Plus de 200 000 personnes des provinces de Wollo et de Tigré sont mortes de faim durant la famine qui ravagea l’Éthiopie. Mais l’essentiel, selon les déclarations du directeur des Affaires ecclésiastiques au bureau privé d’Hailé Sélassié, c’est que « les gens ont besoin de nourriture spirituelle ! » Il faut certainement rechercher ici la raison de la disparition, ordonnée par le Cabinet des ministres, d’un document du ministère de l’Agriculture, daté de novembre 1972, et mettant en garde contre les manques importants de nourriture pour 1973 (Guardian, 21.3.74). Cette « sagesse chrétienne » du gouvernement du « roi des rois » explique aussi l’accumulation de réserves de nourriture à Addis-Abeba, à tel point que l’Unesco et la FAO — pourtant accoutumées aux malversations — demandèrent l’ouverture d’une enquête sur les détournements de ces stocks. Ainsi, la profonde corruption de l’aristocratie, de l’appareil gouvernemental, éclatait aux yeux de tous. Cette dénonciation de la corruption deviendra un des thèmes préférés du Comité de coordination des forces armées pour justifier les arrestations des principaux seigneurs du régime et aussi pour préparer l’écartement du Négus. La crise qui commença à secouer, dès février 1974, une des principales forteresses de la réaction en Afrique, vient de connaître la fin de sa première phase avec l’éviction de Hailé Sélassié, six mois après la grève des employés de banque, des chauffeurs de taxi et de bus et de la mutinerie des troupes à Asmara (Érythrée).
L’arrière-plan d’une crise
L’Éthiopie, siège de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) et de la Commission économique pour l’Afrique de l’ONU, se manifestait pourtant bien peu sur la scène politique internationale. Cet effacement permettait de voiler l’impressionnant sous-développement de ce pays de 24 millions d’habitants, dont le revenu moyen annuel per capita est de 80 dollars (contre 110 aux Indes par exemple), dont 90 % des habitants sont illettrés, et où les 4 000 lits des hôtels pour touristes internationaux concurrencent les 9 000 lits d’hôpitaux. Seules 350 à 400 000 personnes sont salariées, parmi lesquelles 150 000 sont insérées dans le secteur privé.
L’agriculture de subsistance englobe 80 % de l’ensemble des travailleurs1. En 1969 l’agriculture participait à 76 % du produit national brut (PNB) de l’Éthiopie. Les terres cultivables sont à 90 % propriété de l’empereur, des seigneurs féodaux et de l’Église dans une proportion à peu près égale (Economist, 21.2.1970). Seuls 10 % des terres cultivables sont travaillées, alors que, selon tous les experts, elles pourraient nourrir au moins 100 millions de personnes. Ces chiffres expriment la réalité de la structure agraire éthiopienne.
Deux modes de production coexistent. L’un, féodal, dominant du point de vue de la force de travail qu’il mobilise et de sa contribution à la production nationale ; l’autre, capitaliste. Dans le secteur à type de production féodale, la rente foncière — dont la forme varie selon les différentes provinces — est encore de façon prédominante en nature. Les paysans métayers-serviles sont dépossédés d’au moins 50 % de leur récolte sous forme de rente en nature, ce qui est reconnu par le Code civil lui-même (article 2989-91). Mais la rente foncière excède ce chiffre. Les seigneurs propriétaires fonciers exploitent sous d’autres formes les paysans : impôts spéciaux pour renouveler le droit d’obtenir la tenure, impôt ecclésiastique (la dîme !), divers services qui doivent être rendus au propriétaire (construction de son grenier, de sa maison, etc.).
