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Les défaites du gouvernement brésilien imposent une mobilisation

par Bruno Magalhães
Davi Alcolumbre et Flávio Bolsonaro lors du vote sur le projet de loi dit « de dosimétrie ». © Geraldo Magela/Agence Sénat

Au lieu de nous conformer à l’optimisme du pouvoir, nous devons nous mobiliser face à la menace de l’extrême droite.

La semaine dernière, Lula a essuyé deux lourdes défaites au Congrès, l’une contre la nomination de Jorge Messias à la Cour suprême et l’autre lors du rejet de son veto sur le projet de loi dit « de dosimétrie » [ouvrant la voie à la révision des peines liées à la tentative de coup d’État du 8 janvier 2023 N.d.T.] . Ces deux questions sont au cœur de la situation actuelle : tant la composition de la Cour suprême que la durée des peines de Bolsonaro et d’autres putschistes sont des éléments centraux de la dynamique politique de cette année électorale.

La raison principale de ces défaites est évidente : en effet, toutes deux ont été orchestrées par des partis du Centrão (tels que le MDB, União Brasil, le PSD, le PP et les Républicains), représentants de la droite traditionnelle qui occupent bon nombre des ministères et secrétariats les mieux dotés financièrement du gouvernement. Depuis toujours, ces partis ont rejeté les propositions de Lula. Mais le pire se produit lorsque ces partis imposent leur « programme économique positif », fondé sur l’orthodoxie néolibérale, car ils entraînent le PT – qui résiste bien moins qu’il ne le pourrait – dans la même politique de « gestionnaire des maux » que Lula lui-même a récemment dénoncée.

Les partisans du gouvernement défendent cette politique au nom de ce qu’ils appellent la « gouvernabilité ». Après tout, sans une certaine droite, il n’y a pas de gouvernement. Et cet arrangement a fonctionné sur le plan institutionnel pendant plus d’une décennie lors des premiers gouvernements du PT, mais il n’a pas tenu face aux effets de la crise de 2007-2008, dont nous continuons (et continuerons) à subir les conséquences. Aujourd’hui, alors même que la crise capitaliste s’est encore aggravée et qu’elle a des répercussions aiguës sur la géopolitique – l’impérialisme de Trump affectant directement le Brésil à plusieurs niveaux –, la politique de Lula 3 ressemble beaucoup à celle de Lula 1. Et, même si le gouvernement a débloqué plus de 270 millions de réaux en cadeaux aux parlementaires juste avant les votes, ce déphasage a été payé au prix fort par ces deux défaites.

Et tout cela s’est produit alors que les demandes d’enquêtes sur l’affaire Banco Master [détournement de fonds publics] au Congrès n’ont pas reçu le soutien du PT, dont le groupe parlementaire n’a pas signé la demande de commission d’enquête et a été la cible de critiques de la part du président du parti lui-même. La demande présentée par les députées combatives Fernanda Melchionna (PSOL-RS) et Heloísa Helena (REDE/RJ), déposée jeudi dernier (30), a déjà recueilli 181 signatures de député.e.s et 35 de sénateurs, ce qui ouvre la voie pour lutter contre l’extrême droite dans l’opinion publique, puisque les liens étroits de Vorcaro avec son beau-frère Fabiano Zettel (principal donateur privé de Bolsonaro et du gouverneur Tarcísio), avec André Valadão (pasteur de l’Église baptiste réactionnaire de Lagoinha), et avec tant d’autres figures de la droite sont très bien documentés.

Dans le même temps, une réduction du temps de travail apparaît comme une possibilité réelle, ce qui constituerait la plus grande avancée économique pour les travailleurs depuis des décennies. Le vaste mouvement pour la fin du système de travail de 6 jours pour 1 de repos témoigne de la volonté de lutte qui se développe face aux multiples attaques et menaces auxquelles est confrontée la classe ouvrière. Et cela peut être une opportunité pour Lula, à condition que cette avancée ne soit pas totalement dénaturée par l’aggravation de la précarisation du travail ou par des compensations accordées aux grandes entreprises.

