Toutes les tentatives du régime du Shah pour mater le mouvement de masse et faire taire les critiques échouent les unes après les autres. La crise de la classe dominante iranienne ne fait que commencer.
L’apparition d’une profonde crise économique que nous avons expliquée dans un premier article (voir Inprecor, n° 35 du 5 octobre 1978), couplée à l’impasse politique de la classe dominante iranienne, a créé un rapport de forces favorable qui a permis à l’opposition à la dictature du Shah d’exploser en un puissant mouvement de masse.
Les récriminations des secteurs les plus faibles de la classe dominante (ceux qui ont le moins de part à la répartition des ressources de l’État) ont fait beaucoup pour jeter le discrédit sur les divagations du Shah à propos d’une « grande civilisation » et pour montrer qui étaient les responsables du gaspillage, de l’inefficacité, de la corruption et de l’échec. Cependant, c’est à l’appareil d’État lui-même qu’ils firent appel pour les sauver de la crise. Cela ne pouvait que les affaiblir eux-mêmes en même temps que l’autorité de l’État.
La petite-bourgeoisie qui pâtissait le plus des « réformes royales » avait, depuis le début (c’est-à-dire depuis le début des années 60), attaqué la bureaucratie en tant qu’instrument de « la classe dominante dépendante pour détruire la culture et l’économie iranienne et offrir le pays, en bloc, aux étrangers ». Elle a intensifié ses attaques contre le gouvernement et la classe dirigeante dans son ensemble, ce qui, évidemment, a eu pour résultat de rendre encore plus confuse la situation d’impasse où se trouvent les « réformateurs » au sein de la classe dirigeante. Ils tentaient de garder leurs distances vis-à-vis du gouvernement et d’éviter d’avoir à prendre la responsabilité de ses échecs. Ils devaient néanmoins obliger ce même gouvernement à appliquer une politique qui signifiait à terme la ruine de la petite-bourgeoisie.
La classe ouvrière, jeune, n’ayant que peu d’expériences des luttes et inorganisée, s’est mise, malgré la répression constante, à entreprendre grève sur grève. L’État a essayé d’y mettre fin de la façon qu’il connaît le mieux : en envoyant la police et la SAVAK (police politique) attaquer brutalement les grévistes, arrêter et emprisonner les dirigeants et en licenciant des dizaines de travailleurs. Mais la bourgeoisie ne pouvait pas supporter le coût de telles méthodes de briseurs de grève en ces temps économiquement troublés. Et chaque fois qu’elle reculait, cela créait une incitation puissante à la grève dans d’autres secteurs. Certaines grèves furent donc brutalement écrasées, mais beaucoup obtinrent la satisfaction des revendications. À son tour, cela affaiblissait la possibilité pour la classe dominante d’imposer son plan d’austérité, rendait plus aiguës les rivalités inter-bourgeoises et érodait l’autorité de l’État et de la Cour royale.
C’est dans cette atmosphère de lutte des classes très intense que le mécontentement populaire dans le pays, qui existait depuis le coup d’État de 1953, a grandi et atteint son point d’ébullition. La situation était extrêmement aggravée par la présence de la masse énorme et sans cesse croissante des pauvres des villes (émigrés de la campagne, qui rien qu’à Téhéran dépassent les 600 000), par le fossé choquant entre les riches et les pauvres et par le manque de biens de première nécessité comme le logement et la nourriture, dont le gouvernement ne tente même pas de faire semblant de se préoccuper. Tout ceci ajouté à la manifestation criante d’une corruption et d’une décadence extrêmes (qui grâce aux revenus du pétrole ont maintenant été multipliées par dix) a mis tout le monde à bout de patience. Tandis que la machine de propagande du gouvernement annonçait, avec la pompe et les fastes habituels, qu’il serait bientôt possible d’aller en Concorde de l’Europe à l’île de Kish (la résidence de vacances privée et select du Shah, équipée avec ce qu’il y a de mieux en tout, y compris les fameuses prostituées internationales de Madame Claude), les troupes du Shah étaient en train d’expulser les misérables habitants des bidonvilles autour de Téhéran et de détruire leurs cabanes.
