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L’émergence d’un capital financier arabe et iranien : l’utilisation des pétro-dollars

par Ernest Mandel

L’augmentation du prix du pétrole depuis la guerre du Kippour en octobre 1973 a considérablement accru les revenus en devises des pays producteurs, avant tout les pays arabes et l’Iran. Ces énormes revenus — estimés à 75 milliards de dollars pour l’année 1974 — peuvent être utilisés de la manière suivante :

(1) Ils peuvent être thésaurisés, c’est-à-dire détenus par les banques centrales sous forme de couverture pour leurs devises nationales, ou détenus sous forme d’or ou de devises thésaurisées par des propriétaires privés.

(2) Ils peuvent être placés à court terme dans des banques étrangères ou des institutions internationales, ou utilisés pour l’achat d’emprunts publics des pays impérialistes à court terme (certificats de trésor).

(3) Ils peuvent être dépensés improductivement pour l’importation de biens qui ne rentrent pas dans le processus de reproduction de marchandises : armes, objets de luxe, etc.

(4) Ils peuvent être utilisés à des fins d’importation de biens productifs servant à accélérer l’accumulation du capital et la production de marchandises au sein des pays producteurs de pétrole (l’importation de vivres et de biens de consommation servant à la reproduction de la force de travail entre également dans cette catégorie).

(5) Ils peuvent servir à des fins d’investissement à long terme à l’étranger. Il faut distinguer ici : les placements en valeurs mobilières (actions, obligations) ; les placements immobiliers ; les prises de participation dans des entreprises industrielles, financières, commerciales ou de transport, et la création de nouvelles firmes de ce genre, avec participation à la gestion.

De ces cinq formes d’utilisation des pétro-dollars, seule la première a un effet de déflation sur l’économie des pays impérialistes, et peut donc être considérée comme un facteur supplémentaire — d’ailleurs très marginal — de la récession économique en cours. Parler, comme le font divers hommes politiques des pays impérialistes, de « soixante milliards de dollars soutirés à l’économie occidentale » par le déficit de la balance des paiements des pays impérialistes, c’est oublier que la plus grande partie de ces soixante milliards restent ou retournent en Occident, sous forme de paiement d’achats supplémentaires de marchandises ou sous forme de placements divers.

En fait, la thèse inverse est beaucoup plus fondée. En étant placés à court terme dans des banques américaines et européennes, les pétro-dollars alimentent l’inflation du crédit et donc l’inflation de la monnaie scripturale, plutôt que de contribuer à la déflation. Il est vrai qu’une partie de ces pétro-dollars a servi à « éponger » des certificats de trésor américains et anglais, qui ont été ainsi soustraits à leurs acheteurs habituels (les banques privées), ce qui a contribué à réduire les possibilités de ces banques d’accorder du crédit. Mais la cause réelle de cette restriction du crédit réside non dans l’achat des emprunts publics à court terme par les exportateurs de pétrole, mais dans le fait que les banques centrales américaines et britanniques, engagées dans une politique délibérée de déflation et de restriction du crédit, n’ont pas accru le volume de leurs opérations sur le marché monétaire avec l’accroissement des achats et des emprunts par les « sheiks arabes ».

Il est difficile d’estimer à présent les proportions dans lesquelles les revenus des producteurs de pétrole se répartissent entre les cinq utilisations mentionnées plus haut. Mais, en gros, on peut estimer que 30 milliards serviront à l’importation supplémentaire de marchandises et placements divers à l’intérieur des pays exportateurs de pétrole (catégories 3 et 4) et que 35 milliards serviront aux placements à l’étranger (catégories 2 et 5). Le reste étant sans doute thésaurisé.

