Depuis le début de son second mandat, Donald Trump redéfinit la stratégie internationale des États-Unis selon une logique brutale de rapports de force entre grandes puissances. Tout en multipliant les politiques agressives au Moyen-Orient et dans les Amériques, son administration a engagé un repositionnement stratégique vis-à-vis de la Russie.
Loin d’être présentée comme l’ennemi central de l’ordre mondial, Moscou est désormais traitée comme un adversaire secondaire avec lequel un arrangement serait possible. L’objectif de Washington est clair : empêcher que la Russie ne renforce davantage son alliance avec la Chine, considérée comme le rival systémique principal des États-Unis 1. C’est une différence par rapport à son premier mandat et à celui de Joe Biden de 2021 à 2024.
Les documents stratégiques publiés par l’administration Trump entre décembre 2025 et le début de 2026 confirment ce tournant. La Russie y est décrite comme une menace « persistante mais gérable », tandis que les dirigeant·es européen·nes sont accusé·es d’exagérer le danger qu’elle représenterait et d’entretenir des attentes irréalistes quant à l’issue de la guerre en Ukraine. Dans le même temps, Washington affirme vouloir négocier une fin rapide de la guerre sous son égide.
Ce repositionnement ouvre la voie à un scénario lourd de conséquences : un arrangement entre puissances impérialistes – les États-Unis et la Russie – qui pourrait se faire au détriment du peuple ukrainien.
La politique de Trump à l’égard de la Russie
Depuis le début de son deuxième mandat, Donald Trump a obtenu de Vladimir Poutine que, au-delà des protestations verbales, il ne réagisse pas aux actes d’agression perpétrés par Washington contre des alliés de Moscou, que ce soit le Venezuela ou l’Iran, ou encore par rapport au blocus total de Cuba appliqué depuis fin janvier 2026. Trump a opéré un tournant par rapport à la politique adoptée au cours de son premier mandat au cours duquel il mettait la Chine et la Russie sur un même plan en les considérant comme des adversaires voulant remettre en cause l’ordre international dominé par Washington.
Donald Trump envoie comme message à Poutine qu’il est disposé à accepter que Moscou use et abuse de la force dans son environnement géographique, notamment en Ukraine tout comme Washington le fait dans les Amériques, au Proche-Orient et ailleurs. Trump affirme son droit à user de la force partout dans le monde et reconnaît de fait le droit de Poutine à faire de même dans un périmètre plus limité qui correspond à une partie du territoire de l’ex-empire russe du temps des tsars et de l’ex-Union soviétique. Cela correspond à une logique classique de partage implicite des zones d’influence entre grandes puissances impérialistes.
Trump a réduit le soutien militaire direct des États-Unis à l’Ukraine en faisant porter le poids de ce soutien à ses alliés d’Europe occidentale dans l’OTAN. Il a invité en janvier 2026 Moscou et ses alliés de Biélorussie et de Hongrie à faire partie de son Conseil mondial de la paix.
Le 5 mars 2026, Trump a annoncé qu’il permettait temporairement à la Russie d’exporter sans sanction son pétrole vers l’Inde qui le consomme ou le réexporte vers d’autres parties du monde, y compris l’Europe. Une des raisons non dites est de convaincre la Russie de se contenter d’émettre des protestations verbales à l’égard de l’agression massive de Washington et d’Israël contre l’Iran, son allié.
Trump in extenso
Trump révèle un certain nombre de positions à propos de l’Europe, de la Russie et de l’Ukraine dans le document sur la nouvelle stratégie de sécurité nationale divulgué le 3 décembre 2025. Il considère que l’UE et la Grande-Bretagne « bénéficient d’un avantage considérable en termes de puissance militaire sur la Russie, et ce dans presque tous les domaines, à l’exception des armes nucléaires » 2 et que les dirigeants européens exagèrent la menace que représente la Russie.
Ainsi, le document affiche : « Suite à la guerre menée par la Russie en Ukraine, les relations entre l’Europe et la Russie sont aujourd’hui fortement dégradées, et de nombreux Européens considèrent la Russie comme une menace existentielle » 3.
