LISBONNE — La situation générale au Portugal est dominée par les traits suivants. La montée révolutionnaire qui s’accélère et s’approfondit depuis décembre 1974 ne rencontre pas un appareil d’État bourgeois, des forces de répression, ou des structures politiques capables de la contenir ou de l’écraser à l’étape présente. Mais elle ne rencontre pas non plus un degré d’auto-organisation (une situation dans laquelle existent déjà des organes de pouvoir ouvrier sur une échelle plus ou moins généralisée), un niveau de conscience, ou une direction révolutionnaire de la classe ouvrière, qui rendraient possible la conquête du pouvoir par le prolétariat, allié à la paysannerie pauvre et aux soldats révolutionnaires, comme une issue immédiate, à court terme.
Il en résulte une tension sociale et politique plus ou moins permanente, un sentiment de crise présent dans tous les secteurs politisés de la société, une succession d’événements dramatiques, de crises ministérielles, de coups de théâtre politiques, de heurts plus ou moins violents entre les forces politiques et les classes sociales principales, qui cherchent à modifier les rapports de force avant qu’une décision ne puisse être imposée dans un sens ou dans un autre.
Dans le camp bourgeois, le but principal poursuivi c’est le rétablissement d’un instrument cohérent et efficace d’autorité politique, ainsi que des premiers éléments d’un appareil de répression opératoire. Après les crises successives qui l’ont secoué, surtout la crise de mars et la crise de juillet 1975, le MFA originel ne peut plus remplir ce rôle. Son autorité est sapée au sein de la bourgeoisie autant qu’au sein du prolétariat. Son unité est brisée. Cela signifie qu’il est incapable d’initier une politique de répression systématique contre les formes les plus avancées et les plus dangereuses du point de vue de la bourgeoisie, d’auto-organisation des masses : occupations d’usines et d’entreprises ; expériences de contrôle ouvrier ; occupations de terres, de logements, etc. ; expériences de création d’organismes d’auto-défense ouvrière ; formes d’auto-organisation démocratique des soldats.
Dans ces conditions, la bourgeoisie opte dans une première phase en faveur de la reconstitution de l’ordre bourgeois par la voie parlementaire et légale, comme elle le fit en Allemagne en décembre 1918-janvier 1919 ou en Espagne républicaine dans la période août 1936-avril 1937. Tel est le sens de l’offensive de Soares qui met en avant l’Assemblée constituante non pour s’opposer à une prétendue « dictature militaire » inexistante, mais pour s’opposer explicitement à « l’anarchie » et à « l’absence d’autorité » du gouvernement, qui conduiraient à la « dictature communiste ».
Toute la bourgeoisie portugaise et internationale appuie cette manoeuvre. L’appui de la bourgeoisie internationale est particulièrement prononcé. La bourgeoisie impérialiste d’Europe suspend l’aide financière promise au capitalisme portugais croulant, jusqu’à ce que l’autorité soit rétablie au niveau du gouvernement, que des garanties de consolidation de la démocratie parlementaire, c’est-à-dire bourgeoise, soient fermement données, et qu’un début de rétablissement de l’ordre bourgeois soit assuré dans les entreprises.
Au sein même du MFA, sans parler du corps des officiers de l’armée non affiliés au MFA, ces appels reçoivent un écho croissant. Surtout dans le nord du pays, les garnisons sont contrôlées par des officiers politiquement enclins vers les solutions bourgeoises, y compris des solutions bourgeoises radicales. L’aviation dans son ensemble est contrôlée par des forces similaires. Le grand obstacle sur la voie d’un pronunciamento militaire de droite, c’est la cassure du corps des officiers en deux, et le refus d’obéissance dans une couche croissante de soldats et de marins qu’il risque de provoquer, aussi longtemps que la montée du mouvement de masse se poursuit. Cela déboucherait sur une crise dans laquelle l’appareil d’État bourgeois serait encore plus affaibli et impuissant qu’il ne l’est déjà aujourd’hui.
