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Retour sur le soulèvement en Iran. Entretien avec le collectif Roja

par Collectif Roja
« Enfant du soleil 2 », 2004. Tableau du peintre Ismail Shammout.

Alors que les États-Unis et l’État colonial d’Israël se sont lancés dans une nouvelle agression impérialiste de grande ampleur, nous revenons dans cet entretien avec les militant·es du collectif Roja sur les soulèvements populaires en Iran depuis dix ans, qui n’ont jamais demandé d’intervention armée extérieure.

Le 28 février, les États-Unis et l’État colonial d’Israël ont lancé une opération militaire de grande envergure contre l’Iran, donnant à voir une nouvelle fois leur politique de destruction de tout ce qui n’est pas soumis à leur domination impérialiste. La rhétorique étasunienne et israélienne s’appuie sur les soulèvements populaires contre le régime autoritaire alors même que les acteurs de ces soulèvements populaires sur le terrain se sont toujours opposés fermement à une intervention extérieure.

Dans cet entretien [réalisé après le pic de répression en Iran et avant l’agression israélo-étatsunienne], les militant·es du collectif Roja reviennent sur les dynamiques politiques, sociales et économiques qui agitent l’Iran et en tirent des principes d’orientation anti-impérialiste. Ils reviennent sur les conséquences de la répression des dernières mobilisations en Iran. Bien plus accentué que lors des derniers mouvements de contestation, ce durcissement met en lumière la crise politique dans lequel s’enfonce le régime et la fuite en avant répressive.

Depuis quelques années, l’Iran est confronté régulièrement à de vastes mobilisations qui remettent en cause sa légitimité. Pour autant, de 2022 (Femme, Vie, Liberté) à 2025, les dynamiques ne sont pas nécessairement identiques. Comment dès lors saisir ces différentes dynamiques, tout en les articulant à une perspective anti-impérialiste face à l’agression états-unienne et israélienne ?

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Depuis plusieurs années, à un rythme de plus en plus régulier, l’Iran connaît des mobilisations sociales, l’opposition au régime semble de plus en plus forte. Peux-tu revenir sur la période qui sépare le mouvement Femmes, vie, liberté, et la contestation récente ? Que s’est-il passé depuis 2022, et en quoi les mobilisations apparues à la fin de 2025 s’inscrivent plus ou moins dans la continuité de celles de 2022 ?

Collectif Roja : Depuis au moins 2017, l’Iran est entré dans une phase que l’on peut qualifier de crise pré-révolutionnaire continue et croissante. Le soulèvement de décembre 2017 (Dey 1396), déclenché par la dégradation brutale des conditions matérielles d’existence, a constitué un tournant symbolique décisif : il a scellé, pour une large fraction de la société, l’épuisement historique de toute perspective de transformation intra-systémique, graduelle et endogène par la voie réformiste. Depuis lors, sous l’effet de l’accumulation, de la condensation et de l’imbrication de contradictions sociales et politiques hétérogènes, les vagues insurrectionnelles réapparaissent à intervalles réguliers, chaque fois avec une intensité accrue et un potentiel explosif élargi. La séquence protestataire la plus récente (décembre 2025 – janvier 2026) constitue ainsi le quatrième soulèvement majeur de ce cycle, touchant, à des degrés divers, l’ensemble du territoire iranien.

Dans cette configuration historique, le soulèvement Jin, Jiyan, Azadî (Femmes, Vie, Liberté) de 2022 a opéré comme un véritable point de bascule. Il a cristallisé la convergence des contradictions économiques, politiques et idéologiques accumulées depuis la consolidation de la République islamique au début des années 1980 en une aspiration explicite à la rupture radicale. Un discours relativement cohérent a alors émergé, articulant en une même configuration antagonique : la lutte démocratique contre la gouvernance arbitraire et autoritaire ; la lutte sociale contre les inégalités structurelles ; la contestation des régimes de domination de genre et de sexualité ; ainsi que la dénonciation des hiérarchies nationales et ethniques visant notamment les populations kurdes, arabes et baloutches, entre autres.

