Dire, comme nous l’avions fait dans notre précèdent article titré éloquemment « Trump auto-piégé », que Trump est en train de tomber dans le piège qu’il a lui-même créé, est désormais une évidence partagée par pratiquement tous les médias un tant soit peu sérieux. Comme d’ailleurs est désormais devenu presque un lieu commun que les impasses de Trump sont dues en grande partie, à la résistance et àl’intelligence tactique « non prévues » du régime de Téhéran.
Ceci étant dit, trop peu d’attention est portée sur les problèmes toujours plus grands et insolubles que la guerre de Trump contre l’Iran rencontre à l’intérieur des Etats-Unis, dans son parti Républicain, et surtout à l’intérieur de la Maison Blanche elle-même ! À part quelques plutôt vagues références aux fractures que cette guerre est en train de provoquer dans le mouvement (présidentiel) MAGA, pratiquement pas un mot sur les dissensions aux sein de l’administration Trump et des sphères dirigeantes du trumpisme. Et pourtant, comme nous allons le voir, ces dissensions non seulement existent, mais sont aussi grandissantes et en train de peser fortement sur l’issue de la guerre, et même sur le présent et surtout l’avenir du parti Républicain, des Etats-Unis et du monde entier.
En effet, on pourrait dire que ces dissensions se sont manifestées pour la première fois publiquement quand le conseiller et « tsar » de Donald Trump en matière d’intelligence artificielle et de cryptomonnaies David Sacks a mis en garde Trump de trouver au plus vite une porte de sortie de cette guerre, en argumentant longuement contre sa prolongation. Une prolongation de cette guerre qui, selon lui, conduirait inexorablement à des situations très dangereuses y compris à un conflit nucléaire quand un Israël épuisé et aux abois serait obligé de faire usage de son arsenal nucléaire !1
L’importance capitale de cette prise de position si tranchée tient à la personne de David Sacks, ce milliardaire co-fondateur -avec Thiel- du géant de l’intelligence artificiel Palantir qui est en train de guider et de coordonner les frappes de l’armée américaine contre l’Iran. Et voici ce qu’on écrivait de lui et de ses amis, en Mars 2025 : « C’est comme si les démons d’un passé qu’on croyait enterrés, continuent à hanter notre présent (…) surtout en raison du passé et de la formation idéologique de ceux qui sont à la fois les têtes pensantes et la garde rapprochée de Trump : le triumvirat de Elon Musk, Peter Thiel et David Sachs ainsi que leur protégé, le vice-président J.D. Vance. Moins connu que Musk, David Sachs a été nommé par Trump « czar en charge de l’Intelligence artificielle et des cryptomonnaies », c’est-à-dire de deux secteurs plus que névralgiques de son administration, tandis que Peter Thiel qui peut se targuer d’avoir « découvert » et senti le premier le potentiel de Trump, a formé idéologiquement, a financé et a propulsé sur la scène politique J.D. Vance, avant de l’imposer comme vice-président de Trump. Évidemment, le contenu des professions de foi et des actes de ces messieurs suffiraient amplement à les qualifier de néonazis. D’ailleurs, ils s’évertuent eux-mêmes à poser en racistes et suprématistes convaincus et en soutiens et propagandistes de tout ce qu’il y a de néofasciste et surtout de néonazi de par le monde. Toutefois, c’est leur passé commun de sud-africains blancs, partisans enthousiastes de l’apartheid et grandis dans des milieux ouvertement nostalgiques du Troisième Reich, qui éclaire […] la profondeur et la solidité de leurs convictions néonazies »2. (2)
Étant donc donnés les liens qui unissent les membres de ce triumvirat, on peut légitimement supposer que David Sacks, qui s’exprime en public très rarement, n’aurait pas fait cette déclaration tonitruante sans l’aval de ses associés Thiel et Musk. Mais, cela signifierait que Silicon Valley qui est représentée auprès de Trump par le triumvirat Thiel-Musk-Sacks, est aussi en train d’entrer en dissidence. Ainsi que, chose encore plus grave, toute une aile de la direction du trumpisme, dont le vice-président Vance! Ce qui explique évidemment le silence prolongé de Vance qui cache une opposition d’ailleurs désormais confirmée par Trump lui-même qui a fait état du peu d’enthousiasme de son vice-président pour cette guerre. Sans oublier la récente démission tapageuse du chef de l’anti-terrorisme, l’extrémiste de droite et suprématiste Joe Kent, qui a accusé Trump d’avoir été entrainé dans la guerre contre un Iran qui « ne constitue pas une menace imminente contre les Etats-Unis », par Israël et « le tout puissant lobby juif ».
