La carte géopolitique autour du Venezuela a été redessinée par la concentration sans précédent du pouvoir militaire américain dans le sud des Caraïbes, par le déploiement du porte-avions USS Gerald R. Ford et de plus de 15 000 soldat·es, et par des opérations meurtrières en haute mer et un discours sur le « narcoterrorisme ».
Alors que Washington fait pression pour mettre fin au cycle politique du madurisme, celui-ci est confronté à une fragilité inédite depuis 2013. En arrière-plan, de nouvelles doctrines émergent, de vieilles ambitions refont surface et le pays se retrouve pris en étau entre le siège extérieur et la dérive autoritaire intérieure.
En moins de quatre mois, le sud des Caraïbes est devenu l’une des zones les plus militarisées de l’hémisphère. L’administration Trump a déployé des destroyers, des sous-marins nucléaires, des avions de patrouille en mer, la 22e unité expéditionnaire des Marines et enfin le porte-avions USS Gerald R. Ford, accompagné de son groupe d’attaque.
87 pêcheurs sont morts lors les opérations menées dans le cadre de l’opération Southern Spear, 22 attaques contre 23 bateaux, qualifiées d’« actions contre les narcoterroristes liés au Venezuela ». Des organisations humanitaires ont dénoncé des exécutions extrajudiciaires.
L’offensive s’accompagne de pressions diplomatiques, d’annonces de fermeture de l’espace aérien et d’une intensification des exercices militaires dans les pays alliés : Panama, République dominicaine, Curaçao et Trinité-et-Tobago.
Le sud des Caraïbes est redevenu un corridor géostratégique et le Venezuela en est l’épicentre.
Vingt-cinq ans de siège
Cette histoire commence en 1998, lorsque Hugo Chávez remporte les élections présidentielles. Les États-Unis voient menacée la relation néocoloniale qu’ils avaient établie avec le Venezuela depuis le coup d’État de 1908, mené par Juan Vicente Gómez. L’intervention américaine visant alors à renverser Cipriano Castro 1 avait servi de tremplin pour lancer une stratégie de contrôle de l’industrie pétrolière vénézuélienne, qui s’est poursuivie imperturbablement pendant le reste du 20e siècle.
Lorsque Chávez a tenu sa promesse de lancer un processus constituant pour réformer la Constitution (1999) et refonder les bases politiques, économiques et sociales de la nation, les États-Unis ont vu leurs intérêts stratégiques menacés. Les initiatives lancées par le chavisme en 2000-2001 pour redéfinir la propriété des terres agricoles et réorganiser le contrôle de l’État sur l’industrie pétrolière ont conduit Washington en 2002 à promouvoir le coup d’État contre Chávez. Coup d’État déjoué grâce à la mobilisation populaire.
À partir de ce moment, les tensions entre les États-Unis et le gouvernement vénézuélien se sont intensifiées, en particulier lorsque Chávez a lancé la proclamation anti-impérialiste (2004), connue pour sa phrase « Yankees de mierda : Váyanse al Carajo » (« Yankees de merde : allez vous faire foutre »). Cependant, pendant toute cette période, le Venezuela n’a jamais cessé d’être un fournisseur stable de pétrole pour l’Amérique du Nord. La maladie et la mort de Chávez ont remis en question tous les scénarios et toutes les trajectoires.
Danser avec le diable
Maduro ne poursuit pas le projet de Chávez, il le reconfigure sur les plans économique, social, culturel, militaire et policier. Le madurisme est le projet politique d’un secteur bourgeois émergent, qui utilise la rhétorique socialiste pour masquer son abandon du projet social mis en place par le chavisme.
Le madurisme a connu quatre phases. La première, entre 2013 et 2017, a été consacrée à écraser, soumettre et coopter la plupart des représentants politiques de l’ancienne bourgeoisie et à installer la nouvelle bourgeoisie apparue entre 2002 et 2013, à la suite du coup d’État militaire de 2002. Cela a suscité une réaction de l’administration américaine, tant sous Obama que sous la première présidence de Trump, qui a abouti à la mise en œuvre des mesures coercitives unilatérales (MCU), un geste d’ingérence impérialiste sans précédent dans l’histoire du Venezuela.
Une deuxième période, entre 2018 et 2024, au cours de laquelle Maduro décide de s’attaquer à la gauche qui avait accompagné Chávez depuis 1998 (PCV, PPT et autres), en dépouillant ses directions légitimes de leur représentation politique, en persécutant les leaders des mouvements sociaux, syndicaux et professionnels issus du chavisme, en plus de geler les discussions et les négociations collectives, n’acceptant que celles qui convenaient à sa bureaucratie. Au cours de cette période, il a entamé des négociations avec les États-Unis, d’abord secrètes puis ouvertes, qui ont atteint leur apogée à partir de la guerre en Ukraine, lorsque le Venezuela est redevenu un fournisseur sûr de pétrole pour le nord, mais désormais à des conditions de paiement absolument néocoloniales.
