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Une voix depuis le génocide

par Frann Michel

The Voice of Hind Rajab met en scène le vécu des travailleur·ses du Centre du Croissant-Rouge palestinien qui ont parlé avec la fillette palestinienne de cinq ans dont le film porte le nom. Elle était cette enfant qui a passé des heures piégée dans une voiture avec les corps de ses proches, tué·es par des soldats israéliens alors qu’ils tentaient d’obéir aux ordres d’évacuation.

C’est un film inévitablement bouleversant, qui raconte une histoire familière sous un angle qui l’est moins. En tant que film sur le travail, il souligne à la fois l’importance d’un travail utile et la souffrance de travailleur·ses accablé·es par des responsabilités impossibles à assumer.

Après que l’armée israélienne ait finalement approuvé un itinéraire sécurisé permettant à une ambulance de parcourir les huit minutes menant à la zone d’évacuation pour la secourir, cette même armée a néanmoins tué Hind Rajab et les deux ambulanciers, abandonnant leurs corps dans leurs véhicules calcinés.

Le gouvernement israélien a d’abord nié toute responsabilité, puis s’est abstenu de tout autre commentaire.

Hind fait partie des au moins 16 800 enfants palestinien·nes tué·es dans des attaques israéliennes entre le 7 octobre 2023 et sa mort fin janvier 2024. Mais le récit détaillé de la fin d’une seule vie peut briser l’engourdissement entretenu par le flot de chiffres et la langue de bois des grands médias.

Une organisation à but non lucratif, le Mouvement du 30 mars, a baptisé sa branche juridique la Fondation Hind Rajab ; elle poursuit des actions judiciaires internationales contre les crimes de guerre israéliens. Des étudiant·es protestant contre le génocide et la complicité de leur université ont rebaptisé Hamilton Hall, à Columbia, en son honneur, et le rappeur Macklemore a intitulé une chanson sur le génocide et les manifestations « Hind’s Hall ».

Des enquêtes fondées sur des preuves visuelles menées par l’Euro-Mediterranean Human Rights Monitor, Al-Jazeera, le Washington Post et Sky News, ainsi que sur des preuves sonores du groupe londonien Forensic Architecture, confirment que les 335 tirs qui ont tué Hind et sa famille ont été effectués avec des armes fournies par les États-Unis, et que le char israélien responsable se trouvait à une distance suffisamment proche pour que ses occupant·es puissent voir les civil·es dans la voiture : deux adultes et cinq enfants.

Le traumatisme des travailleur·ses du centre d’appel

La dernière surivante était Hind, qui a passé ses dernières heures au téléphone avec des travailleur·ses du Croissant-Rouge palestinien à Ramallah, les suppliant d’envoyer quelqu’un pour la secourir. Le documentaire de la cinéaste tunisienne Kaouther Ben Hania, The Voice of Hind Rajab, dépeint le vécu de ces travailleur·ses du centre d’appel, en utilisant l’enregistrement audio de la voix d’Hind.

En se concentrant sur les travailleur·euses, Ben Hania ne se limite pas seulement aux événements documentés, mais met également en lumière le travail émotionnel et psychologique du soin, le préjudice moral infligé à des travailleur·euses qui s’efforcent de sauver des vies et d’atténuer les souffrances dans un contexte de génocide, ainsi que les conflits qui surgissent entre elles et eux face à leurs réponses divergentes.

La psychologue Nisreen (Clara Khoury) prend à son tour le téléphone avec Hind, mais son rôle premier est manifestement de soutenir celles et ceux qui répondent aux appels. Tandis qu’ils et elles expriment leurs frustrations, on entend Rana (Saja Kilani) se remémorer un cas où ils ont pu sauver des vies, et on voit Omar (Motaz Malhees) s’emporter contre leur supérieur·e pour ne pas en faire davantage.

Exaspéré par le délai qu’implique l’attente d’un itinéraire approuvé par les autorités israéliennes pour l’ambulance, Omar reproche à Mahdi (Amer Hlehel) de ne pas avoir simplement envoyé une ambulance sans autorisation, lui disant que la mort d’Hind sera de sa faute.