Dans le camp du prolétariat, l’aile marchante et radicalisée des ouvriers des grandes entreprises de Lisbonne, de Porto et d’ailleurs, continue sa pression et ses initiatives dans le sens de l’auto-organisation et de l’auto-défense autonomes des masses. Elle élargit ses initiatives pour politiser et lier à elle des secteurs croissants des soldats et des marins. Mais elle est aujourd’hui encore minoritaire. Et elle est en général politiquement confuse et prête souvent le flanc aux manoeuvres de l’adversaire.
Le PS a utilisé l’incident de República pour déclencher une offensive dans le sens du rétablissement de l’ordre et de l’autorité bourgeois dans les entreprises et dans l’État, sous le couvert de l’Assemblée constituante. La confusion politique d’une partie de l’avant-garde ouvrière, le sectarisme et la tradition idéologique stalinienne du PC, l’ont puissamment aidé dans ce sens. Mais la logique interne de la manoeuvre de Soares commence à accentuer les contradictions internes du PS, entre un projet politique clairement contre-révolutionnaire de la direction et la conscience de classe élémentaire d’une bonne partie de la base social-démocrate, favorable au contrôle ouvrier, aux commissions ouvrières, voire à la poursuite et à l’approfondissement du processus révolutionnaire.
Le PC a manifestement perdu l’initiative politique. La violente offensive anti-communiste de la bourgeoisie et de la social-démocratie l’a ébranlé et d’abord rejeté quelque peu vers la gauche. Mais la logique de son orientation stratégique, les intérêts de la bureaucratie soviétique, sa tradition « frontiste », font qu’il incline de plus en plus à considérer l’aile « progressiste » du MFA comme son seul allié valable, voire comme le seul instrument à travers lequel il peut réaliser son dessein politique. Un reclassement des courants politiques au sein du MFA risque donc de le rejeter de nouveau vers la droite.
Les marxistes révolutionnaires ont leur voie à suivre toute tracée devant eux, dans ces conditions-là. Ils doivent accentuer leur campagne pour la création, l’extension, la coordination et la généralisation des organes d’auto-organisation démocratique des ouvriers, des paysans, des soldats, des locataires. Ils doivent conclure des accords d’unité d’action immédiats avec toutes les forces politiques prêtes à s’engager dans la même campagne. Ils doivent apparaître simultanément comme la force politique la plus unitaire du mouvement ouvrier portugais, menant une campagne pour le front unique ouvrier qui condamne parallèlement l’anticommunisme réactionnaire des dirigeants sociaux-démocrates et maoïstes et le stalinisme criminel des dirigeants du PC. L’unité de tout le prolétariat et de toutes les masses laborieuses portugaises présuppose qu’au sein des structures de conseils des travailleurs qui dirigeront la révolution socialiste au Portugal, le pluralisme des partis sera la règle, l’autonomie des partis politiques et leur droit à une presse indépendante, ainsi que leur accès à tous les moyens de diffusion massive, seront strictement garantis, l’élection des délégués dans les assemblées générales et non leur nomination ainsi que leur révocabilité au gré des électeurs, seront assurées.
La lutte pour l’indépendance de classe du prolétariat dans une situation comme celle du Portugal ne peut pas se réduire à la propagande pour que les dirigeants du PS et du PC rompent avec des ministres bourgeois. Elle implique une lutte pour que la rupture avec la bourgeoisie s’étende à toutes les structures de l’État bourgeois croulant, pour que le gouvernement des organisations ouvrières se fonde sur les seuls organes d’auto-représentation des masses eux-mêmes, dont la centralisation dans une Assemblée populaire doit être vigoureusement propagée et activement préparée.
La crise permanente du gouvernement provisoire
La crise politique prolongée se traduit aujourd’hui par un véritable vide gouvernemental. Plus d’une semaine, qu’il n’y a pas de gouvernement au Portugal. Et tout dit que le 5e gouvernement provisoire qui succèdera à celui qui vient de s’effondrer lamentablement sera bien fragile, lui aussi.
La crise est là et bien là. Mais Soares et la direction du PS se flattent de l’avoir provoquée par leur départ du gouvernement, le 11 juillet. Il faudrait plutôt dire que leur démission, enregistrée sèchement comme un constat de divorce par le Conseil de la Révolution réuni le 12 juillet, n’a fait que mettre à jour ce qui minait souterrainement le régime depuis bien plus longtemps.
