont d'ailleurs obligé les syndicats à adopter, eux aussi, une tactique de lutte plus offensive, pour conserver l'hégémonie sur la classe ouvrière (voir par exemple la grève des services publics au début de l'année 1974).
Dans le domaine politique, ce « tournant » s'est exprimé par un rapprochement avec la social-démocratie, plus exactement par un appui massif et actif à la social-démocratie ouest-allemande et à ses projets de réforme, ainsi que par une rupture massive et claire avec les sociaux-chrétiens en tant que « parti patronal ». Le « tournant » politique de la classe ouvrière ouest-allemande a donc renforcé et non affaibli le parti ouvrier de masse traditionnel. L'expression la plus claire de cet appui accentué se manifesta lors de la tentative des sociaux-chrétiens de renverser le gouvernement Brandt-Scheel en achetant quelques voix de parlementaires, au moyen d'un « coup d'État à froid ». Des dizaines de milliers de travailleurs réagirent sur le champ par une grève spontanée ; des centaines de milliers se réunirent dans des manifestations de rue pour protester contre le « putsch de Barzel » (Barzel fut le candidat chancelier opposé par la CDU-CSU à Willy Brandt — INPRECOR).
De ce fait, les élections législatives de 1972 eurent un caractère d'affrontement social beaucoup plus clair. Effrayés par la vague de grèves sauvages, les capitalistes prirent ouvertement position pour la CDU-CSU, à l'opposé de ce qu'ils avaient fait en 1969. Le SPD mena sa campagne sous des mots d'ordre démagogiques mais à signification sociale très nette, comme « des millions d'électeurs contre les millionnaires ». La classe ouvrière s'engagea fortement pour le SPD, qui put également gagner de nouveaux électeurs dans les classes moyennes. Ceci aboutit à une victoire claire du SPD et à une nouvelle coalition SPD-FDP (le FDP, parti démocrate libre, est le deuxième parti bourgeois d'Allemagne occidentale, libéral-bourgeois — INPRECOR).
Ce que l'on a noté auparavant au sujet de la radicalisation des jeunes et de la classe ouvrière se répéta cette fois-ci de nouveau. Il y avait absence de simultanéité entre la radicalisation ouvrière sur le plan des luttes économiques et celle sur le plan de la conscience politique. Dans les faits, les travailleurs rompirent massivement par des grèves avec les bureaucraties ouvrières du SPD, de la DGB (Confédération ouvrière allemande — INPRECOR) ; mais rien ne correspond encore à cette rupture sur le plan politique.
Néanmoins, il y a un fond progressif même dans ce « tournant » vers le réformisme politique : les travailleurs perdent progressivement la foi dans la capacité auto-régulatrice du capitalisme. Ils perdent leur croyance dans la supériorité de ce système par rapport à celui de l'économie planifiée. Il en découla une conviction qu'il fallait changer ce système, et l'absence d'un courant révolutionnaire large dans la classe ouvrière aboutit à l'espoir d'un changement par voie de réformes.
De là le caractère ultra-sectaire de l'attitude adoptée par une grande partie des révolutionnaires ouest-allemands, qui appelèrent au boycott des élections parlementaires de 1972. Autant il fut juste de dénoncer les illusions réformistes des sociaux-démocrates à l'occasion de ces élections, autant il fut erroné de présenter le processus d'un engagement plus actif de la classe ouvrière pour la social-démocratie en premier lieu comme un processus négatif. Appeler les travailleurs à boycotter les élections, moment d'un engagement plus actif de la classe ouvrière organisée contre la CDU-CSU en tant que parti patronal, était compris par les travailleurs les plus engagés comme un appel à l'indifférence, voire comme un appui indirect au parti du patronat.
Les difficultés économiques du capitalisme ouest-allemand et leur généralisation
Entre temps, il s'est avéré que la récession de 1966-67 ne fut point un « accident » ou une « erreur » due à une politique conjoncturelle inadéquate, mais au contraire, une caractéristique de la nouvelle étape ouverte pour le capital ouest-allemand.
Cinq facteurs illustrent les difficultés économiques actuelles du capitalisme ouest-allemand.
1. Depuis le début des années soixante, et surtout depuis la récession de 1966-67, la technologie la plus avancée a été introduite sur grande échelle dans l'économie ouest-allemande. Celle-ci avait eu auparavant un fondement plutôt démodé par rapport aux critères internationaux. Il en résulta donc un accroissement de la composition organique du capital en Allemagne occidentale.