Dans ces conditions insupportables, l’émergence d’un mouvement d’opposition était inévitable et comme il éclatait de toutes parts, le régime essaya de le liquider. Mais cette fois, cela n’a pas marché. La répression sauvage déchaînée par le régime pour écraser et détruire toute forme d’opposition à sa domination s’est retournée contre lui. Chaque acte de répression, au lieu de faire taire les protestations, devenait, dans ces conditions, la raison de plus grandes radicalisations et du développement de l’opposition au pouvoir du Shah. Ceux qui avaient rassemblé leur énergie et leur haine contre la dictature pendant 25 ans ne se laisseraient pas arrêter par la répression. Toute brutale action de représailles amenait une extension de l’opposition au régime. De plus, celui-ci ne se trouvait plus face à des cas de mécontentement isolé qu’il aurait pu écraser sans même un murmure venu d’un autre secteur de la population. Au contraire, toute action entreprise par un quelconque secteur contre le régime rencontrait immédiatement une sympathie active parmi les autres couches. Dès que le régime cherchait à faire taire une opposition, d’autres secteurs protestaient et organisaient des actions de solidarité.
En ce sens, un mouvement pour les droits démocratiques et contre la dictature du Shah grandit très rapidement et prit des dimensions imposantes en l’espace d’une année. Au cours de son développement, ce mouvement atteignait chaque jour de nouvelles couches de la population et s’étendit jusqu’aux coins les plus reculés du pays. Même des prisonniers politiques, victimes antérieures ou actuelles de la répression, commencèrent à organiser des luttes dans les prisons de la SAVAK. En grandissant, le mouvement commença à prendre conscience de sa propre force et malgré la répression sauvage du régime, il ne s’est jamais arrêté pour longtemps. Chaque fois que le gouvernement a essayé d’utiliser la carotte pour gagner du temps et estomper le mécontentement, cela n’a fait qu’encourager de nouvelles protestations encore plus ouvertes.
Chaque fois que le régime a eu recours à la force pour faire taire les critiques, il n’a réussi qu’à enseigner à ses opposants des formes plus militantes de combat. Quand on revient sur les événements de la dernière période, on voit comment un mouvement de protestation qui avait commencé par des lettres ouvertes et des pétitions s’est terminé par une mobilisation de masse de millions de personnes criant : « Mort au Shah ! », qui ne fut étouffée que grâce à des dizaines de milliers de soldats armés de tanks et à l’alliance pas très sainte de tout ce que les forces de réaction ont pu rassembler internationalement, de Carter à Hua Guofeng.
LES DIFFÉRENTES PÉRIODES DU MOUVEMENT DES MASSES
Le développement du mouvement politique contre la dictature du Shah peut être divisé en trois périodes : du début du printemps à décembre 1977, de janvier à juin 1978, et de juillet à septembre 1978.
La première période a été marquée par un accroissement soudain du nombre de lettres ouvertes signées par des personnalités connues, des anciens dirigeants politiques, des groupes professionnels, des formations politiques récemment déclarées, etc. Adressées au gouvernement, elles protestaient contre les divers aspects de la situation qui prévalait dans le pays. Parmi les plus importantes d’entre elles, il y en avait de deux types clairement distincts : celles qui exigeaient certains droits démocratiques du régime, et celles qui offraient des conseils ou avançaient des programmes politiques visant à aider à la transformation ou à la réforme du système. Par exemple, d’un côté, un groupe d’écrivains et de poètes dénonçait dans un style vigoureux les attaques du régime contre la liberté des activités artistiques et intellectuelles, exigeant la légalisation de l’« Association des écrivains iraniens » interdite, et la fin de la censure, alors que, de l’autre côté, un certain nombre de dirigeants de l’ancien Front national, restés longtemps inactifs, écrivaient une lettre au Shah lui demandant de « respecter réellement la constitution iranienne » s’il voulait sauver le pays des « difficultés qui menacent son avenir ». Le premier type de lettres ouvertes était écrit par ces couches et groupes qui soit avaient des traditions de lutte pour les droits démocratiques, soit étaient en position de force relative, parce que leur cause était évidemment juste et pouvait bénéficier d’un large soutien, ou bien parce que leurs demandes étaient très modérées. Le deuxième type de lettre ouverte émanait de nouvelles formations politiques réformistes telles que le « Mouvement radical d’Iran », de dirigeants des nuances diverses des vieux partis bourgeois libéraux et petits-bourgeois nationalistes appartenant à la période d’avant 1953, et de toutes sortes de personnalités, des intellectuels libéraux très radicaux aux ultra-nationalistes.