Les programmes d’investissement des pays producteurs de pétrole déjà prévus pour les années à venir sont extrêmement élevés. L’Arabie Séoudite a élaboré un plan quinquennal 1975-1979 dont les dépenses s’élèvent à 60 milliards de dollars courants, l’Algérie un plan quadriennal 1974-1977 avec 22 milliards d’investissements. Le Kuweit prévoit plus de 4 milliards de dollars d’investissements rien que pour l’année fiscale 1974-75. On peut donc prévoir que les déficits cumulatifs de la balance des paiements des pays impérialistes provenant de la hausse du prix du pétrole — toute chose restant égale par ailleurs — diminueront considérablement dans les années à venir, vu l’accroissement de leurs fournitures en biens d’équipement, en brevets et techniciens, aux exportateurs de pétrole. Il n’en va pas de même du déficit de la balance des paiements des pays semi-coloniaux non exportateurs de pétrole, qui risque de s’aggraver.

Au 10ème Congrès Mondial de la IVème Internationale nous avions surpris, et sans doute quelque peu choqué, un certain nombre de délégués, en affirmant que nous assistions à la naissance d’un nouveau capital financier autonome arabe et iranien, du fait de l’énorme et rapide accumulation de capitaux à laquelle la hausse du prix du pétrole donnait lieu dans les mains des classes possédantes de ces pays.

Depuis lors, ce qui était signalé comme tendance potentielle s’est pleinement épanoui. L’achat par le Shah d’Iran de 25 % des actions du trust ouest-allemand Krupp a été en quelque sorte le signal largement aperçu de l’apparition d’un nouveau secteur indépendant du capitalisme international.

Le capital financier, c’est le capital bancaire (le capital-argent) investi dans le secteur productif (industrie, transports) et participant au contrôle de celui-ci, voire accaparant ce contrôle. Dans ce sens il se distingue du capital-rentier, qui se contente de constituer un portefeuille de valeurs mobilières et de couper les coupons.

Les informations qui s’accumulent couramment sur le comportement des classes possédantes qui touchent les revenus des exportations du pétrole ne laissent pas le moindre doute sur le fait que des secteurs déterminés de ces classes sont en train de dépasser le stade du parasitisme (du type anciens pachas d’Égypte) et commencent à se comporter comme des représentants typiques du capital financier.

Le cas de la bourgeoisie iranienne, désormais représentée au conseil d’administration du trust Krupp, n’est nullement un exemple isolé. Dans le domaine immobilier, la Kuweit Investment Company, fondée en 1961, a acheté l’île de Kiawah aux États-Unis, où elle veut créer un grand centre touristique. Elle a pris une part prépondérante dans un projet de redéveloppement de la ville d’Atlanta (dans l’État de Géorgie), également aux USA. Elle a lancé une OPA gigantesque (d’un montant de 260 millions de dollars) sur St Martin’s Property Corporation à Londres. Elle a également acquis le contrôle de deux compagnies maritimes, l’une reliant Chypre à la Grande-Bretagne, l’autre reliant l’Angleterre à l’Irlande. Et la semaine dernière le Shah d’Iran est intervenu de manière décisive pour renflouer la Grumman Aviation aux États-Unis, qui fabrique les avions à réaction Phantom.

Dans les pays arabes mêmes, le capital financier arabe, associé (souvent de façon majoritaire et sous son contrôle financier et politique) à de grands monopoles impérialistes, est engagé dans toute une série de projets industriels majeurs. La société d’Arabie Séoudite Petromin crée, ensemble avec le consortium international Marcona (réunissant des groupes américains, japonais et allemands), une usine métallurgique pour 500 millions de dollars dans la région de Jubail. L’Arab Maritime Petroleum Transport Cie commande 4 pétroliers pour une valeur de 240 millions de dollars. L’Émirat d’Abu Dhabi lance un projet de 300 millions de dollars pour la création d’une usine de gaz liquéfié à Das Island, en association avec un groupe japonais et un groupe américain. L’Arabie Séoudite fonde avec le trust allemand Hoechst une usine d’engrais nitrogènes pour 100 millions de dollars ; avec la Houston Natural Gas une usine de méthanol pour 300 millions de dollars ; avec la Mitsubishi un complexe pétrochimique à Jubail. La Dow Chemical est associée au capital iranien dans la création d’une usine pétrochimique de 500 millions de dollars en Iran ; un groupe franco-libanais, autour de J. J. Garnaud et Forges de Basse-Indre, s’associe avec un groupe privé séoudien pour la fabrication de containers en métal (59 % du capital sont séoudiens) ; etc., etc.

