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Chine et Iran : le partenariat de la limite

par Andrea Ferrario

Alors que le Moyen-Orient est en proie aux flammes, l’impuissance de Pékin apparaît au grand jour. Entre livraisons discrètes et retraits stratégiques, elle révèle la fragilité d’un pays incapable d’influer lorsque le conflit devient ouvert.

Ce qui suit est un aperçu, d’abord chronologique puis thématique, des relations entre la Chine et l’Iran et du contexte dans lequel elles se sont développées, notamment depuis les bombardements américano-israéliens de juin 2025. Avec la nouvelle guerre qui vient de commencer le 28 février, toute analyse de la position chinoise serait prématurée. Je me limiterai donc à reconstituer les faits et les dynamiques qui ont précédé le conflit, dans l’espoir qu’ils puissent aider les lecteurs à s’y retrouver. C’est une histoire de déclarations solennelles et de comportements évasifs, de livraisons militaires discrètes et d’absences visibles aux moments décisifs, d’un commerce pétrolier énorme qui perdure en contournant les sanctions et d’un partenariat qui, à l’épreuve des faits, s’avère de plus en plus similaire à une relation entre un client et un fournisseur qu’à un pacte entre égaux.

Le point de départ se situe le 13 juin 2025, lorsque Israël a lancé des attaques aériennes massives contre des sites nucléaires et militaires iraniens, et que l’Iran a riposté au moyen de missiles et de drones lancés sur des villes israéliennes. Neuf jours plus tard, le 22 juin, les États-Unis sont intervenus avec l’opération Midnight Hammer, utilisant des bombardiers B-2 et des bombes antibunker pour frapper les installations nucléaires de Natanz, Fordow et Ispahan. Le cessez-le-feu est intervenu le 24 juin, après douze jours de combats qui ont fait environ 610 morts en Iran et 28 en Israël.

La réaction de Pékin a été éloquente par sa prudence. Wang Yi a téléphoné à ses homologues iraniens et israéliens pour leur demander de faire preuve de modération, tandis que Xi Jinping s’est entretenu avec Poutine pour harmoniser leurs discours et que l’OCS (Organisation de coopération de Shanghai) a condamné les attaques israéliennes, condamnation dont l’Inde s’est immédiatement dissociée. Avec la Russie et le Pakistan, la Chine avait proposé une résolution au Conseil de sécurité pour un cessez-le-feu. Mais ce que la Chine n’a pas fait à l’époque est tout aussi significatif : elle n’a apporté aucun soutien matériel ou militaire à Téhéran, aucune initiative diplomatique concrète, il n’y a eu aucune condamnation explicite de Washington par Xi Jinping en personne. Dans ses premiers communiqués, le président chinois a même évité de mentionner directement Israël, préférant réserver ses propos les plus durs à sa conversation privée avec Poutine.

Le débat public chinois, bien que filtré par la censure, a laissé transparaître un sentiment général de scepticisme à l’égard de Téhéran. Sur les réseaux sociaux chinois, les commentaires les plus partagés décrivaient l’Iran comme militairement incompétent et politiquement peu fiable, un pays qui exigeait la solidarité de Pékin sans avoir adhéré avec conviction au partenariat. Un message très diffusé sur WeChat résumait le ton dominant par une formule forte : l’Iran voulait que la Chine prenne les balles à sa place, et c’était purement fantaisiste.

De l’été à l’hiver : entre pétrole, armes et pressions américaines

Un élément peu remarqué dans les jours qui ont suivi le cessez-le-feu mérite notre attention. Le 24 juin, Trump a déclaré que la Chine pouvait continuer à acheter du pétrole iranien, une déclaration qui a surpris ses propres fonctionnaires du Trésor et du Département d’État, et qui a probablement été conçue comme une concession à Pékin dans le cadre des négociations commerciales bilatérales. Cette déclaration mettait en évidence le caractère foncièrement transactionnel du triangle Washington-Pékin-Téhéran, dans lequel le pétrole iranien sert de monnaie d’échange dans une partie qui se joue sur plusieurs fronts.

