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Hermann Dworczak (1948 – 2026) – une vie consacrée à la révolution et à un monde meilleur

par Sozialistische Alternative
Panel lors de la première conférence Prague Spring 2 2010 à Prague

Hermann était membre fondateur du Gruppe revolutionnäre Marxisten/sozialistische Alternative (GRM/SOAL), auteur, orateur, organisateur, acteur du réseau international au sein du Forum social européen et mondial, antifasciste, syndicaliste, militant infatigable, marxiste révolutionnaire passionné et réfléchi, sûr de lui et modeste, sans sectarisme et solidaire, clair, courageux, chaleureux, droit et fiable.

Photo: Manifestation antifasciste contre la VAPO (milice néo-nazie de Küssels) à la fin des années 1970 dans le parc Anne-Karlson. La police déclare notre manifestation dissoute. Hermann saute sur une poubelle et commence à prononcer un discours. Le commandant de police lui demande : « Que faites-vous là, docteur Dworczak ? » Hermann répond : « Ne m’interrompez pas ! Nous organisons ici une manifestation antifasciste. » Il poursuit son discours sans se laisser démonter. C’était ça, le camarade Penta ! (Souvenir du camarade Peter)

Juin 1991 : je me souviens d’un rassemblement à Vienne. La nouvelle tombe soudainement : Jörg Haider a tenu ses propos inqualifiables sur la « gestion ordonnée de l’emploi sous le Troisième Reich » devant le parlement régional de Carinthie. Hermann transmet l’information, s’empare du mégaphone le plus proche et nous invite à nous rendre devant le siège du FPÖ (1) pour manifester. » Nous étions peut-être 50, voire 100 personnes. Mais je peux vous dire une chose : les Bleus  avaient vraiment peur de nous ! Les manifestations qui ont suivi et la politique sociale-démocrate menée par Franz Vranitzky ont effectivement conduit à la destitution du gouverneur bleu de Carinthie. Comme on le sait, c’est l’ÖVP (2) qui l’avait auparavant aidé à accéder à ce poste.

Hermann a rédigé une thèse de doctorat intitulée « Zur Methode der Kritik der Politischen Ökonomie (bei Marx) » (De la méthode de critique de l’économie politique (chez Marx)). Il s’est approprié cette méthode : d’abord considérer l’ensemble, le capitalisme mondial, la situation globale, puis entrer dans les détails : une approche profondément internationaliste. Malgré son doctorat, Hermann parlait comme les habitants du quartier Hernals de Vienne, où il a grandi. Ils aimaient l’écouter. Cela tient aussi au fait qu’il venait d’un milieu très modeste. Il a consacré sa vie aux gens de son milieu d’origine, la classe ouvrière. Il leur est toujours resté fidèle et ne s’est jamais considéré comme « supérieur ». Hermann s’est toujours préoccupé de la cause, jamais de sa propre personne. Il ne s’est jamais mis en avant. Mais il a toujours pris la parole, qu’on le lui demande ou non, à voix haute ou à voix basse, pour analyser, protester. Il voulait que les exploité.e.s et les opprimé.e.s expriment eux-mêmes leurs intérêts et luttent pour leurs droits ; il les a encouragé.e.s à se battre de manière autonome, et ce à l’échelle internationale. Mais il ne leur a jamais dit ce qu’ils et elles voulaient entendre de manière populiste, il a toujours incarné clairement une attitude antifasciste, internationaliste, antiraciste et écosocialiste.

Hermann avait une énergie apparemment inépuisable. Il se levait tôt, se nourrissait principalement de tartines beurrées, travaillait dans une compagnie d’assurance pour gagner sa vie et avoir le temps et l’indépendance nécessaires afin de se consacrer à l’objectif principal de sa vie : lire, discuter, analyser ; rédiger des critiques, des analyses, des rapports et des comptes rendus, organiser des réunions, des manifestations et des actions (de solidarité), critiquer, téléphoner, téléphoner, téléphoner, nouer des contacts, collecter des informations, donner des suggestions qui ressemblaient parfois à des directives (prends la plume !, organise une réunion !, intervient !) ; Soutenir les luttes, les initier, les relier entre elles, encourager les formes d’action auto-organisées, appeler à la solidarité. Les journées d’Hermann paraissaient avoir 24 heures.