De véritables banques et compagnies d’investissements sont créées à des fins de financement de projets industriels et autres, où le capital financier arabe et iranien est associé (généralement de façon majoritaire) aux plus grands noms du capital financier impérialiste : l’Union des Banques Arabes et Françaises (Crédit Lyonnais) ; la Banque Arabe et Internationale d’Investissements (avec un consortium de 13 banques européennes) ; la Compagnie Arabe et Internationale d’Investissements ; le Middle East International Fund ; la Arab Bank of Jordan ; la Al Ahli Bank of Kuweit ; la Banque d’Investissement et de Financement (INFI : banque libanaise Audi plus actionnaires privés arabes, plus la Hambros Bank de Londres, plus la Nomura Securities de Tokyo, plus les Banques Populaires de France) ; la Compagnie Financière Arabe (54 % des parts arabes, 46 % des parts se répartissant entre la Bank of Tokyo, la Manufacturer’s Hanover Trust et la Banque de l’Union Européenne) ; la Kuweit Investment Cie (KFTCIC).

Cette dernière développe une activité fiévreuse de création d’entreprises financières et industrielles dans le Moyen-Orient et en Afrique. Elle a créé des sociétés d’investissements en Égypte, au Soudan, au Sénégal. Elle a participé au lancement d’entreprises industrielles en Égypte (cimenteries), d’une tannerie en Ouganda, d’une entreprise de transport au Soudan, d’une société immobilière au Sénégal et au Nigeria.

Le bilan est clair : il s’agit d’activités d’un capital financier entreprenant, non de celles de rentiers parasitaires. Le meilleur tableau des ramifications du capital financier arabe et iranien a été publié dans la revue française Entreprise (du 26 septembre 1974).

De simples paravents des trusts du pétrole ?

Deux objections sont généralement avancées contre notre thèse sur l’apparition d’un nouveau capital financier arabe et iranien autonome.

Selon un premier groupe de critiques, les gouvernements et hommes d’affaires arabes et iraniens ne seraient que des paravents des sociétés pétrolières, avant tout du groupe Rockefeller (Exxon, ex-Esso). Les énormes surprofits réalisés par ces trusts depuis la guerre du Kippour, le fait qu’une partie non négligeable des pétro-dollars soit déposée dans la Chase Manhattan Bank contrôlée par les Rockefeller, la rentrée sensationnelle des Rockefeller sur le marché égyptien, la politique de Kissinger (ancien conseiller grassement payé par les Rockefeller) obligeant Israël au dégagement graduel des territoires arabes occupés, sont quelquefois cités pêle-mêle à l’appui de cette objection. Pour les représentants les plus paranoïaques de cette version des choses, même l’affaire Watergate, et l’arrivée de Nelson Rockefeller au poste de vice-président des États-Unis, feraient partie d’une seule et même « conspiration » des trusts du pétrole.

Il est incontestable que ces trusts ont grassement profité de l’accroissement du prix du pétrole décidé par les gouvernements réunis dans le cartel des pays producteurs. Soulignons qu’il ne s’agit pas seulement des trusts américains, mais aussi des trusts européens tels la Royal Dutch-Shell et la British Petroleum. Qu’il y ait eu une certaine concordance d’intérêts entre le capital financier (et les gouvernements) arabes et iranien d’une part, et les trusts impérialistes du pétrole de l’autre, il n’y a aucune raison de le contester.

Mais une chose est d’affirmer une certaine concordance d’intérêts entre deux groupes séparés et autonomes de propriétaires capitalistes, une autre chose est d’affirmer l’identité des intérêts, ou la subordination nette des uns par rapport aux autres. Or, il suffit d’examiner le développement de la « crise du pétrole » au cours des derniers mois pour s’apercevoir que la thèse de l’identité d’intérêts entre les classes possédantes arabes et iraniennes et les trusts impérialistes du pétrole est insoutenable.

