INTERVIEW AVEC Y. SAKAI, DIRIGEANT DE LA LIGUE COMMUNISTE RÉVOLUTIONNAIRE (SECTION JAPONAISE DE LA IVe INTERNATIONALE)
Le 7 juillet dernier, les électeurs japonais étaient appelés à renouveler la moitié des membres de la Chambre haute1. Deux mois auparavant, fin avril–début mai, la traditionnelle « offensive de printemps »2 des syndicats débouchait sur une grève remarquable par son ampleur. Y. Sakai, membre du Bureau politique de la Ligue communiste révolutionnaire (section japonaise de la IVe Internationale), fait, à partir de ces deux évènements, le point de la situation dans son pays.
Dans une interview donnée en février à la revue Quatrième Internationale, tu affirmais que la situation d’alors pouvait provoquer « cette année… la plus grande grève générale de toute l’histoire du Japon ». Qu’en a-t-il été effectivement ?
Durant la campagne de printemps, un nombre considérable de travailleurs se sont effectivement mobilisés, soit 5 à 6 millions, et une grève générale de fait a paralysé le Japon durant environ une semaine. Cela n’a pas d’équivalent dans l’histoire de notre mouvement ouvrier. Pourtant je prévoyais, lors de cette interview, que l’offensive de printemps verrait se dérouler une véritable confrontation, sérieuse, entre la classe ouvrière et le patronat. Or cette confrontation a été reportée, malgré l’ampleur de la grève, à plus tard — l’an prochain ou, au pire, dans deux ans. Il faut tenter d’expliquer pourquoi.
À notre avis, il y a là deux raisons essentielles.
Tout d’abord la bourgeoisie japonaise avait la capacité de faire d’importantes concessions économiques du fait des profits réalisés grâce à l’inflation. Ces concessions étaient politiquement nécessaires. Le mécontentement populaire, alimenté par la hausse des prix, était très grand et la bourgeoisie savait que les positions du parti gouvernemental devenaient franchement mauvaises alors que les élections à la Chambre haute approchaient. Il lui fallait éviter une confrontation directe. C’est pourquoi elle accorda des hausses de salaires très importantes, de l’ordre de 25 à 30 % !
Ensuite, les directions syndicales réformistes recherchaient un accord national avec le patronat sur les revendications ouvrières. La combativité ouvrière s’est fortement accrue et la position de la bureaucratie au sein des syndicats s’est gravement dégradée : elle est bien souvent sur la défensive. Elle était donc prête à saisir la première proposition de compromis pour désamorcer cette situation. Et il faut se rappeler que si la combativité s’accroît très notablement, il n’existe toujours pas de pôle alternatif de gauche capable d’offrir d’autres perspectives à l’échelle nationale.
Tu dis qu’il n’y a pas de pôle alternatif national. Mais peux-tu donner des exemples de votre intervention locale lors de ces grèves ?
Nous avons jeté toutes nos forces dans cette offensive de printemps 1974. Mais notre implantation reste très inégale selon les régions. À Tokyo, malgré quelques cas d’implantation syndicale réelle, vu la masse des travailleurs concentrés dans la capitale, notre intervention est restée propagandiste. Dans les villes du Nord-Est nous avons pu déployer une réelle activité, mais à l’échelle de certains syndicats et certaines entreprises seulement. À Osaka et Kyoto de même (dans les Postes et dans les Télégraphes et Téléphones). Mais à Sendai, notre implantation plus importante nous a permis d’organiser une véritable activité régionale centralisée. C’est cet exemple qui, je crois, permet de mieux illustrer notre orientation dans ce type de lutte.
Nous avons gagné notre influence au travers des « secteurs jeunes » des syndicats ; secteurs qui regroupent les jeunes travailleurs, généralement les éléments les plus combatifs, et qui ont leur propre vie organisationnelle. Dans le milieu des années 60, une « tendance internationaliste » s’était formée au sein des jeunesses socialistes. Et aujourd’hui, le mouvement syndical à Sendai (préfecture de Miyagi) connaît une situation politique triangulaire, avec, aux côtés des socialistes et du PC, notre propre influence (tout particulièrement dans les PTT et dans les Chemins de fer). En 1970 les « Comités ouvriers internationalistes » (organisation des jeunes travailleurs d’orientation trotskyste) ont vu le jour. Et en 1973 s’est formée une tendance syndicale, le Roken (Société d’étude du mouvement ouvrier). Le Roken s’est donné un double but : organiser les travailleurs régionalement (il faut comprendre qu’au Japon le poids du syndicalisme d’entreprise est très puissant) ; et offrir aux luttes revendicatives un débouché politique autre que celui de la collaboration de classes des directions réformistes.
