Les masses posent le problème de la création et de la centralisation de leurs organes de lutte.
George Ball, président d’une commission d’étude sur la situation en Iran désignée par la Maison Blanche, et dont les membres sont liés à la CIA, a expliqué, dans son rapport à Carter : «Même avec son armée, le Shah est incapable de mettre fin à la situation actuelle».
Dans son numéro du 1er janvier 1979, le magazine américain Times écrit : «Même si l’armée tue encore 5 000 personnes et en emprisonne 50 000, le Shah n’a pas d’autre perspective que de disparaître. Si le Shah désire rester un personnage respecté et symbolique, la meilleure solution pour lui est, par une déclaration dramatique, de transférer le pouvoir à un groupe de politiciens professionnels, sinon il sera confronté à la décomposition de l’armée et du pays tout entier».
Ce changement de ton de la part des porte-paroles et des organes de propagande de l’impérialisme U.S. qui, jusqu’à maintenant, avaient soutenu tous les actes de barbarie du Shah, vient juste après la participation de 15 millions d’Iraniens le dimanche 11 et le lundi 12 décembre à des manifestations gigantesques, sans précédent dans l’histoire.
De ce point de vue on peut dire que les manifestations du 11 et 12 décembre ont marqué un tournant décisif et ont ouvert une étape nouvelle dans la lutte contre la monarchie sanglante des Pahlavi. Cette manifestation est la plus grande victoire du mouvement de masse, qui, malgré plus de 15 000 morts, menait depuis un an une lutte implacable et sans merci contre le régime du Shah, et qui, après chaque vague de répression, en ressortait plus déterminé et plus radical.
La loi martiale, le massacre du vendredi noir, le cabinet militaire n’avaient fait qu’augmenter la haine du peuple contre le régime. Une confrontation directe et frontale avec le mouvement des masses — en particulier les 11 et 12 janvier — aurait risqué de faire exploser la poudrière sur laquelle repose le trône Pahlavi. Celui-ci, bien que préparé à une telle confrontation, avait compris le risque d’une guerre civile, risque confirmé par les événements de Meched.
C’est dans ce contexte que l’impérialisme U.S. a décidé, avant que le Shah ne soit rejeté dans les poubelles de l’histoire, de tenter de faire de lui «un personnage respecté et symbolique». La solution soi-disant politique, que la classe dirigeante avait essayée plusieurs fois sans succès, fut de nouveau ressentie comme indispensable : un cabinet civil chargé d’effectuer un recul et des concessions partielles. Le but de ce cabinet, en faisant des concessions contrôlées, est de gagner du temps pour permettre à la réaction et à la contre-révolution de se réorganiser et de passer à l’offensive.
Pour donner un certain prestige à ce cabinet, il fallait une personnalité de «l’opposition libérale». C’est dans ce but que Bakhtiar, un membre connu du Front national, fut choisi comme premier ministre. Il fut alors exclu de son parti, accusé de trahison.
Mais en fait, Bakhtiar n’avait fait que reprendre à titre personnel la perspective du Front national exprimée dans la formule : «Le Shah doit régner sans gouverner». Dès le début de sa réorganisation, lorsque les trois principaux dirigeants, Sandjabi, Forouhar et Bakhtiar, envoyaient à la cour des lettres de protestation, la principale revendication du Front national était : monarchie constitutionnelle et respect de la constitution.
Au cours de cette dernière année, à travers ses lettres et ses déclarations, le Front national n’a ni organisé ni même appelé à la lutte pour les revendications démocratiques contenues dans cette constitution. Alors que la dynamique du mouvement de masse combinait la lutte contre la dictature et contre la monarchie, le Front national a toujours tenté de séparer les deux axes de lutte. Même après l’établissement de la loi martiale et le massacre du vendredi noir, K. Sandjabi, qui accuse aujourd’hui Bakhtiar de trahison, a parlé de maintien de l’institution monarchique.
Il a déclaré au journal iranien de Londres Iran Post en novembre 1978 : «Le Front national, aussi bien dans la période du docteur Mossadegh que dans la période suivante, a toujours été pour un gouvernement conforme à la loi. Notre système légal, c’est le système monarchique constitutionnel, et c’est sur cette base que le pouvoir du Shah a été défini… Et le Shah, en tant que personnalité non responsable, doit régner et non pas gouverner. Quand nous parlons de gouvernement conforme à la loi, nous exprimons notre fidélité à la fois à la constitution et au système monarchique».