Le pétrole est l’épine dorsale des relations économiques entre la Chine et l’Iran. Pékin achète entre 80 % et 90 % du pétrole brut exporté par la République islamique, une part qui, en 2025, oscillait entre 1,3 et 1,9 million de barils par jour, soit environ 13 à 14 % des importations totales de pétrole de la Chine. Le mécanisme est bien établi et fonctionne dans une zone grise constituée d’une flotte de navires qui éteignent leurs transpondeurs1, de transbordements2 en haute mer au large de la Malaisie, de pétrole réétiquetté comme malaisien ou omanais, et d’une constellation de petites raffineries indépendantes dans la province du Shandong, dites « raffineries théières », qui opèrent avec des marges très réduites, en raison de remises de sept à dix dollars par baril par rapport aux prix du marché. Les géants publics tels que Sinopec, PetroChina et CNOOC se tiennent rigoureusement à l’écart pour éviter le risque de représailles américaines.

L’été et l’automne 2025 ont vu une accélération sur le front des approvisionnements militaires. L’humiliation infligée aux systèmes de défense aérienne iraniens pendant la guerre des 12 jours, les S-300 de fabrication russe s’étant révélés inefficaces contre les bombardiers américains, a poussé Téhéran à rechercher d’autres sources d’approvisionnement. L’Iran avait observé avec intérêt les performances des systèmes d’armes chinois lors du conflit entre l’Inde et le Pakistan en mai 2025, et au cours de l’été, le vice-ministre iranien de la Défense, Oraei, a effectué une visite secrète en Chine afin d’accélérer les négociations sur l’achat de systèmes antiaériens HQ-9 et de chasseurs J-10. Parallèlement, le Wall Street Journal a rapporté que l’Iran avait commandé à la Chine des milliers de tonnes de perchlorate d’ammonium, un combustible indispensable aux missiles utilisant un carburant au « propergol solide », en quantité suffisante pour produire environ 800 missiles. En septembre, le président Pezeshkian a été reçu à Pékin pour la grande parade militaire, à l’occasion de laquelle Xi lui a assuré le soutien de la Chine « dans la défense de la souveraineté et de la dignité nationale iraniennes », une formule rituelle qui a été accueillie à Téhéran comme un engagement politique et qui a été manifestement considérée à Pékin comme un geste de courtoisie diplomatique.

L’automne a également été marqué par une intensification des pressions extérieures. En septembre, les Nations unies ont réimposé l’embargo sur les armes à l’Iran, suspendu en 2015 dans le cadre de l’accord sur le nucléaire et désormais rétabli à l’initiative de l’Europe. La Chine, la Russie et l’Iran ont contesté cette décision dans une lettre commune, la qualifiant de juridiquement invalide. Dans le même temps, Washington a imposé pour la première fois des sanctions directes contre certaines raffineries « théières » du Shandong, le terminal portuaire de Rizhao et plusieurs navires de la flotte fantôme, ciblant ainsi le segment le plus vulnérable du circuit pétrolier. Le commerce bilatéral sino-iranien, qui avait atteint 13,4 milliards de dollars en 2024, était déjà tombé à environ 9 milliards au cours des onze premiers mois de 2025, signe que les sanctions commençaient à faire effet. En décembre, les États-Unis ont saisi dans l’océan Indien un cargo chinois à destination de l’Iran qui transportait des composants à double usage destinés à des programmes de missiles et à d’armements conventionnels.

Décembre 2025, janvier 2026 : exercices, protestations et silence

Les deux derniers mois de 2025 et le début de 2026 ont offert un aperçu particulièrement révélateur des dynamiques en jeu. En décembre, l’Iran a accueilli pour la première fois sur son sol les exercices militaires de l’OCS, baptisés « Sahand 2025 », auxquels ont participé des troupes chinoises, russes, indiennes, pakistanaises et de six autres pays. Quelques semaines plus tard, début janvier 2026, la Chine a pris part aux exercices navals BRICS « Will for Peace 2026 » au large de l’Afrique du Sud, auxquels a également participé le Makran, le plus grand navire de la marine iranienne. Les pressions américaines sur l’Afrique du Sud pour qu’elle exclue l’Iran se sont avérées infructueuses. Sur le plan formel, l’intégration de l’Iran dans les structures de sécurité multilatérales pilotées par la Chine et la Russie se poursuivait sans interruption : membre de l’OCS depuis 2023 et des BRICS depuis 2024, Téhéran accumulait les adhésions à des organisations internationales.