Lors de la dernière réunion des pays de l’OPEP (Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole), il a été décidé de ne pas toucher au prix de vente du pétrole, mais d’accroître exclusivement les charges et redevances payables par les trusts. Les pays exportateurs ont averti les consommateurs occidentaux que toute nouvelle hausse des prix à la consommation serait le fait non d’une décision arbitraire des gouvernements arabes et iranien, mais du refus des trusts de payer ces redevances en réduisant leurs superbénéfices.

Plus importante que cette décision, qui prend pourtant la valeur d’un symbole, est le fait que les gouvernements des pays arabes sont en train de transférer la propriété des puits de pétrole à leur profit, et aux dépens des trusts impérialistes. En quoi la nationalisation de l’ARAMCO correspond-elle à l’« intérêt » du groupe Rockefeller, voilà un mystère que nos critiques n’ont pas percé à jour.

Une variante de cette objection consiste à mettre l’accent sur la nature exclusivement ou principalement politique de la hausse du prix du pétrole. Le but des gouvernements arabes serait non celui d’accumuler du capital, mais celui d’obliger les gouvernements impérialistes à abandonner leur appui unilatéral à Israël dans le conflit israélo-arabe.

Que les gouvernements arabes cherchent à utiliser leur puissance économique et financière nouvelle en vue de modifier les rapports de forces politiques et militaires au Moyen-Orient, cela n’est nullement en contradiction avec la thèse de la constitution d’un nouveau capital financier arabe et iranien. Encore faudrait-il expliquer en quoi les gouvernements bourgeois d’Iran, de Nigeria, du Venezuela, tous parties prenantes de la politique de hausse du prix du pétrole, auraient le même intérêt politique primordial, explication qui est d’autant plus difficile qu’on connaît l’antagonisme manifeste entre le régime du Shah d’Iran et celui de la République Irakienne, qui dépasse de loin la sympathie (largement inexistante) du Shah pour la cause palestinienne, sans parler de ses sympathies pour le nationalisme arabe, qui sont nulles.

Il est manifeste que ce qui unit toutes ces classes possédantes, ce n’est ni un projet, ni un intérêt politique commun, mais la possibilité de profiter, à un moment déterminé de l’histoire du capitalisme international en déclin, d’une redistribution majeure de la plus-value extraite au prolétariat et au semi-prolétariat : redistribution aux dépens de la bourgeoisie impérialiste et au profit de la bourgeoisie de certains pays semi-coloniaux.

Après la seconde guerre mondiale, l’impérialisme a largement sauvé sa domination sur les pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine (à l’exception de la Chine, de la Corée du Nord et du Nord-Vietnam, et de Cuba) en transférant le pouvoir politique aux classes dominantes locales, en transformant sa domination directe en domination indirecte, en élevant la bourgeoisie coloniale au rang de partenaire de son entreprise d’exploitation. Mais il a réussi la gageure d’effectuer cette transformation sans aucun transfert majeur de plus-value, de profits. Aujourd’hui, la bourgeoisie coloniale, monnayant 25 années de révolution coloniale, présente la note, et il s’agit d’une note épicée. Elle réclame une part majeure de la plus-value extorquée aux producteurs des pays semi-coloniaux. Elle l’a obtenue, du moins temporairement, dans les pays exportateurs de pétrole, en exploitant une conjoncture éminemment favorable.

Pour s’apercevoir de quelle énorme manne il s’agit, il faut tenir compte du fait que les frais d’extraction d’un baril de pétrole au Moyen-Orient ne s’élèvent en moyenne qu’à 10 ou 12 cents US. Or les compagnies pétrolières demandaient, il y a deux ans, pour ce baril, 2 à 3 dollars : aujourd’hui elles le vendent à 11,65 dollars (à quoi s’ajoutent évidemment les frais qu’elles réalisent en tant que transporteurs, raffineurs, grossistes, revendeurs, etc.). Mais sur les 11,65 dollars, 9,23 dollars de plus-value avant le 1/10/74, 9,74 dollars depuis cette date, vont aux classes possédantes des pays exportateurs ; 2,42 dollars avant le 1/10/74, ou 1,91 dollars après cette date, restent aux sociétés pétrolières, ce qui représente encore plus de 10 fois les coûts d’extraction.

