La droite mexicaine, soutenue par les secteurs oligarchiques et applaudie ouvertement par Donald Trump, tente de s’appuyer sur le mécontentement social pour déstabiliser le gouvernement de Claudia Sheinbaum.
Bien que sa capacité de mobilisation reste limitée, le danger est réel. La seule barrière efficace reste l’approfondissement du projet de transformation de la société et la construction d’un mouvement social autonome capable de faire face à la menace fasciste.
Bien que les médias nationaux et internationaux aient nourri de grandes attentes quant à un supposé impact déstabilisateur de la mobilisation de la « génération Z » du 15 novembre contre le gouvernement progressiste de Claudia Sheinbaum Pardo, le résultat a été clairement décevant pour ses promoteurs. Sur les 80 à 90 000 manifestant·es qui se sont rassemblé·es dans tout le pays, à peine un tiers étaient des jeunes, une proportion similaire à celle des autres marches organisées par les mêmes partis d’opposition de droite et d’extrême droite. Ceux-ci prennent comme prétexte de leur mobilisation la crise de la sécurité, alors qu’ils sont eux-mêmes responsables de son aggravation.
Les organisateurs ont tenté de recréer la mobilisation de dizaines de milliers de jeunes qui ont réussi à renverser au Népal un gouvernement corrompu et profondément impopulaire.
Il est vrai que l’assassinat de Carlos Manzo, maire d’Uruapan, la deuxième plus grande ville du Michoacán, par le cartel Jalisco Nueva Generación, a suscité un vif mécontentement à l’échelle nationale, notamment chez les jeunes qui s’identifient à cette génération. Mais cette indignation a été rapidement instrumentalisée par les partis de droite, qui ont cherché à en faire le moteur d’une mobilisation ouvertement putschiste dont l’objectif était de prendre le Palais national. La manœuvre a finalement échoué : ce sont ces mêmes jeunes qui ont rejeté l’appel et se sont démarqué·es de la manipulation de l’opposition.
Une offensive des oligarques d’extrême droite
Les forces qui ont impulsé la mobilisation provenaient de secteurs oligarchiques et conservateurs bien identifiables. On peut citer notamment l’homme d’affaires Ricardo Salinas Pliego, propriétaire de Televisión Azteca, connu pour ses litiges fiscaux avec l’État et pour un discours de plus en plus proche du néofascisme de personnalités telles que le président argentin Javier Milei. À cela s’ajoute le haut clergé catholique – qui se prépare à commémorer le centenaire de la guerre des Cristeros – ainsi que les dirigeants historiques du PRI et du PAN, dont les parlementaires ont diffusé des discours de haine et des accusations sans fondement qualifiant le gouvernement de Claudia Sheinbaum de « communiste » et le rendant responsable du meurtre de Manzo. Des journalistes et des intellectuel·les ont également participé à cette campagne, dénonçant une prétendue « dérive autoritaire » du gouvernement, sans apporter de preuves.
Ce mélange toxique d’intérêts fallacieux aide à expliquer les caractéristiques novatrices de cette mobilisation de droite. Contrairement aux précédentes – qui tentaient de se draper d’un mince voile « démocratique » (la marche blanche, la marée rose, la défense de l’Institut fédéral électoral, etc.) –, cette protestation a pris un caractère ouvertement putschiste. Des appels explicites à une intervention armée des États-Unis au Mexique et à un coup d’État mené par les forces armées ont circulé. Des actions violentes, clairement coordonnées, ont été enregistrées pour renverser les barrières qui protègent le Palais national. Les expressions misogynes, homophobes, antisémites, sexistes et racistes ont également proliféré, ainsi que les t-shirts arborant des symboles nazis.
Ce n’est pas un hasard si, dans ce contexte, le président américain Donald Trump s’est félicité de la mobilisation et n’a pas exclu par la suite une éventuelle intervention au Mexique sous prétexte de lutter contre le trafic de drogue. La main de l’impérialisme américain berce le berceau du nouveau monstre fasciste.
Même si la manifestation du 15 novembre était modeste et exprimait surtout le désespoir d’une droite radicalisée, son importance ne doit pas être sous-estimée. Ces derniers jours, on a assisté à des grèves massives des transporteur·ses et des défenseur·ses de l’eau, où se mêlent des revendications légitimes – améliorer la sécurité dans les transports publics et empêcher que l’eau reste concentrée entre les mains de grandes multinationales – et la manipulation de dirigeant·es de droite qui cherchent à déstabiliser le gouvernement. Ce scénario rappelle, à certains égards, les tactiques employées par la droite chilienne avant le coup d’État contre Salvador Allende en 1973.
Le problème de l’insécurité
Bien que pendant le mandat de Claudia Sheinbaum, des coups importants aient été portés à différents groupes criminels, le problème persiste et, dans certaines régions, il s’étend même. Le trafic de drogue – ainsi que l’extorsion, les enlèvements, le racket, la traite des femmes, la cybercriminalité et le blanchiment d’argent – n’est pas le fait de bandes marginales. Il s’agit d’une industrie profondément intégrée dans les hautes sphères politiques, économiques et financières du pays.