Au cours de la même période, un autre événement a mis à l’épreuve les relations sino-iraniennes. Le 28 décembre dernier, des manifestations de masse ont éclaté en Iran en raison de l’effondrement du rial et de la hausse des prix. La répression a été féroce et a fait appel à un arsenal technologique dont une grande partie provenait de Chine. Des entreprises telles que Huawei, ZTE, Tiandy et Hikvision ont fourni pendant des années des équipements et des compétences pour la surveillance de masse, elles ont ainsi contribué à la construction du Réseau national d’information (NIN), un système Internet national contrôlé par l’État et désormais presque achevé. Lors des manifestations de janvier, les autorités iraniennes ont imposé un blocage total d’Internet pendant plus de deux semaines, elles ont eu recours à des technologies de reconnaissance faciale pour identifier les manifestant·es et à des drones pour contrôler les foules, selon un scénario expérimenté par la Chine dans la région du Xinjiang et ensuite partagé avec ses partenaires. Des appareils de brouillage des communications, très probablement de fabrication chinoise ou russe, ont été utilisés pour bloquer les tentatives d’accès à Starlink. Pékin a commenté les manifestations en mentionnant laconiquement qu’il « suivait de près la situation » et en répétant sa formule habituelle sur son opposition à « l’ingérence dans les affaires intérieures ».

Au cours du même mois, un autre signe est venu renforcer une impression qui se confirmait déjà. Les États-Unis ont enlevé Nicolás Maduro du Venezuela, pays dans lequel la Chine avait investi des dizaines de milliards de dollars pendant près de vingt ans. Comme dans le cas de la chute d’Assad en Syrie en décembre 2024, Pékin n’a pas levé le petit doigt pour protéger un partenaire. Un schéma désormais habituel s’est ainsi répété : la Chine accumule les partenaires, les investissements et les déclarations d’intention, mais lorsque la situation tourne mal, elle se retire. Et ce schéma était parfaitement observable depuis Téhéran, où les dirigeants en tiraient des conclusions que l’on peut imaginer.

Entre-temps, le contexte militaire s’est compliqué. En janvier 2025, la Russie et l’Iran ont signé un traité de partenariat stratégique de vingt ans qui inclut une coopération en matière de défense. En décembre 2025, selon le Middle East Monitor, les deux pays ont conclu un accord de 589 millions de dollars pour la reconstruction des défenses aériennes iraniennes, gravement endommagées pendant le conflit de juin. L’aide russe n’est toutefois pas arrivée à temps pour la guerre qui se profilait. En janvier 2026, la Chine, la Russie et l’Iran ont également signé un pacte stratégique trilatéral afin de renforcer leur coopération politique et d’approfondir leur intégration économique, une étape formellement significative mais dont les contours restent encore vagues.

Février : négociations, armes et prélude à la guerre

La conversation téléphonique du 4 février entre Xi Jinping et Donald Trump a donné un aperçu de la logique chinoise en matière de négociation. Trump a soulevé la question de l’Iran, Xi a répondu en soulignant que Taiwan était la question « la plus importante », selon un calcul explicite selon lequel les concessions sur l’Iran seraient conditionnées à des contreparties sur Taiwan et les droits de douane. Le même jour, Xi s’est également entretenu avec Poutine, afin d’aligner leurs positions. Avec la visite de Trump à Pékin prévue début avril et celle de Xi aux États-Unis attendue pour l’automne, la politique diplomatique à l’égard de l’Iran s’inscrivait dans un cadre bilatéral plus large au sein duquel Téhéran représentait un pion, certes important, d’une partie jouée sur d’autres échiquiers.