L’échec au STF avec Messias

La défaite de Jorge Messias, procureur général de l’Union, pour sa candidature au poste de juge à la Cour suprême a mis fin à une tradition vieille de plus d’un siècle et a mis en évidence la situation critique de Lula. Même si Messias avait été choisi par Lula en raison de ses convictions évangéliques et de son parcours de fonctionnaire de carrière, ces éléments n’ont pas été suffisants pour emporter l’adhésion du Sénat, dirigé par Davi Alcolumbre (União Brasil-AP), qui soutenait son collègue Rodrigo Pacheco (PSB-MG), ni celle des alliés de Messias au sein du groupe parlementaire évangélique.

Il semblerait que le scandale Banco Master ait joué un rôle déterminant dans cette affaire. Selon la journaliste Natuza Nery, le rejet de la candidature de Messias a été orchestré par nul autre qu’Alexandre de Moraes, mis en cause dans les enquêtes pour ses liens avec la banque et adversaire direct d’André Mendonça (le rapporteur chargé du dossier) auprès de la Cour. Mendonça, nommé par Bolsonaro, défendait en coulisses la nomination de Messias car celle-ci aurait permis d’avoir un juge supplémentaire favorable à ces enquêtes dans la Cour suprême.

La transaction a donc été la suivante : faire tomber Messias et le veto sur le projet de loi sur la dosimétrie (en faveur de la droite) en échange de la fin de la commission d’enquête sur le Master. Une manœuvre de palais déroutante, puisque Moraes a été l’un des grands artisans de la dosimétrie des peines dans la condamnation des putschistes. D’un autre côté, cette obligation républicaine a semblé moins importante aux yeux du ministre que le blocage des enquêtes le visant lui-même ainsi que sa famille. L’avocate de Viviane Barci, épouse de Moraes, a maintenu un contrat de plus de 129 millions de R$ avec Master.

La situation se complique encore car Messias, s’il était nommé, il serait également chargé du rapport sur le recours auprès de la Cour constitutionnelle dit « ADPF des favelas », qui établit des règles minimales pour les opérations policières dans les communautés pauvres et dont la responsabilité incombait au ministre Luís Barroso, dont la retraite anticipée a ouvert ce nouveau poste au STF. Aujourd’hui, les votes de la Cour sont à égalité sur ce sujet et Messias serait justement la voix décisive.

Alcolumbre a déjà déclaré que la nouvelle nomination à la Cour suprême incombera au président élu en octobre, plaçant ainsi ce poste entre les mains de l’extrême droite, si celle-ci remporte les élections. Son calcul consiste à faire un geste en faveur du bolsonarisme, qui a de bonnes chances d’établir une majorité parlementaire lors de la prochaine législature, et ainsi de conserver son poste de président du Sénat l’année prochaine. Lula peut encore proposer une autre candidature et tendre davantage les relations avec le Congrès, et le gouvernement examine actuellement s’il fera ou non ce pas.

Tout cela démontre une fois de plus que la seule chance de vaincre la droite – tant les fascistes déclarés que les conservateurs traditionnels – réside dans la mobilisation, comme cela s’est produit de manière exemplaire lors du rejet de la proposition d’amendement constitutionnel « de blindage » [le Congrès aurait dû donner son autorisation pour toute procédure judiciaire contre les députés et sénateurs]. Dans le contexte des intérêts en jeu au sein du STF et du Congrès, la nomination d’une personnalité progressiste à la Cour, en particulier d’une femme noire – ce qui serait une première – présentant ce profil, pourrait enflammer le débat dans la société et constituer un obstacle supplémentaire contre les magouilles qui ont fait échouer la nomination de Lula et la « dosimétrie » plus stricte contre les putschistes.

La victoire des putschistes contre la dosimétrie

Immédiatement après le veto contre Messias, le Congrès a également annulé le veto de Lula sur le projet de loi sur la dosimétrie, qui réduit les peines des putschistes du 8 janvier 2023, comme Jair Bolsonaro. Pour résumer, ce projet empêche que les peines infligées à ces condamnés pour différents crimes (tels que le « coup d’État » et l’« abolition violente de l’État de droit ») soient cumulées, ce qui réduit en pratique les peines applicables aux actes antidémocratiques.