2. L'accroissement prononcé des salaires réels en RFA a conduit dans la période 1960-65 à une augmentation de la part des salaires et traitements dans le revenu national. Le niveau très bas du chômage jusqu'à la récession ne permit plus d'exercer une pression sur les salaires.
Ces deux premiers facteurs expliquent la pression dans le sens de la baisse sur le taux de profit.
3. Depuis le début des années soixante, il y a des difficultés croissantes d'écoulement de la production courante pour le capital ouest-allemand. Ces difficultés ont été temporairement « recouvertes » par une expansion colossale du crédit, qui impose une lourde hypothèque sur l'évolution future. La dette publique, qui représentait 6,1 % du produit national brut en 1950, représentait 13,8 % de ce PNB en 1970. Le volume de la dette privée s'élevait en 1950 à 38 % du PNB et à 63 % en 1970. Ces deux pourcentages se sont encore accrus entre 1970 et 1974. Le résultat provisoire qui en découle est un taux d'inflation de 8 %. À plus long terme, ce sera ou bien une inflation galopante, ou bien l'éclatement ouvert de la surproduction.
4. Le « boom » ouest-allemand a été fondé dans une large mesure sur l'insuffisance criante des investissements d'infrastructure, du système de santé et d'enseignement, etc., ainsi que sur la détérioration rapide de l'environnement. Cela se paye aujourd'hui par l'aggravation de ces conditions de vie. Voilà l'arrière-fond réel des mots d'ordre du SPD et de la DGB en faveur d'une « amélioration de la qualité de la vie ». Les énormes investissements sociaux rendus aujourd'hui nécessaires en fonction de ce qui ne fut pas fait au cours des 25 années précédentes ne peuvent pas être intégralement réalisés, vu la situation économique globale difficile. Résultat : une crise aggravée de l'environnement, des transports, des villes, du secteur de l'enseignement, etc. Les « réformes », les investissements effectivement réalisés ne sont que des interventions de chirurgie esthétique, et non une véritable guérison.
5. L'économie ouest-allemande dépend en grande partie des exportations. Le long boom lui-même était fondé sur une croissance des exportations plus rapide que celle des ventes sur le marché intérieur. Des branches industrielles aussi importantes que l'industrie automobile, l'industrie chimique, l'industrie d'appareils électriques, dépendent des exportations pour vendre de 30 à 50 % de leur production. Vu la récession dans la CEE (voir l'article d'Ernest Mandel « Le Marché commun en crise », n° 2 de INPRECOR), vu la synchronisation croissante des cycles économiques, vu la crise générale croissante de l'économie capitaliste internationale, ce facteur devient de plus en plus explosif. Le patronat ouest-allemand craint à juste titre que le surplus très élevé de la balance des paiements de la RFA ne soit plus accepté par ses « partenaires » et qu'il n'entraîne des mesures protectionnistes.
Aujourd'hui déjà, les grands exportateurs de l'industrie automobile ouest-allemande payent à chaque ouvrier qui abandonne volontairement son emploi jusqu'à 10 000 DM. La Opel AG, une succursale de la General Motors Corp., a ainsi réduit son personnel de 3 000 personnes, au prix de 20 millions de DM, ce qui lui a d'ailleurs fait économiser de l'argent, car cela a permis de tourner les règlements en vigueur concernant les licenciements, le chômage partiel, etc.
En gros, il s'avère que la situation économique en Allemagne occidentale ne diffère que de manière quantitative de la situation générale de l'économie des pays impérialistes. Cet écart résulte de quelques réserves qui subsistent en RFA, accumulées au cours du long « boom ». À moyen terme, la deuxième puissance industrielle du monde s'oriente vers une récession grave. L'ampleur de cette récession et son impact sur le marché mondial seront d'une importance considérable pour la conjoncture de l'économie mondiale. Le chancelier Schmidt, que nous avons cité au début de cet article, semble l'avoir compris, lui aussi.