Dans ce cadre, toute amélioration du niveau de productivité agricole s’avère quasi impossible. Tout investissement pour améliorer le niveau de productivité doit stimuler une croissance de la production de plus de 100 %, vu la rente de 50 %, si le paysan veut espérer en retirer un avantage quelconque. Le bas niveau de la technologie, sans parler des conditions naturelles, rend évidemment tout à fait improbable une augmentation de plus de 100 % de la rentabilité à partir d’investissements limités. En outre, les métayers-serviles se trouvent dans un état d’insécurité sociale permanent. Ils ne sont pas certains de pouvoir obtenir un renouvellement du droit d’« exploiter » la terre qui leur est concédée par le seigneur. Ils ne connaissent pas le taux de fermage de l’année à venir. Cette hyperdépendance est un des instruments de domination, en dehors des forces de répression officielles ou privées, devant assurer la « docilité » des paysans ! Voilà quelques facteurs, auxquels il faudrait ajouter le rôle social et culturel de l’Église, la concentration des terres, qui expliquent le sous-développement agricole extrême de l’empire du Négus.
L’aristocratie foncière, la classe dominante économiquement et politiquement, les grands de l’Église et la famille impériale contrôlent la majeure partie des terres. Les grands seigneurs sont la plupart du temps absentéistes. Ils ont pénétré une grande partie de l’appareil administratif. Se superpose à cette couche de grands propriétaires fonciers une couche intermédiaire de seigneurs locaux, disposant de pouvoirs politico-administratifs — divers selon les provinces — et se trouvant en contact direct avec la masse des paysans. L’Église joue un rôle important dans le système de domination. Non seulement elle fait partie des trois grandes catégories de propriétaires fonciers, mais elle est le canal de communication entre l’État et la masse des paysans. Composée d’un clergé s’élevant à plus de 200 000 prêtres, diacres et chantres, dont l’obscurantisme n’est plus à vanter, l’Église participa activement à la campagne d’« analphabétisation » durant des décennies.
Contre cette exploitation les paysans-serfs se soulevèrent à plusieurs reprises, en 1948 dans l’Ogaden, en 1958 dans le Wollo, en 1960 dans la province de Sidamo et en 1973 dans le Wolamo et Guder. À chaque fois les forces de répression s’engagèrent dans une répression sauvage, massacrant les paysans par centaines. Mais l’édifice commence aujourd’hui à trembler plus fort que jamais et le mot d’ordre de la « terre à ceux qui la travaillent » ne pourra que se répandre de plus en plus parmi les masses exploitées des campagnes éthiopiennes.
La présence impérialiste
Une deuxième caractéristique de l’Éthiopie résidait dans les liens très serrés existant entre cette féodalité et l’impérialisme.
Superposé à l’économie traditionnelle, on trouve un secteur manufacturier et industriel qui est contrôlé par l’impérialisme, essentiellement les USA, la Grande-Bretagne, la Hollande et le Japon. Le secteur agro-industriel est sous domination des capitaux hollandais, la célèbre Dutch-HVA, société formée à partir de capitaux ayant quitté l’Indonésie, à la suite de l’indépendance. Le secteur sucrier est contrôlé à 40 % par une seule compagnie britannique, la Mitchell Cotts, qui investit également dans le secteur du coton. L’industrie textile, qui occupe 34 % des travailleurs industriels et représente à elle seule 26 % du capital fixe industriel, est contrôlée par des capitaux japonais et américains. Mobil et Gulf Oil ont mis la main sur les ressources pétrolières de la côte de la mer Rouge. Les avantages concédés au capital impérialiste par les décrets d’investissement de 1963 sont fabuleux. Ainsi, les compagnies sont exonérées d’impôts durant les cinq premières années de leur activité. Plus de 60 % du secteur industriel est aux mains du capital impérialiste. Le parasitisme de la féodalité et d’une bourgeoisie bureaucratique s’exprime dans le fait que leurs investissements s’effectuent essentiellement dans la propriété foncière, ceci d’autant plus que, depuis 1963, le rôle de centre de l’OUA qu’a acquis Addis-Abeba assure un terrain tout à fait favorable à la spéculation foncière et à l’industrie de la construction de villas.