Le mois de février a été marqué par deux dynamiques parallèles qui allaient dans des directions opposées. D’une part, les négociations indirectes entre les États-Unis et l’Iran, avec Oman comme médiateur, se sont intensifiées à Genève avec quatre cycles rapprochés les 6, 17, 22 et 26 février. Le 27, à la veille des attaques, Oman a annoncé que l’Iran avait accepté de réduire ses stocks de matières nucléaires « au niveau le plus bas possible », et Trump a déclaré préférer la voie diplomatique tout en réaffirmant que « toutes les options restaient ouvertes ». D’autre part, le renforcement militaire de l’Iran avec l’aide de la Chine se poursuivait à un rythme soutenu. Selon une enquête publiée par le Straits Times le 24 février, qui citait six sources au courant des négociations, l’Iran était sur le point de conclure l’achat de missiles antinavires supersoniques CM-302, des systèmes produits par la China Aerospace Science and Industry Corporation (CASIC) d’une portée d’environ 290 kilomètres, conçus pour contourner les défenses navales en volant à basse altitude et à grande vitesse. L’accord, qui était en discussion depuis au moins deux ans, avait connu une accélération décisive après la guerre des 12 jours. L’Iran avait également adopté le système de navigation par satellite chinois BeiDou en remplacement du GPS, importé le radar anti-furtif YLC-8B et les systèmes de missiles HQ-9B.

Au cours des mêmes semaines, des navires chinois se sont positionnés dans la région. Le Da Yang Yi Hao, officiellement classé comme navire de recherche scientifique, est arrivé dans la mer d’Oman en janvier et a suivi à distance le groupe de combat de l’USS Abraham Lincoln. Le Liaowang-1, un navire de surveillance spatiale maritime escorté par des destroyers, a atteint le golfe d’Oman. Les deux unités fournissaient des capacités de surveillance et de collecte d’informations sur les mouvements navals américains, données qui, selon plusieurs analyses, étaient partagées avec Téhéran. Des images satellites commerciales chinoises avaient d’ailleurs déjà révélé le déploiement des systèmes antimissiles américains THAAD (Système de défense antimissile à haute altitude) en Jordanie.

Le 11 février, Trump et Netanyahou ont convenu à la Maison Blanche de faire pression pour réduire les ventes de pétrole iranien à la Chine. L’étau se resserrait sur Pékin des deux côtés, et le ministère chinois des Affaires étrangères a répondu par une formule aussi prudente qu’alambiquée : « La coopération normale entre les pays, menée dans le cadre du droit international, est raisonnable et légitime, et doit être respectée et protégée ».

Le 28 février, c’est l’attaque, et avec elle l’assassinat du « Guide suprême » Khamenei. Wang Yi, lors d’un entretien téléphonique avec Lavrov le 1er mars, a qualifié d’« inacceptables » les frappes et l’assassinat du dirigeant d’un État souverain, ainsi que les menées de Trump visant à provoquer un changement de régime, et a averti que le conflit risquait de pousser le Moyen-Orient « vers un abîme dangereux ». Dans un éditorial, l’agence Xinhua a parlé d’« agression éhontée contre une nation souveraine ». Il convient de noter que les mots les plus durs ont été prononcés lors d’une conversation diplomatique bilatérale, par nature moins contraignante qu’une prise de position publique officielle, tandis que le communiqué du ministère des Affaires étrangères est resté plus modéré. Au moment où nous écrivons ces lignes, Xi Jinping n’a fait aucune déclaration publique.