La bourgeoisie à la recherche d'une solution
La participation gouvernementale du SPD signifia d'une part pour la bourgeoisie allemande une tentative d'« intégrer » la classe ouvrière au moyen de l'« action concertée » (entre syndicats, patronat et gouvernement — INPRECOR) et de lier les syndicats à des taux maxima d'augmentation annuelle des salaires. Elle signifia, d'autre part, pour la classe ouvrière, l'espoir de réaliser des réformes sociales et d'améliorer la « qualité de la vie ». Vu le caractère contradictoire des intérêts sociaux en jeu, non seulement l'effort d'« intégrer » la classe ouvrière mais encore la politique du SPD étaient condamnés à l'échec.
Conformément à la pression du patronat, la social-démocratie s'opposa ouvertement aux revendications salariales avancées par les syndicats lors de la dernière négociation pour le renouvellement des contrats collectifs. Mais elle fut incapable d'agir effectivement contre ces revendications, vu son imbrication avec la bureaucratie syndicale. Or c'est précisément pareille action efficace que la bourgeoisie attend de l'État bourgeois dans la situation actuelle.
De son côté, la classe ouvrière a abandonné ses espoirs d'obtenir des réformes sociales importantes et donc son appui offensif au SPD, vu la situation économique aggravée et l'attitude ouvertement pro-capitaliste du gouvernement dirigé par le SPD. La résignation et la déception ont remplacé l'appui euphorique des travailleurs au SPD de 1972. Témoin : les réactions minimes de la classe ouvrière lors de la démission de Brandt, comparées aux réactions au « coup d'État à froid » de 1972.
La bourgeoisie ouest-allemande intensifie à présent sur deux plans ses efforts pour se préparer de la manière la plus adéquate à une confrontation avec la classe ouvrière. Sur le plan parlementaire, la CDU-CSU utilise à fond sa possibilité de bloquer les décisions du Bundestag (chambre des députés — INPRECOR) à l'aide de la majorité d'une voix qu'elle détient au sein du Bundesrat (la deuxième chambre du Parlement ouest-allemand, composée d'après la structure fédérale de la RFA par des représentants des diètes des Länder — INPRECOR). Il n'y a pratiquement pas de projet de loi proposé par le gouvernement qui ne soit remis en question, ou dont l'application ne soit retardée, par suite de cette initiative du Bundesrat. Le but de cette politique est d'obliger le SPD à passer progressivement sur une ligne encore plus hostile aux intérêts ouvriers, d'écarter les réformes réelles (et chères), et surtout d'accentuer une « ligne dure » en matière de « sécurité intérieure », contre la gauche révolutionnaire. Le partenaire libéral de la coalition, le FDP, joue à ce propos souvent le rôle de « cheval de Troie » de l'opposition au sein de la coalition. Lorsque ces moyens parlementaires s'avèrent insuffisants, l'opposition a recours au Tribunal constitutionnel dans le but de déclarer « non constitutionnelle » une loi ou une réforme. C'est ce qui arriva par exemple avec la loi légalisant l'avortement pendant les trois premiers mois de grossesse.
On ne se limite cependant pas à agir sur le seul plan parlementaire. Le capital mobilise son « opposition extra-parlementaire ». Quelques milliers de patrons participant à un grand meeting à Cologne entendirent des discours enflammés les appelant ouvertement à la « lutte de classe ». Une « rencontre nationale des artisans » fut organisée à Hanovre, où des représentants du gouvernement furent accueillis par des cris tels que « Il faut les fusiller », « Allez dans la zone orientale » (c'est le terme avec lequel la RDA est désignée par les partisans de la guerre froide). Lors d'un meeting de masse de paysans, tenu récemment à Dortmund, la peur compréhensible des petits paysans, et leur colère contre la « restructuration » capitaliste proposée par le Marché commun, furent « réorientées » au profit de la bourgeoisie, contre le gouvernement de la RFA. C'est dans ce même contexte qu'il faut placer les déclarations « viriles » du représentant numéro un de l'État fort en RFA, Franz Josef Strauss, prononcées en juillet 1974, lors de la conclusion du congrès de la CDU-CSU : il s'agirait de mener une lutte offensive contre « l'influence du marxisme », de l'« écarter » en Allemagne et en Bavière, et d'arrêter le « bradage de l'Allemagne à la RDA par le SPD ». Cette offensive extra-parlementaire n'a pas manqué d'aboutir à un regroupement de forces néofascistes, qui se caractérisent par un militantisme accentué et une démagogie sociale prononcée.
