Revue et site sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Pourquoi Khomeini ?

par Saber Nickbin
Un bel exemple de fraternisation

Le mouvement de masse semble avoir confiance en Khomeini. La raison n’en est pas la «profonde religiosité» des masses iraniennes mais bien plutôt la faillite historique des staliniens et des nationalistes bourgeois.

Un des traits caractéristiques de la situation politique en Iran, depuis plus d’un an et demi, réside dans l’influence de la hiérarchie chiite au sein du mouvement de masse contre le Shah. Elle s’est révélée avec force, tout spécialement dans la dernière période. Les dirigeants chiites, avant tout l’Ayatollah Khomeini, se sont affirmés comme la force politique principale à la tête du mouvement de masses.

UNE TENTATIVE DE DISCRÉDIT

La classe dominante iranienne, pour discréditer le mouvement de masse, a tenté de mettre en question le type de soutien populaire dont jouissent les dirigeants religieux. En affirmant que la principale opposition au régime est de nature «religieuse et réactionnaire», le Shah a cherché à tromper l’opinion aussi bien sur la faillite de la monarchie que sur la nature progressiste du mouvement.

Les tenants du régime ont proclamé qu’à l’inverse du Shah, qui promet la «grande civilisation», l’opposition évoque le retour à un «sombre passé». Ce thème fut aussi cultivé par les impérialistes pour justifier leur soutien à la dictature sanglante du Shah. De cette façon, Carter et plus d’un social-démocrate cherchent à justifier la juxtaposition de leurs déclarations en faveur «du respect des droits de l’homme» et leur soutien, de fait ou proclamé, aux massacres quotidiens des masses iraniennes. Pour les impérialistes, des personnes qui refusent d’être brutalement exploitées et opprimées ne peuvent être considérées comme des êtres humains !

Nous avons déjà expliqué1 ce qu’expriment effectivement les mobilisations populaires et combien il est insensé de les caractériser comme un «mouvement religieux». Quelle que soit la force qui se place à leur tête et au-delà des revendications au travers desquelles elles peuvent partiellement s’exprimer, elles n’ont rien à voir avec la religion en tant que telle, encore moins avec une religion réactionnaire.

En fait, c’est un mouvement d’opposition à une dictature d’une extrême brutalité qui a conduit la majorité de la population au bord du désastre grâce à la «réforme» imposée par le capitalisme international.

Le mouvement contre le régime du Shah s’est développé spontanément. Mois après mois, il a conquis une part croissante de la population, jusqu’à rassembler une large majorité. Ce mouvement s’est développé malgré la terrible répression, malgré la loi martiale, malgré plus de 10 000 personnes assassinées par la police et l’armée. Il ébranle les fondements mêmes du régime. Caractériser cela comme un «mouvement religieux de droite» représente non seulement le sommet de l’hypocrisie, mais aussi de la stupidité.

Comment peut-on expliquer que ce mouvement semble avoir placé sa confiance en Khomeini et dans les autres dirigeants religieux et qu’il soit prêt à manifester — bien que plane sur lui la menace de la plus sanglante répression — pour proclamer devant le monde entier son soutien à des dirigeants religieux ? Une des explications les plus répandues, aussi bien à droite qu’à gauche, consiste à affirmer que les masses iraniennes sont profondément religieuses et peu mûres politiquement. Dès lors, leur participation à la lutte de classes et leur opposition au régime du Shah ne pourrait s’exprimer qu’au moyen de la religion.

La gauche utilise cette explication dans le but de camoufler sa politique opportuniste visant à liquider son propre programme et à suivre les dirigeants religieux. Par contre, la droite invoque cette explication pour «démontrer» que les masses iraniennes ne sont pas encore prêtes pour la démocratie !

Ainsi, mettant à profit ce genre d’explications, toutes les forces politiques ont réussi à se cacher derrière la religion. Les nationalistes bourgeois et les staliniens sont quasiment prêts à déclarer qu’ils ont toujours été des fervents des dirigeants chiites. Tout cela prouve plus l’échec et l’hypocrisie de ces courants politiques que le «fanatisme religieux des masses arriérées».

Une seule considération, liée à l’histoire des mouvements politiques en Iran, durant le XXe siècle, prouve la naïveté des explications susmentionnées. Quand bien même beaucoup d’Iraniens seraient religieux et manqueraient de maturité politique, le seraient-ils plus qu’il y a 70 ou 30 années ?

