Revue et site sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Chypre : l’échec d’« énosis »

par Gérard Vergeat

L'ex-régime militaro-fasciste grec fut l'inspirateur et l'organisateur du coup d'État du 15 juillet dernier à Chypre. Il était tout entier dans cette entreprise qui démontrait sa brutalité et sa stupidité politique.

Le pouvoir des militaires d'Athènes ne pouvait acquérir aucun avantage économique ou financier dans cette opération. Mis à part les profits bien limités retirés de l'afflux des devises apportées l'été par l'invasion des touristes et les sous-profits provenant de quelques milliers de britanniques des deux bases qu'entretiennent la Grande-Bretagne dans l'île, Chypre est pauvre. Plus tard, son sous-sol peut donner, mais les capitaux destinés à cette fin ne sont pas encore arrivés et les finances grecques ne sont pas à la hauteur. Aucune visée « impérialiste » locale d'Athènes ne peut rendre compte de ce coup d'État.

Le rattachement de Chypre à la Grèce a toujours été un thème central des cercles et confréries ultranationalistes ou fascisantes grecques. L'idée de la Grande Grèce est ramenée à l'ordre du jour dans les milieux militaires grecs pénétrés de cette idéologie fascisante. Possesseurs des moyens du pouvoir, les militaires grecs franchirent un cap politique dans le sens de leurs objectifs, mais les conséquences politiques qu'ils ont engendrées étaient démesurées par rapport à leur puissance et risquaient, à court terme, de les renverser par le retour de flammes qui n'allait pas manquer de se produire. À peine le coup d'État était-il réalisé qu'Athènes perdit le contrôle des évènements dont le rythme de développement extrêmement rapide était à l'image de réactions en chaîne, provoquant une escalade internationale d'ampleur considérable, illustrant la fonction actuelle purement stratégique, militaire, comme politique, qu'occupe l'île de Chypre.

Pourquoi un tel coup d'État et pourquoi maintenant ?

Ce sont les éléments les plus ultras parmi les nationalistes grecs qui se sont emparés du pouvoir à Athènes en novembre dernier, en renversant Papadopoulos, celui-là même qui orchestra le coup d'État de 1967 et installa la dictature au pouvoir. L'orientation qu'il prit dans le cours de l'année 1973 répondait aux souhaits des directions bourgeoises occidentales favorables à une libéralisation intérieure et à la restauration de normes démocratiques, même formelles, dont la tenue d'élections. Tout le monde, maquillé de neuf avec cette opération, pourrait achever la modernisation de la Grèce, l'Europe des neuf lui ouvrant ses portes. Opposés à cette libéralisation de surface, paniqués par les soulèvements populaires de novembre 73, les ultras du pouvoir ont liquidé Papadopoulos et sont revenus en arrière, collant en cela à leurs origines philo-nazies, fascistes des temps de la IIᵉ guerre mondiale ou de la contre-révolution grecque de l'après-guerre.

La clique militaire venue au pouvoir en novembre 73 n'avait pas de base sociale dans le pays. Contrairement à Papadopoulos qui voulait introduire des réformes afin d'intégrer des personnalités bourgeoises maintenues dans l'opposition pour accréditer son régime, le pouvoir qui lui succéda était isolé, totalement. Ainsi, plusieurs semaines après la démission du ministre des Affaires étrangères, un civil, il n'avait trouvé encore aucun candidat civil pour le remplacer. Ce pouvoir avait réussi à détériorer encore un peu plus la situation économique du pays, aidé par l'inflation internationale. Il se maintenait par la force de son armée. Si elle ne possédait pas de base sociale, cette junte possédait des convictions idéologiques.

Par le truchement de la xénophobie, l'espoir d'obtenir un consensus populaire, surtout contre les Turcs, ne s'est pas réalisé. Lorsque la question des gisements de pétrole dans les fonds de la mer Égée fut soulevée, Athènes lança une campagne grossière et hystérique contre la Turquie qui postulait naturellement à l'exploitation des ressources potentielles dans une mer commune. Les Grecs ne se dressèrent pas derrière le pouvoir dans un élan patriotique contre « l'ennemi de toujours ». Chypre, comme l'Alsace-Lorraine de Déroulède dans la France pathologiquement nationaliste d'avant 1914, était le terrain de prédilection pour la réalisation du pan-hellénisme, même avec 20 % de Turcs dans l'île. Aucune manifestation populaire ne s'est produite à l'annonce de la mobilisation générale. La manière avec laquelle le gouvernement grec avait présenté les évènements chypriotes n'avait pas non plus créé en Grèce un courant favorable à son entreprise. Le fait que tous les pouvoirs étaient officiellement concentrés dans les mains des militaires, alors qu'aucune guerre n'éclatait entre la Grèce et la Turquie, illustrait davantage l'isolement du pouvoir. Plus récemment encore, il était dit que seraient traduits devant les tribunaux militaires et passibles de la peine capitale pour cause de trahison nationale tous ceux qui feraient circuler des informations sur de prétendus affrontements au sein du pouvoir. L'évocation d'Alexandre le Grand ou de la guerre contre l'Empire ottoman de 1821 ne produisit aucun écho dans la jeunesse. La stupidité des militaires est tout entière dans ces actions. Tout ce décor nationaliste date d'une période révolue.

