La destitution du général Zhang Youxia a été officiellement annoncée le 24 janvier dernier. Un pas de plus dans les purges qui se sont succédé au sein de l’état-major de l’armée chinoise. Zhang était pourtant considéré « intouchable » vu sa proximité supposée avec Xi Jinping – quant à la Commission militaire centrale (CMC), elle est maintenant une coque creuse, ayant perdu cinq de ses sept membres. Xi continu à faire le vide autour de lui, à l’encontre de toute forme de collégialité.
Le seul membre restant de la CMC, que Xi Jinping préside, est Zhang Shengming, à savoir le secrétaire de la Commission d’inspection disciplinaire de l’armée et le secrétaire adjoint de la Commission centrale d’inspection disciplinaire du parti, chargé de la mise en œuvre des basses œuvres1.
L’opacité profonde du régime rend aléatoire, ou impossible, de savoir pourquoi telle ou telle personne est frappée par les purges qui se succèdent au sein de l’appareil du parti, de l’armée, dans l’Administration, la société civile ou le monde économique – même si parfois la raison semble évidente : la victime devenait trop puissante, à la tête d’un conglomérat par exemple ou d’une municipalité, ou alors elle s’avérait trop vocale dans ses critiques et il fallait faire un exemple. Mais sinon, comment savoir pourquoi une personnalité n’apparait plus en public, comme tombée dans un trou noir, ou pourquoi telle autre est dénoncée pour corruption, voir trahison ? Il en irait ainsi pour l’heure des cinq membres déchus de la Commission militaire centrale.
L’accusation de corruption est, de façon routinière, utilisée par Xi Jinpings pour justifier la condamnation d’opposants2, réels ou supposés, afin de cacher d’autres enjeux. La corruption est certes un problème majeur. De son fait, il arrive que des armements défectueux sortent des usines de production militaire, c’est dire ! Malheureusement, il n’y a pas seulement des corrompus, la corruption est endémique. Elle est ancrée dans un système de pouvoir autocratique et de privilèges auquel Xi Jinping, sa famille et ses proches appartiennent. Même si Xi peut être conscient de ses conséquences délétères, ce système est le sien et ce n’est pas en le rendant toujours plus opaque et paranoïaque, toujours moins collégial qu’il en finira avec elle.
Zhang Youxia était le plus haut responsable militaire en activité. Xi Jinping et lui sont réputés avoir été longtemps très proche, en tant que « princes rouges de deuxième génération », un terme désignant les descendants des dirigeants du PCC de l’époque révolutionnaire. Leur lignée familiale diffère néanmoins. Le père de Xi fut un haut dignitaire de la République populaire avant d’être purgé par Mao Zedong en 1962, puis réhabilité par Deng Xiaoping. Une lignée civile, donc, pour un homme d’appareil. En revanche, Zhang Zhongxun, le père de Zhang Youxia, était l’un des généraux de l’Armée populaire au temps de la révolution. Une ascendance prestigieuse s’il en fut, et c’est peut-être le problème, alors que l’état-major militaire a été saigné par des purges successives et que Xi impose sa direction unique (et à vie) dans le parti et le gouvernement (qu’il marginalise).
Ce n’est pas la première fois que Xi Jinping s’attaque à des membres de son cercle rapproché. C’est assez logique dans un régime aussi personnalisé. Alors que la situation intérieure se dégrade (et, avec elle, son autorité), la contestation de sa personne peut provenir de centres de pouvoir externe, mais aussi de membres des organes centraux du parti. Après tout, ils sont bien placés pour évaluer les impairs de Xi et pour manœuvrer. Dans nombre de monarchies, il est de coutume d’assassiner préventivement des parents de « sang bleu », membres de la royauté. Au sein du régime dynastique nord-coréen, Kim Jong un ne s’en est pas privé. En Chine, être un « prince de sang rouge » est un précieux privilège, mais peut aussi s’avérer un risque…
Les pékinologues se demandent si ces purges sont une preuve de force ou de faiblesse de Xi Jinping. Pourquoi pas les deux ? Il a le pouvoir de les mener, mais pas de stabiliser sa mainmise ou de calmer sa paranoïa. Son ambition se heurte à une réalité : la Chine est bien trop immense (1,4 millions d’habitant.es), le parti bien trop vaste (plus de cent millions de membres déclaré.es) et l’armée (plus de deux millions de soldat.es en active) bien trop étrangère à son propre milieu social pour imposer au pays la dictature d’un homme unique (en lieu et place de la dictature d’un parti unique). Or, toute la politique de Xi est faite d’exclusions. En décrétant la primauté des « princes de sang rouge », il exclut de l’association au pouvoir la majorité des cadres et des élites qui ne sont pas les enfants ou petits-enfants des dirigeants centraux, reconnus, de la révolution chinoise. En modifiant la Constitution pour s’accorder le droit de régner à vie, il cesse d’associer à la direction du parti des représentants de la génération politique qui aurait dû lui succéder de son vivant, comme il était de tradition. En faisant du PCC la pièce maitresse et unique pour assurer son contrôle sur le pays - de la capitale « jusqu’au village le plus reculé » -, il dévitalise la structure gouvernementale. Ce faisant, il rompt un équilibre qui permettait à la population de s’adresser à deux centres d’autorité et assurait ainsi une certaine flexibilité au système, mais qui pouvait aussi donner des points d’appui pour des fractions concurrentes au sein du parti.
