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Pourquoi les élections au Myanmar sont cruciales pour le nord-est de l’Inde

par Sushovan Dhar
Loin de marquer un retour à l'ordre civil, ces élections marquent une nouvelle étape dans la tentative de la junte de légitimer la répression à l'intérieur du pays tout en stabilisant son autorité au-delà des frontières.

Ces élections marquent une nouvelle étape dans la tentative de la junte de légitimer la répression dans le pays tout en stabilisant son autorité au-delà des frontières.

Ce dimanche marque le dernier tour des élections générales en trois phases au Myanmar, mais celles-ci ne ressemblent guère à un scrutin démocratique. Organisées dans un contexte de guerre civile brutale, elles se sont déroulées avec un résultat largement prédéterminé. Le Parti de la solidarité et du développement de l’Union (USDP), soutenu par l’armée, a déjà remporté la majorité des sièges disputés. Si l’on ajoute l’on ajoute à cela les 25 % de places parlementaires réservées aux militaires nommés non élus, les généraux qui ont pris le pouvoir en février 2021 sont assurés de contrôler effectivement le pouvoir législatif. En d’autres termes, ces élections ne résolvent pas la crise politique au Myanmar ; elles codifient la domination de l’armée sous une façade constitutionnelle.

Loin de marquer un retour à un régime civil, ces élections marquent une nouvelle phase dans la tentative de la junte de légitimer la répression à l’intérieur du pays tout en stabilisant son autorité au-delà des frontières.

Fabriquer la légitimité

Les caractéristiques déterminantes des élections actuelles sont désormais bien établies : dissolution des partis qui avaient obtenu un mandat écrasant en 2020 ; exclusion massive de communes entières du processus électoral ; mobilisation forcée par des menaces de conscription, d’emprisonnement et de perte de moyens de subsistance ; et scrutin organisé dans un contexte de frappes aériennes, d’affrontements armés et d’occupations militaires. Le régime a prédéterminé les résultats en vidant le scrutin de sa substance et en réduisant fortement la participation. Ce qui est mis en scène n’est pas une lutte pour le pouvoir, mais une démonstration d’ordre. Dans de telles conditions, les élections renforcent le régime autoritaire. Elles permettent de présenter la violence comme une application de la loi, de criminaliser la dissidence en la qualifiant d’activité anticonstitutionnelle et de redéfinir la résistance comme du terrorisme contre un État « élu ». Le changement ne consiste pas à passer de la coercition au consentement, mais de l’état d’urgence à la répression juridifiée.

En organisant des élections sans résoudre la crise interne, la junte birmane cherche à se stabiliser elle-même plutôt que le pays. La fragmentation territoriale reste intacte, avec de vastes zones échappant au contrôle de la junte. La résistance armée n’a pas diminué ; dans de nombreuses régions, elle s’est même intensifiée. En un sens, les élections ne comblent pas le déficit de légitimité, mais le mettent en évidence. Les régimes autoritaires confrontés à de tels déficits font rarement des compromis : ils intensifient leur répression.

Un tel comportement a des conséquences qui ne peuvent être contenues à l’intérieur des frontières du Myanmar. La normalisation de la répression et la prolongation de la guerre propagent l’instabilité au lieu de l’éliminer. Les régions frontalières deviennent des zones où le conflit est déplacé vers l’extérieur, où s’accumulent les crises humanitaires, la militarisation et l’exceptionnalisme politique. C’est là que les conséquences régionales des élections truquées du Myanmar apparaissent explicitement.

Nord-Est : une frontière de contagion

Pour le nord-est de l’Inde, les élections au Myanmar ne sont pas une question abstraite de normes démocratiques, mais un développement politique préoccupant qui se déroule à la frontière. Les régions du Myanmar les plus touchées par le conflit – Sagaing, Chin, Kachin et le nord de Shan – sont limitrophes du Mizoram, du Manipur, du Nagaland et de l’Arunachal Pradesh. La poursuite de la guerre civile à travers cette frontière transforme le nord-est en un théâtre voisin aux conséquences significatives.

Au Mizoram, l’impact est particulièrement visible dans la présence constante de réfugiés chin fuyant la violence et la répression. Principalement hébergés par des réseaux communautaires et des associations caritatives religieuses, ces réfugiés ne sont plus confrontés à un déplacement d’urgence temporaire. La stratégie électorale de la junte exclut toute possibilité de retour. La répression n’est plus ponctuelle, elle est institutionnalisée. Pourtant, l’État indien continue de refuser de reconnaître les réfugiés, refusant de mettre en place un cadre juridique national et laissant les États frontaliers gérer une situation humanitaire permanente par des moyens ad hoc. La contradiction entre les accommodements au niveau des États et la militarisation du gouvernement fédéral risque de s’aggraver.

