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Rapport du premier jour de Porto Alegre : Trois caractéristiques générales de la nouvelle ère du fascisme

par Ivan Drury Zarin

Rapport sur le premier jour de la conférence antifasciste de 2026 à Porto Alegre, Brésil. 

Le fascisme a été, au cours de la dernière décennie, et plus particulièrement ces derniers temps, l’objet d’un débat vigoureux à gauche. Mais, comme le déplorait un long éditorial du collectif Salvage à propos des débats sur la manière d’appréhender la guerre de la Russie contre l’Ukraine, une grande partie de ce débat s’est enlisée dans l’ornière de l’analogie historique. Le trumpisme ressemble-t-il davantage au fascisme mussolinien ou hitlérien ? Lorsque nous dressons le bilan de toutes les atteintes aux droits et de toutes les attaques, l’extrême droite d’aujourd’hui passe-t-elle le test de la comparaison avec les grands épisodes fascistes du 20e siècle ?

Deux penseurs en particulier ont tenté de contourner ce problème de l’analogie en soutenant que ce à quoi nous faisons face aujourd’hui est un « fascisme tardif » (Alberto Toscano) ou un « post-fascisme » (Enzo Traverso) : un phénomène d’extrême droite qui s’appuie sur la mémoire culturelle du fascisme d’antan et la mobilise, mais sous des formes propres à notre moment historique. Mais cette analyse de la « seconde fois comme farce » inclut en partie l’idée que le fascisme du 21e siècle n’a pas de forme particulière : pas de caractéristiques générales, pas de politiques ni de modes de gouvernance spécifiques. Le problème que j’ai avec cette approche, c’est que, poussée jusqu’à ses conclusions, nous perdons toute appréhension utile du fascisme comme quelque chose de distinct de la démocratie bourgeoise, avec toutes ses exceptions et ses violences.

Je viens d’assister au premier jour de la conférence antifasciste de Porto Alegre, au Brésil – un rassemblement de milliers d’antifascistes de toute l’Amérique latine, avec une représentation plus restreinte de délégué·es venus d’autres parties du monde. Les panels simultanés étaient beaucoup trop nombreux pour que je puisse évaluer la dynamique de la conférence dans son ensemble, mais parmi les panels auxquels j’ai participé, et les conversations que j’ai eues, un problème utile a émergé : une réponse à la question des formes définies que prend le fascisme aujourd’hui.

Des différentes perspectives des antifascistes rassemblés ici, se dégagent trois caractéristiques générales du fascisme du 21e siècle : la guerre comme solution, le resserrement des frontières et de la citoyenneté, et la fin du consensus sur les droits humains universels. Cela ne signifie pas que le fascisme n’a que trois caractéristiques. Cela signifie que j’ai relevé ces trois caractéristiques dans les discussions auxquelles j’ai participé lors de ce premier jour de conférence. Mais je pense qu’il est significatif que de telles synthèses émergent, et qu’il vaut la peine de les noter afin de nourrir notre compréhension commune par la discussion et le débat.

Première caractéristique : le fascisme fait de la guerre la solution aux problèmes nationaux

Des décennies de politique néolibérale ont produit une crise de la reproduction sociale pour la classe ouvrière et une crise de croissance productive pour la classe capitaliste mondiale. Pour la classe capitaliste étatsunienne, cette crise prend la forme d’un effondrement de l’hégémonie mondiale, un problème pour lequel, comme l’a dit Giovani Culan, conseiller municipal de Porto Alegre, « la guerre est la seule issue, et Trump est la personnification de cette solution violente ».

Pour les classes capitalistes et les gouvernements du Sud global, la crise consiste en la dissolution de leur souveraineté – une souveraineté qui a été érodée au cours des décennies de néolibéralisme, mais qui prend désormais la forme de menaces ouvertes de l’empire : guerres, coups d’État et assassinats. C’est pourquoi, a dit Culan, « nous nous opposons à l’enlèvement par les États-Unis du président vénézuélien Maduro et de la députée Celia Flores, et à l’étranglement de Cuba ».

Cette forme de domination impérialiste signifie que, comme l’a dit Valter Pomar, représentant du Parti des travailleurs (PT) brésilien, « le cœur des gouvernements d’Amérique latine est à Washington », soumis à leurs maîtres, et non à la « souveraineté populaire » des peuples. Cette dynamique contribue à la montée de l’extrême droite en Amérique latine, à mesure que les besoins des peuples sont subordonnés à l’empire, et que la pauvreté et le désespoir s’étendent.