Durant la dernière grève nous avons participé à la création de comités de grève, contrôlés par des assemblées générales quotidiennes de travailleurs. En liaison avec eux nous avons mis sur pied un comité régional regroupant des « groupes d’action », groupes mobiles formés de jeunes travailleurs (au nombre de 150 à 180 environ). Ces « groupes d’action » ont eu une double activité : radicaliser la grève, en initiant des piquets de grève, rompant les consignes pacifistes des directions syndicales (qui nous attaquent maintenant). Quelques occupations d’entreprises ont pu être organisées et des bagarres ont eu lieu, soit avec des agents des patrons, soit avec la police. Soutenir les points faibles ou menacés, comme dans les Postes où la police et la bureaucratie ont conjointement essayé d’isoler la grève. À l’inverse nous avons essayé de faire de cette grève l’affaire des travailleurs.
Le Roken, pour sa part, a tiré douze tracts en une semaine (soit 100 000 exemplaires) pour fournir des informations sur la lutte en cours et en tirer les enseignements politiques. Le PC et le PS, pour leur part, n’ont publié aucun tract.
Tu as dit, au début de l’interview, que la confrontation attendue n’avait été que reportée d’un ou deux ans. Pourquoi ?
La crise du capitalisme japonais n’est pas essentiellement conjoncturelle. En fait l’expansion économique très rapide qu’il a connue de la fin des années 50 à la fin des années 60 a épuisé les réserves sur lesquelles elle se fondait. Le capitalisme japonais manque de main-d’œuvre ; il se heurte à des problèmes considérables dus à la pollution, à la structure des villes, qui ont connu un développement à la fois très rapide et anarchique ; il n’est pas capable de répondre aux nouveaux besoins. Et la bourgeoisie japonaise, menacée par l’accentuation de la concurrence interimpérialiste, doit entreprendre une profonde rationalisation de son économie alors qu’elle doit simultanément faire face à une profonde remontée des luttes populaires. Le gouvernement Tanaka a déjà été amené à renoncer, du fait de ces luttes, à un premier plan de rationalisation. Du fait aussi de la pression de l’impérialisme américain.
Et la hausse des salaires dont j’ai parlé ne doit pas faire illusion ! L’inflation, depuis l’automne dernier, a atteint les chiffres de 30, 35 % : c’est-à-dire que le pouvoir d’achat des travailleurs, en réalité, stagne ou régresse. Les conditions des employés des petites ou moyennes entreprises, notamment, où le degré de syndicalisation est très faible, sont particulièrement difficiles. Le gouvernement parle de plus en plus de la nécessité d’établir une « politique des revenus », c’est-à-dire un contrôle des salaires. On voit que le problème de la défense et de l’augmentation du pouvoir d’achat des travailleurs continuera à dominer les luttes sociales.
Il est symptomatique de voir que le Sohyo (le syndicat de gauche, dominé par les socialistes, avec participation du Parti communiste japonais) a demandé l’indexation sur les prix des retraites et des pensions accordées aux vieillards, aux handicapés, aux mères de famille… Et le gouvernement a été amené à faire des concessions à ce sujet. Nous avançons la revendication d’échelle mobile des salaires, mais elle reste encore très minoritaire dans le mouvement syndical.
C’est pour cet ensemble de raisons que nous pensons que les deux prochaines années verront éclater une importante confrontation de classe au Japon.
Les dernières élections à la Chambre haute ont-elles confirmé cette crise de direction bourgeoise ?
Oui, en fait, on peut dégager trois enseignements généraux des derniers résultats électoraux.
1. Le parti gouvernemental, le Parti libéral-démocrate, a enregistré une défaite. Il a perdu neuf sièges et n’a plus que 125 sièges sur une chambre de 250. Compte tenu du fait que cinq « indépendants », à peu près, votent pour lui, il bénéficie d’une majorité, mais très marginale. Dans certaines commissions, l’opposition a en fait la majorité ou la moitié des sièges. C’est une situation d’autant plus difficile pour le PLD et le gouvernement Tanaka, que le PLD est le seul parti bourgeois consistant au Japon, au pouvoir sans contestation depuis plus de vingt ans ! Du coup, les luttes de fraction se font plus âpres au sein du PLD. Fukuda, ancien ministre des Finances et un des dirigeants de la fraction la plus droitière du PLD, favorable au maintien de liens privilégiés avec Taïwan et promoteur d’une expansion économique limitée, s’oppose à Tanaka, le premier ministre. Cette lutte affaiblit, évidemment, l’actuel gouvernement. Bien sûr le PLD garde une forte majorité à la Chambre basse.
