Du 24 au 26 juillet 1974 s’est tenue à Tokyo une Conférence de la jeunesse asiatique (’74 Asian Youth Conference) à l’appel de trois organisations japonaises : un mouvement de solidarité envers les détenus politiques en Corée du Sud (Youth Congress for the Release of Soh Brothers), le comité de rédaction de la revue militante féminine Women’s News (Women’s News Editorial Committee) et le Comité de solidarité Vietnam-Indochine (Vietnam-Indochina Solidarity Committee).
La réunion de cette conférence répondait à un besoin croissant de coordination des mouvements de lutte dirigés contre l’impérialisme japonais qui se développent tant au Japon lui-même que dans l’ensemble de la région, en Asie orientale.
Deux facteurs se combinent en effet aujourd’hui : une profonde crise économique et sociale du capitalisme japonais d’une part, et la naissance d’une résistance ouverte et massive à sa pénétration économique et politique en Asie du Sud-Est et de l’Est d’autre part.
Une crise structurelle du capitalisme nippon est produite par l’épuisement des ressources internes qui ont permis sa croissance accélérée après la Seconde Guerre mondiale, comme par la retombée sociale de cette croissance (voir à ce sujet l’interview de Y. Sakai, INPRECOR n° 7). Quant à la montée des luttes régionales contre l’impérialisme japonais, elle manifeste le contrecoup de l’échec de l’escalade militaire US contre la révolution indochinoise et de la réorientation de la stratégie américaine qui en a découlé.
Les peuples d’Asie sentent confusément que ce revirement de la politique de Washington est une preuve de faiblesse essentielle. D’autant qu’elle place en porte-à-faux le réseau de régimes dictatoriaux avec lequel l’impérialisme américain assurait sa domination dans cette région du monde. La résistance prolongée des peuples vietnamien, cambodgien et laotien aura permis de faire le pont entre la seconde vague de la révolution asiatique — marquée par la naissance de la Corée du Nord, de la Chine populaire, de la République démocratique du Vietnam du Nord, mais aussi par la défaite en Malaisie, en Indonésie, aux Philippines et l’établissement de la dictature en Corée du Sud, ainsi qu’à Taïwan et en Thaïlande — et l’actuelle remontée des luttes de classes.
Les USA ne se sentent pas à même de remplir seuls le rôle de gendarme dans ces conditions. C’est pourquoi ils en appellent à la coexistence pacifique et acceptent d’en payer le prix : la réinsertion de la Chine dans la société politique mondiale. C’est pourquoi ils demandent au Japon de jouer un rôle contre-révolutionnaire régional accru. Mais, ce faisant, ils constituent un nouveau ferment de mobilisations et de centralisation des luttes anti-impérialistes.
L’impérialisme nippon est aujourd’hui le plus gros investisseur — ou l’un des plus gros investisseurs — dans les pays du Sud-Est et de l’Est asiatiques. Il est l’un des soutiens majeurs des dictatures locales. Et les peuples d’Asie se souviennent de son intervention militaire dans les années 40. Il est une cible privilégiée des luttes actuelles. Le premier ministre japonais Tanaka en a fait la triste expérience lors de son voyage, en janvier 1974, en Asie du Sud-Est. À Bangkok (Thaïlande), Kuala Lumpur (Malaisie) et Djakarta (Indonésie), des manifestations l’accueillaient, manifestations qui tournaient carrément à l’émeute dans ce dernier cas.
C’est dans ce cadre, marqué par une profonde convergence des objectifs de lutte, que la coordination des luttes anticapitalistes au Japon avec les luttes anti-impérialistes en Asie est devenue une perspective prioritaire pour les militants marxistes révolutionnaires. C’est dans ce cadre qu’il faut apprécier l’importance de cette première « Conférence de la jeunesse asiatique ».
L’état inégalé de dégénérescence sectaire d’une partie importante de l’extrême gauche japonaise a interdit la participation à cette conférence de nombreuses organisations politiques nationales. Néanmoins des militants représentant un éventail remarquable de mouvements de luttes se développant aujourd’hui au Japon participèrent activement, à des titres divers, aux travaux de la Conférence. Un dirigeant de l’Association des paysans de Sanrizuka y apporta son salut et appela à la préparation des luttes prévues pour le mois à venir contre l’ouverture du nouvel aérodrome international de Tokyo (voir INPRECOR n° 7). Des militants coréens (de la colonie d’un million d’immigrés permanents au Japon) et membres actifs d’organisations de masse contre la dictature de Park apportèrent une contribution décisive au déroulement des débats. Des militants du mouvement de libération Buraku expliquèrent le combat des « hors-castes » japonais, véritables « intouchables » soumis, encore aujourd’hui, à une sévère discrimination.