Ce déferlement de lettres ouvertes était symptomatique. Dans la période précédente, en effet, personne n’osait signer de son nom de tels documents : il aurait risqué la prison, voire la mort. Les possibilités nouvelles d’expression des oppositions étaient partiellement liées à l’isolement croissant du régime du Shah sur le plan international, aux espoirs soulevés par la démagogie de Carter sur les « droits de l’homme », aux difficultés grandissantes rencontrées par le Shah sur le plan intérieur. Le point tournant de la situation vint quand l’Association des écrivains engagea de premières actions de masse : la lecture publique de poèmes rassemblant jusqu’à 20 000 participants. D’autres couches intellectuelles commencèrent à s’organiser.
Par ailleurs, le nombre de grèves économiques avait nettement augmenté et atteint un chiffre sans précédent (31 grèves connues dans les premiers six mois de l’année). Les luttes étudiantes avaient pris des formes très militantes et s’étaient étendues à presque toutes les universités iraniennes. C’est en octobre 1977 que le mouvement a pris une ampleur nouvelle : le combat pour le retrait des gardes des campus et le droit des étudiants à avoir leurs propres bibliothèques s’est étendu à beaucoup d’universités, donnant lieu à de nombreuses manifestations de rues. Mais c’est probablement dans les quartiers pauvres de Téhéran que l’épreuve de force la plus importante de cette période s’est déclenchée, quand la population a refusé de quitter les bidonvilles dont on voulait la chasser. Après des semaines de lutte, de combats corps à corps avec la police, plusieurs occupations de l’hôtel de ville, diverses manifestations, elle a forcé le gouvernement à battre en retraite.
L’inquiétude du régime grandissait progressivement. Peu à peu, en effet, les luttes hier séparées tendaient à se coordonner, les revendications perdaient leur aspect sectoriel. Le gouvernement voulait serrer brutalement la vis, mais il devait d’abord préparer le terrain politique ; d’où la visite du Shah à Washington en novembre qui devait rappeler à la bureaucratie et aux membres vacillants de sa classe que Carter l’appuyait encore. Les représailles brutales ont commencé. Les étudiants ont été frappés à l’intérieur des campus, un certain nombre d’écrivains ont été arrêtés, les meetings ont été dispersés violemment par des bandes de rôdeurs et d’assassins organisés par la SAVAK, plusieurs personnalités connues ont été kidnappées et battues presque à mort, des bombes ont explosé chez des dirigeants de l’opposition et dans les bureaux d’avocats connus. Les membres dirigeants du Parti Rastakhiz du Shah invitaient maintenant les « patriotes », c’est-à-dire la SAVAK, à organiser des « brigades de revanche » et des « gardes de défense nationale » pour combattre les « fauteurs de troubles dirigés de l’étranger qui veulent détruire la stabilité de l’Iran ». L’effondrement de l’opposition n’a pas, néanmoins, mis fin aux protestations. Pour la première fois, une grève générale politique a eu lieu dans toutes les universités d’Iran, un flot de lettres de mécontentement a été publié, des comités de défense ont été formés, des conférences de presse en présence d’observateurs internationaux ont même eu lieu, les prisonniers politiques ont fait la grève de la faim, des avocats ont mis en cause le procureur, des meetings de rue ont été organisés.
Surtout, l’opposition religieuse au régime du Shah est redevenue active. Durant cette période de répression, le régime a attaqué beaucoup de cérémonies religieuses shiites (à la fin novembre et au début de décembre) qui étaient utilisées pour organiser le soutien aux victimes de la répression. Dans beaucoup de villes, les dirigeants religieux locaux ont été exilés, et plusieurs ont été arrêtés. Des chefs shiites importants comme l’ayatollah Khomeini ont écrit des témoignages condamnant la loi brutale du Shah et critiquant « ceux qui attendent qu’il revienne à la loi constitutionnelle ». Il invitait aussi tous ses partisans à s’unir dans leur protestation contre le régime et appelait l’« Armée islamique » à se libérer de la « honte de l’esclavage entre les mains d’étrangers ».