De la manière dont le texte est écrit, on peut en déduire que Trump dit aux gouvernements européens que la Russie n’est pas une menace existentielle pour eux. À certaines occasions, Trump a décrit la Russie comme une menace existentielle, mais ce n’est ni le cas dans le document de stratégie de sécurité nationale publié en décembre 2025, ni dans le document de stratégie de défense nationale publié fin janvier 2026.
Trump considère que l’UE et la Grande-Bretagne doivent opter pour une approche différente de celle adoptée jusqu’ici dans les négociations avec la Russie en ce qui concerne les revendications de cette dernière. C’est particulièrement clair dans ce passage :
L’administration Trump se trouve en désaccord avec les responsables européens qui ont des attentes irréalistes quant à l’issue de la guerre, ces dirigeants se retranchant dans des gouvernements minoritaires instables, dont beaucoup bafouent les principes fondamentaux de la démocratie pour réprimer l’opposition. 4
Rappelons que Trump affirme que les gouvernements européens répriment les partis patriotiques, c’est-à-dire l’extrême-droite néofasciste 5.
Le texte de Trump poursuit :
Une grande majorité d'Européens souhaite la paix mais ce désir ne se traduit pas en actes politiques, en grande partie à cause de la subversion des processus démocratiques par ces gouvernements.
et il ajoute :
Cela revêt une importance stratégique pour les États-Unis précisément parce que les États européens ne peuvent se réformer s’ils sont enlisés dans une crise politique 6.
Cela signifie que Trump déclare qu’il va de l’intérêt des États-Unis que les partis patriotiques (c’est-à-dire d’extrême droite et néofascistes) soient au gouvernement ce qui, selon l’administration en place, résoudrait la crise politique.
Il y a évidemment, dans le passage qui précède, un désaveu très net à l’égard des gouvernements allemand, français, britannique, espagnol, danois, polonais, etc. En revanche, cela renforce la position du Premier ministre hongrois Viktor Orban et du Premier ministre slovaque Robert Fico, à qui Marco Rubio, ministre des Affaires étrangères des États-Unis, est allé rendre visite en février 2026 après la conférence de Munich sur la paix. Rappelons que ces deux gouvernements sont favorables à alléger les sanctions contre la Russie de Poutine et qu’ils expriment leur sympathie pour Trump.
Concernant les relations entre l’UE, la GB, la Russie et l’Ukraine, il est clair que Trump veut rester au centre du jeu diplomatique :
La gestion des relations européennes avec la Russie nécessitera un engagement diplomatique important de la part des États-Unis, à la fois pour rétablir les conditions d’une stabilité stratégique sur le continent eurasien et pour atténuer le risque de conflit entre la Russie et les États européens 7.
On peut aussi déduire du passage précédent que vu la supériorité militaire des pays de l’UE et de la Grande-Bretagne sur la Russie, le rééquilibrage devrait se faire au profit de la Russie. La même idée se trouve dans le passage suivant :
Il est dans l’intérêt fondamental des États-Unis de négocier une cessation rapide des hostilités en Ukraine, afin de stabiliser les économies européennes, d’empêcher une escalade ou une extension involontaire de la guerre, de rétablir la stabilité stratégique avec la Russie, et de permettre la reconstruction de l’Ukraine après les hostilités afin de lui permettre de survivre en tant qu’État viable8.
Dans le passage précédent, Trump réaffirme qu’il veut une fin rapide des hostilités et il met la pression sur l’UE, la Grande-Bretagne et l’Ukraine pour qu’elles fassent des concessions à la Russie, le tout sous les auspices de Washington.