Maduro sait négocier avec les États-Unis. En effet, en 2002, alors qu’il était président du Parlement vénézuélien, il a formé le Groupe de Boston (amitié parlementaire vénézuélo-américaine) et, en tant que ministre des Affaires étrangères, il a toujours gardé la porte ouverte aux États-Unis, en particulier pendant la crise économique mondiale de 2008 en raison de son impact sur l’industrie pétrolière. De 2018 à 2024, il a recommencé cette stratégie. À ce moment-là, il a écarté les personnalités issues du chavisme et du PSUV qui tentaient de poursuivre le projet que Chávez avait esquissé dans la Constitution de 1999.
Le troisième moment survient à la suite des élections de 2024, en raison du manque de transparence et de fiabilité des résultats électoraux qui l’ont déclaré vainqueur. Maduro a alors démontré qu’il n’était pas disposé à quitter le pouvoir si l’on ne lui garantissait pas au préalable des conditions de maintien au pouvoir pour la nouvelle bourgeoisie qu’il dirige et représente, pour l’establishment militaire et policier qui le soutient et pour les dirigeants qui l’accompagnent depuis 2013. C’est le moment de l’extase autoritaire du madurisme, qui a conduit en prison plus de deux mille personnes en un an seulement, dont certaines ont été libérées avec des mesures restrictives.
La quatrième phase a débuté en août 2025, avec la décision de rechercher un accord avec les États-Unis afin d’éviter une confrontation militaire directe. Bien que Maduro maintienne sa rhétorique conflictuelle, il a cherché dès le début du déploiement militaire américain à dialoguer avec Trump. Finalement, fin novembre, il a été annoncé que Trump et Maduro ont eu un premier contact téléphonique et que le dialogue reste ouvert. L’impression qui se dégage est que Maduro est prêt à faire les concessions nécessaires pour surmonter cette crise et rester au pouvoir.
Le problème est que les États-Unis ne semblent plus croire à ses promesses et pourraient exiger l’installation de bases militaires sur le sol bolivarien, une aspiration américaine bloquée depuis les années 1960. Avec la nouvelle doctrine de sécurité de Trump, qui revendique et élargit la doctrine Monroe, c’est le plus probable. Bien sûr, cela pourrait certainement se présenter comme au Panama, sous la forme d’un mémorandum de coopération, dans ce cas contre le trafic de drogue, et certainement pas comme un accord explicite visant à mettre en place des bases militaires. Mais accepter un accord de ce type reviendrait à accepter une épée de Damoclès qui obligerait Maduro à faire un virage à 180 degrés dans sa rhétorique et son discours. En sera-t-il capable ? Quelles seront les conséquences de l’accepter ou de le refuser ?
Le madurisme s’est éloigné depuis longtemps du projet d’Hugo Chávez. Bien qu’il maintienne une rhétorique socialiste à l’usage extérieur, il a consolidé en interne un modèle autoritaire aux traits néolibéraux, un système répressif efficace et une nouvelle élite économique associée à la gestion de l’État. Ses politiques favorisant la nouvelle bourgeoisie, dans un contexte de blocus économique américain, ont facilité l’effondrement des salaires, la migration massive, la répression syndicale et la détérioration institutionnelle, ce qui a érodé sa légitimité. Les élections de 2024 ont laissé une fracture profonde entre le gouvernement et la société.
Confrontation
Jusqu’à présent, les États-Unis n’ont pas parlé d’invasion, mais d’opérations de lutte contre le trafic de drogue pouvant inclure des bombardements terrestres, et pas seulement dans les eaux internationales. Ce qui s’est passé au cours des quatre derniers mois est une offensive militaire de dernière génération, qui ne repose pas uniquement sur des missiles et des attaques directes, mais qui combine des opérations militaires, une diplomatie coercitive et des renseignements open source automatisés (OSINT). Les satellites, les systèmes AIS, l’analyse des réseaux sociaux et les modèles prédictifs génèrent des informations en temps réel sur les mouvements militaires vénézuéliens, les réactions sociales internes, l’état d’esprit des forces armées et les positions du gouvernement face à chaque incident. L’objectif des États-Unis à ce stade semble être d’accumuler d’énormes volumes de données et d’informations qui leur permettent d’anticiper les comportements au Venezuela et en Amérique latine, et de calibrer les pressions sans avoir recours à une guerre conventionnelle. En d’autres termes, la guerre a commencé sans qu’un seul missile ne soit tiré, elle se livre à travers la collecte et l’analyse de données, de perceptions et de récits.
