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Portugal : le second gouvernement provisoire

par
Vasco Gonçalves

Moins de deux mois après la nomination du premier gouvernement provisoire de la 2e République portugaise, le général Spinola licenciait l’ensemble des ministres.

Un plébiscite contre les élections

L’ouverture officielle de cette crise gouvernementale date du 3 juillet, lorsque le premier ministre Carlos Palma annonça son intention de démissionner. Un jour plus tard, au travers de ses propositions, il éclairait le sens de l’opération. Carlos Palma proposa, d’une part, de repousser les élections de deux ans — elles étaient prévues pour mars 1975 — et, d’autre part, d’organiser dans un délai très bref, un mois, des élections présidentielles, c’est-à-dire plébisciter Spinola. Ainsi, avec un président de la République « légal », le report des élections devait être plus acceptable.

Les représentants du Parti socialiste et du Parti communiste s’opposèrent aux manœuvres de Carlos Palma et de Spinola et refusèrent de démissionner. Spinola, face à ce refus, renvoya l’ensemble du gouvernement provisoire.

Il tenta alors de mettre à la tête du nouveau gouvernement provisoire l’ancien ministre de la Défense, le lieutenant-colonel Firmino Miguel, qui « travailla » avec lui en Guinée-Bissau. La présence des militaires au gouvernement devait être renforcée, dans une perspective qu’indique le correspondant du Financial Times : « On s’attend à ce que parmi les ministères que les forces armées prendront, il y ait celui du Travail — pour surmonter le chaos grandissant dans l’industrie — et celui de l’Information, ce qui impliquera une ligne plus dure à l’encontre de la presse de gauche. » (12.7.1974) Il est donc évident que ces militaires ne semblaient pas devoir être issus de l’aile la plus « démocratique » du Mouvement des forces armées ! Dans le projet de Spinola, cette introduction des militaires les plus proches de ses vues dans les postes clés n’impliquait pas obligatoirement l’éviction des représentants du PSP et du PCP. Pour satisfaire et calmer le PSP et le PCP, il était certainement prêt à leur offrir des postes gouvernementaux, ce qui est d’ailleurs la seule solution pour assurer un gouvernement de coalition ayant une certaine base. La rencontre, le 10 juillet, entre Costa Gomes, Spinola et Cunhal ne fut certainement pas étrangère à cette manœuvre du chef de la junte.

La crainte des milieux de la haute finance et de la junte de se trouver confrontés à une victoire du PSP et du PCP lors des élections de mars 1975 explique la volonté de rejeter « l’épreuve électorale ». La bourgeoisie n’a pas encore pu structurer un instrument politique tant soit peu capable de s’opposer aux partis de gauche. Seule une opération plébiscitaire de Spinola aurait une chance de succès. Repousser les élections — en supposant qu’elles aient lieu — devait donc donner plus de temps pour organiser le Parti démocrate populaire de Sá Carneiro et Magalhães Mota. Mais cela ne semble pas si facile, d’autant plus que la montée des luttes paysannes risque bien d’entamer quelque peu l’emprise que cette formation pouvait espérer dans les régions rurales.

L’opposition du PSP et du PCP à ce que le quotidien socialiste Republica nomma « l’opération Carlos Palma » se renforça. Le 11 juillet, le PSP réclamait pour la première fois la « reconnaissance de la Guinée-Bissau », d’autant plus qu’il pensait avoir en mains les éléments d’un accord. Mais l’opposition au choix de Spinola — la nomination comme premier ministre de Firmino Miguel — et au rejet des élections se manifesta aussi et surtout au sein de la Commission de coordination du MFA. L’efficacité de l’opposition de la Commission de coordination s’exprima lorsque Firmino Miguel disparut et que surgit Vasco Gonçalves, l’un des membres les plus influents de cette Commission.

Un double échec

Vasco Gonçalves, qui rencontra successivement Cunhal, Soares et Sá Carneiro, forma un gouvernement au sein duquel « tous les ministres militaires… sont membres du MFA, excepté le ministre de la Défense », comme le déclarait le brigadier général Carvalho (Corriere della Sera, 17.6.74). Dans ce gouvernement les socialistes perdent un poste, le ministère de l’Information, que détenait Paulo Rego, le ministre qui fit passer la loi sur la presse (voir INPRECOR n° 3). Cependant au ministère de l’Éducation on trouve Victorino Magalhães Godinho, connu comme sympathisant du PSP. Le PCP se voit retirer le ministère du Travail, qui est légué à un militaire : le capitaine Da Costa Martins. Lors de la présentation du gouvernement, Vasco Gonçalves affirma : « Le procès de démocratisation du pays doit faire en sorte que le peuple puisse élire librement ses représentants à l’assemblée constituante avec des possibilités identiques pour tous les courants. » (Unità, 19.7.74)

Il apparaît donc que les manœuvres de Spinola quant au plébiscite et à la nomination de Firmino Miguel — qui reste, par ailleurs, ministre de la Défense — ont échoué. L’opposition entre ce projet et celui de la Commission de coordination du MFA est à l’origine de cet échec. La profonde crise dans l’armée, la crainte d’une opération combinée entre les secteurs les plus réactionnaires de l’armée et leurs représentants en Angola et au Mozambique, les options différentes quant à la « solution de la question coloniale » ont suscité l’intervention de la Commission de coordination afin de faire échouer l’opération Palma Carlos.