Le Manipur est situé à la croisée de la guerre civile au Myanmar et des fractures internes de l’Inde, ce qui représente un risque majeur. La présence de groupes ethniques vivant de l’autre côté de la frontière et les conflits politiques non résolus de l’État exacerbent une situation déjà instable. Les discours sécuritaires influencés par l’Hindutva et les équations de pouvoir internes instrumentalisent facilement l’instabilité externe dans un contexte de violence interne aiguë et d’effondrement politique. Le discours dominant présente les mouvements transfrontaliers comme des infiltrations et qualifie les réfugiés de menaces pour la sécurité. La parenté ethnique est redéfinie comme une ingérence extérieure. Cette approche recrée une politique de suspicion qui alimente le militarisme, les lois d’exception et l’érosion de l’espace civil.

Régime de (non)libre circulation

L’accélération de la construction d’une barrière frontalière entre l’Inde et le Myanmar, la suspension du Régime de libre circulation (FMR) et la résurgence des inquiétudes liées à la citoyenneté sont souvent présentées comme des réponses distinctes aux préoccupations en matière de sécurité. En réalité, la normalisation de la guerre au Myanmar fournit une justification à la mise en place d’un cadre de gouvernance unifié. L’affirmation de la légitimité électorale par la junte fournit une justification politique apparente à ce changement. Ainsi, un voisin violent n’est plus présenté comme un État défaillant. Cependant, comme une autorité souveraine avec laquelle il faut sécuriser les frontières, catégoriser les populations et réglementer la mobilité.

Le démantèlement du régime de libre circulation marque une rupture décisive avec la réalité sociale et historique de la frontière. Pendant des siècles, les mouvements transfrontaliers entre les communautés Naga, Kuki-Chin-Zomi et autres ont constitué le fondement de la vie quotidienne. Leur suspension recadre la continuité historique et culturelle comme une illégalité ; la mobilité devient suspecte et la parenté devient un risque pour la sécurité. Dans ce contexte, les réfugiés fuyant la répression au Myanmar sont facilement assimilés à une infiltration, en particulier dans les États déjà fracturés par des conflits ethniques.

Ces inquiétudes ne sont pas isolées. Elles recoupent les questions de citoyenneté – notamment le NRC – dont la logique repose sur des preuves documentaires, un recensement bureaucratique et l’exclusion. Même là où le NRC n’est pas officiellement mis en œuvre, son ombre plane. Il en résulte une conformité anticipée : les communautés intériorisent la crainte d’être considérées comme illégales, étrangères ou sacrifiables. La frontière cesse ainsi d’être une simple ligne de défense ; elle devient un dispositif permettant de réorganiser l’appartenance elle-même.

Militarisation de la région

Dans ces conditions, la militarisation cesse d’être exceptionnelle et devient un mode de gouvernance à part entière. Les forces de sécurité ne se contentent pas de faire respecter la frontière ; elles réglementent les déplacements, les moyens de subsistance et l’expression politique. Les mesures exceptionnelles – points de contrôle, surveillance, patrouilles armées et lois d’urgence – deviennent courantes. Ce qui est présenté comme une protection contre les menaces extérieures sert en réalité à discipliner l’intérieur.

Cela a des conséquences profondes pour les États du nord-est. La région n’est pas gouvernée par la médiation politique ou la négociation démocratique, mais par une optique sécuritaire permanente. Le développement est subordonné au contrôle, la citoyenneté à la vérification, la paix à la gérabilité. La rhétorique de la connectivité et de l’« Act East » est discrètement remplacée par une logique de zone tampon, où la stabilité n’est pas définie par la justice ou le consentement, mais par la simple absence de désordre visible.

Répression au-delà des frontières

En ce sens, les élections truquées au Myanmar ne justifient pas la répression à l’intérieur de ses frontières ; elles contribuent à ancrer un ordre politique dans le nord-est de l’Inde où la coercition remplace la politique. La militarisation devient la norme par défaut, non pas parce qu’elle résout les conflits, mais parce qu’elle les rend administrativement gérables. Les élections truquées au Myanmar et leurs conséquences répressives sont susceptibles de déclencher des flux de réfugiés soutenus, une militarisation plus profonde et une polarisation ethnique dans le nord-est de l’Inde.

Ce qui est frappant dans cette trajectoire, c’est le rôle discret de l’État indien. Considérant les élections au Myanmar comme inévitables et privilégiant la coordination en matière de sécurité plutôt que la [prise de] distance politique, New Delhi participe activement à la normalisation d’un régime autoritaire, plutôt que d’agir en observateur neutre de ses conséquences. La construction de barrières frontalières, le refus d’accueillir les réfugiés et la suspension des régimes de mobilité ne sont pas des réponses défensives ; ce sont des choix politiques qui alignent la gouvernance frontalière de l’Inde sur la logique de contrôle de la junte. Ce faisant, l’État indien contribue à traduire la répression interne du Myanmar en un ordre régional structuré autour de la surveillance, de l’exclusion et de l’instabilité contrôlée.

Analyser cela uniquement comme une question de politique étrangère revient à passer à côté de l’essentiel. Le nord-est n’est pas adjacent à la crise du Myanmar, il y est structurellement exposé. Les élections autoritaires ne mettent pas fin aux guerres, elles les réorganisent, et leurs conséquences se propagent au-delà des frontières que la répression seule ne peut sceller

Publié le 23 janvier 2026 par Northeast Now, traduit par l’auteur pour ESSF.