Le blocus aérien, initié par la NOTAM de la FAA américaine 2 et renforcé par l’ordre direct de Trump de fermer l’espace aérien, est une autre forme d’ingérence impérialiste, qui semble avoir pour but d’accroître l’encerclement économique et médiatique du Venezuela, dans le contexte des négociations en cours. La possibilité d’une attaque militaire, comme celle qui a eu lieu contre l’Iran, dépend du déroulement et des résultats de la phase actuelle de négociations ouvertes.
Les marchés pétroliers ont enregistré une baisse des prix depuis janvier 2025 et n’ont pas montré de nervosité face à la crise militaire dans les Caraïbes, bien que le Venezuela dispose des réserves de pétrole brut les plus importantes de la planète. Le marché pétrolier semble parier sur une solution négociée du conflit. Nous verrons dans les prochains jours si les analystes boursiers ont raison.
Le grand problème auquel sont confrontés les États-Unis pour avancer dans la transition post-Maduro est la capacité de gouvernance limitée dont disposerait le duo María Corina Machado et Edmundo González Urrutia (dit MCM-EGU). Certes, la lauréate d’extrême droite du prix Nobel María Corina Machado bénéficie d’un leadership qui synthétise le rejet de Maduro, mais cela ne signifie pas pour autant qu’elle ait la capacité de gouverner au milieu de la tempête d’une transition aussi complexe que celle du Venezuela. Les annonces faites par Machado sur les caractéristiques de son éventuel gouvernement le font davantage ressembler à des programmes illibéraux qu’à un mandat de réconciliation nationale et de consensus pour stabiliser le pays. C’est pourquoi le gouvernement Maduro lui-même pourrait finalement être le plus stable pour l’approvisionnement en pétrole des États-Unis, mais cela devrait se faire dans le cadre d’un changement structurel de ses discours et de ses actions. L’autre option consiste à tenter de mettre en place une transition ordonnée à partir d’un accord entre quatre parties distinctes : le madurisme, le duo MCM-EGU, le secteur militaro-policier et le patronat de la Fedecámaras (fédération des chambres de commerce). En d’autres termes, il s’agit de forcer la création d’un gouvernement collégial qui évite les traumatismes – et les dangers pour l’approvisionnement en pétrole – d’une confrontation prolongée dans le cadre d’une transition non négociée. Cela ne semble pas si facile à court terme.
L’anti-impérialisme comme politique révolutionnaire
Nous n’avons pas accès en direct aux négociations, mais nous voyons le déploiement militaire brutal des États-Unis dans les Caraïbes. C’est la réalité concrète. Dans ce cadre, ce qui est correct, du point de vue des révolutionnaires, c’est de mener une campagne militante anti-impérialiste active. La critique du madurisme ne peut servir d’excuse pour justifier une intervention militaire. On ne peut pas non plus défendre ce gouvernement en ignorant sa dérive autoritaire. La seule position démocratique viable consiste à rejeter l’interventionnisme américain, à dénoncer l’autoritarisme du gouvernement maduriste, tout en défendant les droits du travail, en exigeant des libertés politiques et en faisant pression pour une solution souveraine et pacifique. La région a besoin d’une issue démocratique, pacifique et souveraine. Plus de sièges. Plus de tutelles. Plus de guerres.
Le 7 décembre 2025
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Cipriano Castro, président vénézuélien, avait refusé de reconnaître la dette extérieure du Venezuela, ce qui avait entraîné en 1902-1903 un blocus naval des côtes vénézuéliennes par les puissances européennes. Les États-Unis sont intervenus en tant que « médiateurs », renforçant ainsi leur influence géopolitique dans le pays, mais ils ont toujours considéré avec méfiance le nationalisme de Castro, qui apparaissait comme un obstacle au contrôle du pétrole vénézuélien. Domingo Alberto Rangel, fondateur du MIR et leader historique de la gauche radicale vénézuélienne, fut l’un des premiers à souligner dans son livre Gómez, el amo del poder (1975) le soutien des États-Unis au coup d’État mené par Gómez. En effet, dès son arrivée au pouvoir, Gómez a annulé les concessions pétrolières accordées à l’anglais Horacio Hamilton et les a attribuées à General Asphalt (États-Unis). Entre 1910 et 1914, Gómez a accordé les premières grandes concessions pétrolières à des sociétés américaines telles que Caribbean Petroleum, alors filiale de Standard Oil.
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Les NOTAM, de l’anglais Notice to Airmen (messages aux navigants aériens), sont des messages publiés par les agences gouvernementales de contrôle de la navigation aérienne dans le but d’informer les pilotes d’évolutions sur ou autour d’infrastructures.