Le choix du mois de juillet 1974 pour le coup d'État de Nicosie correspond à des conditions que le pouvoir grec a crues favorables. Elles sont au nombre de quatre principales.

La certitude d'avoir Washington de son côté a laissé les mains libres à la junte grecque. (1) La signature de nouveaux accords, récents, garantissant l'extension de l'implantation militaire US en Grèce, terrestre, aérienne et surtout navale, a encore rapproché les deux pouvoirs. (2) La crise latente dans les relations turco-américaines, à la suite de la reprise, il y a quelques semaines, de la culture du pavot (opium, héroïne) en Turquie, rendue légale par le gouvernement, a alarmé le gouvernement des USA, dont des villes comme New York sont minées par la drogue. (3) Enfin, les relations jamais bonnes entre Chypre et les USA, prouvées par l'achat d'armes au bloc soviétique par Makarios et son refus d'être sous la coupe directe des USA ; son jeu « neutraliste », même timide, gênait Washington, surtout depuis que Kissinger s'emploie à imposer la domination américaine au Moyen-Orient. Makarios, même s'il concédait deux bases aux Britanniques à Chypre, intégrées dans le système de l'OTAN, demeurait hors de la stratégie américaine en Europe comme au Moyen-Orient, dont toute l'entreprise est l'affirmation militaire et économique US dans le monde. À Chypre, cela impliquait tôt ou tard de supplanter l'ancienne puissance coloniale, la Grande-Bretagne, qui s'appuyait sur Makarios. La réalisation de cette perspective était rendue urgente par la prochaine signature d'accords de paix entre Arabes et Israéliens sous la houlette US. (4) L'opposition de Makarios à la junte d'Athènes fit de lui un danger pour cette dernière, car il pouvait rallier et aider financièrement et politiquement l'opposition bourgeoise à la dictature militaire. Makarios était devenu une sorte de figure de la vie politique intérieure grecque.

Les formes du coup d'État

Chypre est constituée de deux nationalités, grecque et turque. La seconde représente près de 20 % de la population de l'île (un peu moins d'un million d'habitants), et ne tient pas à être rattachée à la Grèce. La communauté grecque, même majoritaire, n'est pas soulevée d'enthousiasme par l'idée d'être intégrée à la « mère-patrie ». Le pouvoir colonial britannique a jadis utilisé et même attisé le conflit permanent et latent entre les deux composantes nationales pour justifier sa présence. C'est toujours sur cette base qu'il a maintenu sa présence militaire après l'octroi de l'indépendance à Chypre en 1959.

Les conflits entre les deux communautés se sont apaisés jusqu'au coup d'État de la junte grecque. Parce qu'aucune force sociale dans l'île, chez les Grecs chypriotes, n'exprimait un courant en faveur de l'énosis, et que de toute manière les Turcs s'y opposaient, la tentative de rattachement ne pouvait être que « substitutiste », sous forme de coup de force, confirmant l'absence de base sociale du régime d'Athènes à Chypre même. Le personnel politique à la botte d'Athènes, mis en place à Nicosie, exprime encore plus le caractère du coup d'État : une bande de malfrats, piliers de boîtes de nuit, agents de la corruption et de tous les trafics, sans base sociale. Il ne s'agit même pas de notabilités politiques bourgeoises assises socialement. Il est de notoriété publique que l'éphémère président, Nikos Sampson, est un ancien tueur attitré de l'organisation terroriste EOKA-B sortie des cercles ultranationalistes grecs et grecs-chypriotes, dont le feu général Grivas était le chef à Chypre. À peine était-il au pouvoir que Sampson lança une chasse aux sorcières contre les partisans de Makarios et les militants du Parti communiste chypriote (l'AKEL), qui soutenaient le régime de Makarios.

L'instrument du coup d'État a été la Garde nationale chypriote, constituée de Grecs chypriotes, mais surtout entraînée et commandée par plusieurs centaines d'officiers grecs exportés d'Athènes, acquis au pouvoir de la junte grecque.

Depuis l'installation au pouvoir de la seconde junte militaire grecque, l'entremise d'Athènes à Chypre par le biais de cette force militaire et politique grecque à Chypre s'était accentuée. En conséquence, des officiers de la Garde nationale agissaient en dehors de l'autorité de Makarios.