Voici quelques-uns des domaines d’activité principaux d’Hermann

  • Antifascisme /lutte contre l’extrème droite (Haider, extrême droite européenne) : Hermann était co-auteur de « Rechtsextremismus in Österreich » (L’extréme droite en Autriche). Le FPÖ a fait saisir et détruire le livre. Hermann et d’autres ont veillé à ce qu’une deuxième édition augmentée soit publiée. Hermann a très tôt mis en garde contre la montée de l’extréme droite au niveau international, dont il avait une très bonne connaissance.
  • Solidarité internationale, par exemple avec le Chili, le mouvement d’émancipation en Europe de l’Est avant et après l’effondrement de l’Union soviétique, le comité de solidarité avec la Grèce, etc.
  • Écologie : participation à la commission écologie de la IVe Internationale ; coopération étroite avec les camarades brésiliens afin de faire de l’écologie un point central du programme. Non pas comme un simple point supplémentaire, mais comme l’un des piliers centraux du programme révolutionnaire, au même titre que la question sociale, l’émancipation des femmes et de toutes les personnes victimes de discrimination. Bien sûr, cela concernait également les centrales nucléaires, ce qu’on appelle « l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire ».
  • Chine : Hermann a donné des conférences et participé à des débats à l’Académie des sciences de Pékin (China Study Group) et à la World Association of Political Economy Conference à Boston.

Au-delà de la politique, Hermann s’intéressait également à la culture, en particulier au théâtre, à la littérature, à l’architecture et aux musées. Partout où il allait, il visitait les sites culturels. Dans les centaines de comptes rendus de ses voyages à travers le monde, il ne parlait pas seulement des débats politiques, mais aussi de la culture et de la vie des « gens ordinaires ». Il y intégrait toujours les conversations et les impressions qu’il avait recueillies.

Et une fois par semaine, Hermann se lançait sur la piste de danse pour danser le boogie-woogie et le rock’n’roll et profiter de la vie avec des ami·e·s qui n’avaient rien à voir avec sa vie politique. Le camarade Dany se souvient bien de l’intérêt que Hermann portait au phénomène prolétarien de masse dépeint dans le film « Saturday Night Fever ». Pour Hermann, John Travolta était une figure du « working class hero ».

Hermann a donné des conférences et animé des débats passionnés à Porto Alegre, Istanbul, dans les universités de Moscou, Pékin et dans le monde entier. Les gens l’écoutaient. Son rayon d’action était véritablement mondial. Mais soudain, un accident vasculaire cérébral a brusquement mis un frein à son élan infatigable. Au début, il semblait s’en remettre rapidement, mais une profonde dépression qui a duré des années s’est abattue sur lui comme un couvercle étouffant. Le vaste monde de Hermann, qui englobait peu de temps auparavant le globe et de grands domaines de connaissance, en particulier l’histoire du mouvement ouvrier, s’est soudainement réduit à quelques pas dans son appartement et à une capacité d’attention de quelques minutes. Pendant six ans, il n’a jamais quitté son appartement (à l’exception des trajets en ambulance). Il lui était également impossible de lire des textes longs, et encore moins d’écrire. Cette dépression lui avait déjà fait perdre pied, avec une grande violence, après l’effondrement de l’Union soviétique. Grâce à l’aide de la médecine, de ses ami·e·s et à sa volonté de fer, il avait alors réussi à se sortir de ce premier épisode dépressif qui avait duré plusieurs années. La deuxième fois, cela ne lui a malheureusement plus été possible.

J’aurais aimé pouvoir le convaincre, pendant l’une de ses phases d’euphorie, de suivre une psychothérapie approfondie. Peut-être aurait-il alors mieux supporté ses phases maniaques et dépressives, qui sait ? Malheureusement, Hermann avait beaucoup trop peu conscience de sa maladie, du moins pendant ses phases d’euphorie. Et pendant ses phases dépressives, il n’était pas en mesure de suivre une psychothérapie. Peut-être n’a-t-il jamais accordé suffisamment d’importance à son bien-être personnel ? En tout cas, il n’était pas un bon exemple à cet égard.

