La dernière mesure de dissolution des partis politiques conforte une dictature qui préfère adopter une politique extractiviste à tout-va plutôt que de répondre aux besoins sociaux de la population.
Ce sont 40 partis politiques qui viennent d’être dissous dans la nuit du vendredi 6 au samedi 7 mars par le gouvernement guinéen, à la veille des élections législatives prévues en mai 2026. Parmi eux figurent les principales formations que sont l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) de l’ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo, le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG) de l’ancien président Alpha Condé et l’Union des forces républicaines (UFR) de l’ancien Premier ministre Sidya Touré.
Un coup d’État sur fond de crise
Cette mesure s’inscrit dans la continuité d’une longue séquence visant à conforter la dictature de Mamadi Doumbouya. Ancien caporal de la Légion étrangère de l’armée française, il gravit tous les échelons à son retour en Guinée, prend la tête du Groupement des forces spéciales, un bataillon d’élite, avant de devenir général de corps d’armée.
En briguant un troisième mandat grâce à un changement de Constitution, Alpha Condé provoque une grave crise politique marquée par des manifestations et des heurts dans les principales villes du pays. Doumbouya profite de cette situation pour renverser le président de la République, élu indûment.
Lors de sa prise de pouvoir le 5 septembre 2021, Mamadi Doumbouya avait déclaré qu’il ne s’éterniserait pas au pouvoir : « Je voudrais réitérer ici mon engagement que ni moi ni aucun membre du CNRD et des organes de la Transition ne sera candidat aux élections à venir et que nous n’avons nulle intention de nous accrocher au pouvoir », promettant également de ne pas se présenter à l’élection présidentielle et de garantir les libertés fondamentales des Guinéens. Il affirmait aussi que « la personnalisation de la vie politique est terminée, nous n’allons plus confier la politique à un homme, mais au peuple.»1
Une répression tous azimuts
Quatre ans plus tard, le constat est amer. Aucune des promesses n’a été tenue. Les affiches à la gloire de Doumbouya sont omniprésentes dans l’espace public. Il a fait adopter une nouvelle Constitution le 21 septembre 2025, approuvée officiellement par 90% des votants, qui lui permet de se présenter à l’élection présidentielle avec un mandat de sept ans, renouvelable une fois. Comme pour le référendum constitutionnel, l’élection présidentielle a été une vaste mascarade, les principaux opposants ayant été écartés de la course. C’est avec un score officiel de 86,7% que Doumbouya a été « élu » président de la République.
Cette accession au pouvoir s’est accompagnée d’une répression de plus en plus féroce. Les manifestations sont réprimées dans le sang et une politique de disparitions forcées s’est déployée sur l’ensemble du pays. Sally Bilaly Sow, journaliste, Me Mohamed Traoré, avocat, Néné Oussou Diallo, dirigeante de l’UFDG, Abdoul Sacko, coordinateur du Forum des forces sociales de Guinée, Foniké Menguè et Billo Bah, activistes de la société civile, comptent parmi des dizaines de personnes enlevées, dont la plupart n’ont jamais réapparu. Pour ceux qui se sont exilés, le pouvoir s’acharne sur leurs proches. Récemment, des hommes cagoulés ont enlevé la sœur et la mère, âgée de 84 ans, de Tibou Kamara, ancien conseiller d’Alpha Condé.
La nouvelle mesure liberticide de dissolution de 40 partis politiques s’appuie sur des arguties juridiques dont la cohérence même fait défaut. Ainsi, l’UFDG devait tenir son congrès le 6 juillet 2025, mais un tribunal en a ordonné le report sine die. Cette formation est donc aujourd’hui dissoute… pour avoir obéi aux injonctions du tribunal.
Désormais, les partis interdits perdent leur statut juridique et leur personnalité morale. Il est prohibé d’utiliser le sigle, le nom ou le logo de ces formations. Leurs locaux sont mis sous séquestre et leurs biens confisqués.
L’enjeu pour la dictature est de taille, car au moins les trois principaux partis disposent d’une réelle capacité de mobilisation et représentent un danger pour le régime. D’autant que sa politique sociale et économique est catastrophique.