Comment peut-on prétendre que les Iraniens étaient plus mûrs politiquement lors de la Révolution constitutionnelle, il y a 70 ans, qu’aujourd’hui ? À l’époque il n’y avait aucun parti politique développé en Iran, pourtant la direction politique ne se trouvait pas dans les mains de la hiérarchie religieuse.

Ou encore, qui peut prouver que le mouvement de masses, qui fit suite à la Seconde Guerre mondiale, était moins religieux que l’actuel ? À cette époque, la vaste majorité de la population ne possédait aucun autre instrument de communication sociale que celui offert par la religion. Néanmoins, la direction du mouvement se trouvait soit dans les mains du parti stalinien (le Parti Tudeh — PT), soit dans les mains du Front national (FN).

Il est vrai que les dirigeants religieux jouèrent, à ces deux occasions, un rôle dans la direction politique du mouvement de masses. Mais ils ne constituaient qu’un élément au sein d’une direction bien plus large. Et ce rôle fut momentané et passa au second plan à partir du rôle acquis par d’autres formations. Dès lors, comment se fait-il que quelques décennies plus tard, un des mouvements les plus massifs que l’Iran ait jamais connu, apporte son soutien complet à des dirigeants religieux qui ne jouent plus un rôle subordonné, mais agissent en tant que force politique indépendante ?

LA FAILLITE DES STALINIENS ET DES NATIONALISTES BOURGEOIS

De nombreux facteurs ont permis à la hiérarchie chiite d’occuper une telle position dirigeante dans le mouvement de masse contre le régime du Shah. Le plus important réside dans la crise de direction politique en Iran. Ceci doit être compris à la fois dans un sens conjoncturel et historique.

Dans un sens historique, la bureaucratie stalinienne a fait obstacle, durant toute une période, aux possibilités de développement d’une direction prolétarienne en Iran. Si l’on fait exception d’une courte période lors de la Révolution constitutionnelle, marquée par l’activité d’un premier noyau socialiste (formé en 1906), et les toutes premières années d’activité du PC (formé en 1920), il y a une totale absence d’un réel parti ouvrier qui aurait pu influencer, avec un certain impact, les développements politiques en Iran.

La bureaucratie du Kremlin obligea le jeune PC à soutenir Reza Shah et, durant les procès de Moscou, elle fit exécuter tous les dirigeants capables.

Quand, plus tard, au début des années 1940, la bureaucratie aida à la formation d’un nouveau parti (le PT), elle le contraignit à ne pas se déclarer comme parti ouvrier. Comme le nom même du parti — le «parti des masses» — le suggère, le Kremlin tentait, sous cette forme, d’appliquer sa stratégie de front populaire dans les conditions spécifiques de l’Iran. Vu l’absence de tout parti bourgeois significatif, et vu la dimension réduite du PC, les staliniens pouvaient difficilement former un front populaire en contraignant les partis ouvriers à établir une coalition avec les partis bourgeois. Dès lors ils formèrent un seul et nouveau parti ! Un parti qui disposait d’un programme «populaire» et de collaboration de classes et placé sous leur contrôle, dès sa naissance.

Ce parti, le PT, a trahi la révolution en Iran de façon ouverte. La bureaucratie du Kremlin a cyniquement sacrifié le mouvement révolutionnaire pour la défense de ses intérêts immédiats.

LE PT, DE TRAHISON EN TRAHISON

Contrairement à l’ensemble du monde musulman (sauf la Turquie) c’est dans la foulée de la Révolution russe et non au sortir de la Deuxième Guerre mondiale que le marxisme a pénétré en Iran. Les premiers cadres issus du mouvement communiste iranien sont issus de ces 300 000 ouvriers perses qui ont passé la frontière pour travailler dans les industries pétrolières de Bakou en URSS. Le PC formé au début des années vingt, a compté bientôt plusieurs milliers de membres et a organisé le mouvement syndical. Mais le stalinisme a vite fait son œuvre. À la fin des années vingt, c’est le Géorgien Ordjonikidzé qui est envoyé «bolcheviser», en réalité épurer, le parti iranien. Son principal dirigeant, Sultanzadeh, l’un des plus remarquables intellectuels communistes du Proche-Orient, est appelé à Moscou, où il disparaîtra pendant les purges staliniennes. Le parti exsangue ne résistera pas à la répression qui suit l’arrivée au pouvoir de Reza Khan, le père de l’actuel Shah.