Mahdi pointe une image de nombreux·ses travailleur·ses du Croissant-Rouge déjà tué·es par Israël, insistant calmement sur le fait qu’il doit tout faire pour éviter d’autres morts parmi eux. La plupart des spectateur·ices savent déjà que ce respect scrupuleux des règles aura été vain, peuvent faire preuve d’empathie vis-à-vis des deux positions exprimées dans ce débat impossible, et reconnaître l’impulsion dangereuse qui pousse à s’en prendre à ses allié·es face aux effets d’une oppression commune.

Pendant que les travailleur·ses attendent l’autorisation israélienne d’envoyer une ambulance, ils et elles font de leur mieux pour réconforter Hind et se soutenir mutuellement, pleurant et écoutant, priant avec Hind, l’invitant à évoquer des moments plus heureux. Elle rejette leurs tentatives d’occulter la réalité de sa situation : ses proches dans la voiture ne dorment pas ; elle sait qu’ils sont morts.

L’horreur qui s’intensifie

Le film a suscité un certain nombre de critiques. Certains ont suggéré que le mélodrame des travailleur·ses du centre d’appel est surjoué, que la claustrophobie fade du centre d’appel offre trop peu sur le plan visuel, ou que l’utilisation de l’audio réel de la voix d’Hind est de l’ordre de l’exploitation.

Si la réaction émotionnelle d’Omar, qui prend le premier appel, semble anormalement rapide – on imagine que ces travailleur·ses auraient développé des défenses psychologiques pour faire face aux pressions de ce travail –, l’horreur croissante de la situation qui se déroule finit par rattraper les réactions que l’on observe.

Les cloisons vitrées et les néons du décor me semblent constituer un contrepoint efficace à la violence invisible de Gaza, qui nous est visuellement familière à travers les reportages et qui résonne dans l’audio des appels. La caméra mobile du directeur de la photographie Juan Sarmiento G. procure à la fois engagement et sentiment d’urgence.

Des gestes visuellement autoréflexifs nous rappellent que nous regardons une reconstitution fictive d’événements réels : à certains moments, par exemple, on voit les acteur·ices écouter les voix de leurs homologues réel·les.

Vers la fin du film, on voit des images filmées sur smartphone, tenues devant les reconstituteur·ices floutés, comme si ce que l’on voit sur les téléphones était enregistré à cet instant même, tout en nous rappelant que cela s’est produit avant et qu’on le rejoue. Ces mises en abyme attirent l’attention sur la question de comment raconter de telles histoires.

Un certain nombre de documentaires ont rendu compte de ces meurtres et des enquêtes à leur sujet, dont The Night Won’t End d’Al Jazeera (2024, présenté dans Against the Current n° 235). Deux autres films dramatiques, également sortis en 2025, dépeignent ces événements. Les courts métrages Close Your Eyes Hind (réal. Naji Salameh, 2025) et Hind Under Siege (réal. Amir Zaza, 2025) élargissent tous deux quelque peu la temporalité pour inclure des scènes de la vie d’Hind. Ce dernier intègre également l’audio de la voix d’Hind.

La mère d’Hind, Wesam Rajab Hamada, a approuvé l’utilisation de l’audio dans le cadre des efforts visant à sensibiliser et à poursuivre la justice pour la Palestine. L’alternative consistant à faire jouer le rôle d’Hind à une enfant semble potentiellement exploitatrice d’une manière différente.

Comment raconter l’histoire

Quant à la décision de raconter cette histoire tout court, j’avoue m’être rendue dans la salle préoccupée à l’idée que le film reproduirait la tradition de la « victime souffrante » qui, comme l’a noté le spécialiste du cinéma Brian Winston, a posé problème au cinéma documentaire depuis les travaux de l’influent documentariste britannique John Grierson. Avoir entendu parler d’une ovation de 23 minutes à la Mostra de Venise n’a pas dissipé mes inquiétudes, l’approbation d’un public aisé et sensible à l’esthétique ne garantissant pas un contenu révolutionnaire percutant.