Le soulèvement récent, comme l’indique son slogan central — « Mort au dictateur » — inscrit ces mobilisations dans la continuité du rejet explicite de la République islamique qui caractérisait déjà le soulèvement de 2022. Diffusé dans plus de deux cents villes, il a connu une propagation géographique d’une ampleur comparable à celle du mouvement Femmes, Vie, Liberté.

Toutefois, ces mobilisations ne présentent pas le même degré de détermination discursive, entendue comme la capacité à énoncer, nommer et cibler explicitement les différentes formes de domination et d’oppression.  Cet écart s’explique par plusieurs facteurs : le mode de surgissement du mouvement et la géographie de sa diffusion ; le profil des acteur·rices et des meneur·euses de terrain à l’échelle micro — celleux qui organisent concrètement les déplacements, les slogans et les dynamiques collectives dans les rues ; enfin, une temporalité plus brève, plus intense et plus explosive, façonnée par une répression d’une brutalité sans précédent, qui a entravé la stabilisation d’un langage politique commun et durable.

Il est crucial de souligner que ces mobilisations ont éclaté dans le contexte immédiat de l’attaque israélienne contre l’Iran en juin 2025, dite « guerre de douze jours ». Cette guerre a constitué, d’un côté, un facteur d’aggravation des conditions de vie des classes populaires ; de l’autre, elle a servi de levier à une militarisation et à une sécurisation accrues de l’espace politique et social. Elle a ouvert la voie à un durcissement des sanctions américaines et européennes, à l’activation du mécanisme de snapback (outil diplomatique qui permet de rétablir des sanctions onusiennes) du Conseil de sécurité, et à une pression renforcée sur les exportations pétrolières, le système bancaire et le secteur financier. Il en a résulté une chute brutale des recettes en devises et du budget de l’État.

Entre la fin de la « guerre de douze jours » et la nuit où la contestation s’est embrasée dans le bazar de la téléphonie et de l’informatique à Téhéran, le rial s’est effondré, perdant près de 40 % de sa valeur. Une telle dévaluation fulgurante ne saurait toutefois être comprise ni comme une simple panique monétaire relevant d’un mécanisme prétendument « naturel » du bazar, ni comme la traduction mécanique et immédiate de pressions géopolitiques dans la sphère économique. Contrairement aux analyses dominantes, l’effondrement soudain de la monnaie nationale — qui a servi de déclencheur aux protestations — ne peut être imputé de manière directe et automatique aux sanctions.

Brièvement dit, il s’agit de l’effet condensé d’une transformation structurelle de l’économie sous sanctions qui, depuis plus d’une décennie, a engendré déficits budgétaires chroniques, corruption systémique et privatisation clientéliste des flux de devises. La quasi-privatisation des ventes de pétrole en constitue aujourd’hui l’expression la plus achevée : les pétrodollars, désormais largement captés par des trusts privés et des réseaux para-étatiques, sont conservés sur des comptes offshore et ne réintègrent plus les finances publiques. Cette configuration nourrit un bloc de pouvoir fondé sur la manipulation délibérée du marché des changes, articulant les intérêts de sociétés écrans spécialisées dans le contournement des sanctions, d’intermédiaires — notamment dans le secteur pétrolier — étroitement liés aux élites sécuritaires et gouvernementales, de grands exportateurs contrôlant l’offre de devises, et de l’État lui-même, qui demeure le principal détenteur de dollars tout en étant étranglé par son propre déficit et qui, de ce fait, tire également profit de leur renchérissement.

À cela s’ajoute le rôle central des idéologues de la classe dirigeante, pour lesquel·les la « thérapie de choc », la « chirurgie économique » et la libéralisation néolibérale des prix relèvent d’un dogme sacré. Dans cette convergence entre intérêts matériels et rationalisation idéologique, la hausse du dollar fonctionne à la fois comme mécanisme de compensation des coûts des sanctions et comme instrument de transfert de richesses : elle fait peser le coût de la crise et de la prédation du régime directement sur les ménages, au détriment de la majorité sociale. C’est cette violence économique cumulative et structurelle qui alimente aujourd’hui un nouveau cycle de révolte, dont la question monétaire ne constitue que la forme immédiate d’un conflit bien plus profond opposant la société à un ordre de pouvoir arrivé au terme de sa légitimité.