Alors que le mouvement anti-impérialiste connaissait un fort développement et que les masses revendiquaient l’annulation des concessions coloniales faites à l’impérialisme, entre autres dans le secteur du pétrole, le PT organisait des manifestations pour que des concessions, dans le domaine pétrolier, soient accordées à l’URSS. Afin de les obtenir, le PT participa à un gouvernement de coalition réactionnaire et ouvertement pro-impérialiste, liquida le mouvement de grèves qui paralysait les installations pétrolières britanniques et sacrifia le mouvement national d’Azerbaïdjan. La politique du PT eut pour conséquence de permettre à une autre formation nationaliste bourgeoise, sans grande envergure, le Front national (FN), dirigé par Mossadegh, de prendre la tête du mouvement de masses. Le FN ne voulait qu’une redistribution des fruits de l’exploitation des travailleurs et des paysans iraniens en faveur de la bourgeoisie autochtone. Il ne pouvait que conduire le mouvement de masses à la défaite.

Il démobilisa les masses, se limita à agir selon les moyens de la Constitution et tenta de maintenir la monarchie. De cette façon, il facilita la tâche de la CIA dans la préparation d’un coup d’État militaire, en 1953.

Le souvenir de la défaite est encore vivace dans la mémoire du peuple. La trahison du PT et la couardise du FN n’ont pas été oubliées. Mais, durant ce temps, aucune force alternative capable de remplir ce vide n’a émergé. L’avant-garde, qui a tiré les leçons de la défaite, au lieu de rompre avec le stalinisme et le nationalisme bourgeois, tomba dans tous les pièges tendus par le maoïsme et les diverses variantes du radicalisme petit-bourgeois.

L’ÉMERGENCE DES CHEFS RELIGIEUX

Dès lors, il était certain qu’une autre force allait remplir ce vide. Les conditions objectives, comme les développements politiques de la période récente, particulièrement suite à la «révolution blanche» du Shah, firent que cette alternative se présenta sous le visage des chefs religieux. Déjà, après le coup de 1953, un certain nombre de politiciens bourgeois avaient créé des cercles d’opposition se référant à l’Islam.

Pour la première fois, la hiérarchie religieuse se trouva à la tête de l’opposition lors des événements du début des années 1960, lorsque les «réformes» encouragées par l’impérialisme commencèrent à être appliquées. Le PT, aussi bien que le FN (qui s’était réformé) confirmèrent leur faillite lorsqu’il fallut s’opposer à ces «réformes». Le PT capitula complètement et le FN vacilla. Il joua avec l’idée d’entrer dans le gouvernement. Dans tous les cas, aucun d’entre eux n’organisa une lutte sérieuse contre ces «réformes». Le PT les caractérisa comme «progressistes» et affirma qu’elles dénotaient une «retraite de l’impérialisme mondial face au camp socialiste». Le FN était complètement désarmé dans la mesure où le Shah appliquait des mesures qu’il avait toujours décrites comme devant être à la base d’une politique «d’indépendance de l’Iran». Le mieux que ces partis pouvaient offrir se résumait dans le slogan : «réformes, oui ; dictature, non !».

Le seul secteur qui manifesta une opposition consistante était représenté par une fraction de l’opposition religieuse, à la tête de laquelle se trouvait Khomeini. Elle organisa des mobilisations de masse (juin 1963) dans une série de villes importantes. Ces manifestations furent sauvagement réprimées par l’armée. Des milliers de manifestants furent tués, des chefs religieux arrêtés et Khomeini dut s’exiler.

Le régime iranien affirme que l’opposition chiite à la «révolution blanche» est due à son arriération, à son opposition à la libération de la femme et à la réforme agraire. Il est vrai que de nombreux chefs religieux considèrent ces réformes comme menaçant leur propre autorité et comme érodant les «valeurs islamiques». Mais ce qui était au premier rang de leurs récriminations n’était autre que la lutte contre la liquidation de l’indépendance de l’Iran en faveur de l’impérialisme. Vu ses liens avec le Bazar et avec la petite-bourgeoisie, qui était directement mise en question par ces réformes, l’opposition chiite, presque instinctivement, combattit la «révolution blanche».

Actuellement, après quinze années d’expériences, les résultats dévastateurs de ces «réformes» sont évidents pour tout le monde. Leur véritable nature apparaît sans ambiguïté. Ce que les masses, aujourd’hui, ont en mémoire, ce ne sont pas les raisons particulières qui poussèrent Khomeini, au début des années 1960, à s’opposer au Shah et à sa politique, mais c’est qu’il le fit dès le début avec force.

