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Don Trump et le style mafieux en politique mondiale

par Gilbert Achcar

Il n’y a jamais eu à la Maison-Blanche avant Don Trump un président qui ait autant correspondu au modèle mafieux. Richard Nixon était presque un enfant de chœur en comparaison.

Par une coïncidence historique remarquable, le nom de l’actuel président américain peut intuitivement être abrégé en Don, équivalent de Sire, historiquement utilisé en Sicile pour désigner de puissants propriétaires terriens et plus tard appliqué aux chefs de la Mafia. Cette appellation est devenue largement connue aux États-Unis et dans le monde entier grâce à la série de films Le Parrain de Francis Ford Coppola, avec Marlon Brando et Robert De Niro dans le rôle de Don Corleone.

Le fait est que le style de Donald Trump en politique mondiale ressemble beaucoup à un comportement mafieux. Voici quelques-unes des méthodes mafieuses utilisées par Don Trump sur la scène mondiale :

1. Extorsion et racket : C’est la méthode la plus courante pratiquée par la Mafia.

L’utilisation des tarifs douaniers par Don Trump est l’équivalent exact de la pratique mafieuse du racket. Il a tordu le bras à plusieurs pays pour les forcer à s’engager à augmenter leurs importations des États-Unis, ainsi que leurs investissements dans ce pays et autres concessions. Il utilise constamment et systématiquement la menace de tarifs douaniers envers divers pays dans le but de leur imposer sa volonté, que ce soit à des fins commerciales ou même politiques, comme lorsqu’il tenta d’éviter l’emprisonnement de son camarade néofasciste, l’ex-président brésilien Jair Bolsonaro. Les tarifs douaniers étant payés par le consommateur américain en dernière instance, l’utilisation des droits de douane par Don Trump est aussi un moyen d’extorquer de l’argent au peuple américain – une sorte d’impôt régressif – afin de financer le déficit considérable résultant de la combinaison de ses énormes dons fiscaux aux riches avec des dépenses militaires toujours croissantes.

Un autre aspect du racket est l’extorsion comme prix pour la protection. C’est très typiquement la manière dont les États-Unis ont profité des monarchies pétrolières du Golfe, en en tirant toutes sortes de bénéfices en échange de la protection militaire qu’ils leur fournissent contre l’Iran voisin et ses alliés régionaux, comme les Houthis du Nord-Yémen. L’agression en cours de Don Trump contre l’Iran est l’aboutissement du rôle des États-Unis en tant que protecteurs des monarchies du Golfe, en commençant par la plus riche d’entre elles, le royaume saoudien.

2. Violence, intimidation et sous-traitance :

La pratique de l’extorsion par Don Trump ne se limite certes pas à la coercition économique. Il a aussi pleinement utilisé la menace d’un recours à la violence pour exercer des pressions sur divers pays – y compris des alliés des États-Unis tels que le Danemark, membre de l’OTAN, qu’il a tenté d’intimider pour le forcer à lui remettre le contrôle du Groenland. Mais surtout, Don Trump a effectivement eu recours à la violence pour imposer la volonté de Washington à d’autres États.

Contrairement aux présidents américains précédents, il ne prétend pas promouvoir la démocratie dans le monde entier : cela n’appartient certainement pas à la vision mafieuse du monde. Il cherche plutôt à contraindre les régimes réfractaires tels qu’ils sont à se soumettre à la volonté et aux intérêts de Washington. C’est ce qu’il a fait au Venezuela, en faisant enlever le président du pays à la manière typique des mafiosi et en forçant son gouvernement à collaborer avec les États-Unis aux conditions de Washington. Il étrangle Cuba en cherchant à forcer l’île à renoncer à son indépendance politique. Don Trump est actuellement occupé à bombarder l’Iran pour tenter de contraindre le régime de ce pays à se conformer à sa volonté. L’assaut actuel a commencé par un « baiser de la mort » du Don, marquant le Guide suprême iranien pour exécution. Dans la coutume typique de la Mafia, il a confié cet assassinat à un groupe criminel sous-traitant, la mafia gouvernementale israélienne dirigée par Benjamin Netanyahou, qu’il a associée comme auxiliaire dans sa guerre.