Le vendredi 5 juillet, lors de son entretien mensuel avec la presse, Makarios fit la déclaration suivante :

« Il est vrai que depuis quelque temps les relations entre les gouvernements chypriote et grec n'ont pas été harmonieuses. Il y a deux raisons principales à cela, menant à une épreuve de force entre Athènes et Nicosie. Une cause majeure a été la conduite et l'attitude de certains officiers de l'état-major de la Garde nationale et, particulièrement, leur implication dans l'EOKA-B, le soutien qu'ils lui apportent, de différentes façons, et leur incitation à des actions terroristes de la part de cette organisation dans le but d'abolir l'État chypriote. C'est un fait indéniable que la Garde nationale, qui est contrôlée par des officiers grecs, est devenue le pilier de l'organisation criminelle EOKA-B, qu'elle approvisionne. Une autre raison a été fournie par le recrutement d'aspirants-officiers de la Garde nationale à l'École d'officiers de Polemidhia, que le Conseil des ministres n'avait pas approuvé, comme il en a le droit absolu selon la loi. L'état-major de la Garde nationale se l'était vu notifier par écrit. Quelques jours plus tard, l'état-major, à la suite d'instructions venues d'Athènes, répondit que les candidats refusés par le Conseil des ministres resteraient à l'École. La violation de la loi concernant la Garde nationale et la non-considération d'une décision prise par le Conseil des ministres étaient, à mon avis, une ingérence indésirable de la dictature à Chypre et une tentative de dévier la Garde nationale de son rôle d'organe de l'État vers celui d'une armée intérieure d'occupation. »

(Bulletin of the Republic of Cyprus, n° 27, 10 juillet 1974)

Rien n'a donc été soudain pour Makarios ; il savait comment évoluait la situation dans ses moindres détails. Il s'est bien gardé de se préparer à un affrontement devenu certain, comme de faire appel aux masses. Les leçons du Chili ne lui sont pas parvenues. Makarios était l'un des tout derniers représentants de cette génération de dirigeants politiques anticolonialistes, le plus souvent bonapartistes, qui s'étaient rencontrés sans grande unité idéologique à Bandoung en 1955. Sukarno, Nkrumah, Nasser, son voisin, n'ont pas résisté à la restructuration de la domination de l'impérialisme sous direction US, de plus en plus directe, après la victoire de la révolution cubaine et le développement de la révolution indochinoise. La disparition de Nasser en 1970 était déjà l'annonce de sa fin. Son pouvoir ne s'était jamais renforcé sur la base de réformes sociales, de mesures importantes concernant les relations entre les deux composantes nationales. Ses rapports avec la communauté turque n'ont jamais créé de confiance dans sa personne. Makarios ne disposait pas d'une puissance suffisante ou suffisamment organisée pour s'opposer au minage de son régime par Athènes ou à la pression de Kissinger.

Si le rétablissement de Makarios dans ses fonctions antérieures exactes devait se produire, son pouvoir reconquis à l'aide des puissances étrangères, la Grande-Bretagne surtout, les neuf du Marché commun ensuite, ne serait plus que très affaibli, encore davantage soumis à ses mandants néocoloniaux. Makarios a vécu.

Les conséquences d'un coup d'État

La stupidité des militaires grecs était épaisse. Pour s'en convaincre il suffit de chercher des explications à la question suivante : si la junte d'Athènes avait ses raisons pour intervenir, comment ses chefs pouvaient-ils ignorer les réactions en chaîne qui en découleraient, et donc surestimer leur propre force dans une entreprise qui pourrait tourner à l'action suicide ? Fallait-il qu'ils soient à ce point coupés de la réalité, sans capacité de saisir le jeu des forces politiques dans la région ? Le cours des évènements qui suivirent le coup d'État est une réponse à cette question. Le pouvoir de la junte était politiquement et militairement incapable. Sa fonction essentielle était de contenir et de réprimer la montée des forces ouvrières, paysannes et intellectuelles grecques. Un pouvoir de police.

Il serait cependant faux de croire, comme veut l'accréditer une certaine presse de gauche, que le régime d'Athènes n'était qu'une simple marionnette de Washington et, qu'en conséquence, le coup d'État de Nicosie était en provenance directe du ministère de la Défense US, du Pentagone, ou encore qu'il était sorti des dossiers de la CIA. Le pouvoir d'Athènes n'était pas réductible à ce rôle. Il possédait ses propres projets et tentait de les réaliser dans les limites des intérêts généraux de l'impérialisme, quand bien même il pouvait les heurter de façon secondaire. C'est sans doute parce qu'il avait une approche purement localiste de la situation que le gouvernement grec a échoué aussi grossièrement.

Internationalement ou sur le plan intérieur, la junte a échoué, a perdu la partie.