Les enjeux : le pétrole, les alliances manquées et le jeu à long terme de Pékin

Pour comprendre la position chinoise, il est nécessaire d’élargir notre regard au-delà de l’actualité des huit derniers mois et d’examiner les aspects structurels de cette relation, à commencer par son asymétrie fondamentale. La Chine est le premier partenaire commercial de l’Iran, mais l’Iran n’est que le trente-huitième partenaire commercial de la Chine. Le volume des échanges sino-iraniens est insignifiant par rapport à celui que Pékin entretient avec les pays arabes du Golfe, vers lesquels convergent des investissements, des mégaprojets d’infrastructure et des achats d’énergie à une échelle incomparablement plus grande. Dans le même temps, 45 % du pétrole et 30 % du gaz naturel importés par la Chine transitent par le détroit d’Ormuz, une vulnérabilité qui fait de toute escalade dans le golfe Persique une menace directe pour la sécurité énergétique chinoise. Pékin se trouve ainsi confrontée à une contradiction difficile à résoudre : l’Iran est le seul pays capable de bloquer ce détroit, mais les intérêts chinois dans la région imposent de maintenir de bonnes relations avec tous ses voisins, à commencer par l’Arabie saoudite, avec laquelle le volume d’affaires est d’un ordre de grandeur supérieur. Pour l’Iran, la Chine est tout ; pour la Chine, l’Iran est un fournisseur de pétrole brut évident et une pièce utile dans le puzzle géopolitique anti-américain, mais en aucun cas un allié pour lequel il vaut la peine de s’exposer.

Cette asymétrie a trouvé son expression la plus frappante dans l’accord de coopération stratégique global Chine-Iran signé en 2021, qui promettait 400 milliards de dollars d’investissements chinois sur 25 ans dans les secteurs de l’énergie, des infrastructures, des télécommunications et de la sécurité. Dans la pratique, les investissements directs chinois en Iran s’élevaient à moins de 4 milliards à la fin de 2023, les grandes entreprises publiques se tenaient à l’écart par crainte des sanctions américaines, et les projets achevés se limitaient à quelques lignes de métro à Téhéran, à l’inauguration d’un corridor ferroviaire à travers l’Asie centrale en juin 2025 et à une poignée d’initiatives dans le secteur de l’énergie qui sont pour la plupart restées sur le papier. La coopération militaire officielle entre les deux pays était gelée depuis 2005, et la dernière vente de systèmes d’armes complets date d’une époque encore plus ancienne. Les livraisons de ces dernières années concernaient des composants à double usage, des composés chimiques précurseurs, des technologies de surveillance, c’est-à-dire tout ce qui pouvait être cédé sans laisser des traces trop visibles.

L’accord de mars 2023 entre l’Iran et l’Arabie saoudite, négocié par la Chine, avait représenté un tournant apparent dans la diplomatie chinoise au Moyen-Orient. Pékin l’avait présenté comme la preuve de sa capacité à agir en tant que médiateur international responsable, une alternative crédible au modèle américain des accords d’Abraham. En réalité, l’Irak et Oman avaient mené des années de négociations préparatoires, et la Chine avait été impliquée dans la phase finale en tant que garant officiel, récoltant le mérite politique d’un processus que d’autres avaient construit. L’accord prévoyait la réouverture des ambassades et la mise en œuvre d’accords bilatéraux conclus en 1998 et 2001. Il est surprenant qu’il ait officiellement tenu bon malgré le génocide israélien à Gaza, le conflit au Liban, la chute d’Assad en Syrie et la guerre de 12 jours elle-même, avec une troisième réunion trilatérale tenue à Téhéran en décembre 2025. Maintenant que l’Arabie saoudite a été touchée par des missiles iraniens en réponse au 28 février, l’accord apparaît comme le symbole d’une ambition diplomatique chinoise qui s’est heurtée aux réalités de la région.