Par ses hésitations, ses compromis, son impuissance, le gouvernement s’est mis tout le monde à dos. La bourgeoisie, exaspérée de voir le MFA céder à chaque fois sous les coups de boutoir de la combativité ouvrière, lui a retiré l’appui réservé qu’elle lui avait donné pour tenter de contrôler quelque peu la situation, par PPD et PS interposés. Les travailleurs, à force d’attendre que ce gouvernement, qui se prétendait le leur, prenne des mesures énergiques pour juguler la crise économique dont ils sont victimes, sont passés de la confiance à la méfiance, voire à la franche hostilité.
Le gouvernement de coalition s’éteint sans un regret de la part de ceux qui assistent à son agonie.
Jusque-là, tout semble aller dans le sens souhaité par la direction du PCP. La dernière assemblée du MFA n’a-t-elle pas adopté un « document-guide » très proche des conceptions défendues par le PCP : la transformation graduelle de l’appareil d’État bourgeois par une injection soigneusement dosée de « participation populaire » canalisée et contrôlée par le MFA (le « libérateur prestigieux » du 25 avril 74) ? Et le rapport de Vasco Gonçalves, adopté à une faible majorité mais majorité quand même par l’assemblée du MFA, ne constitue-t-il pas une ligne « qui engage tout le MFA » et « satisfait pleinement le PCP » ?
Sous le titre « Transformation de l’appareil d’État et Liaison MFA-peuple », le général premier ministre disait : « Il convient d’accentuer les deux conditions les plus importantes de réalisation pratique du processus socialiste. La première consiste à transformer l’appareil d’État, impliquant que sa domination en fasse un instrument cohérent pour la réalisation des intérêts des travailleurs. La seconde consiste à créer des organes de pouvoir populaire indépendants des partis, appuyés sur la démocratie directe, qui puissent exercer une dynamisation et un contrôle de l’appareil d’État en transformation. La liaison MFA-Peuple permettra, bien comprise et bien mise en pratique, la réalisation de cette seconde condition. » On prétend que Vasco Gonçalves est membre du PCP depuis 1965 ; en tous cas, il y a sa place. Et le PCP s’en est taillé une bonne dans le MFA.
Le gouvernement est mort, vive le gouvernement ! Vasco Gonçalves est confirmé dans ses fonctions de Premier ministre et s’attelle à la formation du 5e gouvernement provisoire. Tout le monde défile à sa résidence de São Bento.
Le 17 juillet, Vasco Lourenço, porte-parole du Conseil de la Révolution, annonce la fin du gouvernement de coalition tandis que le PPD voit les conditions qu’il posait à son maintien dans l’équipe gouvernementale officiellement rejetées par le MFA. Le 18, les membres de l’ex-MES — c’est-à-dire les ex-membres du MES qui ont rejoint le MFA après le 11 mars — démissionnent du gouvernement. João Cravinho et Jorge Sampaio remettent au premier ministre un document dans lequel ils affirment : « La révolution manque d’un centre de pouvoir. Le MFA est maintenant le principal responsable du processus révolutionnaire. Sans un projet mobilisateur pour les masses et compréhensible par elles, le pouvoir politique perd sa cohérence interne et laisse le champ libre aux plus stériles des luttes de partis ».
On s’oriente effectivement vers la formation d’un gouvernement militaire auquel seraient associés, « à titre individuel », des membres du PCP, de l’ex-MES, voire même du MES et du FSP qui sont contactés. Le PCP appuie le projet, très confiant dans le rapport de forces qu’il a établi au sein du MFA, et prévoyant que ce gouvernement adoptera majoritairement ses positions.
Ce ne sont pas les 15 000 personnes rassemblées devant le siège du PS à Lisbonne, le mercredi soir 15 juillet, qui peuvent constituer un obstacle à sa réalisation. Du moins, c’est ce que pensent Alvaro Cunhal et Vasco Gonçalves.