La démission de Willy Brandt et l'arrivée au pouvoir de Schmidt, « le réalisateur »
La chute du « chancelier de la paix » Willy Brandt fut le premier résultat éclatant de cette double offensive de la part de la bourgeoisie. Elle fut l'aveu par le SPD de l'échec d'une « politique des réformes » et d'une « politique d'intégration ». La grève des services publics de début 1974 marqua nettement les termes de cet échec. Brandt affirma que les augmentations de salaires dépassant 10 % aboutiraient à une inflation dépassant 10 % et à une augmentation du chômage. Il proclama que de telles augmentations étaient intolérables pour le gouvernement. Sous la pression de la base, le syndicat des services publics ÖTV fut cependant obligé de déclencher des grèves — et gagna haut la main sans que le gouvernement osât agir massivement contre les grévistes, comme les patrons l'avaient espéré. Cette victoire syndicale avait des conséquences pour toutes les négociations salariales en cours. Partout, les nouvelles conventions inclurent des augmentations de salaire dépassant 10 %.
Les élections pour les diètes des Länder en 1974 reflétèrent également l'échec de la politique du SPD. Ses pertes furent partout sensibles, quelquefois il perdit jusqu'à 10 % des voix. L'appui de la classe ouvrière avait baissé. Vu la situation économique aggravée, des couches moyennes et des fractions arriérées de la classe ouvrière commencèrent à identifier la CDU-CSU avec la stabilité et la prospérité économiques.
L'occasion pour la démission de Brandt fut créée par l'affaire d'espionnage Guillaume. Elle fut saisie par Brandt pour admettre l'échec de sa politique. Elle fournit suffisamment de munitions au patronat et à la CDU-CSU pour éliminer Brandt comme « homme faible », « risque de sécurité », etc. On peut supposer qu'au moins le moment où l'affaire Guillaume fut révélée n'est pas le produit du hasard…
Le successeur de Willy Brandt est Helmut Schmidt, ci-devant ministre des Finances et ami de Giscard d'Estaing. Il savait comment se procurer un répit, fût-il de courte durée. Au lieu d'annoncer des réformes, il proclama dans sa déclaration ministérielle que le cabinet « allait se concentrer sur ce qui est réalisable ». Ce qui est « réalisable » pour Helmut Schmidt, c'est avant tout la violation des promesses électorales de 1969 et de 1972, avec lesquelles la classe ouvrière avait été gagnée. À l'opposé de Brandt, qui s'efforce de concilier, au sein du SPD, les différentes ailes contradictoires de ce parti, Schmidt représente l'aile ouvertement pro-capitaliste de ce parti, qui ne se sent pas liée par des décisions de congrès du parti, et qui est prête à sévir contre les Jeunes Socialistes et l'aile « gauche » du SPD.
Mais Schmidt a encore moins de chance que Brandt pour surmonter les contradictions du SPD en tant que parti gouvernemental. Il est obligé d'œuvrer en vue de sa propre chute en 1976, l'année des prochaines élections législatives. Il n'a de chances d'obtenir du crédit auprès de la bourgeoisie que s'il réussit à imposer un « accord de stabilité » aux syndicats.
À cette fin il a réalisé une réforme fiscale. L'inflation accélérée avait pour résultat de réduire le revenu net des travailleurs par une progression accentuée de l'impôt sur les salaires. En fait, sur chaque DM gagné par les ouvriers comme augmentation des salaires au cours de 1973, presque la moitié a été reperdue par la progression de l'impôt sur le revenu.
Mais la réforme fiscale n'aboutira, pour la seule année 1975, qu'à une réduction minime des impôts payés par les ménages de travailleurs. Même si le taux d'inflation n'augmente pas, la progression intolérable de l'impôt sur les salaires recommencera à opérer dès 1976. En plus, cette réforme ne comportait qu'un seul point où le patronat aurait subi une détérioration de sa ponction fiscale par rapport à la législation en vigueur. Et ce point fut éliminé sous l'offensive des patrons et de la CDU-CSU… La réforme fiscale, telle qu'elle est finalement adoptée, correspond d'ailleurs même aux intérêts à court terme de la bourgeoisie, car elle assure un certain accroissement de la demande sur le marché intérieur pour l'année 1975, qui sera une année de mauvaise conjoncture.