3. Familles ou clans hiérarchiques : Don Trump règne sur tout un ensemble de sottocapi (sous-patrons) et de consiglieri (conseillers).

Au sommet, la famille Trump est l’équivalent du clan Corleone dirigé par le Don comme parrain. Ses fils dirigent la Trump Organization, dont le nom sied bien aux pratiques mafieuses. Ils profitent massivement des méthodes extorsionnaires du Don – concluant des affaires juteuses avec des mafias étrangères, les monarchies pétrolières du Golfe en particulier – et se sont engagés, tout comme le Don lui-même, dans les jeux d’argent, une autre activité typique de la Mafia – notamment dans le domaine des cryptomonnaies.

Il est bien connu que Don Trump était très investi dans le secteur des jeux d’argent entre les années 1980 et les années 2000, à travers le développement, la propriété et l’exploitation de plusieurs casinos à Atlantic City et ailleurs. Ses entreprises de jeu ont été caractérisées par une propriété très médiatisée, une dette immense et de multiples faillites, tandis qu’il se cantonnait à des postes de direction. Malgré l’échec de ses activités dans le domaine des jeux d’argent à générer des bénéfices, Trump en a tiré profit grâce des obligations spéculatives à haut rendement, des avances en argent liquide pour les coûts de construction, des honoraires de gestion, et l’utilisation des fonds de l’entreprise pour des dépenses personnelles comme l’acquisition de son yacht (le Trump Princess).

Les Kushner et les Witkoff sont les familles des sous-patrons les plus en vue, profitant pleinement des méthodes mafieuses du Don. Il y a aussi les Dons des Mafias de la Tech, qui ont soutenu Don Trump – en particulier les deux Dons de l’ancienne Mafia PayPal, Peter Thiel et Elon Musk. Leur alliance avec Don Trump est incarnée par JD Vance, qui a été formé par Thiel et fortement recommandé à Trump comme vice-président, afin qu’il devienne le prochain candidat MAGA à la Maison-Blanche. Quant aux consiglieri de Don Trump, ils sont nombreux, mais le plus sinistre d’entre eux, de loin, est sans aucun doute Stephen Miller.

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En somme, il n’y a jamais eu à la Maison-Blanche avant Don Trump un président qui ait autant correspondu au modèle mafieux. Richard Nixon était presque un enfant de chœur en comparaison. Don Trump représente le triomphe du style mafieux dans la politique américaine et mondiale. Et comme dans le célèbre livre qui a inspiré le titre de cet article, le style de Trump est profondément paranoïaque, avec une tendance typiquement irrationnelle dans le discours politique caractérisée par des exagérations extravagantes, des théories du complot et des accusations fabriquées contre tous ses rivaux – une forme de paranoïa qui convient parfaitement à un parrain de la mafia.

Traduit de ma dernière entrée de blog en langue anglaise, publiée le 18 mars : Don Trump and the Mafioso Style in World Politics. Version portugaise : Don Trump e o estilo mafioso na política mundial (esquerda.net). Vous pouvez librement reproduire cet article en indiquant la source avec le lien correspondant.

* Dernier ouvrage paru Gaza, génocide annoncé. Un tournant dans l'histoire mondiale (La Dispute, 2025).

 

المؤلف - Auteur·es

Gilbert Achcar

Gilbert Achcar est professeur d'études du développement et des relations internationales à la SOAS, Université de Londres. Il est l'auteur, entre autres, de : le Marxisme d'Ernest Mandel (dir.) (PUF, Actuel Marx, Paris 1999), l'Orient incandescent : le Moyen-Orient au miroir marxiste (éditions Page Deux, Lausanne 2003), le Choc des barbaries : terrorismes et désordre mondial (2002 ; 3e édition, Syllepse, Paris 2017), les Arabes et la Shoah. La guerre israélo-arabe des récits (Sindbad, Actes Sud, Arles 2009), Le peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe (Sinbad, Actes Sud, Arles 2013), Marxisme, orientalisme, cosmopolitisme (Sinbad, Actes Sud, Arles 2015), Symptômes morbides, la rechute du soulèvement arabe (Sinbad, Actes Sud, Arles 2017).