Dans la région de la Méditerranée orientale, la junte a tout manqué.

a. — Elle a failli à Chypre même où son plan a volé en éclats. Il n'y a pas eu de fusion entre la Garde nationale et la population grecque chypriote. Les pogroms contre les communautés turques éparpillées dans l'île ont été déclenchés et menés par la Garde nationale dans la plus claire des traditions fascistes. D'où l'intervention turque justifiée par les persécutions qui confinent au génocide dans plusieurs cas. Cette intervention est même légitimée par le traité de 1960 entre Britanniques, Grecs et Turcs qui prévoit l'intervention unilatérale de chacun des signataires si les autres rompaient les termes de l'accord tripartite. C'est fait. Le pouvoir de Nikos Sampson est mort-né. Il existe maintenant à Chypre une présence turque de Turquie qui ne repartira pas sans une modification du statut de l'île et des garanties pour la communauté turque minoritaire. Du point de vue grec comme du point de vue turc, la République indépendante de Chypre a vécu. Les conditions de son existence étaient la non-ingérence des États grec et turc et les relations pacifiques entre les deux communautés de l'île.

b. — La junte grecque s'est totalement discréditée devant les gouvernements bourgeois européens, qui sont maintenant en position de faire passer leur conception d'un gouvernement d'apparence démocratique en Grèce, en faisant remettre le pouvoir à des civils. Même Kissinger, qui avait fait le silence sur le coup d'État, croyant pouvoir réaliser ses objectifs locaux dans la foulée du fait accompli, a lâché publiquement la junte. Immédiatement après le coup d'État, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères de Kissinger fit savoir que les USA attendaient de voir qui contrôlait le territoire. Autrement dit que les USA ne reconnaissaient plus Makarios. Grave échec pour le chef de la contre-révolution mondiale qui n'a pas pu empêcher les Turcs, ses alliés, de débarquer à Chypre. Grave conséquence pour l'OTAN et l'Alliance atlantique qui ont vu leurs alliés s'affronter avec des armes identiques qu'ils leur ont remises. Crise camouflée entre l'Europe (c'est-à-dire les neuf du Marché commun qui ont soutenu, à quelques hypocrisies près, la position de la Grande-Bretagne, laquelle a pris fait et cause pour Makarios et contre Athènes) et les États-Unis, qui n'est pas nouvelle, mais a trouvé un autre terrain pour s'exprimer. La politique de domination US s'est très mal agencée durant ce conflit soudain. Elle risque bien d'en faire les frais, au moins pour une période.

La question est que Chypre occupe une position stratégique en Méditerranée orientale, tenue par les Britanniques. Elle s'intègre à Gibraltar et à Malte dans leur système militaire sur l'ancienne route des Indes. La flotte US n'a qu'une base dans cette région, en Grèce. Le personnel politique grec allié aux USA était au pouvoir alors que celui soutenu par les Britanniques était dans l'opposition ou en exil, à Londres. Avec les accords nouveaux avec l'Égypte et la réouverture du canal de Suez, les USA ont besoin de points d'appui stratégiques pour soutenir militairement leur stratégie politique dans la région, indépendamment d'Israël.

c. — Côté turc, le renforcement d'une crise latente des relations avec les USA peut provoquer une révision des traités militaires, aux conséquences graves pour l'impérialisme, surtout depuis l'apparition sur la scène politique de jeunes officiers chatouilleux en matière d'indépendance nationale ; l'Union soviétique est là, tout près, qui attend, d'autant plus préoccupée par le cours des évènements que c'est la possibilité pour la flotte russe de circuler librement dans les détroits des Dardanelles et en Méditerranée qui peut être en cause dans l'avenir de Chypre. Les Grecs et les Américains y travaillaient sérieusement. D'où l'attitude soviétique, allant dans le sens des Turcs au moment du débarquement de leurs troupes.

d. — C'est, enfin, sur le plan intérieur grec que les conséquences seront les plus spectaculaires et immédiates. L'échec de cette opération de rattachement est un échec intérieur, c'est un nouvel encouragement aux masses populaires qui se sont mobilisées contre la première dictature en novembre 1973. Pour les Européens, comme pour les Américains, il faut maintenant, après le cessez-le-feu à Chypre, remplacer le gouvernement grec par une équipe de civils, au plus vite. Cela implique que la junte accepte de se démettre et de rentrer dans ses casernes. Mais une nouvelle direction de bourgeois grecs porterait déjà la marque de ses positions durant cette crise : beaucoup parmi eux lancèrent des appels à l'union nationale, à la patrie en danger, et autres fadaises démontrant leurs appartenances. Neuf mois après les soulèvements d'Athènes en novembre 1973, les masses ne se sont pas endormies et le combat a à peine commencé.

Le 23 juillet 1974

Lettre hebdomadaire