Ainsi, pour paraphraser Aimé Césaire, le fascisme monte dans le corps de l’empire et jaillit de sa peau comme une plaie purulente, d’abord dans les néocolonies. Il se répand, non comme les vagues ou les semences d’un mouvement populaire, mais comme une maladie, le long des canaux du capital, en circulation vers le monde extérieur, et refluant vers le cœur, plus fort et plus sûr de lui grâce aux infections qu’il a pu répandre ailleurs. La guerre-comme-solution est un résultat de cette dynamique, qui subordonne davantage encore les gouvernements capitalistes nationaux du Sud global – qu’ils soient progressistes ou réactionnaires dans leur politique – à l’empire.

Deuxième caractéristique : le fascisme arme les frontières contre les migrant·es

Lors d’un panel sur l’instrumentalisation des migrant·es par l’extrême droite, Bea Whitacker a défendu le point de vue que la domination impérialiste a provoqué l’émigration depuis le Sud global, et que les fascistes ont répondu par la force brutale de l’État pour bloquer les arrivées et surveiller la présence de ceux qui franchissent leurs murs.

Les premiers contrôles migratoires sérieux de l’UnionA européenne à l’époque contemporaine, a-t-elle dit, datent des années 1990, en réponse à l’arrivée de personnes fuyant des guerres. Puis, dans les années 2000, notamment après le soulèvement de la place Tahrir, des millions de migrant·es sont arrivés dans l’UE. « Les pays ont créé un mur de lois pour empêcher les migrants d’entrer, et pour réguler ceux qui arrivaient quand même », a-t-elle dit. Ensuite, « l’UE a créé une agence appelée Frontex pour surveiller les migrants », les pourchassant avec des navires, des avions, des radars, des caméras et « toutes les sortes de robots que l’on puit imaginer ». L’UE a ensuite externalisé la fabrication de ces technologies, et leur exploitation, à des entreprises privées. Whitacker a dit : « C’est un paradis pour les entreprises qui fabriquent des armes et des dispositifs de surveillance. Nous parlons de milliards d’euros. Et il est devenu plus rentable pour ces entreprises de vendre leurs produits à Frontex que sur le marché privé. »

Veronica Carrillo, du Comité mexicain pour l’abolition de la détention illégitime, a dit que cette dynamique décrite entre l’UE et les pays africains et d’Asie occidentale se reflète dans le traitement étatsunien des Latino-Américains. Dans le monde trumpiste, l’externalisation du contrôle migratoire comprend la mobilisation des gouvernements d’extrême droite d’Amérique latine pour participer au contrôle de leurs propres peuples. L’exemple le plus frappant est la commande passée par Trump auprès des prisons salvadoriennes comme des sites infernaux où les migrant·es expulsé·es peuvent être effacés. Il existe d’innombrables autres exemples de canalisations par les États-Unis des ressources publiques vers les poches de corporations carcérales privées. Carrillo dit que les États d’extrême droite « utilisent nos ressources pour construire leurs partis et leur politique fascistes, pour mobiliser les ressources publiques contre les travailleurs, et non contre le système capitaliste », le tout en accusant les migrant·es d’être la cause de la crise mondiale, plutôt que ses pires victimes.

Une contradiction critique de notre moment est que le néocolonialisme et l’impérialisme ont sapé et brisé les objectifs de développement des mouvements anticoloniaux et d’indépendance de l’après-guerre. Et par-dessus la crise économique et sociale persistante et résonnante qui en résulte dans de nombreux pays du Sud global, toujours plus de guerres et de catastrophes climatiques ont poussé davantage de personnes à la migration mondiale qu’à n’importe quel autre moment de l’histoire humaine. Le fascisme a une réponse à cette contradiction : construire le mur. Et le privatiser.

Troisième caractéristique : le fascisme en a fini avec les droits humains

La réponse de contrôle des frontières contre à la panique raciste face aux migrants produit la troisième caractéristique comme composante nécessaire. Comme l’a dit Bea Whitacker, la mobilisation anti-migrants de l’UE « est absolument contraire à chaque convention des droits humains, et ils le savent. Ils violent les principes de l’UE en matière de droits humains. » Et plutôt que de créer des dérogations ou des justifications, l’ensemble du corps juridique, politique et social de l’Europe se détourne des corps de migrants qui s’échouent sur ses rivages.