L’emprise accentuée du MFA sur le plan gouvernemental ne peut être interprétée comme la mainmise d’un secteur de l’armée optant pour l’instauration d’une « dictature militaire » ou comme un tournant à droite. À court terme, elle exprime plutôt l’échec de l’opération de droite tentée par Spinola et la tentative de faire appliquer le programme « démocratique » du MFA. Les mesures prises aussi bien en Angola qu’au Mozambique face à divers cercles penchant pour une solution tout à fait opposée à l’indépendance, comme l’adoption de la loi constitutionnelle du 19 juillet — qui affirme la reconnaissance du principe de l’autodétermination, avec toutes ses conséquences, qui inclut l’acceptation de l’indépendance des territoires d’outre-mer et entraîne l’annulation de l’article 1er de la Constitution de 1933, article qui considérait l’Angola, le Mozambique et la Guinée-Bissau comme des « provinces d’outre-mer » —, confirme cette option.

Néanmoins, ce serait être aveugle de ne pas considérer les éléments contradictoires d’une telle situation. Tout d’abord, les illusions dans la fonction réelle et la nature de l’armée — ainsi que du MFA — ne pourront qu’être renforcées, d’autant plus que le PSP et le PCP cautionnent et soutiennent plus fermement que jamais les militaires. Ensuite, le poids grandissant acquis par des représentants du MFA — spécialement l’ex-capitaine Carvalho qui dirigea les opérations militaires du 25 avril — doit être apprécié dans la perspective des crises futures. Si le MFA explique à demi-mots que la prise de la direction de la région militaire de Lisbonne par Carvalho s’inscrit dans le cadre de l’affaiblissement des positions des courants les plus réactionnaires de l’armée (qui avaient une position forte dans la capitale), il n’en reste pas moins que la charge de l’actuel brigadier général n’est autre que celle « d’intervenir pour le respect du maintien de l’ordre ». Si la loi sur la presse est utilisée pour frapper le journal de droite Economia e Finanças d’une amende de 150 000 escudos — première mesure dans le domaine de la censure prise par le 2e gouvernement provisoire —, il n’en reste pas moins que cette loi sert essentiellement à intervenir contre toute l’agitation et la propagande de l’extrême gauche dans les luttes ouvrières, anticoloniales et antimilitaristes. Ceci est d’autant plus évident que l’instabilité à moyen terme de ce gouvernement est certaine. Les contradictions entre ses velléités démocratiques (programme du MFA) et la situation sociale et économique ne peuvent que susciter de nouvelles crises. Une fois de plus la politique du PCP et du PSP, dans ce contexte, apparaît comme un facteur stimulant les pires illusions.

La crise de l’armée au Mozambique et en Angola ne fait que s’accentuer. Des unités signent des communiqués affirmant qu’elles « reconnaissent le FRELIMO comme seule organisation représentant le peuple du Mozambique ». Suite aux diverses manifestations qui se sont déroulées au Mozambique, ce sont plus de 2 500 soldats qui ont refusé de poursuivre la guerre. Les mouvements de fraternisation se multiplient. Cette crise de l’armée — et spécialement au Mozambique — ne peut que rendre de plus en plus difficile la tactique consistant à faire traîner les négociations. Ceci d’autant plus qu’un accord avec la Guinée-Bissau accentuerait toutes les contradictions. Il semble, dès lors, que le processus de « décolonisation » doive s’accélérer et dépasser ce que prévoyait Spinola il y a un peu plus d’un mois.

Quant à la situation économique, elle n’est pas des plus brillantes. La croissance du chômage est de plus en plus forte. Le chiffre de 150 000 chômeurs est donné par la presse. La crise de l’industrie de la construction, le recul des activités touristiques (moins 40 %), la fermeture des petites et moyennes entreprises accentuent la montée du chômage. Les luttes contre les licenciements reprennent, de même que certaines grèves limitées, mais dont le niveau politique est plus élevé, comme dans l’usine de moteurs électriques EFACEC, où les revendications ne portent plus seulement sur les salaires, mais sur les rythmes de travail, etc.

Face à l’inflation qui ne pourra pas être si facilement jugulée, au chômage, la réaction des travailleurs pourra bien être un élément qui, en septembre, s’ajoute à celui de la crise de l’armée. La voie vers les élections sera peut-être moins droite que ne le déclara Vasco Gonçalves.

Été 1974

Lettre hebdomadaire