La politique de Trump par rapport à l’Ukraine
Trump n’a aucune considération pour le droit du peuple ukrainien à défendre sa souveraineté. Or si l’invasion de février 2022 a été mise largement en échec, c’est parce que le peuple ukrainien a résisté et a montré son attachement à la souveraineté de son pays. Si le peuple ukrainien n’avait pas été massivement en faveur de la résistance, l’envoi d’armes par les puissances occidentales aux autorités de Kiev n’aurait pas suffi à mettre en échec le plan initial de Poutine qui voulait arriver avec son armée à Kiev, changer le régime et prendre possession d’une portion importante du territoire ukrainien en commençant par l’est du pays. Affirmer cela doit aller de pair avec la critique de la politique néolibérale et nationaliste chauvine du gouvernement de droite de V. Zelensky, avec la dénonciation de l’OTAN et des visées impérialistes de Trump et des Européens sur l’Ukraine. Il est important aussi de préciser que l’Ukraine n’est pas une puissance impérialiste.
Trump se moque totalement du droit international et considère qu’il peut par la force prendre le contrôle des ressources pétrolières du Venezuela ou celles de l’Iran après avoir agressé militairement ces pays. Il estime que la Russie de Poutine peut, dans son entourage immédiat, en faire autant du moment que cela ne porte pas préjudice aux intérêts étatsuniens en Europe de l’Est. Trump est prêt à un arrangement avec Poutine sur le dos du peuple ukrainien. Poutine peut garder ou prendre le contrôle d’une partie du territoire, de la population et des ressources naturelles de l’Ukraine si les entreprises US obtiennent en contrepartie des avantages dans le reste du territoire ukrainien9. À cette condition, Washington serait prêt à protéger les autorités ukrainiennes affaiblies et le territoire sur lequel elles garderaient le contrôle à condition que les autorités de Kiev permettent aux entreprises étatsuniennes d’amasser un maximum de profits10. Ce que Trump propose est un accord entre deux puissances impérialistes prédatrices, les États-Unis et la Russie, qui s’accordent pour bafouer le droit des peuples à l’autodétermination et à l’exercice de la souveraineté sur leurs territoires et sur les ressources naturelles qui s’y trouvent. Les puissances impérialistes européennes sont mises largement de côté par Trump, bien qu’elles aussi cherchent à promouvoir leurs propres intérêts et ceux de leurs grandes entreprises privées qui convoitent les ressources naturelles, les terres et le marché ukrainiens.

Photo Benjamin D. Applebaum
La position de Trump à propos de la Russie
La Russie n’est plus traitée comme l’ennemi central de l’ordre mondial. Trump considère que les administrations précédentes ont commis l’erreur de favoriser la constitution d’un bloc entre la Russie et la Chine, ce qui a renforcé la position de la Chine. Trump souhaite séparer la Russie de la Chine ou, en tout cas, réduire les liens entre ces deux puissances. Washington, qui désigne la Chine comme son adversaire principal et systémique, essaye donc de réduire la propension de la Russie à renforcer ses liens avec celle-ci 11. Le NSS 2025 considère la Russie comme un adversaire militaire sérieux mais stratégiquement secondaire, à contenir sans l’ériger en ennemi civilisationnel, afin de concentrer les moyens (militaires et économiques) des États-Unis pour combattre la Chine.
La réaction du Kremlin à la publication du NSS 2025
Dmitri Peskov, porte-parole du président russe, a commenté le document de stratégie de sécurité nationale lors d’une interview accordée au journaliste d’État russe le 7 décembre 2025, Pavel Zarubin pour la chaîne Rossiya 1, largement relayé par les médias russes telles qu’Interfax, Fontanka ou Tass : « Les ajustements apportés à la stratégie nationale de sécurité des États-Unis correspondent en grande partie à notre vision » 12.
L’agence de presse Interfax quant à elle écrivait le 7 décembre 2025 :
Le Kremlin a salué les formulations relatives à l’OTAN dans la stratégie de sécurité nationale des États-Unis. Medvedev voit dans la nouvelle stratégie de sécurité nationale des États-Unis une tentative d’améliorer les relations avec la Russie. Le Kremlin salue les formulations de la stratégie de sécurité nationale américaine actualisée concernant le gel de l’élargissement de l’OTAN, mais suivra de près la mise en œuvre concrète de ce document 13.