Son essor mondial remonte à l’irruption du modèle économique néolibéral, qui a provoqué un chômage massif dans de larges secteurs sociaux. Qui ne se souvient pas des grandes villes américaines se vidant du jour au lendemain, après le transfert de l’industrie manufacturière vers le sud du pays ou vers l’Asie ?
Au Mexique, les politiques néolibérales de Miguel de la Madrid, Carlos Salinas et Ernesto Zedillo ont jeté des centaines de milliers de personnes à la rue. Pour survivre, les victimes n’avaient plus que trois options : émigrer aux États-Unis, rejoindre l’économie informelle ou intégrer des circuits liés au trafic de drogue. L’illégalité entourant ces activités a servi de terreau à de nouveaux réseaux criminels : réseaux de traite humaine, notamment de femmes, structures de contrebande et de piraterie et, dans le cas du trafic de drogue (l’activité la plus rentable), organisations de plus en plus associées au pouvoir politique et économique.
On peut affirmer sans exagération que la croissance explosive des cartels dans les années 80 aurait été impossible sans la protection, directe ou indirecte, de l’État mexicain et même des États-Unis. Il est notoire que Washington a financé ses guerres secrètes en Afghanistan et au Nicaragua avec des ressources provenant du trafic de drogue. Les cartels ne sont pas des gangs marginaux : ils fonctionnent comme des entreprises transnationales avec des milliers d’employé·es et des réseaux de pouvoir qui infiltrent les gouvernements locaux, les politicien·nes de premier plan, les juges et les commandants militaires, tout en contrôlant de vastes territoires.
Dans ces zones, une sorte de « culture narco » a émergé, où de nombreux jeunes considèrent que leur vie criminelle sera brève, mais compensée par un style de vie extravagant et ostentatoire. Il ne s’agit là que de la philosophie néolibérale de l’individualisme extrême poussée à son paroxysme le plus violent.
La lutte contre ces organisations, leurs réseaux de pouvoir et la culture qui les légitime est une tâche de longue haleine. Outre le renseignement financier, l’éradication de la corruption au sein des élites politiques, judiciaires et militaires, et l’action résolue contre les groupes criminels – y compris l’organisation d’autodéfenses et de polices communautaires dans les zones rurales –, la solution fondamentale passe par la construction d’un système économique plus égalitaire, plus juste et fondé sur des valeurs collectives et solidaires. En d’autres termes : démanteler le néolibéralisme et mener la bataille culturelle en faveur d’une alternative socialiste.
Comment lutter contre le fascisme ?
La principale raison pour laquelle le Mexique est l’un des rares pays où l’extrême droite et le fascisme sont sur la défensive est que, même sans rupture radicale avec le néolibéralisme, le gouvernement a réussi à améliorer de manière durable le niveau de vie de la majorité de la population. Les augmentations du salaire minimum, l’expansion des programmes sociaux, les investissements dans les infrastructures, la réglementation de l’externalisation, les progrès en matière de liberté syndicale, le rétablissement des marges de souveraineté énergétique et l’obligation pour les grands entrepreneurs de payer des impôts ont renforcé une base sociale large et stable pour la « quatrième transformation ».
Mais si ce processus de transformation ne s’approfondit pas et reste à mi-chemin, il créera un terrain fertile pour la recomposition des secteurs de droite. Des tâches essentielles restent encore à accomplir : rétablir le pouvoir d’achat des salaires contractuels, rétablir un régime de retraite solidaire en supprimant les Afores (régime d’investissement des fonds de retraite, NdT) et le paiement en UMA1, améliorer de manière substantielle la sécurité publique, répondre aux problèmes des différents secteurs sociaux par un dialogue réel et des solutions efficaces, promouvoir une réforme fiscale progressive et auditer – puis annuler – la dette publique considérée comme odieuse.
Ce programme doit s’articuler autour de la construction d’un mouvement social large et indépendant du gouvernement, capable de maintenir des niveaux élevés de mobilisation face à la menace que représente l’oligarchie d’extrême droite et fasciste – incarnée, entre autres, par des personnalités telles que Ricardo Salinas Pliego – qui cherche aujourd’hui à s’imposer par des manœuvres de déstabilisation. Dans le même temps, ce mouvement doit faire valoir ses propres revendications auprès du gouvernement actuel, sans se subordonner ni à la droite ni au pouvoir en place.
Le 2 décembre 2025
José Luis Hernández Ayala est délégué du Syndicat mexicain des électriciens (SME) et membre de l’exécutif national de la Nouvelle centrale syndicale (NCT). Cet article a été publié par Jacobin América Latina. Traduit par Fabrice Thomas.
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L’Unidad de Medida y Actualización est une unité de calcul utilisée notamment pour indexer les pensions et prestations sociales. Son évolution plus lente que celle du salaire minimum entraîne une baisse du pouvoir d’achat des retraité·es.