Mais l’impérialisme considère également la situation stratégique qu’occupe l’Éthiopie. Par l’Érythrée, elle touche à la mer Rouge et contrôle, avec Djibouti (sous administration française) le passage de Bab-el-Mandeb, l’accès au canal de Suez et à l’océan Indien. De plus elle est située à mi-distance de la zone explosive du Proche-Orient et de l’Afrique australe. Non seulement l’Éthiopie est le centre de l’OUA, ce qui intéresse diverses puissances impérialistes, mais elle offre une plate-forme pour diverses bases militaires, dont celle de Kagnew, qui jouait — avant le système de télécommunication développé par satellites — un rôle décisif dans la région, en tant que centre de communication et d’écoute. U.S. News and World Report affirmait :
« Les États-Unis injectent de l’argent dans l’Éthiopie d’Hailé Sélassié… afin de maintenir son influence dans la mer Rouge. » (19.6.70.)
Il ne fait aucun doute que l’impérialisme américain était présent, initialement, dans la crise gouvernementale qui s’ouvrit en février dernier. Après avoir déjoué les deux tentatives de coup d’État en 1960 et 1964, les États-Unis se rendaient compte des difficultés posées par la succession du Négus. Depuis 1966, la crise s’approfondissait. Les services américains étaient prêts à jouer une autre carte que celle du soutien à Hailé Sélassié. Mais ils n’avaient certainement pas prévu la dynamique du mouvement qui s’enclencha en février 1974 et qui était le produit de la convergence d’une série de facteurs. La crise dans l’armée, stimulée par la lutte des combattants de l’Érythrée, suscita l’émergence d’un mouvement qui dépassa rapidement le stade de la revendication matérielle. La famine non seulement mit à jour la pourriture du régime, mais développa des révoltes dans les campagnes. Parallèlement, le mouvement ouvrier, pour la première fois, se lança dans une mobilisation d’une certaine envergure, soutenu par le mouvement étudiant. Cette mobilisation non seulement influa sur le processus de différenciation au sein même de l’armée, mais rendit aussi la situation moins contrôlable pour le gouvernement Makonnen mis en place à l’ouverture de la crise. Enfin, l’Église fut aussi atteinte par la crise. Au mois de mars, un mouvement de révolte se développa dans le bas clergé contre la hiérarchie et pour une augmentation salariale. Beaucoup de prêtres sont tout simplement les serfs du haut clergé. La totalité de l’édifice social éthiopien fut ébranlée ; la décomposition de l’imposant appareil d’État s’accéléra. L’ensemble de ces mouvements convergèrent de fait vers une mise en question de l’autocratie, sans qu’un affrontement entre le Comité de coordination des forces armées et les représentants de l’ancien régime ne donne le signal à une mobilisation populaire de grande envergure.
Les forces armées regroupent 45 000 officiers, officiers subalternes et soldats. À cette force s’ajoutent 32 000 hommes de la police ; 12 000 soldats de l’armée territoriale, spécialisés dans la répression des masses paysannes, et une force antiguérilla de 5 000 hommes. La police est équipée par l’Allemagne fédérale. Les Israéliens se sont chargés de la formation des parachutistes et des agents de renseignement. Quand bien même, sous la pression de divers États africains, l’Éthiopie dut rompre en juillet 1973 ses relations diplomatiques avec Israël, les « conseillers » israéliens n’en continuèrent pas moins leur « travail de formation ». L’essentiel des forces armées est cependant entraîné par les Américains et nombreux sont les cadres qui ont passé par les écoles militaires américaines. Néanmoins, ces forces de répression, qui devaient assurer le pouvoir de l’empereur et de l’aristocratie amhara (ethnie minoritaire de 3 millions de personnes dont l’un des chefs, Ménélik, imposa au XIXe siècle une véritable administration coloniale aux populations non amhara), ne purent pas résister aux coups que leur portèrent les forces de libération de l’Érythrée, et connurent des tensions internes croissantes.