L’évolution de Washington dans la description de la Russie en tant que menace entre Trump I et Trump II
Dans la « Stratégie nationale de défense 2026 » rendue publique fin janvier 2026 (NDS 2026), la Russie est identifiée comme « une menace persistante mais gérable » pour l’OTAN, un changement favorable à la Russie par rapport aux qualificatifs plus alarmants des documents précédents qui désignait la Russie en tant que « puissance révisionniste » (revisionist power), pendant le premier mandat de Trump en 2017 14, 15, et en tant que « menace immédiate pour l’ordre international » 16 et « menace aiguë » en 2022 pendant la présidence de Joe Biden. Le NSS 2022 de l’administration de Biden affirmait que la Russie « a brisé la paix en Europe ». Dans le langage stratégique du gouvernement des États-Unis, « revisionist power » désigne un État qui cherche à modifier les règles, les institutions ou l’équilibre de pouvoir de l’ordre international existant dominé par les États-Unis. Dans les documents de la première administration Trump et de la présidence de Biden, la Russie et la Chine étaient présentées comme des puissances révisionnistes.
Voici quelques extraits du NDS 2026 qui concernent la Russie : « la menace militaire russe se concentre principalement sur l’Europe de l’Est », « Moscou n’est pas en mesure de se fixer comme objectifs d’exercer son hégémonie sur l’Europe. L’OTAN européenne éclipse la Russie en termes d’économie, de population et, par conséquent, de puissance militaire latente » et « Heureusement, nos alliés de l’OTAN sont nettement plus puissants que la Russie, qui est loin derrière. À elle seule, l’économie allemande éclipse celle de la Russie » 17.
Les points communs entre Trump et Poutine
Malgré leurs rivalités géopolitiques, Donald Trump et Vladimir Poutine partagent un ensemble significatif de positions idéologiques et politiques.
Tous deux se caractérisent par un anticommunisme affirmé et par un soutien sans réserve au système capitaliste, y compris à ses formes les plus brutales d’exploitation de la main-d’œuvre et des ressources naturelles.
Trump et Poutine sont des nationalistes affirmant la primauté des droits de la nation dominante dont ils font partie. Trump soutient les suprémacistes blancs et affirme la primauté des intérêts des Étatsuniens par rapport aux nations étrangères qu’il n’hésite pas à traiter dans des termes racistes. Poutine affirme un chauvinisme grand-russe et dénonce Lénine pour la « création » (sic) de l’Ukraine et la reconnaissance de son droit à la séparation de l’URSS au début des années 1920.
Ils défendent également une politique énergétique fondée sur l’exploitation intensive des énergies fossiles, contribuant ainsi à l’aggravation de la catastrophe écologique mondiale en cours.
Sur le plan sociétal, leurs positions convergent vers des orientations homophobes et hostiles aux droits des personnes LGBTQIA+, accompagnées d’une promotion de valeurs conservatrices adossées à une vision réactionnaire du christianisme.
Dans le domaine international, Trump comme Poutine privilégient le recours à la force militaire pour imposer leurs objectifs politiques et économiques, et cela au mépris du droit international. Cette orientation s’accompagne d’un soutien déterminé au développement rapide et massif des industries d’armement, ainsi qu’à l’usage accru de la puissance militaire.
Leurs politiques extérieures reposent également sur l’utilisation répétée de prétextes contestables ou non fondés pour justifier le recours à la force. Tous deux cultivent en outre un chauvinisme de grande puissance et un nationalisme exacerbé, caractéristiques de projets politiques autoritaires.
Par ailleurs, ils entretiennent des relations étroites avec les forces d’extrême droite européennes, qui manifestent réciproquement une forte sympathie à leur égard.
Donald Trump apporte par ailleurs un soutien total au gouvernement israélien dirigé par Benyamin Netanyahou, qui est néofasciste et responsable d’un génocide à Gaza. Vladimir Poutine, pour sa part, maintient des relations cordiales avec Netanyahou et continue les exportations russes vers Israël – charbon, pétrole et céréales – sans remettre en cause les accords commerciaux existants (17).
Poutine a également accepté le principe de la création d’un Conseil mondial présidé par Trump et souhaite que la Russie en soit membre. Dans ce cadre, il demande aux États-Unis de lever le gel des avoirs russes afin que la Russie puisse verser la cotisation d’un milliard de dollars exigée pour devenir membre permanent de cet organe considéré par ses détracteurs comme totalement illégitime.