2. La gauche traditionnelle stagne. Ceci est particulièrement clair en ce qui concerne le Parti socialiste, qui ne gagne que trois sièges. C’est aussi vrai pour le Parti communiste, malgré son gain important en sièges par rapport à 1968 (neuf sièges). Si l’on compare avec les élections de 1971, le gain n’est plus que de six sièges. Surtout en pourcentage de voix le gain est infime.
Le PS et le PC ont déçu. Le PC surtout, a défendu une ligne très modérée, conservatrice.
3. Il apparaît donc une frange massive de militants combatifs. Le recul du PLD combiné à la stagnation du PC et du PS montre l’écart qui existe entre la combativité des masses et la politique des partis réformistes. Mais, encore une fois, cette frange n’avait ni l’organisation, ni les candidats capables de la représenter en totalité lors des dernières élections.
Vous êtes intervenus lors de ces élections, notamment en soutenant la candidature d’Ichiro Tomura, un dirigeant de l’Association des paysans de Sanrizuka.3 Quel bilan faites-vous de cette campagne ?
Il s’agissait tout d’abord d’aider la poursuite de la lutte de l’association des paysans de Sanrizuka. Il est probable que le gouvernement va tout faire à l’automne pour détruire la tour qui interdit l’usage des pistes de l’aéroport. La campagne de I. Tomura avait comme objectif premier de développer au maximum la solidarité en prévision de cette échéance.
Il s’agissait ensuite, pour nous, grâce à l’exemple de lutte que Tomura représente, et grâce à notre intervention propre, de dégager ce courant d’opposition de gauche au niveau national.
Électoralement nous avons subi une défaite. I. Tomura a recueilli 230 356 voix, soit 0,41 % des voix à l’échelle nationale. Il lui en aurait fallu le double au moins pour être élu. Il faut savoir que, lors des élections à la Chambre haute, une partie des candidats se présente sur la base de circonscription et une autre partie comme candidats nationaux. I. Tomura était de ceux-ci.
Nous avons constitué un front uni pour diriger la campagne. Mais nous étions la seule organisation politique nationale à y participer. Il y avait aussi des formations maoïstes, mais dont l’implantation reste locale. Des militants des mouvements pacifistes de gauche, le Beheiren, une coordination nationale de militants syndicaux de gauche, y participaient également. Et évidemment l’association des paysans de Sanrizuka, ainsi que des militants chrétiens de gauche (Tomura lui-même est chrétien).
Le reste de l’extrême gauche était hors du coup. Plusieurs groupes ont connu une profonde dégénérescence sectaire et s’épuisent en « guerres intestines » (il y a même un mot pour les désigner en japonais : uchigeba). La violence des affrontements est telle que de nombreux militants ont été tués. C’est le cas des Chukaku, une organisation aux caractéristiques similaires à une organisation stalinienne « 3e période », mais pour qui l’URSS est un État stalinien, et qui rejette Staline, et des Kaiho, ou « Libération », formation spontanéiste se définissant à tort comme luxembourgiste et qui revient vers le PS. Les Kakumaru, courant économiste analysant l’URSS comme un capitalisme d’État, outre les guerres internes, s’est engagé dans un profond cours droitier, social-démocrate, et a appelé à voter pour un candidat du PS, bureaucrate dans le syndicat des cheminots. (On pourrait tracer des analogies avec les lambertistes en France.)
Nous n’avons pu, en conséquence, rassembler tous les courants radicaux d’extrême gauche, et cristalliser à travers notre campagne tous les gains de la lutte des jeunes des années 1967-70. Au contraire, la campagne d’I. Tomura a souffert de la désaffection de beaucoup à l’égard de l’extrême gauche du fait de ces « guerres intestines ».
Le bilan de la campagne ne s’arrête évidemment pas à cela. D’autre part, nous avons pu établir à cette occasion beaucoup de contacts avec des courants et éléments de gauche avec lesquels nous n’avions jamais travaillé auparavant. Enfin cela a ouvert une importante bataille politique au sein du Sohyo quant au contrôle bureaucratique du PS sur le syndicat et pour le droit de chaque syndiqué de choisir le candidat ouvrier qu’il désire.