Parallèlement, la guerre a renforcé le climat sécuritaire. Pour compenser une autorité profondément ébranlée par la « guerre de douze jours », la République islamique a recouru à une escalade de la violence qui s’est d’abord manifestée par des brutalités inédites contre les migrant·es afghan·es et les citoyen·nes iranien·nes d’origine afghane, puis par une augmentation significative des exécutions. L’ampleur sans précédent de la répression des protestations — y compris les massacres perpétrés dans un contexte de coupure quasi totale d’Internet — doit être comprise dans ce cadre. La télévision d’État et l’appareil idéologique du régime présentent systématiquement les manifestant·es comme des « terroristes » ou des « agents du Mossad » afin de légitimer cette violence extrême.

Selon HRANA, organisation indépendante reconnue de défense des droits humains, le nombre de morts confirmés s’élève à 6 508 manifestant·es, tandis que plus de 11 744 cas supplémentaires restent en cours de vérification, ce qui porterait le nombre potentiel réel de victimes à près de 18 000. Les images diffusées montrent des morgues saturées de corps, dont certain·es portaient encore des équipements médicaux, renforçant les soupçons d’exécutions de blessé·es à l’intérieur même des hôpitaux. Il est désormais établi que les forces de répression ont attaqué certains établissements hospitaliers et empêché l’admission de manifestant·es blessé·es. Selon le directeur d’un grand hôpital ophtalmologique de Téhéran, environ mille personnes s’y sont présentées avec de graves lésions oculaires causées par des tirs de plombs.

 

La révolte en cours semble avoir pour origine des problèmes économiques. Peux-tu revenir sur le rôle des commerçants dans le début de cette mobilisation. Comme les enjeux économiques et sociaux s’articulent-ils avec les revendications féministes et démocratiques ?

Collectif Roja : Le fait que la mobilisation ait débuté dans le bazar n’a rien d’anodin. Depuis la révolution de 1979, cette institution constitue l’un des piliers sociaux du pouvoir clérical : un espace emblématique d’un capitalisme marchand conservateur, profondément imbriqué dans les réseaux étatiques et religieux. Que la contestation surgisse précisément de ce lieu indique que la crise a franchi les lignes de fracture traditionnelles du régime et atteint jusqu’au cœur même de ses anciennes bases de soutien.

Certes, l’étincelle initiale du soulèvement récent est partie du bazar — plus précisément du marché de la téléphonie mobile et des équipements numériques à Téhéran. Mais la colère des commerçant·es doit être comprise non comme l’expression d’une revendication corporatiste limitée, mais comme le symptôme d’une transformation structurelle de l’économie sous sanctions et de l’érosion du contrat social existant. Leur mobilisation s’inscrit dans une contestation plus large, liée à la crise de la reproduction sociale que traverse aujourd’hui l’Iran.

Ce qui a conduit soudainement d’autres couches sociales à descendre dans la rue ne relève pas seulement de la volatilité du taux de change ou de perturbations conjoncturelles du commerce. Il s’agit plutôt d’une confrontation directe avec un système ayant restructuré l’économie iranienne au profit de réseaux d’intermédiaires, de sociétés écrans, de structures privées de type trusts et d’institutions para-étatiques. Dans ce cadre, le marché est directement un terrain d’intervention politique, où se déploient la manipulation délibérée du taux de change, la monopolisation de l’accès aux devises et le transfert organisé de richesses — phénomène qui, bien entendu, n’est nullement l’apanage de la République islamique d’Iran.