Le plan de campagne du PS
« Le PS a perdu une bataille, mais pas la guerre » déclarait Mario Soares au lendemain de la démission des ministres et secrétaires d’État socialistes. La direction du PS met sur pied en quelques jours un véritable plan de campagne. Des troupes d’abord qu’on reprend en main en affublant la prise de position de la direction du PS contre les organes naissants du pouvoir des travailleurs de quelques rodomontades lyriques sur le « socialisme dans la liberté » ; et qu’on recrute à toute vitesse et par tous les moyens : la direction du PS rameute le ban et l’arrière-ban par l’hystérie contre le « communisme totalitaire » et le « social-fascisme ». Des généraux ensuite qu’il faut rallier et faire rompre avec leur fétichisme de l’unité du MFA.
Le vendredi 18 juillet, Melo Antunes, ministre des Affaires étrangères, s’envole pour Rome. À l’aéroport, il confie à qui veut bien l’entendre que c’est sans doute son dernier déplacement officiel. Il prévoit que le nouveau gouvernement se fera sans lui, le défenseur attitré des thèses du PS au sein du Conseil de la Révolution. À son arrivée à Rome, il donne une conférence de presse au cours de laquelle il déclare que toute solution politique à la crise passe par un gouvernement comprenant le PS et le PPD.
Avec une belle synchronisation, le soir même du 18 juillet à Porto, le PS frappe un grand coup en réunissant 70 000 personnes au stade das Antas. Le lendemain samedi, c’est plus de 100 000 personnes qui se rassemblent sur l’Alameda Afonso Henriques pour écouter les discours des principaux dirigeants du PS attaquant avec une violence inouïe — sous le regard attendri des représentants des principaux PS européens, dont Rocard — le PCP « social-réactionnaire et assassin qui veut transformer le Portugal en un immense camp de concentration » et « les capitaines un peu rapidement promus généraux qui soutiennent ses menées totalitaires ». Soares réclame « un gouvernement d’union nationale où le PS, représentant du peuple portugais, doit avoir toute sa place ». Il exige aussi la démission de Vasco Gonçalves et son remplacement par « un premier ministre réellement indépendant », « qui respecte la volonté populaire exprimée par le suffrage universel ».
À Porto comme à Lisbonne, Soares se lave les mains à l’avance quant aux conséquences que ses diatribes anticommunistes et réactionnaires peuvent avoir sur la foule surchauffée. Dans la nuit, des groupes incendieront les kiosques de propagande du MDP et du PCP dressés sur la place Humberto Delgado de Porto, avant de tenter de prendre d’assaut les studios de Radio-Club Portugal protégés par l’armée.
À Lisbonne, les quelques camions et jeeps militaires qui se trouvent autour du meeting manquent d’y rester ; des militants de la LCI venus distribuer un tract au rassemblement (voir ci-contre) doivent à la protection des journalistes étrangers de ne pas être lynchés par la furie de ceux qui hurlent « les cocos à Moscou ».
En dépit de ses proclamations « socialistes », la campagne organisée par la direction du PS contre le PCP a ouvert les vannes à une offensive réactionnaire d’envergure. De jeudi à samedi, les locaux des organisations révolutionnaires, du PCP et de l’Intersyndicale sont attaqués à Alcavem, Sacavém, Leiria, Batalha, Porto de Mós, Aveiro, Rio Maior, Lominha et Cadaval. La nouvelle se répand, confirmée par des soldats révolutionnaires affectés au service des transmissions de l’armée, que 200 mercenaires enrôlés en Angleterre viennent d’arriver en Espagne pour rejoindre les concentrations de l’ELP, estimées à 5 000 hommes armés, massés sur la frontière espagnole. Vendredi et samedi, les soldats et officiers sont mis en état d’alerte dans les casernes tandis que les militants révolutionnaires du MES, de la LUAR, du FSP et de la LCI se tiennent en étroit contact avec le PCP, les sections syndicales et les commissions de travailleurs et de moradores, pour faire face à toute éventualité.
À aucun moment, la direction du PS ne prendra nettement position par rapport à cette inquiétante vague qui déferle, surtout dans le nord où des villages entiers sont sous le contrôle des forces réactionnaires.