Mao, Xi, la Révolution culturelle
Les purges en cours, dit-on, seraient les plus importantes depuis celles que la Chine a connues sous Mao au temps de la mal nommée Révolution culturelle. Pour comprendre la nature des purges au temps de Xi, l’analogie vaut cependant plus par les différences entre ces deux époques que par les proximités (un régime autoritaire de parti unique…). Si Mao était le premier d’entre tous, le bureau politique du PCC était composé de fortes personnalités dont la légitimité était fondée sur le rôle qui avait été le leur dans les combats révolutionnaires qui ont conduit à la victoire historique de 1949. La force de Mao était d’avoir su se les associer, mais cette unité a fini pas voler en éclat sous la pression de crises économiques et de tensions sociales. Les luttes fractionnelles ont débouché sur l’appel aux mobilisations de masse pour régler les comptes internes au parti, ouvrant une véritable boite de pandore. Toutes les contradictions à l’œuvre dans la société chinoise des années soixante se sont révélées au grand jour.
L’histoire de ce « moment » de crise historique est très complexe, faite d’ombres meurtrières (la condamnation expéditive de supposés bourgeois contre-révolutionnaires, un culte de la personnalité débridé…) et de lumières (la mise en cause par de larges secteurs sociaux d’un régime bureaucratisé, une liberté de mouvement et d’initiative d’une jeunesse sillonnant le pays…). Le choc fut tel que le parti a volé en éclat. Mao avait joué l’apprenti sorcier. Il a dû finalement faire appel à l’armée pour rétablir l’ordre, y compris contre ses propres gardes rouges et ses soutiens dans la classe ouvrière, signant ce faisant la mort politique du maoïsme des origines. La Révolution culturelle a été l’expression au superlatif d’une crise de régime. L’écrasement des mouvements sociaux a sanctionné l’achèvement d’une contre-révolution bureaucratique, incarnée par l’accession au pouvoir de la Bande des Quatre3. Il est, de ce point de vue, très confusionniste d’étendre la période de la Révolution culturelle (1966-1969, une crise majeure et bien définie) jusqu’à l’année 1976 (chute de la Bande des Quatre). C’est malheureusement couramment fait.
Le PCC a évidemment connu au cours de sa longue histoire des luttes de fractions plus ou moins opaques, des dérapages paranoïaques, des purges discrètes, mais imagine-t-on Xi Jinping faire appel à la mobilisation en masse pour régler les conflits internes au régime ?
L’analogie entre les purges présentes et les conflits fractionnels des années 1960 vaut d’autant moins qu’elles s’inscrivent dans des contextes historiques radicalement différents. La victoire de 1949 a initié une double rupture : avec la domination impérialiste, assurant l’indépendance et l’unité du pays, et avec l’ordre social préexistant (une rupture accélérée par la guerre de Corée que le régime maoïste n’a pas voulue, mais pour laquelle il a payé un prix très lourd). Les anciennes classes dominantes, urbaine et rurale, ont été désintégrées. La Chine d’aujourd’hui est une grande puissance impérialiste profondément intégrée à l’ordre capitaliste mondiale, dont elle est l’un des acteurs majeurs. Une question que l’on ne saurait négliger : le contexte historique est évidemment une donnée essentielle pour comprendre une crise de régime – celle hier du régime maoïste, celle aujourd’hui du régime instauré par Xi Jinping.
Grand Bond en Avant international
Les traumas de la Révolution culturelle et le règne caricatural de la Bande des Quatre ont déconsidéré le « gauchisme », créant la précondition politique de contre-révolution bourgeoise. Un processus largement initié par Deng Xiaoping avec pour point d’orgue la répression massive de 1989 qui ne s’est cantonnée ni à la place Tienanmen et ses alentours (à Pékin) ni aux seuls étudiants. Elle s’est étendue aux provinces, à bien des milieux sociaux, et a brisé pour longtemps les organisations ouvrières indépendantes. Quant à la réinsertion de la Chine dans l’ordre international, elle a largement été menée par les prédécesseurs de Xi Jinping, dont Jiang Zemin et Hu Jintao.