Cependant, la portée de ce soulèvement dépasse largement son point de départ économique. Comme l’a déjà montré l’expérience du mouvement Femme, Vie, Liberté en 2022, les revendications économiques, sociales, féministes et démocratiques sont aujourd’hui en Iran profondément imbriquées et ne peuvent plus être comprises comme des sphères distinctes. La violence économique structurelle — qu’il s’agisse de la dévaluation de la monnaie nationale, de la suppression des subventions ou de politiques néolibérales de « thérapie de choc » — s’articule directement avec d’autres formes de domination : contrôle des corps, ordre genré, répression politique et discriminations nationales et ethniques.

Dans cette perspective, la crise du coût de la vie ne s’oppose pas aux revendications féministes et démocratiques ; elle en constitue au contraire l’une des manifestations matérielles. Le même État qui impose la libéralisation des prix et manipule les marchés afin de transférer le coût de la crise vers la majorité de la population est aussi celui qui transforme le corps des femmes en terrain d’exercice de la souveraineté, sécurise l’espace public et réprime toute forme d’organisation autonome. C’est pourquoi, même lorsque le point de départ des mobilisations paraît économique, les slogans se politisent rapidement et visent directement le sommet du pouvoir.

Si l’on veut résumer, dans l’analyse des transformations actuelles en Iran, deux formes de réductionnisme — parfois présentes dans certains discours de gauche — doivent être évitées. D’une part, il serait erroné de ramener les soulèvements populaires à une réaction mécanique aux seules difficultés économiques. Certes, les politiques de dépossession, les privatisations et les réformes néolibérales constituent des déterminants réels ; mais la colère sociale en Iran est simultanément politique, sociale et économique. Elle vise l’accumulation et l’entrelacement de multiples formes de domination, d’exploitation, d’autoritarisme et d’injustices structurelles, notamment de genre et d’ordre ethno-national.

D’autre part, réduire la crise aux seules sanctions internationales revient à en masquer les déterminations endogènes. Si les sanctions aggravent indéniablement la situation, elles n’en constituent pas le principe explicatif central. Le socle de la crise réside avant tout dans une configuration interne fondée sur la rente, l’expropriation massive, l’accumulation par dépossession, la prédation des ressources publiques et le clientélisme politique. Attribuer principalement la crise aux sanctions revient ainsi à invisibiliser la responsabilité structurante de l’économie politique interne.

Retrouve-t-on des caractéristiques semblables d’un point de vue géographique aux mobilisations de 2022. A l’époque, le Kurdistan et le Baloutchistan avaient été au cœur des mouvements populaires, mais il semble qu’en 2025, le mouvement s’est étendu à d’autres régions du pays. Si c’est bien le cas, comment expliquer cette extension ? Et est-ce que les formes de politisation de 2022, liées en partie aux traditions politiques kurdes, sont-elles de même nature, ou au contraire, sont-elles dépassées par la dimension économique et sociale qui touche tout le pays ?

Collectif Roja : Du point de vue géographique, les mobilisations actuelles prolongent certaines dynamiques de 2022 tout en introduisant un déplacement qualitatif de leur centre de gravité sociopolitique. Le soulèvement de 2022, déclenché par les femmes, a trouvé ses foyers les plus intenses dans les régions périphériques, notamment au Kurdistan et au Baloutchistan. La centralité de ces espaces n’avait rien de fortuit : elle s’inscrivait dans des traditions politiques de contestation plus anciennes, façonnées par des expériences historiques de marginalisation nationale, de militarisation et de résistance organisée. Dans ce contexte, la critique du caractère centralisateur, patriarcal et autoritaire du régime occupait une place structurante.

Compte tenu de cette origine, l’agency politique des femmes et de la génération Z dans les fonctions de coordination, de symbolisation et d’énonciation politique a été déterminante, conférant au mouvement une forte cohérence symbolique et discursive articulant luttes féministes, démocratiques et anti-autoritaires.

Les mobilisations récentes présentent toutefois une configuration sensiblement différente. Dans leur phase initiale de diffusion, une multiplicité de villes petites et moyennes — notamment dans l’ouest et le sud du pays — ont joué un rôle saillant, y compris dans des régions moins dotées de traditions protestataires comparables à celles des périphéries kurdes.