Des mouvements syndicalistes radicaux participèrent à la Conférence, tel la tendance régionale de lutte de classes Roken de Sendai (ville au nord de Tokyo, voir INPRECOR n° 7) et le 3e syndicat des chantiers navals Mitsubishi à Nagasaki — sans compter des militants des mouvements antiguerre ou de groupes antimilitaristes, de comités contre la pollution, etc.
Des représentants de deux organisations révolutionnaires de Hong Kong, un militant indien de la revue South Asian Marxist Review, un dirigeant du mouvement étudiant malais (arrivé malheureusement au lendemain de la Conférence proprement dite), des observateurs de France et des USA ont, de même, participé aux séances de travail et aux meetings qui ont suivi.
Le premier résultat de cette conférence, grâce aux nombreuses séances d’étude en assemblées générales ou en commissions, aura été de mieux préparer les militants japonais à la lutte contre leur propre impérialisme et au soutien aux autres mouvements asiatiques. Telle l’affirmation de la solidarité à l’égard de grèves dans le textile à Bangkok, branche qui, en Thaïlande, est pour 80 % aux mains des Japonais et 20 % sous contrôle taïwanais. Telle l’analyse de la surexploitation de la main-d’œuvre féminine et l’exportation des industries les plus polluantes vers la Corée du Sud, la Thaïlande, la Malaisie, etc. Telle la dénonciation de l’organisation à l’échelle de masse d’un « tourisme » très spécial au départ du Japon et visant à faire goûter la joie de la prostitution asiatique aux clients des grandes agences de voyage nippones. Dès la fin de la Conférence un meeting fut organisé à Tokyo, où plus de 1 000 personnes participèrent, et une demi-douzaine de meetings suivirent en province.
Mais c’est la préparation de campagnes internationales pour la libération des prisonniers politiques dans cette région du monde qui a occupé l’essentiel des travaux de la Conférence. À commencer par la défense des militants menacés de mort ou emprisonnés à vie par la dictature sanglante du régime sud-coréen ; tel le poète Kim Chi-ha, l’évêque Chi Hak-sun et les membres de la Fédération nationale de la jeunesse et des étudiants démocratiques (National Federation of Democratic Youth and Students). Au lendemain de la Conférence une délégation internationale s’est rendue à l’ambassade de Corée du Sud, protégée par de nombreuses brigades anti-émeutes, pour exiger la libération immédiate des prisonniers politiques. Deux journées d’action ont par ailleurs été prévues, pour les 18 et 19 septembre, pour poursuivre le mouvement.
Le problème de la Corée du Sud n’est évidemment pas le seul. Et c’est la solidarité envers les prisonniers politiques de la région que la conférence veut organiser durant l’année à venir : de Malaisie et de Singapour, d’Indonésie et des Philippines, des Indes et de Sri Lanka, sans oublier les 200 000 prisonniers torturés dans les geôles de Thieu au Sud-Vietnam. À cet effet, la Conférence a décidé la création d’un centre d’information, à Tokyo, qui centralisera et diffusera dans un bulletin en langue anglaise le maximum d’informations pour aider à l’animation des campagnes au Japon, en Asie et si possible ailleurs dans le monde.
Mention spéciale fut faite de la poursuite de la lutte des trois peuples d’Indochine et de la nécessité de poursuivre l’action jusqu’à leur victoire finale.
Mais l’objectif de cette Conférence de la jeunesse asiatique ne se limite pas à l’organisation de mouvements de solidarité — comme cela fut le cas pour une autre conférence asiatique organisée peu avant par d’anciens militants du Beheiren, mouvement pacifiste de gauche japonais. Ces mouvements sont évidemment importants. Mais ils doivent fournir un premier cadre d’unité d’action à des mouvements de lutte et des courants révolutionnaires d’orientations diverses qui agissent aujourd’hui au Japon et à l’échelle régionale. Cadre d’unité d’action, ils doivent être aussi cadres de confrontation politique, de clarification des perspectives. Les prochains développements de la révolution asiatique réclameront, de la part des militants de cette région, une capacité accrue de compréhension, de coordination et de centralisation. C’est dès maintenant qu’il faut l’éprouver dans la pratique, pour jeter les bases d’un véritable front unique de la jeunesse asiatique anti-impérialiste. C’est dans cette perspective qu’une deuxième conférence est prévue pour l’été prochain.
Été 1974