C’est seulement après que les masses militantes aient donné leur sang et affirmé leur refus de tout compromis avec le système monarchique que le Front national a déclaré subitement qu’il était contre la monarchie actuelle.
Alors que Bakhtiar était occupé à préparer son gouvernement, K. Sandjabi, président du Front national, a déclaré devant les journalistes étrangers que «les conditions pour un succès de la mission de M. Bakhtiar n’étaient pas réunies et qu’en conséquence ce dernier ne pouvait mettre en application son programme de démocratisation et de libéralisation». Il a ajouté que «M. Bakhtiar n’a pas analysé correctement les conditions et la situation prévalant dans le pays. L’accord du peuple est indispensable. Nous ne sommes pas nécessairement contre une monarchie constitutionnelle, mais malheureusement, le peuple estime qu’aucune réforme ne peut être réalisée avec le souverain actuel. Avec son fils, cela n’est pas impossible, c’est le suffrage universel qui en décidera» (Le Monde du 5 janvier 1979).
En fait, il reproche à Bakhtiar d’être ouvertement passé dans le camp de l’ennemi, chose qu’il est prêt à faire lui aussi, mais dans une situation favorable.
La question qui se pose maintenant est de savoir si le gouvernement Bakhtiar pourra canaliser le mouvement de masse, ou plus exactement si, comme le souhaitent Bakhtiar et Sandjabi, une monarchie constitutionnelle est possible.
Les masses ont déjà répondu dans la rue à la première question, en disant non à toute tentative de maintenir en place le Shah, même s’il devait pour cela quitter un certain temps le pays. Bakhtiar n’avait pas encore formé son gouvernement que des centaines de milliers de manifestants scandaient : «Bakhtiar, chien de la cour ; Bakhtiar, valet sans volonté ; à bas le Shah ; ni le Shah ni Bakhtiar, mais un régime conforme à la volonté du peuple».
La domination de l’impérialisme en Iran a toujours été effectuée par le biais de l’institution monarchique. Les contradictions sociales créées par l’intégration de l’Iran dans le marché capitaliste mondial ne peuvent être maintenues que dans le cadre d’un État fort et dictatorial. L’importance stratégique de l’Iran, l’existence des questions nationales de l’Azerbaïdjan et du Kurdistan, qui risquent de remettre en cause le partage impérialiste de la région, rendent nécessaire pour l’impérialisme la présence d’un régime pouvant préserver son unité et sa place dans le camp occidental par la force des armes.
Le Shah a rempli ce rôle jusqu’à présent, mais en concentrant tous les pouvoirs entre ses mains et en faisant le vide autour de lui, il a empêché l’apparition d’une alternative politique crédible pour l’impérialisme. L’absence de parti politique bourgeois ou réformiste, capable de canaliser la mobilisation des masses vers un compromis avec la monarchie, voue à l’échec toutes les tentatives du Front national d’établir une monarchie constitutionnelle.
Le Front national aujourd’hui n’est que la convergence de politiciens libéraux, de juristes et d’intellectuels, sans base sociale dans le pays. La base sociale qu’avait le Front national, c’est-à-dire la bourgeoisie «nationale» qui avait lutté avec ses méthodes pour la nationalisation du pétrole sous la direction de Mossadegh, a complètement disparu après le coup d’État et l’intégration du marché iranien dans l’économie mondiale.
Déjà, les pressions de la lutte de classe ont créé des tendances centrifuges et conduit à des affrontements à l’intérieur de ce regroupement. Certains vont vers la revendication de la république, d’autres rêvent encore de la période de Mossadegh, et les plus réalistes, comme Bakhtiar, passent des compromis directs avec la contre-révolution.
Bien que Bakhtiar se présente comme social-démocrate et ait accordé quelques concessions minimales comme la liberté de la presse, sur les questions fondamentales sur lesquelles les masses luttent et donnent leur sang depuis un an, il s’est clairement placé dans le camp de l’ennemi. Sur la question de la monarchie et du départ du Shah, il a notamment déclaré : «Sa majesté a exprimé le désir de prendre quelques jours de vacances, mais les conditions dans notre pays sont telles qu’il lui est impossible pour le moment de le quitter. Bien sûr, la Constitution a été violée au cours des 25 dernières années. Mais de là à dire que le roi doit partir, il y a un pas que je ne franchirai jamais.»
Au sujet de la SAVAK, il a déclaré : «On peut vivre sans la torture, mais pas sans la police. Une partie de ce qu’était la SAVAK deviendra un service de renseignements ; l’autre partie, je l’espère, sera dissoute.» Il a de plus précisé que «la loi martiale sera abolie graduellement». En même temps, il a fait des déclarations démagogiques qui ne trompent que lui-même sur l’arrêt de la livraison du pétrole à Israël et à l’Afrique du Sud.
L’ampleur de la radicalisation et la volonté des masses de lutter, sans démoralisation aucune, malgré les milliers de victimes, montrent l’approfondissement de la crise pré-révolutionnaire et mettent en péril l’avenir du gouvernement Bakhtiar. Déjà, les masses posent le problème de la création et de la centralisation de leurs organes de lutte, comme les ouvriers du pétrole du Sud, qui avaient créé leur comité central de grève, et ceux du centre industriel d’Alborz où a été créé un comité central de grève regroupant les différentes usines. Dans certaines villes comme Amol sont apparues des structures d’auto-administration qui ont pu contrôler les villes durant plusieurs jours.
Une telle situation est intolérable aussi bien pour le capitalisme en Iran que pour l’impérialisme mondial. L’importance primordiale de l’Iran du point de vue économique, géographique et stratégique pour le système capitaliste mondial rend intolérable pour l’impérialisme le fait que l’Iran sorte de son orbite et le conduit en dernière analyse à une intervention directe.
Ce qui se passe aujourd’hui en Iran n’est pas, même tendanciellement, une libéralisation du régime pour une durée indéterminée et moins encore un pas vers une monarchie constitutionnelle comme le réclame le Front national, mais un recul temporaire du régime devant le rapport de forces défavorable, pour prendre le temps de modifier ce rapport et de préparer un affrontement avec le mouvement de masse par un coup d’État militaire. La question qui se pose aujourd’hui est : révolution victorieuse ou contre-révolution sanglante, non pas dans une période éloignée, mais dans des délais très brefs.
Les tâches des marxistes-révolutionnaires se posent à deux niveaux :
Sur le plan international, ils doivent être à l’initiative pour la création d’un puissant mouvement de solidarité avec la révolution iranienne, et être prêts à faire face à tout coup d’État militaire ou à toute intervention impérialiste contre l’Iran.
En Iran, contre toute solution de retour à la constitution gardant la monarchie sous n’importe quelle forme, les marxistes-révolutionnaires, à côté des masses laborieuses, luttent pour le renversement révolutionnaire de la monarchie, la convocation de l’Assemblée constituante et le rétablissement de la république. Ils luttent résolument contre toute solution de compromis avec la monarchie ou de coalition nationale qui ferait sortir la monarchie par une porte pour mieux la faire rentrer par la fenêtre.
L’Assemblée constituante pour laquelle nous luttons, basée sur des élections libres au suffrage universel, sera l’expression des masses opprimées par le biais de leur structure de lutte. Ses élus seront responsables devant les structures en question. La lutte pour la convocation d’une telle Assemblée est inséparable de la lutte pour le renversement de la monarchie et le rétablissement de la république.
Chaque fois que le mouvement de masse s’est dressé pour en finir avec la monarchie, il a trouvé devant lui un obstacle majeur : l’armée. Le mouvement de masse a de nombreuses fois tenté de fraterniser avec les soldats aux cris de «Frères soldats, pourquoi tirez-vous sur vos frères ?». Dans certains cas, les soldats ont brisé la discipline militaire et se sont retournés contre leurs officiers, montrant ainsi que la fraternisation des masses avec leurs frères de classe sous l’uniforme était cent fois plus efficace que les appels de Khomeini à l’armée en tant que telle et surtout aux chefs militaires.
Mais pour réussir à entraîner la grande masse des soldats, le mouvement populaire doit leur proposer des objectifs tangibles qui leur permettent de s’opposer sans crainte aux officiers. Pour arriver à cela, les masses doivent construire leurs propres organes de pouvoir capables de se défendre et de défendre les soldats qui les rejoignent par la création de milices populaires armées. En même temps, il est nécessaire de construire, au sein même de l’armée, un vaste mouvement indépendant de la hiérarchie militaire, pour la défense des droits démocratiques des soldats.
Qui, après le renversement de la monarchie, pourra convoquer l’Assemblée constituante et établir la république ? Les structures de lutte et les organes de pouvoir de masse — comme par exemple les comités de grève et les comités de coordination des grévistes — seules structures capables de renverser la monarchie, seront la base sur laquelle s’appuiera le gouvernement qui convoquera l’Assemblée constituante. Ce gouvernement ne pourra être qu’un gouvernement ouvrier et paysan. La seule garantie contre le retour de la réaction et le rétablissement de la monarchie, est dans l’établissement d’un tel gouvernement.