Il reste à évaluer le sort de ce que l’Occident désigne communément sous le nom de « front multipolaire » ou, sous un acronyme plus agressif, le CRINK : Chine, Russie, Iran, Corée du Nord. L’acronyme suggère une alliance structurée, mais la réalité correspond à une série de relations bilatérales de convenance, avec Moscou et Pékin au centre. Moscou et Téhéran ont officialisé ces derniers mois un partenariat stratégique et un plan de reconstruction des défenses aériennes iraniennes, mais dans les moments décisifs, l’aide est restée, comme on l’a vu, insuffisante et tardive. Lorsque l’Iran a été bombardé en juin 2025, la Russie, embourbée en Ukraine, n’a offert qu’une solidarité verbale, la Chine s’est contentée de publier des communiqués de presse et la Corée du Nord a publié des déclarations propagandistes de routine. Les BRICS ont mis en évidence toutes leurs divisions internes lors du sommet de Rio de Janeiro en juillet 2025, l’Inde, les Émirats et l’Afrique du Sud refusant de s’opposer à Washington. L’Arabie saoudite, pour sa part, n’a jamais officiellement accepté d’adhérer. Quant à l’Organisation de coopération de Shanghai, pour laquelle la condamnation des attaques israéliennes a été le résultat le plus ambitieux, elle compte parmi ses principaux membres l’Inde, qui s’en est immédiatement dissociée. En d’autres termes, le CRINK est une construction analytique occidentale qui attribue à quatre pays très différents entre eux une cohérence stratégique qu’ils ne possèdent tout simplement pas. La Chine est une puissance économique mondiale qui a des intérêts sur tous les continents, la Russie est une puissance militaire enlisée dans un conflit européen, l’Iran est une puissance régionale en crise permanente, la Corée du Nord est un régime nucléaire avec une économie marginale. Chacun de ces pays poursuit ses propres objectifs, et la convergence anti-américaine qui les rapproche est davantage un réflexe conjoncturel qu’un projet commun.

L’interprétation dominante parmi les analystes est que Pékin joue un jeu à long terme. Un Iran affaibli devient plus dépendant de la Chine, tandis qu’un engagement prolongé des États-Unis au Moyen-Orient détourne des moyens du Pacifique. Il s’agit en réalité de considérations très fragiles, mais sur lesquels Pékin est contraint de se rabattre en raison d’une situation sur laquelle il n’a que peu d’emprise. Le Moyen-Orient occupe d’ailleurs une place particulière dans la hiérarchie des priorités chinoises, que l’on pourrait qualifier de principale parmi les régions secondaires : aucun « intérêt vital » n’est en jeu, contrairement à Taïwan, à la mer de Chine méridionale ou au Xinjiang, et la politique à l’égard de la région est historiquement déléguée aux bureaucraties ministérielles, rarement élevée au niveau de la direction suprême. La Chine ne dispose pas de moyen de pression militaire sur Téhéran, n’a conclu aucun accord de défense mutuelle avec aucun de ses partenaires et n’est pas en mesure de projeter sa force dans la région. Mais elle peut fournir des technologies, acheter du pétrole à prix réduit, offrir un soutien diplomatique aux Nations unies et, comme l’ont montré les semaines précédant le 28 février, positionner des navires espions et partager des données de renseignement afin de compliquer les plans militaires américains sans jamais franchir le seuil d’une implication directe.

L’Iran, pour sa part, ne s’est jamais entièrement livré à la Chine. La société iranienne conserve une profonde hostilité à l’égard de toutes les formes d’autoritarisme, la classe dirigeante, du moins jusqu’à hier, nourrissait des attentes envers l’Europe et Washington que les universitaires chinois ont observée avec une frustration croissante, et le fort sentiment d’autonomie nationale empêche Téhéran d’accepter le rôle de partenaire subalterne que Pékin semble lui réserver. Il en va de même, au fond, pour la Syrie d’Assad avant sa chute et pour le Venezuela de Maduro avant son enlèvement : dans tous ces cas, la Chine a investi, a déclaré sa solidarité, a construit des infrastructures et des circuits financiers parallèles, mais lorsque le moment de vérité est arrivé, elle était ailleurs.

À la veille du 28 février, le tableau était celui d’une Chine qui renforçait silencieusement les capacités militaires iraniennes avec des radars, des missiles, des données satellitaires et une surveillance navale, tout en continuant à prôner la modération et le dialogue. Une duplicité cohérente avec son calcul à long terme, qui consiste à rendre l’Iran suffisamment résistant pour compliquer les plans américains, sans jamais s’exposer au risque d’une confrontation directe avec Washington.