C’est cet arrière-plan qui permet de comprendre la nouvelle vague de mobilisation de masse qui a suivi cette période de répression et les articles diffamatoires contre Khomeini publiés dans Etelaat, le quotidien de Téhéran contrôlé par le gouvernement, en janvier 1978. Face à cette provocation, des protestations de masse se sont multipliées à Qom, la ville religieuse la plus importante d’Iran. Pendant trois jours, tout Qom a été en grève et de grandes manifestations ont eu lieu, associées à des meetings et à de violents discours des ayatollahs attaquant sévèrement le régime. L’armée a été finalement envoyée pour écraser les manifestations, elle a ouvert le feu et cent personnes au moins ont été massacrées. La mobilisation de masse s’est étendue à beaucoup d’autres villes. Presque tous les chefs religieux ont condamné ce massacre brutal et ont appelé à une journée nationale de deuil pour le 18 février, le quarantième jour après le massacre de Qom. Le cycle de quarante jours de mouvements de mécontentement des masses, aujourd’hui bien connu, a suivi.
La caractéristique fondamentale de cette période, qui la distingue de la précédente, est l’ampleur des manifestations de rue entraînant un large éventail de groupes sociaux : la petite-bourgeoisie, les indigents de la ville et, dans une certaine mesure, ceux de la campagne, les ouvriers, les étudiants, etc. Les protestations, bien que leur nature politique ait été plutôt confuse, étaient beaucoup plus générales et plus clairement dirigées contre le Shah et sa tyrannie. Lors de ces mobilisations, les manifestants se sont attaqués à des bâtiments gouvernementaux, aux bureaux du « Rastakhiz » (Parti universel de la renaissance nationale) si détesté, à des banques, à des instituts officiels d’assistance sociale, et à tout ce qui avait un rapport avec l’impérialisme, surtout américain.
Tous ces mouvements ont été réprimés par l’armée et la police, au prix de nombreux morts et blessés. Mais le cycle de mobilisation ne pouvait pas être arrêté. Quarante jours après chaque massacre, une protestation encore plus massive avait lieu. En l’absence de toute organisation, et sous le contrôle sévère des forces répressives, les masses ont fait bon usage de cette ancienne tradition qui consiste à pleurer les morts le quarantième jour après leur décès, pour organiser des manifestations simultanées dans les coins les plus éloignés de ce vaste pays. Quarante jours après chaque massacre, chacun savait que tous les autres allaient manifester !
D’autres luttes importantes ont eu lieu. En Azerbaïdjan et au Kurdistan, où vivent les deux plus importantes nationalités opprimées, les premiers signes de résurgence du mouvement pour l’autodétermination sont apparus. En Azerbaïdjan, beaucoup de manifestations ont eu lieu où des slogans protestant contre l’oppression nationale ont été lancés, et les habitants ont tenu des assemblées où ils parlaient leur propre langue interdite, le turc. Pendant toute la seconde période, le mouvement de masse n’a été nulle part plus étendu et plus militant qu’à Tabriz (la ville principale de la province) lors du premier des cycles de quarante jours, le 18 février 1978. Ce jour-là, les manifestations ont rempli la ville pendant plusieurs heures, et le gouvernement a dû envoyer des troupes et des tanks de l’extérieur, et se frayer la voie à coups d’obus. Les soldats en poste dans la ville avaient refusé de tirer. Au Kurdistan, la mort d’un combattant kurde populaire qui venait de sortir de prison a suscité en juin 1978 une manifestation de 20 000 personnes réclamant un « Kurdistan libre et indépendant ».
Les plans du régime avaient totalement échoué, provoquant ces cycles de mobilisation. En attaquant Khomeini, il avait cherché à bloquer l’entrée dans l’opposition active de la hiérarchie religieuse. Le régime voyait avec une inquiétude toute particulière les quinze ans d’exil de Khomeini arriver à leur terme : ce dernier devait pouvoir rentrer bientôt en Iran. Le gouvernement espérait, en isolant les opposants les plus radicaux tels que Khomeini, obliger les dirigeants les plus conservateurs à prendre position en faveur du régime. Mais, par l’action de ces derniers, il avait en fait placé l’aile gauche à la tête du mouvement qui lui-même avait pris un caractère de masse.
Le régime a certes cru qu’il en allait autrement. Après le dernier cycle, le 9 mai, aucune mobilisation nationale de rue n’a eu lieu. Les dirigeants religieux eux-mêmes se sont opposés activement à toute nouvelle répétition des manifestations de masse. Les masses elles-mêmes apparaissaient soumises. Les massacres avaient levé un lourd tribut : plus de 4000 personnes en quelques mois. L’anniversaire des massacres de juin 1963 (une date importante, où plus de 10 000 personnes participant à une mobilisation nationale contre la « Révolution blanche » du Shah avaient été tuées par l’armée, et après laquelle Khomeini avait été exilé) s’est déroulé sans grand écho. Beaucoup de chefs religieux et la plupart des politiciens libéraux bourgeois avaient demandé aux masses de rester à la maison et de faire une journée pacifique de protestation, de peur d’un possible bain de sang. Nous étions dans une période d’accalmie relative. Le gouvernement pensait avoir finalement endigué la marée. Mais alors, une troisième période de mobilisation a commencé.
Elle commença de façon tout à fait spontanée. Dans nombre de villes, des incidents aboutirent à des heurts sanglants avec l’armée. La tension était devenue si aiguë qu’un rien pouvait réduire à néant la fragile pause. Manifestations au cri de « mort au Shah », nouveaux heurts avec l’armée, barricades — à Qom par exemple — devinrent monnaie courante. Non seulement tout ceci était spontané, mais d’un caractère militant tout à fait remarquable, tant sur le plan de la détermination à se battre et des moyens employés, que du point de vue de la radicalisation politique des mots d’ordre mis en avant. Le pouvoir ne devait pas tarder à se rendre compte qu’il avait fait un faux calcul : le mouvement de masse ne faiblissait nullement, au contraire. Après l’occupation de Shiraz et d’Ispahan par la troupe, et la proclamation de la loi martiale le 10 août, il arriva plus d’une fois que les militaires refusent de tirer. La loi martiale ne fut pas prise au sérieux par la population : elle savait qu’Ispahan ne pouvait rester longtemps isolée tandis que le reste du pays demeurait en ébullition.
Le gouvernement décida d’appliquer une ligne simple : répression généralisée. C’est pour préparer le terrain à une opération d’une telle envergure que les petits Hitlers de la SAVAK organisèrent l’incendie criminel du cinéma d’Abadan. Le pouvoir tenta d’utiliser les 700 victimes contre l’opposition. Du point de vue de la propagande, l’opération échoua totalement. Le nombre de manifestations se déroulant au cri de « Le Shah au feu ! » en témoigne éloquemment.
La situation demeurant explosive, le pouvoir eut recours à un autre artifice : un changement de gouvernement. Amouzegar fut donc remplacé par Sharif Emami, l’opération étant présentée comme une concession de la classe dominante à l’opposition. L’objectif de cette manœuvre était de faire diversion par rapport au massacre d’Abadan et de gagner du temps avant la phase suivante de la stratégie précédemment mise en place de répression brutale. Le nouveau Premier ministre promit « une marche rapide en direction d’un climat politique totalement ouvert ». Il forma ce qu’il appelle un « gouvernement de réconciliation nationale ». Il annonça également sa volonté de négocier avec les dirigeants politiques et religieux de l’opposition. Pendant quelques jours la censure de la presse fut relâchée. Des interviews de dirigeants de l’opposition furent publiés dans des quotidiens semi-officiels et le bruit circula qu’une visite à Najaf avait été organisée pour apaiser Khomeini. Des « élections libres » furent promises pour l’été prochain et la « liberté d’action » garantie aux partis politiques « légitimes ». La manœuvre semble avoir réussi auprès des partis politiques en question. Il y eut même une floraison de nouveaux partis. En quelques jours, 14 se firent connaître. Des oppositionnels notables se déclarèrent partisans de donner au gouvernement le temps de faire ses preuves ; l’incendie d’Abadan n’était même plus évoqué ! Les masses, quant à elles, ne s’en laissèrent pas conter : la composition du cabinet ministériel montrait trop clairement que le plan du Shah n’était nullement une « réconciliation » quelconque mais une nouvelle attaque frontale. Le gouvernement est en effet composé d’individus plus réactionnaires encore que les ministres d’Hoveida. Le Premier ministre en personne est l’un des fidèles les plus écoutés du Shah. Son ministre de l’intérieur est le général Abbas Gharabaghi, chef de la gendarmerie nationale. Qui plus est, tandis que les dirigeants des partis « légitimes » flirtaient avec le nouveau gouvernement, les services secrets arrêtaient les militants et les dirigeants religieux radicaux dans diverses localités. Encore plus parlant, le fait que deux jours avant le changement de gouvernement, un ordre ultra-secret parvenait à tous les chefs des forces armées, de gendarmerie et de police afin de se tenir en état d’alerte, d’interdire tout départ, de rattraper toute personne déjà partie. Les mouvements de troupe divers enregistrés ces jours-là montraient que l’armée avait l’ordre d’intervenir dans les villes où les heurts avaient eu lieu et où aucune division n’était postée. Clairement, la classe dominante avait abouti à la conclusion que le Shah lui était nécessaire et elle se préparait à un pouvoir militaire. Le seul problème était celui du temps et de l’opportunité.