En 1960, se forme le Front de libération de l’Érythrée (FLE), à partir de militants issus de partis politiques traditionnels. En 1961, le premier détachement de l’Armée de libération érythréenne (ALE), sous la direction d’Ahmed Idris Awaté, monte sa première embuscade. Le développement de la lutte armée sera rapide, à tel point que l’empereur devra envoyer 6 000 hommes dans « sa » province.
L’Érythrée, peuplée de trois millions d’habitants, hétérogènes religieusement et ethniquement, fut rattachée à l’Éthiopie en 1952, ceci sur la base d’un vote de l’Assemblée générale de l’ONU qui se prononça pour la fédération des deux pays. Cette opération se fit sous la pression de l’impérialisme américain, qui avait des liens privilégiés avec Hailé Sélassié. En 1960, le gouvernement érythréen est dissous et en 1962, le « roi des rois » fait de l’Érythrée une simple province de l’empire. La résistance armée se développe alors rapidement. L’Érythrée devient un véritable brasier dans la poudrière féodale éthiopienne. Les méthodes « classiques » de la guerre antiguérilla sont utilisées : déplacement de population, bombardement au napalm, destruction de villages. Dans le désert soudanais plus de 150 000 réfugiés tentent de survivre. Cela ne pourra détruire la résistance.
À la fin des années 60, le Front connaît une crise interne qui suscite un certain processus de clarification politique. Cette crise fut révélée aussi bien par les difficultés d’implantation dans la population chrétienne de la plaine centrale — difficultés liées en partie au caractère confessionnel nettement affirmé de certains dirigeants musulmans du Front — que par une crise interne au Front, vu sa stricte hiérarchisation et les limites de ses revendications sociales. En janvier 1970, trois ailes surgissent au sein du mouvement : le FLE-Commandement général, dirigé par Tedla Bairu, le FLE-Forces populaires de libération (aile gauche) et le FLE-Forces érythréennes de libération (minoritaire et dont une grande partie des militants rejoindront les Forces populaires).
Cette division au sein du mouvement de libération intervient au moment où une offensive d’envergure est lancée contre le mouvement d’indépendance. L’« état d’urgence » est proclamé, le Négus doit reconnaître la réalité de la guerre de libération. En 1972, une recomposition du mouvement de libération a lieu. La majorité des forces se regroupent dans les Forces populaires de libération de l’Érythrée. Ceci va impulser une nouvelle phase dans la lutte de libération, aussi bien au niveau des réformes dans les zones libérées que sur le plan militaire.
Ainsi, en décembre 1973 et 1974, l’armée éthiopienne subit des revers importants. Les deux brigades de la Garde impériale, lancées dans une campagne de ratissage en janvier 1974, vont subir des défaites d’une réelle envergure. Au début février, dans le nord du pays, la confrontation entre les troupes du Négus et les Forces populaires dure trois jours. C’est alors qu’éclate la mutinerie des troupes à Asmara (Érythrée). Les banques, l’aéroport, les points stratégiques de la ville sont occupés. Les mutins, soldats et sous-officiers, réclament l’augmentation de leur solde. La marine va rejoindre la rébellion ; le navire amiral Ethiopia est aux mains des mutins. Le général Asefa, envoyé par Addis-Abeba, est pris comme otage par les troupes d’Asmara. Le 27 février, à Debré Zeit (à 50 km de la capitale), les troupes de l’armée de l’air et les parachutistes prennent le contrôle de la ville. Face à l’extension de la crise, le gouvernement d’Aklilou Habte-Wold, en place depuis 1961, doit démissionner. Au sein de l’armée surgissent les premiers éléments de ce qui sera, de facto, un second pouvoir jusqu’au début de septembre : le Comité de coordination des forces armées. Alors que l’empereur avait systématiquement joué sur les divisions au sein de l’armée, en laissant à chaque corps une grande autonomie, la crise touchait subitement tous les secteurs et allait atteindre, y compris la Garde impériale. Ceci n’implique pas que soient supprimés les facteurs d’hétérogénéité au sein des forces armées, mais la modification des rapports de force est importante. Le mouvement qui surgit des « évènements de février » s’appuie en partie sur les officiers et sous-officiers sortis du rang et sur des officiers qui apparaissent comme les porteurs d’un projet réformiste apte à endiguer un mouvement de masse potentiel. Ces derniers, entre autres le général Aman Andom, peuvent bien être, aux yeux de l’impérialisme américain, les éléments aptes à contrôler un mouvement que l’on n’est plus en mesure d’empêcher.
Les luttes ouvrières et paysannes
Si, pour l’instant, la paysannerie et les travailleurs n’ont pas engagé une mobilisation massive, les divers mouvements sectoriels, la grève générale du 7 mars et les explosions limitées de révoltes paysannes, ainsi que les manifestations du mouvement étudiant — qui se trouvait à la tête du mouvement d’opposition depuis plusieurs années —, ont déterminé le cadre dans lequel s’est développée la crise de l’armée et est apparu le Comité de coordination des forces armées.
En janvier 1974, les ouvriers de la sucrerie de Wonji (filiale du trust hollandais Dutch-HVA) marquent l’entrée de la classe ouvrière dans la lutte. Leur grève dure deux mois et les revendications portent sur les conditions de travail et les salaires. Au début février, ce sont les employés de la Banque commerciale d’Éthiopie et de la Banque d’Addis-Abeba qui entrent en grève, suivis immédiatement par les employés au sol de l’aéroport, qui réclament la sécurité de l’emploi. Enfin les enseignants, le 11 février, se mettent en grève contre le projet de réforme scolaire. Le mouvement étudiant soutient ces luttes. La répression sera farouche, mais la réforme scolaire est ajournée sine die et les augmentations promises « à condition que les enseignants reprennent le travail ». C’est une première victoire. Le 25 février, alors que le gouvernement promet de bloquer les prix et d’augmenter les salaires, la grève des aiguilleurs du ciel commence, au moment où prend fin celle des transports.
Le 1er mars, le nouveau gouvernement d’Endalkatchew Makonnen, ancien représentant de l’Éthiopie à l’ONU et qui apparaît comme le représentant direct des intérêts américains, doit faire face à de nouvelles mobilisations. Ce sont les étudiants qui relancent la bataille aux cris de « Gouvernement du peuple : oui, Endalkatchew : non ! » Makonnen a beau déclarer le couvre-feu, il ne peut empêcher l’extension de la révolte. Et le 4 mars, surprise : la Confédération éthiopienne des syndicats (CELU) menace de déclarer la grève générale. Pourtant, il est bien connu que, depuis la liquidation des dirigeants syndicaux en 1960, la Confédération — dirigée par Beyene Solomon — était contrôlée par les Américains, grâce à la centrale AFL-CIO. De plus, de nombreux dirigeants syndicaux faisaient des stages de formation dans la centrale syndicale israélienne. Cette menace de grève exprime les modifications des rapports de force entre la classe ouvrière et les directions syndicales, modification en grande partie due à l’entrée dans la classe ouvrière des jeunes qui ont été chassés des écoles. Le 7 mars éclate la grève générale qui est largement suivie dans le secteur de la construction, des bus, des chemins de fer, de l’aéroport. Un secteur radicalisé de l’armée apporte son soutien à la lutte des travailleurs. Une partie des travailleurs, par-delà les ordres des dirigeants du CELU, se joindront aux étudiants pour manifester. La grève s’effilochera. Cependant, elle montra pour la première fois la capacité de riposte de nombreux secteurs de la classe ouvrière et la perte de contrôle des directions syndicales liées au gouvernement. Les mouvements de lutte continuèrent. Ils portèrent aussi bien sur les questions salariales que sur le droit de grève et de syndicat autonome. À la suite de la grève des postiers (23 avril), des dockers, des cheminots, des conducteurs de bus, le gouvernement proclama l’interdiction absolue des grèves et des manifestations. La riposte ouvrière et étudiante sera immédiate. C’est alors que, le 27 avril, le Comité de coordination des forces armées annonce sa décision d’arrêter toutes les « hautes personnalités du régime accusées de corruption ».
Les divisions au sein de la classe au pouvoir sont aiguës. Makonnen fait partie des cadres administratifs et de l’« intelligentsia » surgis de l’aristocratie terrienne. Il dispose d’importants moyens financiers et veut participer au développement du secteur « moderne » de l’économie éthiopienne. Ce gouvernement pouvait s’opposer quelque peu aux féodaux qui se sentaient plus à l’aise avec le Négus ou le prince Kassa, mais il était évident qu’il ne pouvait être porteur d’aucun projet réformiste, même minime.
Dès juin, le Comité de coordination affirme sa force avec plus de netteté : occupation militaire de l’aéroport, de la radio, des ministères. Le prince Kassa est arrêté, avec de nombreuses autres personnalités du régime. Les mini-coups d’État se succèdent. Le 4 juillet, le Comité de coordination, qui affirme plus ouvertement son projet réformiste, présente à l’empereur quatre revendications :
— l’amnistie pour tous les « patriotes » emprisonnés avant février 1974,
— l’amnistie pour les exilés politiques,
— l’application rapide d’une Constitution révisée,
— le Comité de coordination travaillera avec le gouvernement pour assurer la mise en place de divers projets.
Le 22 juillet les Forces armées appliquent la quatrième revendication. Elles écartaient Makonnen pour le remplacer par Lij Mikael Imru. Lui aussi est issu de la noblesse terrienne. Mais il s’était taillé une certaine popularité en distribuant, dans les années 50, une partie de ses terres à ses paysans. Cependant, le changement gouvernemental est bien plus caractérisé par l’entrée en force des militaires dans le gouvernement formé le 3 août. Dans le courant du mois d’août, les 16 palais impériaux seront nationalisés. Mais surtout, les piliers gouvernementaux du pouvoir impérial seront supprimés : le Conseil de la Couronne, le Conseil militaire impérial, le Tribunal impérial, le ministère de la « Maison impériale », organe lié directement à l’empereur. Aman Andom, ministre de la Défense et chef de l’État-Major, apparaît comme l’homme fort de la situation. Le 12 septembre, le roi des rois quittait son palais en Volkswagen !
Durant toute la crise la ligne des militaires fut manifestement d’éviter toute confrontation directe avec le pouvoir, car cela aurait pu être l’étincelle qui aurait déclenché l’entrée en scène, sur une large échelle, de la classe ouvrière et du mouvement de masse.
Les divers éléments de la situation éthiopienne sont apparus durant la phase de crise de février à septembre. Néanmoins, l’élément clé, la paysannerie, n’est pas encore apparu réellement à l’avant-scène. De son attitude dépendra en grande partie la capacité ou l’incapacité d’une direction « réformiste » d’entamer dans le calme une politique de modernisation, qui nécessite une certaine base sociale. Pour l’impérialisme, qui veut à tout prix éviter une déstructuration du pays, ce projet est capital. Sa réussite est liée à de nombreux facteurs, parmi lesquels la lutte des combattants érythréens, les contradictions internes au sein de l’armée, la capacité de mobilisation des étudiants et des travailleurs, ne sont pas négligeables. Mais reste la question « paysanne » et la capacité de l’avant-garde éthiopienne de répondre à ce projet de « modernisation dans le calme ».
Le 12 septembre 1974
- 1The Middle East and North Africa, 1969-70, Europa Publications, Londres.