Mais, que sont-ils et qu’est que unit tous ces Républicains de tendance Maga qui sont en train de s’opposer publiquement à la guerre de leur Président contre l’Iran ? De Sacks à Thiel, de Joe Kent a l’ex star de Fox News Tucker Carlson et de la nouvelle idole des jeunes Républicains Nick Fuentes a Steve Bannon, la plupart sinon tous sont des extrémistes de droite ou même des nostalgiques de Mussolini ou du Troisième Reich national-socialiste. Et en plus, la plupart sinon tous se déclarent libertariens nouvelle mouture, partisans des guerres courtes qui visent non pas au «changement de régime » pratiqué dans le passé par les néoconservateurs américains, mais plutôt, selon le président de la Chambre des Représentants Mike Johnson, au « changement de comportement d’un régime », pratiqué récemment au Venezuela par le gouvernement Trump3.
Il n’y aucun doute que la fraction libertarienne du trumpisme n’a jamais été très favorable à la guerre contre l’Iran. D’ailleurs, plusieurs de ses membres ultraréactionnaires et très antisémites, comme par exemple Nick Fuentes, ne cachent pas leur sympathies pour les régimes également ultraréactionnaires des Talibans Afghans ou des Ayatollahs Iraniens, avec lesquels ils partagent plusieurs « sensibilités » communes, comme p.ex. la misogynie pathologique. Mais, ce qui a mis le feu aux poudres et a accéléré énormément la fracture du sommet dirigeant du trumpisme a été le changement plutôt radicale, en l’espace de quelques jours, des objectifs de la guerre contre l’Iran poursuivis par Trump : la guerre initialement annoncée comme devant être courte et visant au changement du comportement du régime Iranien, a été remplacée au fil de jours, par la perspective d’une guerre longue et sans qu’il y ait le moindre espoir de trouver des leaders Iraniens disposés de devenir les Delcy Rodriguez d’un régime iranien collaborant avec l’Amérique de Trump.
Alors, à qui la faute de cette dérive du trumpisme et de Trump lui-même ? Mais, évidemment à cet Israël de Netanyahou qui a entrainé Trump dans une guerre aux mille dangers pour l’impérialisme américain. Et encore à Israël qui, non content d’avoir torpillé, en bombardant l’Iran, les négociations américano-iraniennes à Oman peu avant leur conclusion positive, il assassine ensuite l’un après l’autre tous les dirigeants Iraniens qui pourraient négocier la fin de la guerre avec les Etats-Unis. Pour les libertariens de MAGA, Israël qui continuera sa guerre jusqu’à la destruction totale de l’Iran, tout en écrasant sous se bombes le Liban, devient inévitablement un obstacle et un adversaire qui met en danger leur plan d’installer en 2028 leur poulain J.D. Vance à la Maison Blanche, d’autant plus que certains d’entre eux sont connus pour leur antisémitisme viscéral.
En recapitulant, on ne peut que tirer la conclusion que la guerre de Trump contre l’Iran n’est qu’une des guerres en cours au Moyen Orient. En même temps qu’elle, fait aussi rage la guerre d’Israël contre l’Iran, une guerre dont les objectifs diffèrent sensiblement des objectifs, tout au moins initiaux, de la guerre américaine. Et aussi, on est en train d’assister à la transcroissance de la guerre israélienne contre le Hezbollah en guerre israélienne contre le Liban tout entier, dans le cadre de la campagne messianique de la réalisation du Grand Israël, que l’inénarrable ambassadeur de Trump à Jérusalem soutient avec ferveur en invoquant « le droit biblique d’Israël sur un territoire qui va du Nile a l’Euphrate » !
Et en plus, il y a toujours en cours la guerre du régime Iranien contre son propre peuple, qui est, sans doute, la plus sauvage et la plus meurtrière de toutes. Et aussi, la guerre de Teheran contre les micro états du Golfe Persique, lesquels sont en train de perdre (définitivement ?) tout ce qui a fait d’eux des paradis artificiels pour les élites privilégiées de notre monde. Et enfin, il y a une guerre, probablement la plus critique de toutes, qui commence à se profiler sur l’horizon, celle des libertariens contre les néoconservateurs américains, laquelle est sans doute destinée de peser lourdement sur le présent et l’avenir non seulement du trumpisme mais aussi de la droite et de l’extrême droite mondiale. En attendant évidemment, l’émergence du mouvement radical de masse du peuple américain, qui balayera ensemble néoconservateurs et libertariens, ainsi que tous ceux qui les financent et les soutiennent bec et ongles, pour le malheur de l'humanité et de son planète…