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L’Allemagne emboîte le pas à la Hongrie : elle traduit en justice des activistes de gauche

par Gus Fagan
Maja, une personne non binaire antifasciste emprisonnée par la Hongrie.

Le recours par l’État aux tribunaux et à la prison comme arme contre la contestation démocratique ne se limite pas à la Grande-Bretagne, mais s’étend à toute l’Europe. En Grande-Bretagne, des manifestant·es ont été emprisonné·es en vertu de la loi antiterroriste. En Allemagne, ils et elles sont emprisonné·es en vertu d’une loi qui les accuse d’appartenir à une « organisation criminelle ». Mais ce qui est le plus alarmant dans le cas allemand, c’est la manière dont le gouvernement allemand coopère avec le régime répressif hongrois de Viktor Orbán pour emprisonner des citoyens allemands qui ont participé à une manifestation antifasciste internationale à Budapest en 2023. En Allemagne, on appelle cela le « Budapest Komplex ».

Le 26 janvier 2026, devant le tribunal régional de Düsseldorf, six personnes ont été accusées d’avoir pris part à des affrontements physiques avec des nazis à Budapest en février 2023 et d’avoir causé des blessures corporelles. Le contexte est le suivant : chaque année, le 12 février, des milliers de sympathisant·es du nazisme provenant de toute l’Europe défilent à Budapest pour commémorer l’évacuation des troupes fascistes de cette ville à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le gouvernement hongrois ferme les yeux, mais des manifestations antifascistes ont lieu régulièrement.

Lors de la confrontation entre les deux camps en février 2023, plusieurs nazis ont été blessés. Le gouvernement de droite d’Orbán a profité de l’occasion pour porter un coup au mouvement antifasciste international. Des militants locaux ont été arrêtés et emprisonnés, et des mandats d’arrêt internationaux ont été émis à l’encontre de militants étrangers venus d’Allemagne, d’Italie, de France et d’ailleurs.

Les autorités allemandes ont profité de ces mandats d’arrêt pour mener leur propre action contre le mouvement antifasciste en Allemagne. En vertu de l’article 129 du code pénal allemand (qui porte sur la définition de ce qu’est une « organisation criminelle »), la police a entrepris de rechercher les personnes accusées.

L’arrestation de Maja

Cette coopération germano-hongroise a conduit à l’arrestation, à Berlin en décembre 2023, d’une femme non binaire originaire d’Iéna (Maja1). Le collectif qui la défendait s’est battu pendant des mois pour empêcher son extradition vers la Hongrie. Puis, le 27 juin 2024, le tribunal de Berlin a approuvé l’extradition. Le lendemain, le 28 juin 2024, la Cour constitutionnelle allemande s’est prononcée contre l’extradition, invoquant l’insuffisance des vérifications effectuées et le doute quant à « la garantie suffisante de la protection de la requérante, qui s’identifie comme non binaire. Un point qui semble pour le moins sujet à caution». Mais les autorités allemandes, anticipant la décision de la Cour, avaient déjà envoyé Maja à Budapest la veille au soir.

Les poursuites contre les antifascistes allemand·es qui ont participé à la manifestation de Budapest se sont poursuivies et, le 6 mai 2024, une militante de Nuremberg (Hanna) a été arrêtée et comparaissait devant le tribunal de Munich le 19 février 2025.

Le ministère public l’a accusée de tentative de meurtre et a requis une peine de huit ans d’emprisonnement. Les preuves à son encontre étaient contestables : aucun élément n’indiquait qu’elle s’était rendue à Budapest, et l’accusation s’appuyait sur le système de reconnaissance controversé utilisé par la police hongroise. L’accusation de tentative de meurtre n’a pas été retenue, mais elle a été reconnue coupable d’appartenance à une « organisation criminelle » et d’avoir « infligé des lésions corporelles », et a été condamnée à cinq ans d’emprisonnement.

Au début de l’année 2025, six autres militant·e·s avaient été arrêté·e·s pour des faits liés à la manifestation de Budapest et leur procès a débuté à Düsseldorf le 26 janvier de cette année. Ils et elles sont accusé·e·s d’appartenir à une organisation criminelle, d’avoir causé des lésions corporelles et d’avoir tenté de commettre un meurtre à Budapest.

Des conditions de détention très dures pour les antifascistes

Dans le même temps, à Budapest, la militante extradée, Maja, est détenue à l’isolement dans une cellule humide infestée de punaises, avec des installations sanitaires déficientes. Elle est sous surveillance vidéo constante, jour et nuit, et comparaît devant le tribunal menottée et enchaînée. Elle a dû être hospitalisée après une grève de la faim de 40 jours en 2025, mais les autorités allemandes ont refusé d’intervenir. Le 4 février 2026, le tribunal de Budapest l’a condamnée à huit ans de prison.

Des manifestations de solidarité ont eu lieu dans de nombreuses villes allemandes pour réclamer le retour de Maja et l’arrêt du traitement inhumain dont elle fait l’objet. Les inquiétudes de la Cour constitutionnelle concernant le traitement réservé à Maja dans une prison hongroise sont tout à fait légitimes. Ce régime est en effet connu pour ses mesures anti-LGBT. Les cours d’études sur le genre à l’université ont été supprimés et le changement de sexe est officiellement interdit.

Sous la présidence d’Orbán, Budapest est devenue l’épicentre du glissement vers l’extrême droite de l’Union européenne. Depuis 2023, son régime tente d’utiliser les protocoles d’extradition internes de l’UE pour arrêter les militant·es de gauche d’autres pays de l’UE qui ont participé à la manifestation antifasciste en Hongrie. Les précédents gouvernements allemands avaient attiré l’attention sur le non-respect des droits humains et de l’État de droit par la Hongrie. Mais le gouvernement conservateur actuel de Friedrich Merz s’est montré disposé à extrader des citoyens allemands afin qu’ils soient poursuivis par le régime répressif d’Orbán. Le mandat d’arrêt européen, introduit en 2004, est une procédure d’extradition classique. Il reposait sur l’affirmation selon laquelle, dans l’UE, tous les citoyens auraient les mêmes droits fondamentaux. Mais ce n’est clairement pas le cas en Hongrie. Le fait que l’Allemagne ait accepté de se ranger aux côtés de la Hongrie pour poursuivre ses propres citoyens, sur la base de preuves douteuses fournies par la police hongroise, est une évolution très grave dont la gauche européenne doit prendre la mesure. Il nous faut faire preuve de solidarité envers les personnes jugées à Düsseldorf et celles qui sont déjà emprisonnées en Allemagne et en Hongrie.

Publié le 6 février 2026 par Anti*Capitalist Resistance.

Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l’aide de Deeplpro

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    Pour plus d'informations sur la solidarité avec Maja, voir : Maja