Jadis la plus-value se répartissait 90 % pour les trusts pétroliers, 10 % pour les classes possédantes locales. Puis cette proportion a évolué vers 75-25 %, 66-33 %, 50-50 %. Elle est aujourd’hui renversée à 20-80 %, si l’on ne regarde que le prix du pétrole à l’exportation des pays producteurs. Si on prend l’ensemble des bénéfices réalisés par les trusts par le transport, la raffinerie, la distribution etc., on ne sera sans doute pas très loin de 40-60 %.

La revanche du tiers-monde ?

La deuxième objection contre notre thèse sur l’apparition d’un capital financier arabe et iranien autonome va dans le sens diamétralement opposé à la première. Elle affirme qu’il ne s’agit pas d’une redistribution de bénéfices entre classes possédantes, mais d’une revanche générale du « tiers-monde », des pays « pauvres » sur les pays « riches ». Ceux-ci auraient fondé, dans leur ensemble, leur « prospérité » sur l’« énergie à bon marché ». Cette époque serait maintenant révolue. Les peuples du « tiers-monde » amélioreraient désormais leur niveau de vie aux dépens des « peuples » riches. D’ailleurs, la majeure partie des pétro-dollars ne sont-ils pas dans les mains d’institutions étatiques et publiques ? Comment pourrait-on parler d’un « capital financier » lorsqu’il s’agit de propriété publique ? Les revenus en dollars ne profiteront-ils pas à l’ensemble des peuples des pays exportateurs ?

Précisons tout d’abord que l’affirmation selon laquelle les compagnies d’investissements et banques arabes et iraniennes seraient presque toutes ou toutes des institutions publiques est largement exagérée. La Kuweit Trading Contracting and Investment Company compte 25 % d’actions en mains privées ; la part privée s’élève déjà à 50 % dans la Kuweit Investment Company. Dans la plupart des joint ventures (sociétés à capitaux mixtes impérialistes et locaux) mentionnées plus haut, les actionnaires privés ne sont pas seulement étrangers mais aussi arabes. Leur part se rapproche de 50 % ou dépasse les 50 %.

Rappelons ensuite que dans les pays semi-coloniaux, la séparation entre le « public » et le « privé » est souvent largement fictive, comme elle le fut à l’époque de l’accumulation primitive du capital en Europe, du XVIe au XVIIIe siècle. Des sheiks, émirs et rois traitent le budget public comme leur domaine privé. La corruption, le vol, la concussion, sont la source classique de l’accumulation privée de capital de la part de hauts dignitaires et fonctionnaires dans tous ces pays.

C’est là, soit dit en passant, la différence qualitative, révélant une différente structure de classe, entre ces pays et les États ouvriers bureaucratisés, malgré l’apparente similitude en ce qui concerne la nationalisation des grands moyens de production. Les bureaucrates soviétiques ou chinois s’approprient des avantages matériels considérables en biens de consommation. Ils ne peuvent accumuler du capital privé, comme un Trujillo, un Houphouët-Boigny, un émir du Kuweit, un président des Philippines, ou ce simple chef de police à Hong Kong qu’on vient d’accuser d’avoir accumulé en l’espace de quelques années l’équivalent de 1 million de dollars US en pots-de-vin obtenus des gangsters.

L’affirmation selon laquelle les « masses arabes » profiteraient dans leur ensemble de la hausse du prix du pétrole n’est vraie que dans les cas exceptionnels et marginaux de pays à très basse densité de population, comme le Kuweit. Le revenu par tête d’habitant de l’Irak, pourtant grand exportateur de pétrole, est actuellement de 370 dollars par an (moins de 15 000 FB, moins de 1 900 FF). Celui de l’Égypte est de 220 dollars par an (8 800 FB, 1 100 FF). Malgré tous les projets de solidarité arabe, malgré le Kuweit Fund for Arab Development, malgré la Arab Bank for Economic and Social Development, malgré la Arab Investment Company et le Saudi Arabia Development Fund, qui disposent, ensemble, de plusieurs milliards de dollars, ces chiffres n’augmenteront pas sensiblement dans les années à venir.