Mais si ces préoccupations se sont dans une certaine mesure confirmées, le film s’avère plus intéressant que je ne l’espérais, tout en étant aussi prenant que je le craignais. Sa notoriété culturelle le place en bonne position pour toucher un large public, et il peut constituer un outil utile pour rassembler.

Certes, il est à la fois injuste et révélateur d’inégalités plus larges qu’une petite fille soit une victime particulièrement attachante. Personne, quel que soit son âge ou son genre, ne mérite ce qu’Israël inflige aux Palestinien·nes.

Les horreurs flagrantes de cet incident ne devraient certes pas être perçues comme minimisant d’autres moments dans la violence à long terme, l’injustice et la cruauté de l’occupation et du génocide. Et il y a certes des dangers dans les récits qui cherchent à susciter la sympathie en s’attachant aux victimes plutôt qu’à gagner des allié·es en s’attachant à celles et ceux qui poursuivent la justice.

La question de l’attention soulève une autre critique — celle selon laquelle la focalisation du film sur les travailleur·ses du Croissant-Rouge constitue une distraction par rapport à l’histoire centrale d’Hind et de sa famille. Prathyush Parasuraman, dans The Hindu, objecte à la fois que le film traite Hind « non pas comme une fillette mais comme un symbole », et que le centrage sur les travailleur·ses « est un choix efrayant, car il remplace son urgence par leur impatience ».

Mais les adultes qui cherchent à aider ne sont, après tout, pas déconnecté·es des histoires de résistance et de survie face à la colonisation et à la brutalisation de la Palestine par Israël.

Mohammad Aaquib, dans le Middle East Monitor, soutient que l’idée selon laquelle le film contribue à sensibiliser sonne creux, non seulement parce que la situation des Palestinien·nes est déjà bien connue, mais aussi parce que « la société de production, Plan B, qui a financé le film, est majoritairement détenue par Mediawan, une société de capital-investissement française valorisée à plusieurs milliards, liée à des actionnaires sionistes.

« En d’autres termes, tout bénéfice que le film génère retournera vers les réseaux de capitaux qui soutiennent les crimes en cours d’Israël. Ce n’est pas de la solidarité — c’est du tokenisme enveloppé dans une esthétique donneuse de leçons. »

Il se peut que certains spectateur·ices y trouvent un apaisement de conscience immérité, et la question de qui profite financièrement du film est assurément complexe et lourde de conséquences : à mesure que la concentration des capitaux s’accentue, les sources de financement deviennent toujours plus limitées et incertaines.

S’il n’existe pas de consommation éthique sous le capitalisme, il n’existe pas davantage de pureté dans la production, mais il peut exister de meilleures ou de moins bonnes stratégies pour produire et diffuser des médias.

Mais l’idée selon laquelle la prise de conscience aurait déjà atteint son niveau maximal paraît douteuse, et une attention persistante au génocide continue d’offrir une voie pour la pression politique.

En mars, Variety a rapporté que le Conseil central de certification des films de l’Inde avait indiqué au distributeur du film que celui-ci ne serait pas diffusé dans le pays parce que sa sortie « briserait les relations entre l’Inde et Israël ». Les tentatives de censure des œuvres culturelles ne garantissent pas leur mérite, mais devraient constituer un signal quant à leur puissance.

Plusieurs groupes à travers les États-Unis et l’Europe ont utilisé des projections du film comme occasions de collecter des fonds, d’élargir la prise de conscience et de développer des stratégies de mobilisation en soutien et en solidarité avec les Palestinien·nes. Le site recense de nombreux films susceptibles d’être projetés lors de tels événements, qui méritent d’être explorés, mais The Voice of Hind Rajab est un docudrame habilement réalisé, qui mérite d’être entendu.

Publié dans Against the Current n°242, mai-juin 2026 

The Voice of Hind Rajab (2025) Réalisatrice : Kaouther Ben Hania Production : Nadim Cheikhroua, Odessa Rae, James Wilson