La campagne étant unitaire, ses composantes étaient politiquement hétérogènes (maoïstes et trotskystes ; militants syndicaux de gauche, pacifistes et chrétiens radicalisés). Quant à I. Tomura, il a une position très ferme à l’égard du PS et du PC (qui ont refusé leur soutien actif à la lutte de Sanrizuka) ; il représente un exemple éclairant de lutte radicale et illustre la volonté des militants combatifs de définir une position politique indépendante des directions réformistes. Le programme unitaire était élémentaire. Ses mots d’ordre étaient les suivants :
- Tout le pouvoir aux masses travailleuses !
- Pour l’occupation et l’expropriation des entreprises par les travailleurs !
- Pour la récupération des terres et de l’eau accaparées par les trusts et le gouvernement, par les paysans !
- Pour la récupération de la mer par les pêcheurs contre la pollution !
- Pour le contrôle des réseaux de distribution par les consommateurs !
- Contre toutes les discriminations qui frappent les femmes, les Buraku (les « hors-castes » japonais), les Sud-Coréens, les handicapés…
- Pour le renversement du gouvernement menteur et voleur du PLD !
- Contre l’invasion de l’Asie par l’impérialisme japonais !
- Nous détruirons l’impérialisme japonais en commun avec les peuples d’Asie !
- Votez pour Tomura, pour « Yonaoshi » (changer la société). En fait ce dernier mot d’ordre est difficilement traduisible car il utilise un mot traditionnel japonais qui signifiait « changer la vie », y compris à l’époque féodale, ou « Révolution ».
Nous avons évidemment diffusé notre propre programme dans le cadre de cette campagne unitaire.
À ces mots d’ordre généraux nous avons ajouté des mots d’ordre spécifiques concernant les luttes ouvrières, l’oppression des femmes, les actions antimilitaristes, la solidarité internationale envers les peuples d’Asie, contre la coexistence pacifique engagée par la Chine et la Corée du Nord, etc. En ce qui concerne les candidats locaux nous avons appelé à voter pour les candidats des partis ouvriers, PC et PS.
Comme nous étions la seule organisation politique nationale investie dans cette campagne, nous avons fourni le gros de l’effort, militant et financier. Mais du fait de l’état de l’extrême gauche et de notre relative faiblesse organisationnelle nous n’avons pas pu réaliser un meilleur score électoral.
Il y a une réelle continuité en ce qui concerne les leçons que nous pouvons tirer des deux évènements, avec, tout d’abord, une étape nouvelle de la crise du PLD. Nous assistons à l’ouverture d’une véritable crise de direction politique de la bourgeoisie au Japon. Avec, ensuite, l’affirmation d’un réel potentiel militant de la classe ouvrière et la stagnation de l’influence et l’affaiblissement du contrôle sur les luttes du PC et du PS. Avec enfin, le problème décisif de l’absence d’un pôle politique national de lutte de classes, capable de s’opposer, y compris sur la question gouvernementale, aux directions réformistes. C’est à la direction de ce pôle que notre section japonaise, la Ligue communiste révolutionnaire, s’attache aujourd’hui.
Propos recueillis par Pierre Rousset
Été 1974
- 1La Chambre haute est l’une des deux chambres qui forment le parlement japonais. Elle est renouvelée tous les trois ans. Elle correspond approximativement au Sénat américain.
- 2L’ensemble des contrats salariaux, au Japon, sont renouvelés au printemps. C’est pourquoi, chaque année à cette période, des luttes d’ensemble sont organisées.
- 3L’Association des paysans de Sanrizuka mène depuis huit ans une lutte exemplaire contre la construction du nouvel aéroport international de Tokyo. Au début, les paysans se sont mobilisés sur la question de la défense de leurs terres. À cela s’est ajouté le problème de la pollution provoquée par cet aéroport et l’intégration de cet aéroport dans le système militaire américain en Asie. Cette résistance a donné naissance aux manifestations les plus violentes de ces dernières décennies au Japon. Aujourd’hui l’aéroport est largement construit, mais les paysans ont construit une tour de 68 mètres de haut en bout de piste, qui interdit à tout avion l’usage de l’aéroport ! L’ouverture de l’aéroport a déjà été retardée de cinq ans !