La direction du PS, en fait, mise sur cette brusque tension de la situation à laquelle elle n’a pas peu contribué, pour faire apparaître son rôle dans l’État encore plus indispensable « au maintien de l’ordre ». Mais ce subtil chantage pourrait bien se retourner à terme en une grossière agression réactionnaire contre l’ensemble du mouvement ouvrier, dont sont toujours partie intégrante les travailleurs socialistes.
La direction du PS a dangereusement joué avec le feu au cours de cette semaine agitée. En chauffant ses militants et sympathisants à blanc contre la « dictature communiste », elle a permis que se mêlent à ses meetings et manifestations des bandes fascistes venues là pour casser du rouge, en attendant de pouvoir casser de l’ouvrier tout court, quel que soit son parti ou son organisation.
Ces derniers jours ont donné un avant-goût effrayant de ce que pourrait être la hargne fasciste si elle parvenait à se réinstaller au Portugal, à la faveur d’une division persistante dans le mouvement ouvrier. Il faut tout faire pour que cela n’arrive jamais.
L’aventurisme du PCP
Dans la division du mouvement ouvrier intervenue ces derniers jours, et qui peut tragiquement menacer l’avenir de la classe ouvrière portugaise, la direction du PCP a une part importante de responsabilité.
Les dirigeants du PCP ont essayé de transformer une nécessaire mobilisation contre la réaction en une manoeuvre d’isolement du PS. Ils ont voulu profiter du sentiment très vif, répandu parmi les travailleurs, de la nécessité de barrer la route à un fascisme de plus en plus arrogant pour pousser cyniquement le PS — et pas seulement sa direction — à lier son sort à celui de la droite, c’est-à-dire, concrètement, au PPD, au CDS et à tous les groupuscules réactionnaires.
La direction du PCP espérait ainsi provoquer l’entrée en jeu du MFA à ses côtés et, par là, la marginalisation politique prolongée du PS.
Pendant quelques jours, la direction du PCP s’est engagée, à sa plus grande déconfiture, dans une politique de dénonciation du « social-fascisme » d’ailleurs parallèle à celle que la direction du PS pratiquait à son égard.
Dans la nuit du vendredi 18 au samedi 19 juillet, des communiqués du PCP et de l’Intersyndicale appelaient à l’érection de barricades pour empêcher une hypothétique « marche sur Lisbonne » c’est-à-dire en fait le meeting du PS.
À supposer qu’il y ait eu une marche sur Lisbonne en préparation, la première chose à faire était de lancer une offensive en direction du PS — de ses militants et de sa direction — pour qu’il se joigne à l’organisation de l’autodéfense ouvrière destinée à lui barrer la route. Pour cela, il aurait fallu au préalable assurer les militants du PS de la reconnaissance de leur droit en tant que parti ouvrier à tenir des réunions et des manifestations. Cela aurait contraint la direction du PS à se prononcer clairement, et son éventuelle ou probable absence de réponse aurait au moins aidé un nombre important de militants socialistes qui commencent déjà à se manifester, à y voir clair sur l’orientation réelle de leur direction et à se joindre aux travailleurs communistes et révolutionnaires dans l’organisation d’une riposte à la réaction.
La folie aventuriste et sectaire du PCP n’a, au contraire, contribué qu’à aider la direction du PS à ressouder sa base autour d’elle, sous l’invocation de la menace du PCP. Le réflexe de patriotisme de parti, évidemment mêlé à des préjugés réactionnaires et anticommunistes, a donc pu jouer à plein pour assurer le succès des meetings du PS, présentés par la direction social-démocrate comme « une grande victoire contre la tentative d’étouffement stalinienne ».
Aux « barricades » de Lisbonne, rapidement prises en main par le COPCON, ne participaient d’ailleurs qu’environ 2 000 personnes. La direction du PCP elle-même avait dû donner le contre-ordre en fin de soirée devant l’hostilité que rencontrait son initiative dans de larges secteurs de la classe ouvrière, peu enclins à servir de marchepied aux manoeuvres du PCP pour la formation du prochain gouvernement.
Après avoir essayé en vain de prendre le contrôle de la manifestation des commissions de travailleurs et de moradores appelée à Porto le vendredi 18 (et succédant à celle de Lisbonne du mercredi 16) dans la nuit, la direction du PCP tentait de se couvrir en convoquant une réunion unitaire avec le MES, la LUAR, le FSP et la LCI à laquelle refusaient de se rendre ces organisations.