À cet égard, on peut les qualifier de mobilisations à caractère de masse : elles se composent davantage d’individu·es agrégé·es, sinon socialement atomisé·es, que de groupes sociaux différenciés et constitués pour soi, et apparaissent précisément pour cette raison plus homogènes dans leur expression immédiate. La visibilité accrue de slogans favorables à la monarchie, reposant en grande partie sur une forme d’ethno-nationalisme persan, doit être comprise dans ce cadre : elle reflète moins une hégémonie idéologique qu’un effet de massification sociale.

Dans cette perspective, la période qui s’étend de 2022 à aujourd’hui ne saurait être interprétée comme la simple diffusion linéaire de formes de contestation issues du Kurdistan vers l’ensemble du territoire iranien. Elle correspond plutôt à deux configurations distinctes de mobilisation, structurellement imbriquées mais différenciées dans leurs logiques internes. Tant le soulèvement « Femme, Vie, Liberté » que les protestations récentes ont acquis une dimension véritablement nationale sur le plan géographique et transclassiste sur le plan social. Dans les deux cas, l’imbrication étroite des revendications politiques et économiques révèle l’émergence d’un affrontement frontal entre société et pouvoir, qui s’apparente à un conflit existentiel et systémique, bien au-delà d’une logique de compromis ou d’ajustement réformiste.

Les médias en France, et sans doute dans d’autres pays, soulignent qu’une des différences par rapport aux mobilisations antérieures tient à la demande d’une partie des manifestant·es de trouver une solution politique grâce à Reza Pahlavi, l’héritier du Shah d’Iran. Penses-tu que celui-ci trouve un écho en Iran ? Ou dans la diaspora ? Et existe-t-il des solutions internes au régime pour régler la crise politique continue que connaît l’Iran ?

Collectif Roja : Avant tout, il convient de souligner que, depuis environ une décennie, les soulèvements en Iran sont traversés par deux blocs antagonistes, porteurs de rationalités, d’agendas et de principes organisationnels distincts.

Le premier — hégémonique lors du mouvement Femme, Vie, Liberté et toujours actif — se caractérise par une traduction centrifuge, plurielle et inclusive de ce slogan : il articule indissociablement aspiration démocratique, autodétermination des peuples et luttes contre les dominations de genre, ethno-nationales et de classe. Il repose sur un réseau non institutionnalisé mais profondément enraciné socialement, allant des prisons comme Evin aux périphéries insurgées du pays, et agrège féministes, minorités nationales, étudiant·es, organisations de gauche, syndicalistes et acteur·rices civiques ; il constitue aujourd’hui le principal noyau d’une alternative émancipatrice.

Le second bloc, en revanche, interprète les mobilisations récentes comme des séquences d’une « révolution nationale » fondée sur un imaginaire patrimonial impérial et monarchique ; il a tenté en 2022 de faire rimer Femme, Vie, Liberté avec Homme, Patrie, Prospérité. Implanté surtout dans les petites villes et périphéries populaires — là où la répression a entravé l’implantation de réseaux militants structurés — il mobilise des individus atomisés en masse monolithique au moyen d’une imagerie nostalgique et spectaculaire de l’Iran monarchique, incarnée par le fils du Shah déchu, Reza Pahlavi, et diffusée par des chaînes persanophones basées à l’étranger, au premier rang desquelles Iran International, devenue un mégaphone de propagande monarchiste et pro-changement de régime, dotée d’un budget annuel estimé à environ 250 millions de dollars et financée par des acteurs liés à l’Arabie saoudite et à Israël.