La notion de « solidarité arabe » est peu appropriée en la matière de distribution ou d’investissement de plus-value. Citons à ce propos le quotidien britannique The Guardian du 9 octobre 1974 : « Le fait est qu’un énorme point d’interrogation se pose sur la sécurité et la profitabilité d’investissement à large échelle dans le Tiers-Monde. Et par rapport à cela les dirigeants de la Gulf Oil ou le Shah d’Iran opèrent sur une base capitaliste aussi impeccable que n’importe quelle société à Londres ou à New York ».

S’il en est déjà ainsi pour la « solidarité arabe », il en va encore plus nettement de même pour la « solidarité des peuples du tiers-monde ». D’un total de revenus pétroliers nets de 75 milliards de dollars en 1974, les pays exportateurs accorderont seulement quelque 3 milliards sous forme d’aide aux pays semi-coloniaux non exportateurs de pétrole. Cela n’est qu’une fraction des charges supplémentaires que les hausses du prix du pétrole auront imposées à ces pays.

Certes, l’investissement d’une part croissante des pétro-dollars dans quelques pays arabes et en Iran accélérera le développement économique de ces pays. Ils finiront ainsi par se doter d’une infrastructure, y compris d’une infrastructure en industrie lourde, qui favorise leur industrialisation. C’est, somme toute, ce que le capital, y compris le capital financier, a réalisé ailleurs, en d’autres époques et sous d’autres circonstances. Mais il s’agit d’un développement capitaliste, qui ne garantit d’aucune manière une augmentation rapide, pour ne pas dire une augmentation automatique, du niveau de vie des masses (sauf, répétons-le, dans des pays semi-vides comme le Kuweit et la Libye).

Les investissements de capitaux s’effectuent par priorité dans les secteurs à haute composition organique du capital, qui emploient peu de main-d’œuvre (pétrochimie, chimie organique, sidérurgie). Les ravages opérés par l’extension de l’économie monétaire et par l’inflation dans la paysannerie et l’artisanat risquent de supprimer bien plus d’emplois que la nouvelle industrie ultra-moderne n’en crée. Le chômage endémique et le sous-emploi continueront à sévir en Iran, en Égypte, en Algérie, en Irak, en Syrie, pour ne pas parler des pays arabes moins développés encore. Sous la pression de ce chômage et des conséquences générales d’une structure sociale dominée par l’accumulation du capital (y compris, de plus en plus, l’accumulation privée) les écarts entre les riches et les pauvres, entre le capital et le travail, s’accentueront au lieu de disparaître. Le modèle de croissance brésilien est là pour le confirmer. Il ne s’agit donc pas d’une « victoire des pays pauvres sur les pays riches », mais bel et bien d’une redistribution de la plus-value mondiale entre différents groupes de classes possédantes, même si une partie des habitants des pays concernés obtiendront quelques miettes de ce riche festin.

Une nouvelle application de la loi du développement inégal et combiné

Pour la même raison il serait pour le moins prématuré de conclure de l’apparition d’un nouveau capital financier arabe et iranien autonome au changement de nature sociale des pays arabes et de l’Iran, à leur transformation de pays semi-coloniaux en nouvelles puissances impérialistes. La propriété financière des principales entreprises industrielles d’un pays n’est qu’un des critères pour déterminer sa nature en tant que pays soit impérialiste, soit semi-colonial. Sa structure sociale, le degré de son sous-développement, le poids des survivances pré-capitalistes dans les rapports de production, sa place sur le marché mondial, la nature du pouvoir politique, la nature et la composition de la classe dominante, sont des facteurs qui doivent être combinés avec le premier pour déterminer la nature de ce pays.