Il y a une anecdote révélatrice à ce sujet dans le livre de David Scott Fitzgerald paru en 2019, Refuge Beyond Reach. Il raconte qu’après que la police des frontières eut coulé un bateau de migrant·es, un corps s’échoua près du rivage d’un village de pêcheurs grec. Un pêcheur, horrifié, signala le corps depuis son bateau et indiqua qu’il l’avait repêché. L’État grec répondit en saisissant son bateau dans le cadre de son enquête, le privant ainsi de ses revenus et le punissant d’avoir fait ce signalement. Les pêcheurs de sa communauté comprirent le message, et lorsqu’ils tombèrent ensuite sur des corps, ils les repoussèrent au large. Ce n’est pas que notre sentiment de la valeur des vies nous soit dicté d’en haut, mais l’État peut montrer quelles vies seront officiellement sauvées, et à quel point vous êtes vous aussi jetable.

Veronica Carrillo a dit que dans la terreur anti-migrant·es de Trump, les droits humains sont totalement absents. Et en introduisant un nouveau langage de brutalité à la place du récit des droits humains universels, les gouvernements fascistes retournent les tensions sociales contre les travailleur·ses, qui doivent les ressentir et les traverser différemment selon leur statut légal de citoyenneté.

Les droits humains ont toujours été un cadre qui renvoyait à la relation particulière d’une personne à un processus de valorisation de la propriété. Mais il était possible pour les socialistes de reprendre le langage des droits humains pour faire avancer les revendications de liberté des travailleur·ses et des dépossédé·es, ou d’interroger les questions de droits humains pour révéler la lâche hypocrisie de la classe capitaliste. Aussi chargé et imprégné de pouvoir capitaliste qu’il soit, le fait que les gouvernements abandonnent la rhétorique et les cadres juridiques formels des droits humains est caractéristique du tournant fasciste.

La dynamique entourant l’usage par Poutine de la question des droits humains nous dit quelque chose d’autre sur cette tendance. Mikhaïl Lobanov a dit que Poutine a toujours utilisé la répression comme composante de son modèle particulier de gouvernance, si bien que jouer avec les droits humains ne lui est pas étranger. Mais Poutine sait que, pour l’Occident, les revendications en matière de droits humains peuvent fonctionner comme des arguments contre la souveraineté des pays anciennement colonisés et servir d’instrument d’intervention impérialiste, tout en identifiant l’Occident aux droits humains. Poutine a donc trouvé comment utiliser les structures internationales des droits humains dans le cadre de la gestion de la répression politique : en fournissant une issue extra-systémique en cas de pression en faveur d’un prisonnier particulier, et aussi comme preuve du mythe de Poutine selon lequel des gouvernements étrangers interviendraient dans la souveraineté de la Russie.

Parce qu’elle comprend la manœuvre de Poutine, Kseniia Kagarlitskaya a dit que son père, Boris Kagarlitsky, a refusé d’être inscrit sur une liste d’échange de prisonniers au début de sa peine de prison de cinq ans en cours, prononcée pour son travail journalistique. Il a donné deux raisons : premièrement, que l’exil est aussi une répression, et donc pas une libération. Et deuxièmement, qu’il croit que les échanges de prisonniers politiques font partie d’un système qui régularise la répression ; que les détentions doivent être abolies, non manipulées.

Un problème unitaire

Ce que ces trois caractéristiques ont en commun, c’est que les gouvernements bourgeois dirigés par des politiciens fascistes ou influencés par le fascisme abandonnent les routines bien rodées de construction du consentement (parmi des parties de leur électorat) et de la diplomatie (avec certains pays) sur le plan international. Ce qui prend la place de cette stratégie de construction d’un bloc hégémonique, c’est un accent accru sur la force violente comme mode de gouvernance et de relations internationales.

Il est possible d’expliquer ces phénomènes comme des moments extrêmes ou exceptionnels dans le développement des politiques d’un État bourgeois plus ou moins ordinaire. Mais comprendre ces trois caractéristiques comme parties d’un fascisme du 20e siècle nous fournit un problème unitaire, que nous pouvons ensuite chercher à affronter, combattre et vaincre, de façon unifiée. Cela a une valeur épistémologique autant que stratégique.

Continuons à surveiller l’émergence d’autres traits constitutifs de cette menace fasciste contemporaine.

Porto Alegre, le 29 mars 2026. Publié par Solidarity.