Ce bloc bénéficie ainsi d’une sur-médiatisation structurée. Une étude indépendante portant sur 4 500 vidéos non répétées de mobilisations récentes indique que les slogans pro-Pahlavi, dont le poids réel avoisine 17 %, ont été amplifiés avec un biais de 376 % par Iran International et de 100 % par BBC Persian — schéma observable dans de nombreux médias occidentaux. Depuis les années 2010, l’essor de chaînes satellitaires richement financées et hautement professionnalisées a construit son image comme « alternative prête à l’exportation », renforcée par des campagnes numériques coordonnées (hashtags, attaques ciblées, amplification algorithmique), notamment lors des protestations de 2019, du soulèvement de 2022 et de la guerre de juin 2025, dont il a publiquement salué les frappes. Ce dispositif produit un effet de majorité artificielle et une spirale du silence : la perception d’une hégémonie dissuade l’expression d’opinions dissidentes, renforçant l’illusion majoritaire. Cette amplification n’annule pas toute base sociale réelle — surtout dans la diaspora, où l’acceptation d’un changement au prix d’une guerre est plus répandue — mais elle l’excède largement. La répression sanglante récente a même accru sa réception auprès de certains publics, notamment parce qu’il présente, avec l’appui supposé d’Israël et des États-Unis, une « solution » fondée sur l’intervention militaire étrangère.

Face à cette crise à la fois interne et externe, le régime lui-même est traversé par deux lignes stratégiques. La dominante privilégie une guerre limitée et contrôlée, permettant de légitimer une répression accrue au nom de la menace extérieure ; toutefois, dans le contexte post-7 octobre, le scénario classique du « ni guerre ni paix » paraît de plus en plus difficile à maintenir. Une autre fraction défend une négociation avec l’Occident conduisant non à une rupture mais à une métamorphose du régime : maintien de l’essentiel de l’appareil de pouvoir sous une forme plus technocratique et internationalement acceptable. Au sein même de la classe dirigeante, certain·es plaident désormais ouvertement pour l’émergence d’une figure bonapartiste — un homme fort présenté comme arbitre au-dessus des factions — capable d’imposer un ordre autoritaire « rationalisé ».

Ainsi, loin d’un affrontement binaire entre régime et opposition, la conjoncture iranienne actuelle apparaît structurée par une configuration triangulaire : un bloc émancipateur enraciné socialement, un projet restaurateur soutenu depuis l’extérieur, et des stratégies concurrentes de recomposition autoritaire au sommet de l’État.

L’Iran est aux premières loges des enjeux impérialistes. On a vu les conséquences du débordement de la guerre à Gaza vers l’Iran, sans pour autant que cela suscite de réactions militaires d’ampleur de l’État iranien. Comment la question du conflit avec Israël est-elle perçue en Iran ?  L’autre aspect est bien entendu l’attitude des États-Unis. S’il est difficile de prévoir ce que pourrait faire Trump, comment se positionnent les mouvements populaires vis-à-vis de Trump ?

Collectif Roja : Contrairement à la séquence révolutionnaire des Iranien·nes des années 1970 — où la lutte contre la dictature du Shah s’inscrivait pleinement dans la vague anticoloniale du Sud global — la contestation actuelle de la République islamique et l’opposition à l’impérialisme occidental ne semblent plus coïncider. L’instrumentalisation de la cause palestinienne par le régime, conjuguée à la transformation de l’anti-impérialisme en un discours protéiforme mobilisé pour neutraliser les adversaires internes — y compris les militant·es communistes et marxistes — a contribué à distendre le lien entre une partie de la société iranienne et la cause palestinienne et l’horizon anti-impérialiste lui-même.

Dans une conjoncture marquée par la crise de l’hégémonie mondiale et par une tension multipolaire permanente et violente, cela a ouvert un double espace d’instrumentalisation : d’une part, celui des puissances occidentales et de leurs allié·es, qui cherchent à capter les luttes populaires iraniennes au service d’objectifs stratégiques ; d’autre part, celui de certaines fractions campistes de la gauche internationale, enclines — au nom de l’anti-impérialisme — à minimiser les violences du régime. Les clivages géopolitiques globaux se réfractent ainsi au cœur même de la société iranienne.