UNE OPPOSITION RADICALE

C’est dans ce contexte qu’il faut saisir le développement du mouvement de masses contre le Shah durant les 20 derniers mois. Alors que, dans les années 1960, les vacillations de la politique du PT et du FN ont facilité l’émergence de l’opposition religieuse en tant que force politique indépendante, actuellement, la faillite politique de ces deux formations aide Khomeini, qui fut l’opposant le plus ferme contre le Shah, à prendre la tête du mouvement de masses.

Khomeini est apparu comme plus radical que le PT et le FN par rapport à la principale tâche de l’heure : le renversement du régime du Shah. En quelques mois, le mouvement qui se développa autour d’une série de revendications démocratiques se généralisa sur une revendication centrale : «À bas le Shah !». Parallèlement, le prestige de Khomeini ne pouvait que croître. Sans cesse, il s’opposa à tout compromis avec le monarque. Par contre le FN demandait simplement le «retour à une monarchie constitutionnelle». Alors que toutes les forces de l’impérialisme et de la réaction se regroupaient, justement, autour de cette «monarchie constitutionnelle». Le mouvement de masse n’était pas prêt à se laisser canaliser dans une voie qui aboutisse à une constitution affirmant que le «Shah est un dieu donné aux Iraniens». Par contre, il s’identifia à Khomeini qui avait toujours dénoncé toutes les tentatives de conciliation avec le Shah comme «une duperie faite par un régime menacé».

Le PT développa une politique encore pire que celle du FN. Jusqu’au moment où la loi martiale fut imposée, en septembre 1978, il restait fort vague sur la question la plus brûlante à l’ordre du jour : la monarchie. Il se contentait de mettre en avant le thème de la «formation d’un gouvernement de coalition nationale» qui devait inclure «les secteurs de la classe dominante opposés à la dictature individualiste du Shah». Dans son programme le PT offrait de même à ces fractions des classes dominantes la promesse qu’«avec l’aide des pays socialistes elles pourront jouir d’un marché intérieur à l’abri de la concurrence des biens en provenance des pays impérialistes».

La bureaucratie du Kremlin a clarifié les motivations de l’opposition du PT au régime du Shah. Elle a indiqué que cette opposition était avant tout un chantage d’ordre diplomatique visant à contraindre le Shah à chercher aussi un appui auprès de Moscou. En appliquant cette politique, elle a toujours indiqué qu’elle était prête à soutenir le régime en place et à passer des accords directs avec le Shah, malgré les projets d’entente avec les secteurs pré-cités des classes dominantes.

Sur la base d’une politique consistant à «mettre l’impérialisme américain sous pression», Moscou justifia le soutien le plus ouvert au Shah. Par exemple, alors que le mouvement de masses prenait son essor, en 1977, alors même que Carter devait faire quelques réserves envers le régime du Shah, le Kremlin invita celui-ci à faire une tournée en Europe de l’Est. Moscou donna à ce bourreau un titre honorifique en droit !

Dans un pays qui a souffert depuis des décennies de l’emprise impérialiste, aucun soutien au Shah, même effectué sous le couvert de la démagogie stalinienne, qui dit vouloir «faire reculer l’impérialisme américain», ne peut rester ignoré des masses.

C’est pourquoi il était clair que les masses porteraient leur choix sur Khomeini, l’opposant de la première heure, et non pas sur le PT ou le FN. En tout cas, il est clair que les masses ont montré qu’elles ne plaçaient aucune confiance dans ceux qui ont un jour ou l’autre collaboré tant soit peu avec le Shah.

CAPITULATION OU ORGANISATION DE L’OPPOSITION

Enfin, pour saisir l’influence de la hiérarchie religieuse, il faut considérer un second élément. Sous les conditions de sévère répression, le mouvement de masses pouvait mettre à profit les mosquées comme centres de rassemblement et d’activité politique.

Ceci fut d’autant plus important que le PT et le FN n’étaient pas prêts à organiser la mobilisation des masses. Le FN développait l’idée trompeuse que les secteurs au pouvoir se trouvaient sous la pression de l’impérialisme américain et devaient introduire une série de changements allant dans le sens d’une libéralisation du régime. Dès lors, il fit tout pour persuader ces «puissants intérêts» de l’avantage à opérer une ouverture et de sa bonne volonté.