Trump et Poutine font un usage extensif et controversé du terme « génocide », tout en refusant de reconnaître ou de dénoncer le génocide du peuple palestinien. Trump affirme ainsi que le gouvernement de Pretoria serait responsable d’un « génocide des Blancs » en Afrique du Sud, tandis que Poutine soutient que le gouvernement de Kiyv mènerait un génocide contre les populations russes en Ukraine.
Au-delà de ces convergences idéologiques et géopolitiques, Donald Trump et Vladimir Poutine présentent également des similitudes marquées dans leur manière d’exercer et de concevoir le pouvoir. Tous deux privilégient une forte personnalisation du leadership, centrée sur la figure d’un dirigeant présenté comme l’incarnation directe de la nation et de sa volonté. Leur discours politique s’appuie régulièrement sur une rhétorique opposant « le peuple » aux élites politiques, médiatiques ou économiques, accusées de trahir les intérêts nationaux. Dans ce cadre, ils manifestent une défiance prononcée envers les institutions multilatérales et le droit international lorsqu’ils sont perçus comme des obstacles à leurs objectifs stratégiques. Par ailleurs, leurs pratiques politiques s’accompagnent d’une critique constante des médias jugés hostiles et d’un recours intensif à des stratégies de communication visant à contourner ou délégitimer les contre-pouvoirs institutionnels. Ces éléments contribuent à inscrire leurs projets politiques dans une conception fortement personnalisée, impérialiste et autoritaire néofasciste du pouvoir.

Vladimir Poutine au Khirghizstan en novembre 2025. Photo kremin.ru CC BY 4.0
Quelles différences entre Trump et Poutine ?
Une différence qui mérite d’être soulignée réside dans leur approche de la guerre et de l’usage direct de la force militaire. Donald Trump est persuadé qu’il est possible de remporter des conflits sans engager durablement des troupes étatsuniennes au sol, en privilégiant la supériorité technologique, les frappes à distance et des opérations militaires limitées dans le temps, avec des pertes humaines quasi nulles du côté américain.
À l’inverse, Vladimir Poutine a choisi une stratégie radicalement différente avec l’invasion militaire massive de l’Ukraine en 2022, impliquant le déploiement de très importantes forces terrestres et entraînant des pertes humaines extrêmement élevées, tant du côté russe que du côté ukrainien.
Une autre différence fondamentale concerne la place de leurs États respectifs dans la hiérarchie mondiale du capitalisme. Donald Trump dirige la principale puissance économique et militaire capitaliste et impérialiste de la planète, les États-Unis. Vladimir Poutine, quant à lui, est à la tête d’une puissance capitaliste impérialiste secondaire, affaiblie et en déclin relatif, mais qui demeure un acteur stratégique majeur en raison de la possession d’un arsenal nucléaire globalement comparable à celui des États-Unis.
Enfin, leurs ambitions géopolitiques diffèrent par leur échelle d’intervention. La politique impérialiste menée par Trump vise l’ensemble de la planète, tandis que celle de Poutine se concentre prioritairement sur l’espace post-soviétique et sa périphérie immédiate, même si la Russie a tenté d’étendre son influence dans d’autres régions, comme en Syrie – où elle a cependant subi un revers avec la chute du régime de Bachar el-Assad.
Trump et le complexe militaro-industriel des États-Unis ont-ils intérêt à une fin rapide de la guerre en Ukraine ?
À ce stade de l’année, Trump, contrairement à ses affirmations de campagne électorale ou de son début de mandat, n’a pas comme priorité de mettre fin à la guerre en Ukraine pour plusieurs raisons.
En effet, la poursuite de la guerre rend plus crédible l’argument des États-Unis pour obtenir des alliés européens de l’OTAN de continuer à augmenter très fortement leurs dépenses militaires, ce qui favorise les exportations d’armes des grandes entreprises privées US.