L'idéal pour la bourgeoisie, ce serait évidemment qu'en échange de cette réforme fiscale misérable, les syndicats acceptent de « modérer », voire de bloquer leurs revendications salariales. Pareil succès accroîtrait sans aucun doute le prestige de Schmidt aux yeux de la bourgeoisie, mais le discréditerait aux yeux de la classe ouvrière, avec des résultats électoraux à l'avenant.
La recherche d'une solution à la crise de direction par la bourgeoisie ouest-allemande s'effectue sur un arrière-fond différent de celui des autres pays d'Europe occidentale. Vu la déception et le manque de perspective de la classe ouvrière, et la faiblesse de la gauche révolutionnaire, la bourgeoisie a bien plus de marges de manœuvre en RFA qu'ailleurs. Sa pression peut obliger le parti ouvrier bourgeois qu'est le SPD à glisser à droite, sans payer comme prix de ce glissement une poussée immédiate à gauche du prolétariat. Car à la gauche du SPD il n'y a encore aucun pôle révolutionnaire crédible qui pourrait être considéré par une couche de travailleurs comme solution de rechange par rapport aux bureaucraties du SPD et de la DGB.
La situation au sein du mouvement syndical
Les prochaines négociations salariales marqueront une étape importante dans la lutte de classe en RFA, étant donné que Schmidt a pratiquement repris la thèse patronale. Il faudra donc que la classe ouvrière s'oppose ouvertement à la politique gouvernementale, si elle veut défendre ses propres intérêts. Cela implique qu'elle passe d'une phase de déception et de désorientation à une phase de défense plus combative de ses intérêts, et qu'elle commence à prendre ses distances par rapport au SPD.
Ce qui reste ouvert, c'est de savoir si des couches importantes de travailleurs pourront se dégager de l'influence de la bureaucratie syndicale, et si la gauche révolutionnaire réussira à étendre son influence au sein de la classe ouvrière, surtout dans la nouvelle avant-garde ouvrière dans les entreprises, en voie de formation depuis 1969.
En effet, depuis les grèves sauvages de septembre 1969 se produit au sein des entreprises un processus de remplacement progressif des dirigeants ouvriers gagnés à la collaboration de classe au cours des années 50 et 60, par des dirigeants plus combatifs. Ceux-ci s'avèrent cependant incapables de prendre les initiatives nécessaires en face des nouvelles tâches suscitées par le chômage partiel, l'accélération des cadences, les licenciements et les fermetures d'usines. Cet état de fait reflète à la fois le peu de progrès réalisé au cours des cinq dernières années par la conscience de classe même chez les ouvriers les plus avancés, et le développement inégal de la radicalisation au sein de la classe ouvrière. Car cette même avant-garde ouvrière nouvelle était fort capable de diriger les luttes salariales de 1969 et de 1973 sans, et même partiellement contre la bureaucratie syndicale.
Cette bureaucratie n'est pas restée inactive et s'efforce de renforcer ses positions affaiblies au cours des dernières années. Jusqu'au milieu des années 60, elle avait essayé de s'appuyer sur les « hommes de confiance » (Vertrauensleute, partiellement comparables aux shop stewards britanniques ou aux délégués syndicaux belges), au sein des entreprises, pour neutraliser les membres des conseils d'entreprises trop enclins à adopter des positions autonomes de collaboration de classe, s'identifiant avec l'intérêt du patronat. Ces « hommes de confiance » furent aussi les promoteurs d'une nouvelle direction ouvrière au niveau des entreprises. La direction syndicale s'efforce donc d'en freiner l'essor par de nouvelles dispositions réglementaires, qui dissolvent notamment les canaux de communication inter-entreprises des « hommes de confiance » au niveau local.
La bureaucratie passe par ailleurs à des mesures disciplinaires plus marquées en introduisant, parallèlement aux interdictions gouvernementales d'employer des socialistes dans les services publics, des résolutions dites d'« incompatibilité ». Celles-ci stipulent que l'appartenance à des organisations révolutionnaires, généralement choisies de manière arbitraire, est incompatible avec l'appartenance au syndicat. Le prétexte trouvé, ce fut la ligne défendue par des groupes maoïstes de créer une « Opposition syndicale rouge » indépendante de la DGB. En pratique, ces mesures disciplinaires sont prises contre toute opposition syndicale, contre toute tentative de créer une tendance syndicale.