Le FN ne pouvait donc prendre le moindre risque avec des mobilisations de masses. Tout d’abord parce que le FN se rendait compte qu’un mouvement de masses visant à renverser le Shah ne pouvait que conduire à une situation incontrôlable. Ensuite le FN devait faire la preuve que le mouvement de masses, s’il existait, devait se développer de façon «responsable», ceci afin de neutraliser les affirmations comme quoi «tout s’écroulerait si le Shah partait». Cette stratégie de compromis allait donc à l’encontre de toute mobilisation populaire effective. Ainsi, le FN se tint donc éloigné des mobilisations. Il les dénonça même comme de «regrettables incidents provoqués par le régime».

Le PT, partant des mêmes positions politiques, voulait faire la preuve qu’il possédait une certaine influence politique et qu’il devait donc être partie prenante d’une future et possible coalition nationale. Mais sa base est très faible. De plus, son appareil ne lui permet même pas d’exercer un strict contrôle sur les mobilisations. De toute manière, l’explosivité et la spontanéité du mouvement des masses ne permettent en aucun cas le contrôle des staliniens.

LA PRESSION DES MASSES

Si l’on tient compte de tous ces éléments, la raison pour laquelle le mouvement de masses se tourna vers les mosquées est donc plus claire. C’était là que pouvaient se réunir et s’organiser les individus et couches qui voulaient s’opposer au Shah. Ceci contribua en retour à accroître l’influence de la hiérarchie religieuse ; d’autant plus qu’une opposition religieuse existait déjà depuis le début des années 1960 et que la hiérarchie chiite était assez sensible aux pressions du mouvement de masses.

À la différence d’autres hiérarchies religieuses, la hiérarchie chiite est financièrement indépendante de l’État. C’est au travers d’un réseau propre de mosquées que les ressources financières sont collectées. Cet argent passe sous le contrôle des chefs religieux des diverses régions, c’est-à-dire des Ayatollahs. Il sert à faire fonctionner les mosquées, les écoles religieuses et permet des œuvres de charité, etc. Ces revenus ne peuvent pas être investis et, dès lors, la hiérarchie n’est pas attachée financièrement à la classe dominante et à son État. Elle n’est donc liée directement qu’aux «croyants». Ceci la met dans une situation spéciale face aux masses et à la monarchie. Cette situation a provoqué des frictions permanentes avec le régime et suscite une sensibilité à l’état d’esprit des masses.

La monarchie Pahlavi, instrument de l’impérialisme en Iran, a tenté d’assurer son emprise sur cette église, comme sur les autres secteurs de la société. Elle le fit de deux façons. Premièrement, en mettant en place une autre hiérarchie, dépendante elle financièrement de l’État. Deuxièmement, en intervenant directement dans la hiérarchie religieuse pour soutenir les éléments qui se déclaraient en faveur du Shah.

Sous la pression combinée, d’une part, de la monarchie et, d’autre part, d’un mouvement de masses grandissant, des mutations se sont opérées au sein même de la hiérarchie en faveur de l’aile la plus radicalement anti-Shah, celle dirigée par Khomeini. Ce sont les couches les plus proches des masses — le bas échelon du «pouvoir religieux» — qui ont joué le rôle de courroie de transmission. Les dirigeants religieux ont donc, en retour, accru leur prestige au cours de ces mois de lutte.

Cette opposition, quelle que soit sa forme radicale, s’exprime certes toujours au travers d’une idéologie religieuse, avec les éléments réactionnaires qu’elle charrie. Mais il ne faut pas confondre la croissance du prestige des chefs religieux avec une renaissance du sentiment religieux parmi les masses. Ce n’est pas pour l’Islam ou pour un État islamique que les masses se battent. Si Khomeini dispose d’une telle autorité auprès des masses, cela est dû au passage graduel d’une opposition à des mesures particulières prises par le gouvernement, à la revendication de renversement du Shah et de son régime. Ce tournant du dirigeant religieux, à son tour, reflète la radicalisation croissante des masses et l’élévation de leur niveau de conscience.

Novembre 1978

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    Voir les articles, du même auteur : «Le régime en crise» et «Le développement du mouvement de masses contre la dictature du Shah», publiés dans «Inprecor», numéro 35 du 5 octobre 1978 et numéro 36 du 19 octobre 1978.