La fraction de la classe dominante iranienne et arabe qui incarne et dirige le nouveau capital financier autonome de ces pays n’est composée ni de managers, ni d’ingénieurs, mais de propriétaires qui conservent leur emprise sur la terre et sur l’État par des formes de domination ultra-parasitaires. Cela ne signifie pas seulement que le know-how (savoir-faire technologique) doit être importé des pays impérialistes, ce qui maintient la dépendance par rapport à ces pays et impose aux entreprises industrielles importantes la forme de joint ventures. Cela signifie aussi que ce capital financier nouveau (de même que le capital financier russe d’avant 1917) n’a aucun intérêt à une révolution agraire réelle qui le dépossèderait d’une fraction importante de ses biens. Or, sans une telle révolution agraire, aucune rupture essentielle avec le sous-développement n’est possible.

L’apparition du capital financier autonome iranien et arabe — de même d’ailleurs que l’apparition d’un capital financier brésilien autonome — marque le début d’un processus de changement, et non un achèvement. Si demain les puissances impérialistes devaient déclencher une agression militaire contre les pays arabes pour rétablir leur contrôle sur les sources de pétrole, il s’agirait manifestement non d’une guerre inter-impérialiste, devant laquelle le prolétariat mondial ne devrait pas prendre parti en faveur des uns et contre les autres. Il s’agirait au contraire d’une tentative impérialiste pour maintenir et renforcer le statut dépendant semi-colonial des pays arabes menacé d’effritement. De la part des impérialistes et de leurs agents, ce serait une guerre de brigandage pour s’emparer du pétrole d’autrui. De la part des pays arabes, il s’agirait d’une guerre de légitime défense, la défense de leur chance et de leurs droits d’émancipation et d’indépendance contre des brigands étrangers. Les sympathies et l’appui du prolétariat international devraient être dans ce cas tout entiers du côté des pays arabes.

Mais approchant le problème d’un point de vue de classe, nous ne faisons d’aucune manière passer les conflits qui opposent l’impérialisme aux tentatives d’émancipation des pays arabes, fût-ce sous la direction de leurs classes possédantes, avant les conflits qui opposent les masses arabes à leurs propres classes possédantes. Taire ces derniers conflits ou essayer de les étouffer, sous prétexte de « solidarité arabe anti-impérialiste », pour ne pas dire de « solidarité du "tiers-monde" contre les pays riches », c’est passer de l’autre côté de la barricade, c’est appuyer les exploiteurs contre les exploités.

Précisément, dans la mesure où les pétro-dollars stimulent la constitution d’un capital financier autonome en Iran et dans les pays arabes, ils y stimulent le développement du capitalisme, de l’industrie capitaliste, de l’exploitation capitaliste, de la décomposition capitaliste du village ancestral. Le développement du capitalisme produit inévitablement, comme dans la Russie de la fin du XIXe siècle, le développement de la lutte de classes entre le capitalisme arabe et iranien d’une part, et les travailleurs arabes et iraniens d’autre part. Plus se développe cette lutte de classes, et plus l’autonomie du capital financier arabe et iranien se heurte à une limite politique, sociale et militaire : sa dépendance de l’appui impérialiste, afin de maintenir une barrière devant la révolution socialiste qui risque de monter.

On met souvent l’accent, dans la presse occidentale, sur les risques politiques d’une intervention militaire impérialiste au Moyen-Orient, destinée à rétablir le contrôle impérialiste sur les puits de pétrole : nouvelle montée du nationalisme arabe, apparition de nouvelles directions politiques encore plus fortement anti-impérialistes que les nassériens et les baathistes de jadis, influence considérablement accrue de la bureaucratie soviétique dans le Moyen-Orient. Tout cela est incontestable. Mais on oublie de présenter le revers de la médaille : les risques que courent les classes possédantes arabes en cas d’une nouvelle montée du mouvement de masse, non seulement anti-impérialiste et anti-féodal, mais cette fois-ci de plus en plus anti-capitaliste.