Comment expliquer ce qui peut apparaître comme une grossière erreur aventuriste du PCP ? En premier lieu par la volonté de la direction du PCP d’asseoir à tout prix sa prépondérance dans le MFA. D’une certaine manière, le PCP préfère l’unité d’un MFA où il aurait une influence prédominante à l’unité de combat de la classe ouvrière dont il commence à sentir qu’elle peut très vite menacer le contrôle actuel qu’il exerce sur le mouvement ouvrier organisé. La radicalisation des travailleurs portugais commence à affecter le PCP qui perd pied dans certains syndicats et commissions de travailleurs ou de moradores, au profit des révolutionnaires. Ainsi la direction du PCP s’est vue déloger du syndicat des enseignants par une liste MES-militants d’extrême gauche indépendants. Dans le syndicat du bois de la région de Porto (qui rassemble plusieurs milliers d’ouvriers) la LCI a gagné des positions prépondérantes sur le PCP. Dans les CTT (postes), les assurances et les banques de Lisbonne, les listes d’extrême gauche ont réuni des pourcentages qui frisent parfois la majorité.
Ne se satisfaisant plus seulement de chevaucher la combativité ouvrière et populaire, la direction du PCP a voulu lui donner un grand coup de cravache « gauchiste » qui la débarrasse du PS, au moins le temps que le MFA vienne parachever la besogne.
Cette aventure typiquement bureaucratique a eu pour seul résultat d’isoler le PCP dans le mouvement ouvrier, entre le PS sur sa droite et les révolutionnaires sur sa gauche. Il est maintenant indispensable de travailler — vite — à reforger l’unité des travailleurs là où elle peut s’exprimer le plus efficacement : dans les commissions de travailleurs, les commissions de moradores et les assemblées populaires.
Dans et hors des casernes
Pourtant, derrière les grandes manoeuvres qu’orchestraient la direction du PS et celle du PCP en direction du MFA qui en est l’enjeu, deux manifestations ont marqué ces journées de crise gouvernementale du sceau de l’avenir. La première s’est déroulée à Lisbonne le mercredi 16 juillet et a rassemblé, à l’appel des commissions de travailleurs et de moradores de la capitale, une dizaine de milliers de manifestants défilant sous les mots d’ordre de « contre la réaction, contre le capital - unité prolétarienne ! », « Ouvriers et paysans, soldats et marins, unis nous vaincrons ! » et « contrôle ouvrier - pouvoir populaire ! ».
Pour la première fois depuis le 25 avril, des centaines de soldats avaient pris place dans le cortège. Les soldats du RALIS (Régiment d’artillerie légère de Lisbonne) étaient venus au complet avec leurs tanks et auto-mitrailleuses blindées sur lesquelles se juchèrent rapidement des centaines de manifestants brandissant des drapeaux rouges. Ceux du RIOQ (Régiment d’intervention opérationnel de Queluz), des unités de la Police militaire et d’autres régiments de la ville étaient là aussi, levant le poing en chantant l’Internationale.
À Porto, les manifestants seront encore plus nombreux, et cela en pleine crise, quelques heures avant le meeting du PS du vendredi 18 juillet. Cette fois, l’Intersyndicale appelle à la manifestation. Pour tenter de la récupérer au profit de l’orientation du PCP certes (ce qui échouera complètement) mais aussi parce que la direction du PCP a compris le danger qu’il pouvait y avoir à se tenir à l’écart de ces premiers rassemblements de rue des organismes autonomes de travailleurs, franchissant les limites de leur quartier ou de leur entreprise, pour venir s’affirmer déjà comme l’ébauche d’une alternative politique à la crise.
La présence de nombreux soldats dans ces rassemblements signifie bien plus que la participation des régiments les plus radicalisés de l’armée portugaise. C’est le signe de la pénétration croissante du mouvement d’organisation autonome de la classe ouvrière dans les casernes, particulièrement dans un contexte de tension propice à une attaque de la réaction. Ceci se confirmera tout au long de la semaine.