Cette défaite du gouvernement a été encore plus cuisante que la nomination à la Cour suprême, car elle atténue dans les faits les sanctions exemplaires infligées aux putschistes, ce qui constitue une victoire importante pour l’extrême droite qui, depuis lors, se mobilise pour la libération des participant.e.s à la tentative de coup d’État. Ce changement affecte directement la situation de Bolsonaro qui, dans la situation antérieure, ne pouvait prétendre au passage au régime de semi-liberté qu’en 2033 et pourra désormais le faire d’ici deux à quatre ans. En plus de lui, plus de 600 personnes condamnées pour les événements du 8 janvier pourraient également en bénéficier.

La gravité de l’affaire est d’autant plus grande en raison de la vive indignation populaire suscitée par les actes putschistes et du slogan « Pas d’amnistie ! » qui a mobilisé de larges couches de la population au moment des condamnations. En d’autres termes, il existait des possibilités de mobilisation pour faire pression sur le Congrès également sur ce dossier, mais celles-ci ont été laissées de côté par un gouvernement qui mise tout sur la conciliation avec les mêmes secteurs politiques qui entendent le battre lors des prochaines élections.

Tant la défaite de Lula devant le STF que la défaite sur la dosimétrie se sont produites à la veille du 1er mai, journée fériée au cours de laquelle les mobilisations pour les droits des travailleurs ont été dispersées et fragmentées, le thème de la fin du régime 6×1 apparaissant comme une possibilité inédite depuis des décennies, mais dont les chances de victoire semblent suivre à nouveau le même schéma qui a conduit aux échecs de la semaine dernière.

Les défaites exigent des changements

Les récentes manœuvres de la droite contre Lula donnent un aperçu de la méthode qu’elle utilisera au cours des prochains mois. Quant à l’« agenda positif » du gouvernement, il est nettement plus fragile qu’il ne devrait l’être dans une situation critique comme celle-ci.

L’exonération de l’impôt sur le revenu pour les personnes gagnant jusqu’à 5 000 R$ n’entrera en vigueur que l’année prochaine. De même, la transition proposée pour mettre fin au système 6×1 pourrait prendre jusqu’à deux ans, selon les plans du gouvernement, voire jusqu’à quatre ans dans les propositions du patronat. En d’autres termes, ce sont des mesures qui n’auront aucun effet concret sur les élections d’octobre prochain.

Et il y a encore le risque que même les progrès réalisés en matière de réduction du temps de travail aient pour effet un recul qui se traduirait par l’extension de la « pejotização » [embauche comme « auto-entrepreneur » sans droits], qui doit encore faire l’objet d’un examen par le STF et pourrait aggraver encore davantage un ensemble de relations de travail qui auraient pourtant bénéficié de la fin du 6×1. Outre la légalisation d’une fraude classique pour la justice du travail, une telle mesure entraînera également une réduction objective du financement de la sécurité sociale dans la mesure où elle pourrait réduire de manière significative l’assiette fiscale.

Avec l’inflation qui affecte le coût de la vie, en particulier celui des plus pauvres, et l’endettement des familles à des niveaux extrêmement élevés, tout ce scénario peut entraîner une tempête parfaitement orchestrée dans laquelle de larges pans de la classe ouvrière pourraient préférer le changement lors des élections et voter pour l’extrême droite en signe de désespoir. Les sondages récents indiquent déjà clairement cette tendance.

Il n’y a qu’une seule possibilité d’éviter une telle tragédie : la mobilisation antifasciste unitaire sur tous les fronts, mais surtout dans la rue. Au lieu de nous adapter au discours officiel selon lequel tout va bien, nous devons utiliser les données de notre difficile réalité pour sensibiliser la population aux risques encourus et mobiliser toutes les personnes conscientes de ces risques pour y faire face. Plus que jamais, la victoire contre le fascisme d’aujourd’hui ne viendra pas d’en haut.

Bruno Magalhães est rédacteur en chef de la revue Movimento, coordinateur du réseau d’éducation populaire Emancipa et membre de la Commission internationale du Mouvement de gauche socialiste (MES/PSOL).

Publié le 4 mai 2025 par la revue Movimento, traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l’aide de Deeplpro