Extractivisme contre progrès social
La situation sociale en Guinée s’aggrave : près de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté. L’insécurité alimentaire touche 11% des 14 millions de Guinéens, alors qu’elle n’était que de 2,6% en 2020, soit l’une des augmentations les plus fortes d’Afrique. Faute de lutter contre l’indigence, les autorités s’attaquent aux pauvres avec brutalité. Ainsi, sans information préalable, à l’aube, des engins de travaux, escortés par la police, ont rasé les petites échoppes de bric et de broc installées sur les trottoirs de la capitale. Ces petits commerces informels faisaient vivre des centaines de familles. Aucune mesure de compensation ni de relocalisation dans un marché ou un autre espace n’a été proposée : du jour au lendemain, ces personnes ont perdu leur moyen d’existence.
La Société guinéenne de palmiers à huile et d’hévéas (Soguipah), détenue à 100% par l’État guinéen, ne respecte pas le salaire minimum fixé à 55 € par mois. Certains travailleurs, pour 170 heures de travail mensuel, ne touchent que 7 €. Cette entreprise n’hésite pas à bafouer les droits des travailleurs.
Le plan d’« émergence » appelé Simandou 2040 prévoit notamment l’exploitation de l’une des plus grandes mines de fer au monde. Les autorités promettent une embellie, mais les inquiétudes sont grandes quant aux conséquences environnementales, le site se situant dans les monts Nimba, une zone classée au patrimoine mondial de l’Unesco. L’ONG Climate Rights International, qui a produit une étude d’impact, souligne que « le projet d’extraction de minerai de fer au mont Nimba pose de sérieux risques environnementaux et sociaux qui seront difficiles à atténuer » et s’inquiète de « conséquences irréversibles à long terme ». Le projet menace aussi d’aggraver la situation des paysans : « il risque de dégrader la sécurité alimentaire et l’économie locale, car les infrastructures minières vont diminuer, voire éliminer, la surface cultivable des villages de Gbakoré, Zouguepo, Bossou Centre, Seringbara et Thuo. La perte de terres arables et pastorales augmentera la pression foncière dans une préfecture déjà théâtre de conflits mortels entre éleveurs et agriculteurs ».
Quant à l’embellie économique annoncée, elle profitera surtout aux élites du pays, en particulier au clan de Doumbouya, au vu du nombre d’affaires de corruption mises à jour. La frénésie d’achats immobiliers du président dans le quartier huppé de la Minière, à Conakry, en est une illustration.
Cacher cette dictature que je ne saurais voir
Depuis la présidentielle, la CEDEAO, l’organisation régionale d’Afrique de l’Ouest, considère que l’ordre constitutionnel est rétabli et a levé ses sanctions. Une hypocrisie partagée par le gouvernement français, bien content de ne pas être mis à l’index comme les États sahéliens du Mali, du Burkina Faso et du Niger. En Guinée, malgré un discours souverainiste, le gouvernement ne verse pas dans la propagande anti-française, peut-être parce que l’ancienne puissance coloniale n’hésite pas à prêter main-forte à la dictature par le biais d’une coopération militaire et policière. Des coopérants sont basés à Conakry ; ils pilotent des projets de formation et d’entraînement des unités d’élite de l’armée et des forces de sécurité guinéennes, les mêmes qui n’hésitent pas à tirer à balles réelles sur des manifestants désarmés. Les ONG font état d’une centaine de morts lors des manifestations.
En ce qui concerne les autres puissances, comme les États-Unis, la Chine ou le Canada, trop satisfaites de voir leurs multinationales bénéficier des richesses minérales du pays, elles ferment les yeux sur les exactions du régime.
S’il existe un espoir de changement, il réside dans l’action des organisations de la société civile, des syndicats et dans la combativité de la population, notamment d’une jeunesse qui représente la moitié des Guinéens.
Le 10 mars 2026
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BULLETIN FRANCOPAIX Vol. 10, n° 9 • NOV 2025