Le changement de gouvernement ne freina ni les nombreuses manifestations de masse dans les villes principales du pays, aboutissant fréquemment à des heurts sanglants avec la police, ni des grèves considérables dans les usines de Téhéran, Tabriz, Ahwaz, Arak, Qazvin et Behshahr. Ces grèves permettent, là, de voir les syndicats gouvernementaux mis en cause par les ouvriers ; ici, les travailleurs s’en prendre directement au patronat en revendiquant l’ouverture des livres de comptes. La politisation croissante se précise au cours des diverses actions et manifestations, tant il est vrai que les mots d’ordre qui se généralisent sont du type : « Mort au Shah ! », « Libérez tous les prisonniers politiques ! », « Palestine, nos frères héroïques », « Le Shah n’est que le valet de Carter », etc.
La loi martiale décrétée par le gouvernement pour six mois, le matin du « vendredi noir », eut comme premier résultat, on le sait, la tuerie la plus sauvage jamais vue même dans l’Iran du Shah. La classe dominante pense avoir reculé les échéances et procuré quelque répit à son Shah. Mais nous voyons d’ores et déjà poindre une nouvelle phase de luttes des masses iraniennes. Non seulement les manifestations ont repris dans une vingtaine de villes mais, plus important encore, un mouvement de grèves ouvrières sans précédent est en train de se développer. En vérité, la crise de la classe dominante iranienne ne fait vraiment que commencer.
Octobre 1978
L’Internationale socialiste et l’Iran
Le secrétariat de l’Internationale socialiste a publié ces jours-ci à Londres une déclaration qui affirme son soutien aux forces progressistes iraniennes et condamne «les massacres perpétrés par les troupes du Shah d’Iran». L’Internationale socialiste souligne également les responsabilités des États-Unis «qui, jusqu’à présent, aident au maintien d’un régime répressif», alors même que Washington affiche sa volonté de mener une politique étrangère respectueuse des «droits de l’homme».
Cette opposition entre les paroles et les actes n’est malheureusement pas le seul fait des États-Unis. Elle illustre l’attitude de l’Internationale socialiste dans de nombreuses circonstances.
Et précisément à propos des événements qui viennent d’ensanglanter l’Iran.
La direction de l’Internationale socialiste ne dit mot, en effet, du message de soutien que le premier ministre de Grande-Bretagne a adressé au Shah. Pourtant, James Callaghan, qui est aussi leader du Parti travailliste, l’un des piliers de l’Internationale, écrivait au roi des rois, que "la stabilité et la prospérité de l’Iran ont une importance essentielle pour ses amis et ses alliés".
Quelques jours plus tôt, au Parlement européen, le groupe socialiste avait fait repousser une motion des communistes français et italiens contre les massacres. Le porte-parole de ce groupe était un député travailliste. Et les députés du PS français se sont inclinés sous la pression des autres membres de l’Internationale, comme le prouve leur renoncement à voter la motion communiste ou à en présenter une autre, publiquement, en leur nom propre.
L’initiative du secrétariat de Londres est donc non seulement tardive — le Shah a eu tout le loisir d’écraser les manifestations populaires, avec l’aide et la bénédiction de MM. Carter et Callaghan — mais a un parfum de double jeu. De la gauche, l’IS condamne les tyrans, de la droite les dirigeants socio-démocrates au pouvoir les encouragent.