De plus, Washington a obtenu un accord très favorable à ses intérêts avec les pays européens de l’OTAN. Ceux-ci achètent aux États-Unis les armes qu’ils fournissent à l’Ukraine et qui sont utilisées à un rythme intensif tant que la guerre chaude continue. Trump a quasiment totalement mis fin à de nouvelles fournitures directes d’armes à l’Ukraine.
La poursuite de la guerre détourne également en partie l’attention par rapport aux agressions perpétrées par les États-Unis sous commandement de Trump dans le reste du monde.
La poursuite de la guerre en Ukraine et l’effort que cela représente pour l’économie russe et sa population empêche Poutine de déployer des forces militaires sur d’autres continents.
Et enfin, Trump a allégé le 5 mars 2026 les sanctions contre la Russie en matière de vente de pétrole et cela pour la convaincre de ne rien faire contre l’agression à l’égard de l’Iran et contre le blocus total à l’égard de Cuba décrété depuis fin janvier 2026. Cela permet à Poutine d’augmenter ses revenus d’exportation et de maintenir l’effort de guerre en Ukraine.
Conclusion
En définitive, la politique menée par Donald Trump vis-à-vis de la Russie s’inscrit dans une logique classique de rivalité entre grandes puissances : réduire le rapprochement entre Moscou et la Chine, maintenir les États-Unis au centre du jeu diplomatique et faire supporter aux pays européens le coût principal de la guerre en Ukraine. Derrière le discours officiel appelant à une fin rapide des hostilités, Washington n’a pas nécessairement intérêt à une paix immédiate.
Dans ce contexte, la perspective d’un arrangement entre Washington et Moscou sur le dos du peuple ukrainien ne peut être exclue. Les convergences idéologiques et politiques entre Donald Trump et Vladimir Poutine – attachement à un capitalisme autoritaire, nationalisme de grande puissance, militarisme, mépris du droit international et proximité avec des forces d’extrême droite – facilitent une telle logique de rapports de force entre États.
Au-delà de leurs rivalités et de leurs différences de puissance, les deux dirigeants partagent une même vision du monde. Dans une telle configuration, les peuples – et en premier lieu le peuple ukrainien – risquent d’être les principales victimes d’un nouvel équilibre géopolitique fondé sur le partage des zones d’influence.
Mais il ne faut pas exclure un possible virage de Trump dans le futur. S’il n’arrive pas à ses fins dans la négociation avec Poutine, il est capable d’adopter une attitude beaucoup plus dure et de désigner la Russie comme une menace beaucoup plus sérieuse que ce qui est dit dans les documents que nous venons d’analyser.
Ce qui est sûr, c’est que les négociations entre Trump et Poutine ne prennent pas en compte les intérêts et les droits des peuples. Il faut construire à partir d’en bas une solidarité entre les peuples afin de renforcer la résistance à la montée du néofascisme et à l’augmentation des agressions impérialistes d’où qu’elles viennent.
Le 16 mars 2026
Éric Toussaint, économiste et historien belge, est porte-parole du réseau international du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM), membre du Comité international de la IVe Internationale et de sa section belge la Gauche anticapitaliste. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages dont Banque mondiale - Une histoire critique (Syllepse, Paris, 2022) ; Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible (Syllepse, Paris, 2020) ; Le Système dette (Les Liens qui Libèrent, Paris, 2017).
L’auteur remercie Sushovan Dhar et Maxime Perriot pour leur relecture.
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NSS 2025, p.25
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NSS 2025, p. 26.
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NSS 2025, p. 33.
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NSS 2025, p. 25.
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NSS 2025, p. 25.
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fontanka.ru. Depuis le début de la guerre en Ukraine, la Russie est devenue de plus en plus dépendante de la Chine sur le plan économique, notamment pour ses exportations d’énergie et ses importations technologiques, ce qui rend incertain l’objectif de Washington visant à affaiblir l’alignement Moscou-Pékin.
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Source fontanka.ru
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Source Interfaxtri Medvedev est vice-président du Conseil de sécurité de la Russie et président du parti poutinien au pouvoir Russie unie.
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NDS 2026, pp. 10 et 11.