Tout cela constitue un ensemble de préparatifs non négligeables de la part de la bureaucratie. Il faut y ajouter le fait qu'elle a partiellement rehaussé son prestige aux yeux d'une partie de la classe ouvrière, en passant à la politique salariale « active » qui lui a été imposée par les grèves sauvages de 1969 et de 1972. Le renouvellement des conventions collectives en 1973-74 et la lutte menée par le syndicat des métallos de Bade-Wurtemberg pour améliorer les conditions de travail à la chaîne marquèrent les étapes principales de cette réactivation des syndicats. De ce fait, la bureaucratie syndicale aborde les conflits de classe qui s'annoncent de manière fort bien armée. Mais seules les luttes de classe concrètes démontreront si tous ces préparatifs suffisent pour bloquer le processus de mûrissement politique au sein des organes syndicaux de base.
Les militants syndicalistes combatifs devront s'efforcer de déclencher rapidement la discussion à la base sur des revendications à avancer afin d'atteindre une mobilisation anticipée par rapport au renouvellement des contrats collectifs. S'ils réussissent à ce propos, il y a deux possibilités : ou bien la bureaucratie cède devant la pression de la base, et agit ouvertement contre la politique patronale et celle du gouvernement dirigé par le SPD ; ou bien une nouvelle vague de grèves sauvages éclate et conduit à une nouvelle perte de prestige pour la bureaucratie syndicale.
La situation économique pointe clairement vers l'aggravation de la récession. La dépendance croissante du marché mondial sape la conjoncture en RFA ; l'aggravation de la récession en RFA est lourde et Schmidt est certainement l'homme qui connaît ces dangers, mais tout aussi certainement, il n'est pas l'homme qui pourrait les éliminer. En tant que parti ouvrier bourgeois, le SPD a confirmé son caractère ambivalent au cours des derniers évènements. Cette nature ne lui permet pas d'imposer une politique heurtant ouvertement et agressivement de front les intérêts immédiats de la classe ouvrière. Pareille politique peut être appliquée avec beaucoup plus d'efficacité par la CDU-CSU, ou par une dictature militaire. Le SPD dépend plus que jamais de l'appui électoral de la classe ouvrière.
La situation de la classe ouvrière semble à brève échéance dépourvue de perspectives. Elle se détourne partiellement du SPD sans savoir dans quelle direction avancer ; les secteurs les plus arriérés retournent même vers la CDU-CSU. C'est en partie le résultat d'une situation dans laquelle la gauche révolutionnaire ne représente pas encore une solution de rechange crédible par rapport au SPD, et dans laquelle elle est en outre hégémonisée par certains groupes maoïstes sectaires.
Dans la période à venir, il s'agit non seulement de trouver une solution de rechange pratique par rapport à la « modération » de la bureaucratie syndicale au niveau de la lutte salariale « pure ». Il s'agit aussi et surtout de trouver une réponse aux questions clés posées par la situation présente, à savoir la solution de rechange par rapport à la politique syndicale « active » fondée exclusivement sur les revendications salariales en période de « boom », et par rapport à la conception qui n'entrevoit pas d'autre moyen d'agir sur le terrain politique que l'appui électoral au SPD, « représentant des intérêts des salariés ».
Les révolutionnaires doivent s'efforcer d'introduire dans la nouvelle avant-garde ouvrière au sein des entreprises et dans les couches progressistes des syndicalistes, des revendications qui permettent d'organiser la lutte solidaire contre la réduction des salaires réels, contre les licenciements et le chômage partiel, contre l'inflation et les fermetures d'entreprises. Si cet effort est couronné de succès, il est possible d'unifier toute la classe ouvrière et d'empêcher la démoralisation et la passivité qui menace les travailleurs. Dans ce cas, une nouvelle flambée de luttes ouvrières déjouera les projets du patronat, du chancelier Helmut Schmidt et de la bureaucratie syndicale.
Les mots d'ordre doivent être :
- Pas de crédit pour H. Schmidt !
- Pour un syndicalisme de lutte de classe !
- Pour que la classe ouvrière défende ses intérêts en prenant ses distances par rapport à la social-démocratie !
- Pour un programme de revendications transitoires contre l'inflation, échelle mobile des salaires ; contre les licenciements, échelle mobile des heures de travail ; contre l'accélération des cadences, contrôle ouvrier sur la production !
Le 22 juillet 1974