Samedi soir au SICA (régiment de blindés de Porto), les soldats se réunissent en assemblée plénière pour discuter de la situation. Devant les machinations réactionnaires et anticommunistes du commandant, ils décident de le démettre de ses fonctions et d’en élire un autre à sa place. Des assemblées analogues se tiendront dans la zone de Lisbonne, au RALIS, à la caserne d’EPAME. À chaque fois, les discussions y témoignent du haut niveau de radicalisation des soldats et aussi de la polarisation réactionnaire de certains officiers, membres du MFA comme de bien entendu.
La crise, à son zénith samedi soir, aura révélé des fissures profondes dans l’armée, et particulièrement dans le corps des officiers dont certains commencent à lorgner à droite pour trouver une protection à leurs galons, souvent gagnés dans la sanglante guerre coloniale.
La tension des derniers jours, en se retirant provisoirement, laisse gravée la leçon qu’ont apprise bien des soldats et officiers révolutionnaires : c’est hors des campements militaires, dans la défense des conquêtes ouvrières autour des organismes de lutte anticapitalistes autonomes des travailleurs, que se trouve le poids décisif qui écrasera la réaction qui a montré le bout du nez les 18 et 19 juillet. C’est avec les commissions de travailleurs et de moradores, avec les assemblées populaires que doivent s’allier les assemblées d’unités représentatives du contingent pour empêcher une partie de la hiérarchie militaire de nuire.
Un autre gouvernement provisoire — jusqu’à quand ?
Quelle que soit la solution finalement adoptée à la formation du cinquième gouvernement provisoire, elle n’est pas viable.
Si la pression du PS réussit à faire nommer par le Conseil de la Révolution un nouveau gouvernement de coalition, il est probable qu’il serait de courte durée. Un gouvernement avec un premier ministre flanqué d’un vice-premier ministre proche du PS (Vasco Lourenço ?), où siégerait un nombre important de ministres du PS (à titre individuel pour sauver la face) serait rapidement déchiré devant la première décision importante. Et les décisions importantes sont légion à devoir être prises en ce moment au Portugal ! Ce ne serait que partie remise pour quelques semaines, peut-être même — au train où vont les choses — pour quelques jours. La direction du PS annonce d’ailleurs la couleur ; sa participation au gouvernement, c’est l’arrêt de « l’anarchie » (des nationalisations, des expropriations, des occupations de terres), le respect des engagements étrangers. Avec un tel programme, le gouvernement, s’il ne se brise pas de l’intérieur, aura fort à faire pour contenir l’hostilité extérieure des travailleurs fatigués de la collaboration de classes qui paralyse leur marche en avant.
Si, par contre, la prochaine assemblée du MFA, deux fois remise et fixée jusqu’à nouvel ordre au 27 juillet, continue sur la lancée de la dernière en lâchant encore du lest face à la détermination des travailleurs, alors c’est le MFA lui-même qui se déchire. Un gouvernement militaire auquel seraient associées des « personnalités révolutionnaires compétentes » trouverait dans son berceau la hache de guerre qu’y aurait déposée le secteur le plus à droite du MFA. Sous une forme ou sous une autre, celui-ci s’allierait alors avec le PS, quand ce ne serait pas la droite réactionnaire elle-même pour déchaîner un mécontentement et un climat de crise politique permanente propice à son renversement, pacifique si possible, violent si nécessaire.
Dans les deux cas la crise, on peut être certain, rebondira, si tant est qu’elle s’assagisse jamais.
C’est une véritable course contre la montre qui s’engage. Le pouvoir des travailleurs, au travers de son Assemblée populaire nationale, doit pouvoir prendre la relève de ce régime déconfit avant que l’impuissance de cinq gouvernements provisoires ne suscite la traditionnelle poussée réactionnaire vers « la loi et l’ordre » de la bourgeoisie, en l’absence d’une classe ouvrière organisée pour mettre en oeuvre sa détermination à en finir avec cette crise permanente. Il n’y a pas un jour de trop pour gagner cette bataille. Le sort de la révolution portugaise est en jeu. Et le destin de la révolution socialiste en Europe avec lui.
Le 21 juillet 1975