L’essentiel de la mutation qui a permis à la Chine son Grand Bond en Avant mondial a été accompli par d’autres que Xi Jinping. S’il a été élu à la tête du parti et de l’Etat en 2012, ce n’est pas parce qu’il était puissant, mais parce qu’il représentait un compromis acceptable entre les principales fractions présentes dans la direction du PCC. Il a su profiter de sa position. Ainsi, après sa réélection en 2917, il a pu faire entériner les changements dans la Constitution qui lui permettent, entre autres, de rester en place tant qu’il le désire. On peut parler ici d’un véritable changement de régime politique. Cela dit, bien que Xi ai pu se doter de grands pouvoirs, sa légitimité est faible. Il n’est pas un nouveau Mao, malgré le soin qu’il apporte à alimenter le culte de sa personnalité. Or, aujourd’hui, l’évolution de la situation en Chine n’est pas à son avantage, loin de là.
Crise sociale, crise de régime
Les effets profonds de la crise immobilière qui a éclaté voilà cinq ans se font toujours sentir, et vont bien au-delà de l’endettement des municipalités et de l’atonie du marché. Il est de tradition en Chine de placer une grande partie de ses économies dans l’achat d’un logement pour faire face aux coûts de la vieillesse à leur retraite, alors que les frais de santé sont redoutablement élevés. Nombre de ménages sont ruinés, qui avaient investi dans des immeubles en construction, avaient acheté des lopins dans des villes dont la construction est restée inachevée ou dans des résidences dont la valeur s’est effondrée.
Les parents de milieux populaires dépendent aussi de l’aide que peuvent leur apporter leurs enfant, or le pays vieilli démographiquement. La croissance est en berne. Les signes de la crise de régime sont nombreux. La « génération Z » chinoise refuse d’obéir aux injonctions de Xi Jinping (travailler sans relâche, procréer sans tarder…). Des luttes sociales reprennent vigueur.
Ce qui permet à un régime autoritaire de gagner soutien ou neutralité dans la population, au-delà du clientélisme, c’est la conviction que la situation économique des ménages va s’améliorer. Or, les parents ne croient plus que leurs enfants vivront mieux qu’eux. Le sentiment d’insécurité sociale grandit, la corruption nourrit de nombreux scandales (effondrement d’immeubles, incendies, médicaments et lait infantile contaminé, décès évitables d’enfants…) et les ravages de la crise climatique se font toujours plus brutalement sentir. Ce cocktail détonnant n’est pas propre à la Chine. A l’échelle internationale, il nourrit une guerre de classe préventive et unilatérale, de haut en bas, qui vise à détruire les solidarités populaires anciennes et à tuer dans l’œuf la constitution de solidarités nouvelles à l’heure de la « polycrise ». Lesdites « démocraties occidentales » ne sont pas tendres aujourd’hui avec leurs couches populaires et avec les mouvements porteurs de résistances (voir la criminalisation des luttes écologiques en France, alors qu’elles font face à l’urgence de toutes les urgences)…
Xi Jinping en appelle à l’unité au nom du patriotisme et de la menace états-unienne, mais il s’agit du nationalisme d’une grande puissance, pas d’un anti-impérialisme comme au temps de la révolution chinoise. La guerre externe pourrait-elle être une réponse du pouvoir à la crise interne ? Cela semble pour l’heure improbable. Elle ne serait pas une entreprise facile. La chaîne de commandement militaire est désorganisée par les purges permanentes. Elle est rongée par la corruption et n’a aucune expérience militaire significative. L’invasion de Taïwan n’est probablement pas à l’ordre du jour (avec des psychos comme Trump et Xi, le « probablement » reste de rigueur), tout en restant une ambition totalitaire.
Une guerre dans le détroit de Taïwan mettrait aussi en cause les gains politiques et diplomatiques qu’engrange actuellement la Chine sur la scène internationale. Grâce aux coups de boutoir infligés par Washington à l’Alliance atlantique, elle est en position pivot dans la représentation d’un « front du refus » incluant un pays comme l’Inde, avec laquelle elle partage pourtant de lourds contentieux. Les visites de dirigeant.es de pays membre du « bloc occidental » se succèdent, en provenance du Canada, de Finlande, de France, de Grande-Bretagne, d’Irlande, de Corée du Sud… – demain d’Allemagne. Xi Jinping doit goûter cet instant, mais Pékin ne fera pas de cadeaux. Confrontée à des crises de surproduction en cascade, l’économie chinoise dépend toujours plus de ses marchés extérieurs. Cela se fera durement sentir en Afrique, certes, mais pas seulement.
Publié le 6 février 2026 par ESSF