La république pour laquelle nous luttons n’est pas le remplacement du Shah par un président, ni même le remplacement de tous les éléments réactionnaires par des fonctionnaires progressistes et musulmans comme le revendique Khomeini, mais la démocratisation complète de bas en haut de l’appareil d’État, fondée sur l’élection et la possibilité de révocation à tout moment par l’instance de base.
Cette république doit reconnaître la liberté totale d’expression, de la presse, d’association des syndicats et des partis. Elle doit reconnaître le droit des nationalités opprimées à l’auto-détermination jusqu’à la séparation et l’indépendance.
En même temps que la démocratisation de la vie politique se posent de grands problèmes sociaux auxquels il faut apporter une réponse claire et qu’il ne faut pas renvoyer à un futur indéterminé.
La réforme agraire du Shah a complètement détruit l’agriculture iranienne et appauvri les paysans. Les paysans, par le biais de leurs comités, doivent confisquer les grandes propriétés et décider eux-mêmes s’ils doivent cultiver la terre d’une manière collective ou individuelle. Les ouvriers agricoles doivent immédiatement nationaliser les latifundia et, en collaboration avec les ouvriers urbains, décider comment produire et quoi produire.
Elle doit reconnaître l’égalité totale des hommes et des femmes, et abolir toutes les lois réduisant les droits des femmes. Elle devra être laïque et s’opposer à toute discrimination religieuse ou philosophique.
La politique économique du régime Pahlavi a abouti à l’enrichissement d’une poignée de capitalistes et à l’appauvrissement des masses laborieuses. Aujourd’hui la fuite des capitaux donne un coup mortel à l’économie iranienne. Les employés des banques centrales de l’Iran ont montré la voie en rendant publics les comptes des capitalistes qui ont amassé des fortunes avec la sueur et le sang des ouvriers et des paysans d’Iran. Cette initiative doit être généralisée. Le deuxième pas, c’est aller vers la nationalisation des secteurs financiers, des assurances et des banques sous le contrôle ouvrier, ainsi que des secteurs-clé de l’économie, en particulier l’industrie pétrolière.
L’indépendance nationale, la rupture des alliances militaires et des pactes contre les peuples de la région, la rupture avec le système impérialiste mondial sera une des tâches de cette république.
L’établissement d’une telle république est impossible sans une direction révolutionnaire prolétarienne qui puisse unifier les couches opprimées et exploitées autour de son programme ; pour cela, il faut un parti basé sur l’expérience révolutionnaire du prolétariat mondial. Ce parti sera la Section iranienne de la IVe Internationale.
8 janvier 1979
Mort sous la torture en Iran
D’après les informations de presse, trois jeunes gens ont subi en août des tortures sexuelles infligées par la police. L’un d’eux, âgé de 17 ans, serait mort d’hémorragie interne.
Le 29 août, à Mashad, alors que ces jeunes gens sortaient de la maison de l’ayatollah Shirazi, éminent chef musulman, ils ont été arrêtés par un certain nombre de policiers. Une fouille a révélé qu’ils transportaient des tracts appelant à «une cérémonie de deuil du quarantième jour» (ces cérémonies sont traditionnelles dans les pays musulmans et comportent une procession à travers les rues pour pleurer publiquement le défunt 40 jours après sa mort. Récemment, en Iran, ces processions ont donné lieu à des manifestations, et provoqué des heurts entre la police et les manifestants, faisant parfois d’autres victimes. Le gouvernement a essayé en vain d’interdire ces cérémonies).
Les jeunes gens ont été emmenés de force dans un fourgon de police et violés avec des bâtons de police en bois. Leurs corps inanimés ont été jetés hors du fourgon 45 minutes plus tard.
Le journal britannique The Guardian a signalé, le 4 septembre, que 27 témoins oculaires de l’incident avaient envoyé un télégramme au Premier ministre, Jaafar Sharif-Emami, décrivant les faits et indiquant qu’ils étaient prêts à témoigner en justice. Ils affirment que les sévices étaient dirigés par un chef de la police de Meshed.
Amnesty International a adressé un appel au Premier ministre Sharif-Emami, le priant d’ordonner une enquête.
Source : Chronique mensuelle d’Amnesty International, n° 34 (décembre 1978)