La séquence post-7 octobre en fournit une illustration saisissante : tandis que des militantes du mouvement Femme, Vie, Liberté envoyaient depuis la prison des messages de solidarité avec Gaza, Benyamin Netanyahou justifiait des frappes contre l’Iran au nom de ce même slogan — frappes qui ont notamment mis en danger ces mêmes détenu·es d’Evin. Parallèlement, certain·es campistes dénonçaient une supposée récupération impérialiste du mouvement, tandis que des monarchistes opposé·es à la République islamique excluaient ce slogan de leurs rassemblements tout en brandissant des drapeaux américains et israéliens.

Ce qui apparaît aujourd’hui avec netteté, c’est que, dans le cadre d’une multipolarité militarisée, la reproduction des spatio-temporalités locales et globales s’est intensément enchevêtrée : les trajectoires de l’Iran, du Venezuela, du Rojava ou de la Palestine ne peuvent plus être pensées isolément, ce qui rend plus urgente que jamais l’élaboration d’une politique anti-impérialiste renouvelée capable de saisir simultanément ces situations.

Aujourd’hui, l’Iran est encerclé par des forces navales et aériennes américaines, et le risque d’une attaque est réel. Une telle configuration ne se contente pas de subordonner le destin des luttes populaires à la volonté de puissances interventionnistes en en réduisant l’agentivité ; elle confère aussi au régime un surcroît de légitimité répressive en lui permettant de présenter toute contestation comme une manipulation étrangère.

Il faut ajouter que, dans l’ordre international actuel, la reproduction de la puissance impériale passe de moins en moins par le consentement ou les mécanismes hégémoniques classiques, et de plus en plus par le recours direct à la force — phénomène perceptible aussi bien dans les tentatives visant Maduro au Venezuela, dans l’approche de Trump à l’égard du Groenland, que dans l’invasion russe de l’Ukraine. La militarisation tend ainsi à se généraliser et la guerre à devenir un mode ordinaire de gouvernement, tandis que l’ordre international issu de 1945 et ses mécanismes de régulation s’érodent.

Dans ce cadre, les scénarios contemporains ne correspondent plus aux modèles classiques de regime change fondés sur l’exportation de valeurs libérales. Ni au Venezuela ni, vraisemblablement, en Iran — qui ne constitue pas une priorité stratégique directe pour Trump dans la version réactualisée de la doctrine Monroe qu’il esquisse — une telle option ne s’impose. L’hypothèse la plus plausible est plutôt celle d’une pression graduée destinée à infléchir le régime et à l’intégrer à des circuits d’intérêts stratégiques, pression susceptible d’inclure, le cas échéant, des opérations militaires.

Face à cette configuration, la relance d’une politique anti-impérialiste apparaît comme une nécessité matérielle plutôt que morale : non pas une solidarité abstraite envers les luttes des « autres », mais l’expression d’interdépendances concrètes entre classes subalternes au-delà des frontières étatiques. Une telle perspective implique toutefois de rompre avec les impasses du campisme et du « tankisme », qui tendent à lire les situations locales à travers des schémas géopolitiques abstraits et à privilégier les attributs formels de l’État postcolonial — souveraineté, sécurité, intégrité territoriale — au détriment de leur contenu démocratique et social. Dans cette logique, des régimes comme la République islamique se posent en médiateurs entre répression interne et alliances externes, transformant l’ancien idéal anticolonial d’« unité nationale » en doctrine sécuritaire permanente qui subsume toutes les luttes sociales sous le primat supposé du conflit entre nation et impérialisme.

Or, détacher la lutte anti-impérialiste des autres luttes sociales la condamne à l’abstraction et finit par aliéner celles et ceux au nom desquels elle prétend parler — le cas iranien en offre une démonstration particulièrement nette. Une solidarité anti-impérialiste conséquente doit dès lors être indépendante des États, ancrée dans une perspective par en bas attentive aux voix des acteur·rices engagé·es, opposée simultanément à l’autoritarisme interne et aux interventions extérieures, et vigilante face à toute instrumentalisation de la souffrance des peuples. Seule une telle praxis, enracinée dans les réalités matérielles et articulée aux luttes concrètes, peut dépasser ces contradictions et redevenir une force effective d’émancipation.

Propos recueillis par Vincent Gay. Publié le 2 mars 2026 par Contretemps.eu