Si Sadate a fait supprimer les bases soviétiques en Égypte, si la bourgeoisie arabe s’efforce aujourd’hui d’éliminer ces bases partout dans le Moyen-Orient, il ne s’agit pas simplement d’une manœuvre diplomatique en échange d’un assouplissement de la politique pro-israélienne de l’impérialisme américain. C’est parce que la classe dominante arabe, qui se transforme progressivement en classe bourgeoise, a peur de toutes les forces anti-capitalistes. C’est parce que la guerre civile a fait rage pendant des années au Yémen, qu’elle fait encore rage au Dhofar, qu’elle peut éclater demain en Jordanie ou en Arabie Séoudite, voire après-demain en Iran, et qu’elle sait fort bien qu’elle n’aura pas d’autre aide et appui efficaces dans le monde contre ses propres exploités que ceux qui proviennent des puissances impérialistes.

Dans ces conditions, le chantage qui accompagne, de part et d’autre, les marchandages sordides pour la redistribution de la plus-value, est un chantage limité par une conscience nette d’intérêts communs, que la bourgeoisie internationale ne pourra mettre en danger qu’en risquant son existence même. Il y a des moments dans l’histoire de l’impérialisme et de la bourgeoisie en général, où celle-ci est acculée à risquer le tout pour le tout. Mais il n’est pas démontré qu’elle en soit déjà arrivée là, ni à Washington ni à Riyad, pour ne pas dire à Téhéran.

L’ensemble des transformations qui s’expriment dans l’apparition d’un capital financier arabe et iranien autonome, essentiellement par l’accumulation des pétro-dollars, se laisse le mieux résumer comme une nouvelle illustration de la loi du développement inégal et combiné. Le retard de la révolution socialiste mondiale a permis, au lendemain de la seconde guerre mondiale, une nouvelle expansion temporaire des forces productives. Celle-ci s’est effectuée sous la domination impérialiste, mais dans des conditions de déclin accentué du système capitaliste international dans son ensemble, avec des conflits aggravés et des contradictions de plus en plus explosives, non seulement entre le Capital et le Travail, mais encore entre les métropoles impérialistes et les colonies. La politique systématique d’alliance de la bureaucratie soviétique et chinoise avec la bourgeoisie coloniale, et la faiblesse des directions révolutionnaires de rechange des travailleurs et des paysans pauvres des pays coloniaux et semi-coloniaux, ont permis à cette bourgeoisie coloniale, avec 20 ans de retard, de monnayer puissamment l’indépendance politique formelle que l’impérialisme a dû lui octroyer pour éviter le pire.

Disposant brusquement, dans plusieurs pays, de ressources considérables de capitaux, elle les a accumulés et investis dans le modèle appris des pays impérialistes. Mais elle le fait dans un contexte socio-économique non fondamentalement modifié, qui combine le moyen-âge à la technique contemporaine, où des esclaves non encore émancipés côtoient des financiers modernes, où l’on calcule au computer l’optimum d’imposition aux trusts impérialistes, tout en maintenant la dépendance par rapport à l’impérialisme.

La classe possédante arabe n’a pas encore rompu avec le moyen-âge au moment où elle commence à délaisser les palaces de Beyrouth et les salles de jeu de la Côte d’Azur pour se lancer dans des chantiers industriels et navals. Elle ne peut se défaire de cette double peau, comme elle ne peut éliminer le sous-développement de sa société, même à coups de milliards de dollars. Pour cela il faut une révolution sociale. À cette révolution sociale, ni le Shah d’Iran, ni l’émir de Bahreïn, ni le roi d’Arabie Séoudite, ni la bourgeoisie égyptienne ne peuvent présider. Ils en seront renversés.

Le 11 octobre 1974

Lettre hebdomadaire

 

 

المؤلف - Auteur·es

Ernest Mandel

Quelques ouvrages d'Ernest Mandel 

La Théorie léniniste de l’organisation a été réédité sous le titre Lénine, la révolution, le parti. Éditions La Brèche, 7 €.
Les étudiants, les intellectuels et la lutte des classes, éditions La Brèche, 1979.
Sur la Seconde guerre mondiale, éditions La Brèche.
Introduction au marxisme, éditions La Brèche.

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Photographie © Eric Koch pour Anefo