Il y a onze ans, Hermann a fait un bref exposé qui a été enregistré dans une vidéo[3] et qui peut être visionné sur Internet. On peut y regarder Hermann penser comme à travers une loupe : il expose en cinq thèses succinctes la situation objective et subjective du prolétariat mondial telle qu’elle était à l’époque. Il décrit de manière très pertinente les contradictions énormes, d’une part ce nombre de plusieurs milliards, qui n’avait jamais été aussi élevé dans le monde, le déplacement du centre de gravité vers le sud et l’est, ainsi que de nombreuses luttes spontanées. D’autre part, il décrit sans fard la faiblesse dramatique et le retard du « facteur subjectif », la conscience, l’absence quasi totale de solidarité et de stratégie internationales concrètes. Et, comme à son habitude, Hermann en déduit des pistes d’action très concrètes qui pourraient être mises en œuvre immédiatement pour améliorer la situation.

Cette vidéo montre clairement la méthode de Hermann : toujours dépourvu de sectarisme et soucieux, avec clairvoyance, de faire avancer le mouvement mondial. En bref, il a fait sienne la démarche du Manifeste communiste de 1848 :

« Quelle relation les communistes ont-ils avec les prolétaires en général ? Les communistes ne forment pas un parti distinct des autres partis ouvriers. Ils n’ont pas d’intérêts séparés de ceux de l’ensemble du prolétariat.

Ils n’établissent pas de principes particuliers selon lesquels ils veulent modeler le mouvement prolétarien.

Les communistes ne se distinguent des autres partis prolétariens que par le fait que, d’une part, ils soulignent et font valoir, dans les différentes luttes nationales des prolétaires, les intérêts communs de l’ensemble du prolétariat, indépendamment de la nationalité, et, d’autre part, qu’ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans son ensemble, à travers les différentes étapes du développement de la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie.

Les communistes sont donc, en pratique, la partie la plus résolue, la plus avancée, des partis ouvriers de tous les pays ; ils ont, en théorie, une longueur d’avance sur le reste du prolétariat dans la compréhension des conditions, du déroulement et des résultats généraux du mouvement prolétarien. »

Dans cet esprit, Hermann a tenté de combiner la virulence de la critique et la fermeté de sa position d’une part, et la coopération avec une grande diversité de courants politiques de gauche d’autre part.

Certains ont maintenant tendance, à la suite de sa mort, à ériger Hermann en héros, à le mettre sur un piédestal : « Hermann était formidable, nous ne pourrons jamais être comme Hermann ! Hermann est inaccessible ! » Bien sûr, personne n’est comme Hermann, c’était un individu unique et irremplaçable, avec un style propre et incomparable. Mais Hermann aurait rejeté avec véhémence tout culte de sa personne et aurait immédiatement dressé une liste d’au moins cinq points concrets que chacun peut mettre en œuvre immédiatement. Tout le monde peut contribuer au mouvement, tout le monde est important et personne n’est trop insignifiant !

En résumé

Hermann s’est engagé de tout son cœur, avec ses connaissances, son intelligence et toute son énergie, pour que chaque avancée démocratique et sociale, aussi minime soit-elle, soit préservée et développée. Et il était convaincu que « un monde différent, un monde meilleur, est nécessaire et possible ». Il s’est engagé toute sa vie pour que cette possibilité reste ouverte. Sa vie a été trop courte pour atteindre cet objectif, ses forces n’étaient plus suffisantes.

Il nous reste encore une partie de notre vie, qu’elle soit longue ou courte. Cher Hermann, nous poursuivrons ce que nous apprécions dans tes objectifs et ton engagement. Nous continuerons à nous battre, aussi pour honorer ta mémoire ! Merci pour ton engagement et ton exemple !

Publié le 13 février 2026 par Sozialistische Alternative, traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde