Les patrons étaient convaincus que les mineurs viendraient en rampant à la table des négociations bien avant que les réserves ne soient épuisées et qu’une victoire contre l’UMW les mettrait en position favorable pour négocier le contrat dans les chemins de fer, l’automobile et les transports routiers.
Au cours du week-end de Pâques, les mineurs de charbon en grève aux États-Unis ont voté pour l’acceptation de la troisième version du contrat qu’Arnold Miller, président du syndicat des mineurs, a négocié avec les patrons. Cependant, une minorité significative de 40 % a voté contre. Ce vote met fin à la plus longue grève de mineurs de charbon de toute l’histoire des USA.
Ce contrat fut négocié sous la pression du gouvernement fédéral. Carter a utilisé la loi Taft-Hartley pour essayer d’obliger les mineurs à reprendre le travail. Cette loi avait été adoptée par le Congrès en 1947 comme une arme antisyndicale pour l’arsenal de la classe possédante. Elle donne au Président, pendant une période de « trêve » de 80 jours, le droit de réquisitionner les travailleurs en grève, sous la menace de lourdes sanctions comprenant des amendes et de la prison. Pendant cette période, les négociations continuent. Au moment de son adoption, le mouvement ouvrier l’avait correctement qualifiée de « loi d’esclavage du travail », mais la bureaucratie syndicale de collaboration de classe n’a jamais organisé de lutte effective contre cette loi.
Les mineurs ont déjà défié le recours à la loi Taft-Hartley dans le passé. C’est ce qu’ils ont fait cette fois encore et la vague militante et la solidarité ont été extrêmement fortes. On estime qu’environ 100 seulement des 160 000 mineurs grévistes ont obéi à l’ordre de réquisition. Et en réponse, il y eut une vague de fond de solidarité dans les rangs du mouvement ouvrier en général.
Outre la loi Taft-Hartley, Carter avait envisagé d’utiliser un autre procédé que des présidents précédents avaient déjà utilisé contre les mineurs : une « saisie » temporaire des mines. Sous la saisie, le gouvernement fédéral prend les mines en charge, les travailleurs sont censés retourner au travail et le gouvernement négocie alors directement avec le syndicat. Quand la grève est terminée, le gouvernement rend les mines aux patrons avec leurs profits. Pendant que les mines sont sous contrôle temporaire, le gouvernement protège tous les secrets commerciaux des propriétaires.
Si Carter a choisi la loi Taft-Hartley au lieu de la saisie, c’est pour éviter d’avoir à négocier directement pour les patrons. En effet, dans ce cas là, la confrontation entre les mineurs et le gouvernement serait devenue encore plus vive.
Les termes du nouveau contrat qui a été accepté par les mineurs leur sont certes moins défavorables que ceux des propositions antérieures ; mais ce ne sont pas tant les quelques concessions patronales que le sentiment d’avoir fait plier le patronat et la Maison-Blanche qui représentent l’acquis de cette grève pour les mineurs. Cette grève et son impact sur le reste de la classe ouvrière reflètent une nouvelle situation de la lutte des classes aux États-Unis.
La grève nationale des mineurs est la plus importante épreuve de forces qu’ait connue la lutte des classes américaine depuis trente ans. Ses énormes répercussions se feront sentir dans la prochaine vague des batailles sociales qui s’annoncent clairement aux États-Unis.
Le 5 mars, à une majorité de plus des deux tiers, les mineurs ont rejeté le contrat négocié par le président de l’United Mine Workers (UMW : Syndicat unifié des mineurs), Arnold Miller, et les propriétaires des mines. Alors que la grève entrait dans son 91e jour, le président Carter se préparait à annoncer quel moyen il utiliserait pour la briser.
Les patrons des mines ont provoqué la grève en remettant ouvertement en cause les droits et les avantages conquis par les mineurs au cours des années précédentes. Ceci représentait une nouvelle phase de l’offensive du patronat, la première tentative sérieuse depuis la fin de la guerre pour briser la puissance des principaux syndicats d’industrie.
Afin d’accroître leurs profits et d’améliorer leur position dans la concurrence internationale, les capitalistes américains ont tenté de réduire de manière significative le niveau de vie des travailleurs aux États-Unis. Cependant, ils ne s’en prirent pas à toute la classe ouvrière à la fois. Ils ne commencèrent pas non plus à s’attaquer au secteur le plus fort.
Les premières victimes furent ceux qui se trouvaient déjà au bas de l’échelle. Le chômage des Noirs gonfla. Les femmes furent renvoyées dans leur foyer ou confinées aux travaux les plus pénibles par les réductions de crédits et les attaques contre leurs droits légaux. Les capitalistes affrontèrent directement quelques syndicats, mais ils choisirent les plus faibles, ceux dont les directions avaient fait preuve de la plus abjecte capitulation : les syndicats d’employés publics, par exemple, qui furent dressés contre les communautés des nationalités opprimées comme à New York ou à Atlanta ; les syndicats corporatifs, rendus inaptes à la lutte par des dizaines d’années de défense de la priorité de l’emploi pour les hommes blancs.
Mais en fin de compte, les patrons durent s’attaquer à la classe ouvrière et à ses syndicats d’industrie. Il existe une limite à la quantité de profit supplémentaire qui peut être extorquée aux travailleurs noirs ou aux travailleuses qui vivent au niveau minimum de subsistance, même dans les périodes les plus prospères. La seule possibilité d’accroître véritablement les profits ne pouvait provenir que de l’élimination de certains des avantages de salaire et de conditions de travail conquis par les grands syndicats d’industrie dans les luttes passées.
Les patrons se mirent à parler, non plus seulement de rester sur leurs positions dans les négociations contractuelles, mais même de revenir en arrière. Wayne Horvitz, médiateur du gouvernement pour les Affaires du travail, décrivait la situation en ces termes : « Le patronat est en train de tester les rapports de forces pour voir jusqu’où il peut aller. Les employeurs estiment que pendant des années, ils ont cédé plus qu’ils n’auraient dû à tous les syndicats et que le moment est peut-être venu d’en reprendre au moins des parties. » (Wall Street Journal, 27 janvier 1978).
Les patrons ont choisi de lancer leur nouvelle offensive par un défi à l’UMW, le syndicat des mineurs. Les effectifs du syndicat étaient tombés de 500 000 mineurs dans les années 40 à 160 000 en 1977. De 70 % en 1974, les mineurs affiliés à l’UMW n’extrayaient plus que 50 % du charbon trois années plus tard. Le syndicat avait été déchiré par une campagne électorale interne âpre et confuse, à l’issue de laquelle son président, Arnold Miller, fut reconduit dans ses fonctions sans bénéficier du soutien de la majorité.
Par ailleurs, les propriétaires des mines se trouvaient en relativement bonne position et pouvaient compter sur l’appui de toute la classe dominante dans leur attaque contre les mineurs. Les propositions de Carter dans le domaine de l’énergie prévoyaient de doubler la production actuelle de charbon — 680 millions de tonnes — jusqu’en 1985. Il pouvait en résulter des profits fantastiques si les patrons parvenaient à mater les mineurs combatifs et à accroître la productivité. De plus, ils disposaient de stocks de charbon pour trois ou quatre mois : les patrons étaient convaincus que les mineurs viendraient en rampant à la table des négociations bien avant que les réserves ne soient épuisées. Une victoire contre l’UMW mettrait les patrons en position favorable pour négocier le contrat dans les chemins de fer, peu après en 1978, et ceux de l’automobile et des camionneurs en 1979.
Le rôle de l’UMW
Tout ceci était particulièrement vrai en raison du rôle traditionnel joué par l’UMW dans l’histoire du mouvement ouvrier américain et de sa réputation de combativité. Comme le disait Harry Patrick, ancien responsable national du syndicat : « Si vous avez l’UMW, vous avez le grand-père de tous les syndicats. »
Mais deux traditions de l’UMW causaient de gros soucis aux patrons ; toutes deux avaient à voir avec l’utilisation de l’arme de la grève. La première, « pas de contrat, pas de travail », signifiait que le syndicat ne renonçait pas au seul moyen dont il disposait pour faire pression sur les négociations. La seconde, c’était le caractère inviolable du piquet de grève. Les propriétaires de mines se plaignaient amèrement des grèves « sauvages » qui leur avaient coûté 2,5 millions de journées de travail en 1977. Avec ou sans l’aval officiel du syndicat, la mise en place de quelques piquets de grève pouvait bloquer n’importe quelle mine et, si besoin était, étendre la grève aux autres puits.
Au sein de l’UMW dans les années 70, deux changements étaient intervenus, qui allaient prendre une importance croissante au fur et à mesure que se développait la grève. En 1972, un mouvement de réforme, appelé « Mineurs pour la démocratie », avait renversé la machine syndicale corrompue de Tony Boyle et avait conquis certains droits fondamentaux, avant tout le droit de vote de la base sur le contrat. En même temps la composition de l’UMW se trouvait profondément modifiée. Avec l’arrivée dans les mines de dizaines de milliers d’anciens combattants de la guerre du Vietnam, la moyenne d’âge des mineurs tombait en quelques années de cinquante-cinq ans environ à un peu plus de trente ans.
Les motifs de la grève
Les patrons des mines abordèrent les négociations contractuelles en exigeant que le syndicat cède sur tous les fronts : les mesures de sécurité, les conditions de travail, les garanties contre les hausses du coût de la vie, les congés et la retraite. Mais leur but essentiel était de mettre fin aux grèves sauvages. Le Wall Street Journal du 21 février citait les propos d’un industriel disant que le droit de licencier les mineurs ayant organisé des piquets de grève ou y ayant participé est « un impératif absolu pour nous ».
Aux États-Unis, le travail dans les mines est le plus dangereux du secteur industriel. Deux mille mineurs ont été tués dans des accidents de travail au cours des dix dernières années. Toutes les semaines, 77 mineurs meurent de silicose.
Un contrat signé par l’UMW en 1974 comprenait une procédure compliquée de plainte et d’arbitrage destinée à résoudre les conflits sur les questions de sécurité. Les mineurs, pour qui la sécurité du travail est une question de vie ou de mort, ont dû passer outre à ces procédures et tout simplement bloquer les mines pour forcer les employeurs à revenir sur leurs dangereuses violations des garanties conquises par le syndicat. Les mineurs savent bien qu’il faut en moyenne 44 semaines pour qu’une plainte suive son cours, et moins de quelques secondes pour qu’une explosion obstrue un tunnel. L’accumulation des cas à traiter est telle que certaines plaintes, déposées il y a trois ans, n’ont pas encore été tranchées. Parmi les 400 plaintes référées en arbitrage dans le 30e district de l’UMW, très peu ont été résolues de manière favorable au syndicat.
Outre le droit de grève, les mineurs exigeaient le financement des soins et des retraites. Pendant trente ans, l’UMW avait réussi à imposer un remboursement des dépenses de santé qui était un véritable modèle. Celui-ci était financé par les employeurs (au moyen de prélèvements sur les profits réalisés pour chaque tonne de charbon extraite) et contrôlé par le syndicat. Les mineurs bénéficièrent ainsi de soins médicaux gratuits « du berceau au cercueil » et des services d’un réseau de cliniques implantées dans les régions minières. En juillet 1977, ces avantages furent remis en cause : les mineurs étaient désormais contraints de payer toutes leurs dépenses inférieures à 500 dollars (2500 FF environ). Les employeurs déclarèrent ensuite que le montant de leur contribution au remboursement des soins médicaux devait être revu en fonction de l’incidence des grèves sauvages sur la production et qu’il n’était surtout pas question de l’augmenter pour assurer le remboursement total tant qu’il n’y aurait pas de solution définitive au problème des grèves sauvages. Les mineurs prirent très mal le fait que les patrons gardent leur sécurité sociale en otage contre leur droit de grève. Ils jurèrent de rester en grève aussi longtemps qu’il le faudrait pour reconquérir le remboursement total des frais médicaux.
Lorsque la grève commença le 6 décembre, les mineurs se déclarèrent prêts pour une longue bataille ; les patrons n’en firent aucun cas. Le New York Times du 15 décembre rapportait les propos d’un représentant des propriétaires de mines : « Ils vous raconteront qu’ils peuvent tenir, mais laissez donc la grève aller jusqu’au premier de l’an et vous entendrez un autre son de cloche. »
La réalité devait s’avérer plutôt différente. Le 6 mars le président Carter en était encore à préparer la machine gouvernementale à se mettre en route contre la grève des mineurs. Toutes les mines de l’Est du pays, contrôlées par l’UMW, et de nombreuses autres étaient fermées depuis exactement trois mois.
Une grave faute de calcul
Les capitalistes américains se sont gravement mépris sur l’état d’esprit des mineurs. Durant des années ils avaient grignoté le niveau de vie des travailleurs sans jamais rencontrer une pareille résistance. L’ampleur des exigences patronales mit les mineurs hors d’eux et stimula les résistances. Douglas Wriston, un mineur de 37 ans, disait : les compagnies « veulent tout. Elles essaient de tout prendre, mais le syndicat ne se laissera pas faire. »
Cette grève démontre que la démocratie syndicale, aussi incomplète soit-elle, peut être une arme puissante dans les mains des travailleurs. Depuis le début, les négociations ont été dominées par le fait que tout accord devrait être approuvé par les hommes et les femmes qui travaillent dans les mines. Elles furent d’ailleurs plusieurs fois interrompues lorsque l’écho des concessions faites par les représentants syndicaux parvinrent aux oreilles des mineurs et provoquèrent leur colère.
Le 6 février, le président de l’UMW, Arnold Miller, conclut un accord avec les patrons organisés dans l’Association des entrepreneurs de charbon bitumineux (Bituminous Coal Operators Association — BCOA). Miller qualifia le nouveau contrat d’« excellent » et le décrivit comme « de loin le meilleur accord négocié dans une branche industrielle au cours des deux dernières années ». Une majorité écrasante du Conseil de négociation de l’UMW le rejeta, craignant d’affronter la colère certaine des mineurs si le contrat était seulement soumis au vote des syndiqués. Un membre de l’UMW caractérisa l’« excellent » accord de Miller comme un « contrat de bagnard ».
Ayant échoué à les soumettre, les patrons et la Maison-Blanche montèrent d’un cran dans leur campagne pour isoler, démoraliser et désorienter les mineurs.
L’état d’urgence — sous prétexte de « pénurie » d’énergie — fut décrété dans les six États du Midwest les plus dépendants de l’électricité produite par les centrales thermiques. Les grévistes furent rendus responsables de la mise à pied d’autres travailleurs ; la menace d’un chômage technique encore plus massif fut brandie. On prédit que 2,5 millions de travailleurs perdraient leur emploi vers la mi-mars si le charbon n’arrivait pas ; on annonça que les États les plus touchés seraient obligés de réduire leur consommation d’énergie de moitié.
Les rues de nombreuses villes de l’Ohio furent plongées dans le noir. En Indiana, les enfants gardaient leur manteau dans les salles de classe glaciales. Les écoles, les bureaux, les cafés et les cinémas fermèrent partiellement ou totalement. Les contrôles fédéraux de la pollution atmosphérique furent levés dans l’Ohio, dans l’Indiana et dans le Kentucky.
Le but de ce climat de « crise » et de ces prévisions alarmistes était de dresser les travailleurs et la population tout entière contre les mineurs. L’intimidation et la violence contre les mineurs, qui avaient marqué la grève depuis le début, s’intensifièrent. Le gouverneur de l’Indiana mobilisa 600 hommes de la Garde nationale pour escorter, l’arme au poing, les convois de charbon extrait par les jaunes.
Extraire le charbon avec des baïonnettes ?
Carter soupesa les diverses options pour briser la grève. Il menaça de recourir à la loi Taft-Hartley pour forcer les mineurs à reprendre le travail pendant les 80 jours réglementaires d’une période destinée à « calmer les esprits ». Tout le monde supposait, cependant, que les mineurs refuseraient d’obéir à une telle réquisition. Dans le passé, la loi Taft-Hartley avait été utilisée à trois reprises et, à chaque fois, elle avait été ignorée par les mineurs.
Carter pouvait solliciter l’approbation du Congrès pour saisir les mines. Mais il était peu probable que les mineurs reprennent le travail sans avoir obtenu leur contrat, simplement parce que le drapeau américain aurait été hissé au-dessus des mines ; d’autant plus que, sous la saisie, les profits continueraient à être versés aux patrons. Comme le disait Robert Rumberd, un mineur de 49 ans travaillant en Virginie occidentale : « Ils peuvent envoyer l’armée ici, mais ils ne sortiront jamais du charbon de Cabin Creek. » (cité dans le magazine Time du 27 février).
Au cours de la dernière semaine de février, la Maison-Blanche s’affairait directement pour tenter de trouver une solution, alors que les propriétaires de mines et la direction syndicale restaient à l’arrière-plan. Le secrétaire aux Affaires du travail de Carter, Ray Marshall, parvint à un accord avec une compagnie charbonnière, la Pittsburgh and Midway Coal Company (P&M) qui n’était pas affiliée à la BCOA — l’association patronale — et qui employait moins de mille mineurs membres de l’UMW. On fit passer le contrat comme une grande victoire pour les mineurs. Le Conseil de négociation de l’UMW, à la majorité, l’accepta et le présenta comme un modèle pour le contrat de la branche.
La BCOA fit semblant de refuser le contrat de la P&M, en le qualifiant de « capitulation totale » face aux « revendications excessives » des mineurs.
Le 24 février, Carter apparut sur les écrans de télévision et « félicita » les mineurs pour leur « succès significatif », en saluant leur « sacrifice en faveur de la justice dans les mines ». Après que cet appel eût reçu la réponse qu’il méritait dans les puits, Carter révéla sa véritable position : « C’est la ratification ou rien du tout. » Face aux mineurs, il brandit la menace d’une intervention directe du gouvernement pour briser la grève.
Le nouveau contrat, loin de représenter une « capitulation » patronale, n’était qu’une version maquillée de l’accord du 6 février, déjà rejeté. Certaines des attaques les moins importantes contre les droits des mineurs en avaient été gommées. Parmi celles-ci se trouvaient le travail le dimanche, les primes à la productivité et l’amende de 20 dollars par jour pour tous les mineurs qui participeraient à un piquet de grève « sauvage » ou, simplement, respecteraient ses consignes. Les caractéristiques essentielles du « contrat de bagnard » étaient cependant maintenues, à savoir le droit pour les patrons de licencier tout travailleur « qui a participé à un piquet de grève ou qui a été activement impliqué dans un arrêt de travail non autorisé », le remplacement du remboursement automatique des soins médicaux par des assurances privées, ce qui aurait supposé que les mineurs cotisent à ces organismes pour environ 700 dollars par an.
Les mineurs, jeunes ou vieux, ne voulaient pas de la clause du contrat défavorable aux retraités. Ceux qui avaient pris leur retraite avant janvier 1976 ne toucheraient que 275 dollars par mois, c’est-à-dire la moitié de la somme perçue par ceux qui la prendraient plus tard. « Ils ont construit ce syndicat », disait un mineur du nom de Robin Davis à propos des retraités. « Il faut lui garder sa force et, pour ça, il faut penser à eux. » (New York Times du 26 février).
Les dirigeants de l’UMW partirent en campagne pour faire accepter le contrat par les mineurs. Durant la semaine précédant le vote, les villes minières furent bombardées par les annonces publicitaires que passait la télévision pour chanter les louanges du contrat. Elles étaient produites par une firme de relations publiques dont les tarifs élevés étaient réglés par la direction syndicale avec les cotisations des mineurs. Arnold Miller essaya de faire avaler ce contrat injuste par la base de l’UMW. Cela lui valut la haine généralisée des adhérents du syndicat. Une pétition circule pour exiger la révocation de Miller. Elle a déjà recueilli 4 000 des 13 500 signatures nécessaires selon les statuts. Dans le 2e district de l’UMW, en Pennsylvanie, les 63 sections syndicales, au complet, ont demandé sa démission.
Tandis que la grève s’étendait, Miller passait au second plan, détesté par les deux parties en conflit. Aux patrons, il ne pouvait donner la « paix sociale » qu’ils exigeaient, et pourtant il ne ménageait pas ses peines. Aux mineurs, il ne pouvait donner le type de contrat qu’ils avaient exigé au congrès de l’UMW, en 1976. La grève se transforma de plus en plus en une confrontation : d’un côté, les mineurs ; de l’autre, les patrons et la Maison-Blanche.
Mais, au cours de la grève, n’apparut aucune direction de rechange capable de poser une alternative à l’orientation de collaboration de classes pratiquée par Miller. Les mineurs ne manquaient pas de combativité, d’instinct de classe ou de mépris pour Carter et les politiciens capitalistes. Cela était évident pour tous les journaux et les chaînes de télévision qui les interviewaient. Ce qui manquait aux mineurs, c’était une nouvelle direction, sortie des rangs du syndicat, et qui aurait pu ouvrir la voie à un défi politique aux patrons, par exemple en présentant des candidats ouvriers aux élections ou en mettant en avant la nécessité d’un parti ouvrier.
La réponse du SWP
Dans le reste du mouvement ouvrier, le rôle des bureaucrates syndicaux fut encore plus scandaleux que celui de Miller. George Meany, le dirigeant de la plus importante centrale syndicale, l’AFL-CIO (American Federation of Labor-Congress for Industrial Organisation : Fédération américaine du travail-Congrès pour l’organisation de l’industrie), en appela ouvertement à Carter pour qu’il brise la grève. « Si j’étais le président, dit Meany, j’ordonnerais la saisie des mines et je présenterais aux mineurs des conditions qu’ils peuvent accepter. » Il encouragea Carter à utiliser la loi Taft-Hartley, en déclarant : « Nous ne le critiquerons pas. »
Douglas Fraser, le président de l’UAW (United Auto Workers : Syndicat unifié des travailleurs de l’automobile), qui se présente souvent comme l’alternative « progressiste » à l’ultra-réactionnaire Meany, convint, lui aussi, qu’« une prise en main des mines par le gouvernement, pendant une courte période, serait acceptable ». D’autres responsables syndicaux ignorèrent tout simplement la grève. Et ceci malgré le fait que l’admiration pour l’esprit de combat des mineurs est très répandue parmi les travailleurs en général et les syndicalistes, en particulier. De larges actions de solidarité auraient coupé l’herbe sous le pied aux tentatives du gouvernement d’isoler les mineurs en les rendant responsables de la « pénurie » d’énergie. Elles n’eurent pas lieu sur une grande échelle, ce qui était possible et nécessaire.
Les conseils de George Meany
Les militants du Socialist Workers Party (SWP : Parti socialiste des travailleurs) ont souvent joué un rôle de premier plan dans l’organisation de la solidarité. Le Comité national du SWP, réuni du 23 au 26 février, décida d’intensifier le travail de soutien à la grève et d’en faire la tâche centrale du parti. Dans les syndicats où ils militent, les membres du SWP ont fait adopter des motions de solidarité, des résolutions d’appui financier et des initiatives de soutien à la grève des mineurs.
De nombreuses branches du SWP sont présentement engagées dans des campagnes électorales locales ; partout, les candidats font de la défense des mineurs l’axe central de leur activité. Depuis la mi-1977, une branche du SWP existe à Morgantown, en Virginie occidentale, au cœur du pays minier. La Young Socialist Alliance (YSA : Alliance de la jeunesse socialiste) a contribué à l’organisation de comités de soutien et de réunions publiques sur les campus universitaires. Une campagne de diffusion spéciale de l’hebdomadaire socialiste The Militant, auprès des mineurs et d’autres travailleurs, a été mise sur pied. Chaque semaine, The Militant consacre une grande partie de ses pages à couvrir la grève, du point de vue de l’intérêt des mineurs, et à en tirer toutes les leçons politiques.
L’impact politique de la grève se fait déjà sentir bien au-delà des mines. La municipalité de New York a récemment entamé des négociations contractuelles avec les syndicats représentant les 200 000 employés de la ville. La municipalité y a annoncé de nouvelles restrictions de crédit. Les représentants syndicaux ont admis que l’exemple de la grève des mineurs imposait des limites aux concessions qu’ils étaient prêts à faire. « Il faut que nous revenions avec quelque chose », disait Matthew Guinan, le président du syndicat des transports, « sinon nous finirons comme Miller. »
Le chef du syndicat des éboueurs, John De Lury, avertissait l’administration municipale que les syndicats auraient du mal à être aussi souples que par le passé. « Nous aurons des grèves sauvages. C’est comme chez les mineurs. On ne peut plus contrôler. Nos hommes se mettront en colère. Ils sortiront pour la bagarre. »
La presse, la radio et la télévision essaient d’insister sur les spécificités des mineurs : leur tradition de combat, leur indépendance farouche, leur isolement géographique, le caractère dangereux de leur travail, leur disposition à se mettre en grève. Il y aurait beaucoup plus qu’une longue distance entre les vallées des Appalaches et les rues de Detroit. L’esprit de lutte de classe — évident dans la grève — est décrit comme quelque chose de propre aux mineurs de charbon.
Les éléments les plus lucides de la classe capitaliste ne sont certainement pas dupes de cette propagande. Ils savent que la haine de classe ne provient pas de l’air des montagnes ou de la poussière de charbon. Ils savent que les mineurs ne sont pas les seuls travailleurs capables de paralyser des branches entières de l’économie américaine.
« Ils essaient de dire que nous n’avons aucune importance », disait Gary Fleming, un mineur de Virginie occidentale : « Ou encore que nous sommes des imbéciles. Mais il a suffi que nous croisions les bras pour qu’ils hurlent à l’état d’urgence national. »
Les capitalistes américains se sont mépris sur la résistance des mineurs. Désormais, cette résistance, ils devront en tenir compte à chaque fois — et elles seront nombreuses étant donné l’état de leur économie capitaliste — qu’ils voudront s’attaquer aux travailleurs des chemins de fer, de l’automobile, des transports et de l’acier.
Mars 1978