La guerre, cependant, surprend la Chine à un moment de grande fragilité interne. Le 4 mars s’ouvrent les « deux sessions » annuelles, c’est-à-dire les sessions de l’Assemblée nationale populaire et de la Conférence consultative politique du peuple chinois, les deux organes de type parlementaire qui officialisent chaque année les principales décisions politiques et économiques du pays. Cette année, les sessions devront adopter le nouveau plan quinquennal, qui fixera les orientations économiques pour le reste de la décennie dans un contexte de graves difficultés. Les mois de janvier et février ont été marqués par une recrudescence des protestations dans tout le pays contre le non-paiement des salaires, un phénomène qui a touché les travailleurs des entreprises privées mais aussi ceux des grands groupes publics, signe de tensions structurelles que le ralentissement de la croissance rend de plus en plus difficiles à contenir. Pour compliquer le tableau, de vastes purges ont déstabilisé l’armée au cours des derniers mois, les dernières purges ayant eu lieu juste avant le déclenchement de la guerre, signe de fractures politiques internes dont l’ampleur reste difficile à évaluer de l’extérieur.

Sur le plan international, comme déjà mentionné, Trump sera à Pékin début avril pour un sommet qui devrait en théorie remettre sur les rails les relations sino-américaines, qui se sont tendues en raison de la guerre douanière, de la concurrence technologique et d’une série d’autres dossiers en suspens. Il a également été question d’une possible visite de Trump à Pyongyang pour rencontrer Kim Jong Un, après les ouvertures diplomatiques réciproques entre Marco Rubio et le leader nord-coréen, qui a prononcé ses déclarations apaisantes à la clôture de l’important congrès quinquennal du Parti du travail : une autre pièce du puzzle du « front multipolaire » qui pourrait entrer dans une phase de redéfinition. Pendant ce temps, alors que l’attention mondiale est concentrée sur le Moyen-Orient, une guerre ouverte a également éclaté entre le Pakistan et l’Afghanistan, avec de lourds bombardements croisés qui ont notamment touché Kaboul et fait de nombreuses victimes. Il s’agit de deux pays dans lesquels Pékin avait massivement investi, du corridor économique Chine-Pakistan de 60 milliards de dollars aux projets d’infrastructure en Afghanistan lancés après le retour au pouvoir des Talibans, également conçus comme des éléments d’une expansion hégémonique chinoise en Asie centrale et méridionale. Dans les deux pays, le personnel et les infrastructures chinois ont d’ailleurs été à plusieurs reprises la cible d’attaques meurtrières perpétrées par des groupes islamistes en Afghanistan et des indépendantistes au Baloutchistan pakistanais, ce qui témoigne de ce que la présence chinoise dans la région reste fragile et contestée sur le terrain. La guerre risque de faire échouer ces plans, et la diplomatie chinoise n’a pas réussi à jouer un rôle de médiation entre le Pakistan et l’Afghanistan, comme cela avait déjà été le cas lors du conflit entre la Thaïlande et le Cambodge ces derniers mois, ce qui confirme sa faible capacité à influer lorsque les crises passent des discours aux armes. Il est impossible, pour l’instant, de prévoir les effets que la guerre au Moyen-Orient aura sur tout cela. Elle ne fait que commencer.

Publié le 2 mars sur le blog de l’auteur, traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l’aide de Deeplpro

  • 1

    Dispositifs électroniques à bord des navires qui émettent automatiquement un signal permettant de les identifier et de les localiser (système AIS). Éteindre son transpondeur permet à un navire de disparaître du suivi maritime.

  • 2

    Transferts de marchandises (ici de pétrole) d'un navire à un autre en mer, sans passer par un port. Cela permet de brouiller l'origine de la cargaison.

 

المؤلف - Auteur·es

Andrea Ferrario

Andrea Ferrario est traducteur indépendant spécialisé dans l’économie, la finance et les questions internationales. Il a été rédacteur du magazine Guerre&Pace et rédacteur en chef de la newsletter Notizie Est, spécialisée dans la région des Balkans. Au cours de la dernière décennie, il s’est principalement consacré à l’Asie de l’Est, en publiant régulièrement sur le site Crisi Globale, dont il est co-rédacteur en chef. Il publie un blog sur Substack.com.